| Inspiration
J'avais quinze ans en 1977-78 lorsque j'aperçus pour la première fois, par l'intermédiaire du petit écran, la silhouette saturnienne d'un personnage pour le moins étonnant. Grosse tête chauve, fortes lunettes, allure fatiguée à la fois sérieuse et malicieuse, et pour couronner le tout un accent de robot ukrainien à décorner les boeufs,... L'émission s'appelait " Les Incollables " et ce drôle de personnage y jouait le rôle de " l'ordinateur vivant ". Effectivement, il avait vraiment réponse à tout, ou presque! Dans les rares cas où il avouait son ignorance, il s'excusait de ne pas avoir lu la réponse quelque part, ou il résolvait la question par une pirouette ou une anecdote insolite. L'angoisse du jeune téléspectateur était: " l'ordinateur vivant va-t-il pouvoir répondre? ". Et immanquablement il répondait avec justesse et précision, citant en référence le numéro de la page d'un livre aux origines impensables, ou plus simplement l'almanach Vermot! J'ai peut-être quelque peu " embelli " ces souvenirs d'adolescence, mais le fait est que j'étais fasciné. Autant les exploits sportifs me laissaient indifférents, autant les performances intellectuelles m'émerveillaient. Autour de moi, les moins enthousiastes (un brin de jalousie?) parlaient à son propos de mémoire fabuleuse (hypermnésie). Moi, du haut de mes quinze ans, j'y voyais de l'intelligence à l'état pur.
Note: Je sais aujourd'hui à quel point la définition de l'intelligence peut être controversée, surtout dès que l'on aborde le concept " d'intelligence supérieure ". Mozart était-il intelligent? Il était doué, voire surdoué ou génial pour la musique, mais qu'aurait-il fait devant une équation du second degré? Il serait donc vain et stupide de vouloir comparer des spécialisations ou des inclinations de l'intelligence dans le but d'étalonner celle-ci. Par contre, il est indéniable que sur le plan du " potentiel intellectuel(*) ", qui est le premier terreau nourrissant nos intentions créatrices, certains sont mieux équipés que d'autres (passons sur les querelles plus sociopolitiques que scientifiques visant à faire la part entre l'inné et l'acquis). (*) Le P.I., ou autrement dit le rendement de la machine à penser: lent, aléatoire, dispendieux, vif, précis, rapide,... L'ordinateur vivant s'appelait Jacques Bergier. Son décès, le 23 novembre 1978, entraîna une modification en conséquence du jeu télévisé. En effet, qui aurait pu le remplacer? C'est aussi vers cette époque qu'un elfe souffla dans mon oreille que Bergier apparaissait dans la bande dessinée " Vol 714 pour Sydney ". Je me précipitai sur l'album de Tintin que j'avais lu cent fois et trouvai un " Mik Ezdanitoff de la revue Comète " (je devais goûter pleinement l'allusion plus tard, lorsque j'appris l'existence de " Planète "). C'était bien la même silhouette, le même crâne, et le même accent impossible! Il campait une sorte de savant solitaire initié de sciences interdites, hypnotiseur, télépathe, et en contact avec des extraterrestres! Fabuleux! A partir de ce moment, le nom de Jacques Bergier resta sur ma " liste des curiosités ", laquelle se transforma vite en une liste de livres à rechercher. Je découvris rapidement " Le Matin des Magiciens ". Puis des livres comme " Visa pour une autre terre ", " Le livre du mystère ", " Les livres maudits ",... Et la liste s'allongea, s'allongea, remontant le temps pour découvrir des ouvrages traitant de politique, d'espionnage, de chimie, d'astronomie, de résistance, de science-fiction..., Puis des articles dans des revues, des collaborations, et quantité de préfaces...
Je suis encore loin d'avoir tout rassemblé, surtout pour ce qui concerne les articles et les préfaces. Dans cet esprit, je propose ici des éléments de bibliographie. Cette liste (plus de 400 entrées), est forcément incomplète et je demande aux visiteurs qui connaîtraient d'autres références de bien vouloir m'en informer, y compris celles en langues étrangères. Dans le même temps, je mets cette liste à disposition de ceux qui s'intéressent au personnage. Personnage, oui! Bergier était un être pour le moins déroutant. Je propose ici quelques éléments de sa biographie.
