Jacques Bergier et le " Groupe Nickel "

Ce texte est une transposition des souvenirs de Jacques Riethmüller, un ancien condisciple de Jacques Bergier à l'Institut de Chimie de Paris (ICP), au début des années 30'

" … Sous la direction d'un maître aussi sévère, exigeant et rigoureux que le Pr. Binet du Jassonneix, c'était une école de rigueur et de méticulosité. Cette formation m'a certainement été utile par la suite, même pour faire autre chose que de la chimie. Un autre professeur eut aussi beaucoup d'importance pour moi : le Pr. René Audubert, professeur de chimie-physique. Plus jeune que les autres, il savait rendre ses cours intéressants par des expériences spectaculaires; les travaux pratiques dans ses locaux étaient un vrai régal et je devins vite un familier de son laboratoire. Il est à noter que l'hostilité patente entre Binet du Jassoneix et Audubert fournissait régulièrement des sketches pour notre revue annuelle ! Comme nombre de mes condisciples, en même temps que l'enseignement de l'Institut de Chimie, je suivis des cours en Sorbonne pour préparer des certificats de licence. Mon ex-condisciple de l'institut de chimie, Jacques Bergier, devenu plus tard dans la Résistance le colonel Bergier (voir son livre Agents secrets contre armes secrètes ), m'avait mis en relation, bien qu'il ne fut pas passionné d'électronique à l'époque, avec un jeune homme étudiant, dont j'ai oublié le nom. Il se trouvait que ce garçon avait à sa disposition un magnétron. Il ne s'agissait pas des magnétrons tels qu'ils furent utilisés plus tard dans les radars, ou tels qu'ils actionnent actuellement nos fours à micro-ondes, mais d'une toute première forme de magnétron, c'est-à-dire une ampoule cylindrique en verre contenant un filament axial servant de cathode et deux électrodes semi-cylindriques. Autant qu'il m'en souvienne, il fallait plonger ce magnétron dans un champ magnétique axial, fourni par une bobine entourant l'ampoule, dans laquelle on faisait passer un courant continu réglable. Puis les deux anodes étaient réunies aux deux extrémités d'un circuit accordé, dont la bobine possédait une prise médiane qu'on reliait à une tension positive plus ou moins grande par rapport au filament faisant cathode, lequel était chauffé de son côté bien entendu. Jacques Bergier, sachant que j'étais très intéressé par tout ce qui était radiofréquence, m'avait mis en contact avec cet étudiant. Un après-midi, je ne me rappelle plus où d'ailleurs, ce n'était pas chez moi, et je ne pense pas non plus que c'était chez Bergier, nous avons fait osciller ce magnétron. Je serais bien incapable de donner maintenant des détails sur cette intéressante manipulation… "

D'une conversation entre Jacques Riethmüller et Pierre Fabre, nous pouvons aussi fournir ces informations :

- Jacques Riethmüller a côtoyé JB de 1931 à 1933 à l'école nationale supérieure de chimie de Paris, qui ne s'appelait pas encore ainsi à l'époque: C'était l'ICP, l'Institut de Chimie de Paris (I+ comme iode monovalent, C++ comme carbone bivalent et P+++ comme Phosphore trivalent, d'où iodophosphate de carbone, ou iodophosphure… si tant est qu'un tel corps est jamais existé !) Les étudiants tenaient à cette appellation ICP " fédératrice ". Dans l'esprit des étudiants, l'ICP était plus une transition, un point de passage pour d'autres études plus élaborées S'y retrouvait un peu toutes les origines et conditions sociales.