Ceux qui veulent en savoir un peu plus peuvent lire: Je finirai en ajoutant simplement mon étonnement. Ce personnage " disparaît " de l'histoire. Ou plutôt, l'Histoire " évacue " Jacques Bergier, comme elle le ferait d'un élément urticant indigne d'être reconnu, indigne de passer à la postérité. Il n'y a pas trace de Bergier dans mon " Larousse ", ce qui est tout de même étonnant quand on mesure l'étendue de ses activités d'abord comme scientifique, puis comme résistant héroïque, enfin comme écrivain ou tout simplement comme phénomène, le tout essentiellement en France. Ses diverses publications occupent une planche de plus de trois mètres dans ma bibliothèque, et force est de constater que d'autres ont une ligne dans le dico pour moins que ça. Par ailleurs, je connais plusieurs bibliothèques publiques (en Belgique) où les livres de Bergier jadis catalogués ont disparu des rayons (retraits volontaires ou lecteurs indélicats?). Certes, l'homme dérangeait l'intelligentsia rationaliste de son temps et cela continue aujourd'hui. Il faut bien reconnaître qu'il était " agaçant "! Imaginez: Une intelligence incontestablement plus vive que le commun des mortels, la maîtrise de nombreuses langues, une capacité de lecture hallucinante, une mémoire colossale... ...Plus un passé de résistant héroïque, de déporté, d'espion, de scientifique, d'écrivain parfaitement honorable et sérieux, digne de la reconnaissance de ses pairs, de sa patrie d'accueil et du monde libre... ...Mais diffusant aussi en paroles et en écrits des idées anticonformistes, notamment sur l'alchimie, la parapsychologie, l'archéologie, la politique, les philosophies,... ...N'hésitant pas à insinuer des choses relevant du " secret d'état ", notamment sur la politique, l'espionnage, les nouvelles armes, les découvertes scientifiques anciennes et modernes, les découvertes archéologiques dérangeantes,... ...Méprisant ouvertement la littérature ordinaire pour lui préférer la science-fiction! Ne supportant pas la campagne, ayant peur des enfants, préférant la solitude et son chat. Cultivant jusqu'à la fin de sa vie un secret absolu sur son intimité. Faisant état de sources de renseignements inépuisables et d'un réseau de correspondants planétaire. Parfois associé avec d'autres personnages tout aussi sulfureux, sans jamais se soucier des paradoxes étonnants que ces " couples intellectuels " pouvaient former. Contestataire, anarchiste, toujours prêts à donner un avis très personnel et si possible dérangeant sur tout et n'importe quoi... ...Et puis, cet automatisme à " toujours avoir raison ", en citant de mémoire la source introuvable, la référence définitive! On dit aussi que sa cruauté pouvait être terrible, autant que sa gentillesse pouvait être infinie. Enfin, paramètre indispensable mais que très peu de ses contradicteurs savaient apprécier: son humour! Un sphinx! Etait-il sérieux ou se moquait-il en distillant une information d'apparence extraordinaire? Jusqu'où s'étendait la " manipulation humoristique " qu'il exerçait aussi bien sur ses admirateurs que ses ennemis, et ce jusque dans les rangs de ses plus proches collaborateurs? Il faut bien comprendre cet humour! On y trouve le premier degré de l'amusement immédiat, la bonne blague de potache,... mais il contient aussi en germe un millième degré. Celui-là est réservé " à ceux qui savent ", ou pour l'occasion, à celui qui " feint de savoir "! Agaçant, n'est-il pas? Essayez donc de pratiquer ce genre d'humour, et je vous prédis les volées de bois verts de ceux qui y sont irrémédiablement hermétiques. Bergier avait donc ses admirateurs mais aussi beaucoup d'ennemis. Ceux-là soulignaient avec jubilation ses erreurs de jugement. En effet, quelques-unes de ses déclarations ne résistaient pas à l'épreuve du temps. Mais c'était finalement peu de chose par rapport au flot quotidien d'idées originales, de révélations et d'avis qu'il offrait comme des bonbons à qui voulait bien lui en demander. On a dit aussi qu'il trichait, citant facilement des références inexistantes. Cela reste à démontrer. Avant de le prendre en flagrant délit de mauvaise foi, il faudrait pouvoir faire la part entre une tricherie volontaire commandée par l'humour, et une simple défaillance de mémoire. Certains ont mis en doute cette mémoire phénoménale. Certes!, mais c'est un peu comme si le Mont Blanc reprochait à l'Everest d'avoir dix mètres de moins que sur la carte! Bref, on pensera finalement ce que l'on voudra du personnage et de son oeuvre. Je crois, même si ce n'est pas lui faire justice, qu'il serait heureux de savoir qu'il sera " oublié " par l'histoire, sauf peut-être par une poignée d'initiés, car selon ses propres dires, les personnages vraiment importants, ceux qui orchestrent " le Grand Jeu ", ne se trouvent pas dans les livres d'histoire. Je terminerai en disant que son sens de l'humour trouvait une part de ses origines dans une immense souffrance intérieure, souffrance dont on peut deviner certaines racines en lisant ses oeuvres, mais dont le coeur reste et restera, je l'espère pour sa mémoire, à jamais inaccessible.
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