- En 1933, Riethmüller était jeune marié et se rendait fréquemment avec sa femme rue Joseph de Maistre chez les parents de JB, avec Eskenazi et Pachkoff (étudiant d'origine russe du groupe nickel). Mme Bergier leur faisait à chaque fois un gâteau au fromage blanc, que détestait la femme de JR ! Le père de JB était un homme grand. JB quant à lui était plutôt petit (+/- 1m55), ce qui avait toujours frappé JR. La soeur de JB était déjà plus grande que lui. JB et sa soeur sont allé une seule fois en 1933 chez le couple JR, dans leur minuscule appartement de la rue de Danzig, avec un autre de leur camarade de promo, un certain Doutre et sa jeune épouse qui était " un oiseau des îles ". Comme à son habitude, JB ne tenait pas en place. Sa soeur, bien que très jeune, semblait déjà politisée. Lui n'affichait pas d'idées de gauche en particulier. JB ne parlait jamais de religion. Il lisait beaucoup, de tout; il était toujours très agité, bouillonnant d'idées. Il était très ouvert sur le monde. Déjà en 1933 il sentait la menace nazie, ce que ne percevaient pas les autres étudiants. Il disait, en 1933, "Je ne sais pas si la vie d'un juif en Allemagne maintenant vaut la peine d'être vécue..."

- Ses professeurs à l'ICP : Georges Urbain; Marquis, en chimie organique ; Marie, en électrochimie ; le Pr René Audubert en chimie-physique, et surtout Binet du Jassoneix, sorte de mentor pour les étudiants. Il n'y avait pas de personnalités célèbres dans la promo de JB. Selon Riethmüller, JB était fait plus pour manipuler les idées et les concepts que les éprouvettes et les appareils de chimie. Une fois, il a dit à l'ICP "La prochaine fois que quelqu'un m'appelle au téléphone, je dirai tout d'abord à Alfred Eskenazi : "Alfred, va parler aux homonculus pour les calmer !" (allusion à l'alchimie). JB était une sorte d'elfe, de ludion, dixit JR : "un elfe bondissant" ! Dans la promo de 1933, au 2e semestre, il y avait entre autre deux groupes d'étudiants durant la période d'électrochimie : le "groupe du nickel" avec JB, Eskenazi, Pachkoff, Pruvost et un autre. Ils reprenaient les fiches de l'école sur un sujet pour les classer et les mettre à jour, en fonction des nouvelles parutions scientifiques. Ils ont ainsi fait un "Rapport sur le nickelage", fort remarqué par la direction de l'ICP, peu avant la fin de leurs études. Et le "groupe du chrome", composé de deux élèves dont JR, qui a fait lui un rapport de fin d'année sur "Le groupage électrolytique".

- Le groupe du nickel était composé de cinq très fortes personnalités un peu "allumées" qui se chargeait entre autre du "cuivrage des chaussons de nouveaux-nés", car l'ICP recevait des cartons de chaussons provenant du fabricant, pour les tremper dans un bain de cuivre électrolysé, afin d'en faire des petits objets décoratifs, comme ça se faisait à l'époque.

- Tous les étudiants de l'ICP complétaient leurs études à la Sorbonne, avec des certificats de licence complémentaires. JB a échoué en fin d'année au diplôme d'ingénieur chimiste, pour une obscure raison inconnue de JR.

- JB était le seul à porter une casquette à l'école. Tous les autres portaient soit le chapeau mou, soit le béret.

- 1933-34 c'est aussi la découverte du neutron. JB était très intéressé par ce sujet et les premiers accélérateurs de particules. JB et Eskenazi ont ensuite travaillé sur la recherche en matière de tissus infroissables (dans leur petit labo).

- JB a téléphoné une fois, fin 1945, à Jacques Riethmüller. Il était psychiquement marqué par la déportation. Le sentant ainsi, JR lui a dit, pour lui redonner courage : " Tu as préféré la torture à la souffrance morale, pour pouvoir sauver tes camarades résistants ", mais cela a laissé JB dans l'expectative, vu que de toute façon ils finissaient tués plus ou moins rapidement ensuite, rattrapés quand même par les allemands… Puis ils se sont revus beaucoup plus tard, fortuitement, vers 1969: la voix de JB était la même qu'en 1931, ce qui a beaucoup frappé JR, alors que physiquement il avait nettement forci. Un an après, ils se sont encore croisés au laboratoire central de recherche de la CSF (Compagnie générale de télégraphie Sans Fil) à Puteaux : JB faisait visiter l'établissement à un groupe d'ingénieurs. JB lui a dit alors, le reconnaissant: " Tu vois, je les cornaque bien, n'est-ce pas !?... ". JR y achevait alors sa " machine à trier les transistors " et en a sur le coup expliqué le fonctionnement à JB.


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