Au dédale des âmes

 

Hugo s'étala de tout son long dans une mare d'eau putride. Des gerbes de vase éclatèrent autour de ses jambes, de son torse et de son visage, avant de gifler l'espace environnant de leurs mains visqueuses. Le choc, la surprise, l'incompréhension de ce qui lui arrivait, le tétanisa durant une poignée de secondes. Juste avant, il n'y avait rien ! Ou était-ce une totale absence de souvenirs ? Alors d'où venait cette terre liquide au sein de laquelle il se retrouvait soudainement enlisé ? Que signifiait cette horrible sensation d'étouffement ? Il redressa vivement la tête et cracha l'abomination glacée qui tentait de s'insinuer en lui.

Que lui était-il arrivé ? Il n'aurait su le dire ! Son esprit refusait obstinément de remonter le temps au-delà de ce qui aurait pu lui donner l'explication de sa présence dans cette boue. Il était en train de tomber, c'était tout ce dont il se souvenait. Il lui semblait vaguement que sa chute durait depuis une éternité, au point qu'il commençait à croire que celle-ci n'aurait jamais de fin. C'était une chute souple, moelleuse, dénuée de toute terreur, à la fois tiède et douce comme un sommeil d'enfance. Seul l'espace infini semblait l'accueillir. Et puis il avait eu le choc, soudain, totalement imprévisible !

Il releva le buste et secoua la tête en cherchant sa respiration. Ses longs cheveux filasse avaient pris la couleur de la terre et plaquaient son crâne, sa face et son cou de grosses veines dégoulinantes. Il souffla l'eau de ses narines, cracha ce qui était entré dans sa bouche et ouvrit précautionneusement les yeux. Une eau bourbeuse clapotait sous lui. À droite comme à gauche, il n'avait pour tout horizon que des murs de terre sombre en proie à une sorte de décomposition purulente. Devant, la tranchée semblait s'arrêter net à quelques mètres, mais il distinguait l'amorce d'un coude à angle droit enserré entre d'autres remparts suintant la même humeur grasse et malodorante. Par-dessus, presque à portée de main, pesait un ciel sombre, plombé comme une soirée orageuse. Il se redressa sur les genoux, les mains toujours enfouies jusqu'aux coudes dans la boue. Un nouvel effort lui permit de décoller ses genoux l'un après l'autre et il se redressa péniblement. Enfin, il s'appuya, chancelant, contre une des parois de la tranchée où il et attendit.

Des sifflements lointains semblaient zébrer le ciel endeuillé tandis que des grondements sourds faisaient vibrer la masse compacte du sol où il se trouvait dissimulé. La tranchée avait une profondeur de plus de deux mètres et il lui était impossible de voir à quoi ressemblait le monde extérieur. Il ne faisait cependant aucun doute dans son esprit qu'il s'agissait d'un champ de bataille. Il remarqua qu'il portait une sorte de veste militaire sans insigne. Il souleva un de ses pieds hors des trente centimètres de gadoue encombrant le fond de la tranchée pour découvrir un solide godillot militaire. Les grondements et les sifflements ne pouvaient être que les reliefs d'un combat acharné, quelque part ailleurs, dans un autre secteur de ce terrain retranché.

Il essaya encore de se rappeler. Il n'avait aucun souvenir d'une guerre à laquelle il aurait pu participer. Ce n'était d'ailleurs pas le plus troublant. Il constata avec angoisse qu'il n'avait aucun autre souvenir pour combler le vide de son passé. Hugo ! Il s'appelait Hugo, c'était la seule chose qu'il se rappelait.

Il resta adossé un long moment contre la paroi, échangeant avec elle la morve verdâtre que sa veste exprimait, contre une humidité non moins putride à l'acidité pénétrante. L'autre côté de la galerie s'étirait sur une cinquantaine de mètres avant de disparaître derrière un autre coude à angle droit. Il devinait aussi cinq ou six ouvertures dans chaque flanc du boyau de terre, des embranchements vers des galeries secondaires ou de simples niches de retrait un peu plus spacieuses. Son uniforme lui collait à la peau et cette dernière lui faisait l'effet d'être étrangère à sa personne, une sorte de pelure acide couverte de cristaux de givre qu'il aurait endossée par mégarde. La terre, l'eau et la boue étaient omniprésent autour de lui et il lui semblait, trempé jusqu'aux os, qu'il n'était qu'une sorte d'excroissance à peine vivante de ce limon putride.

Il devait d'abord voir où il se trouvait. Il se tourna face à la paroi, posa un pied sur une aspérité plus solide et enfonça ses mains dans la glaise supérieure. Il allait opérer une traction vers le haut quand une main venue de nulle part se posa sur son épaule. Il se retourna vivement, plus intrigué que surpris. Un être dégoulinant de saleté et enveloppé d'une épouvantable odeur de putréfaction se tenait à moins d'un mètre. Il ne l'avait ni entendu,… ni senti venir !

- Ne fais pas ça, camarade !, cracha le nouvel arrivant.
- Pourquoi ?, demanda Hugo.

L'autre le dévisagea comme une bête curieuse, puis son regard vira bientôt à la compassion.

- Tu viens d'arriver ?, lui demanda-t-il.
- Je ne sais pas, avoua Hugo.
- Alors tu viens d'arriver !, confirma l'autre.

Hugo n'eut aucune réaction. L'autre hochait la tête silencieusement, sûr de ce qu'il venait de déclarer.

- C'est la guerre, expliqua-t-il. En haut, de tous les côtés. L'ennemi nous guette et nous guettons l'ennemi. Il ne faut pas s'exposer inutilement. Si tu passes la tête, tu deviens une cible. Tu peux prendre une balle d'un guetteur. Si tu tentes de t'enfouir par-là, tu seras fauché par une rafale ou tu exploseras sur une mine. Tu risques même d'être descendu par l'un des nôtres, car plus personne aujourd'hui ne sait où commencent et où finissent nos lignes.
- De quelle guerre s'agit-il ?, fit Hugo.
- Est-ce que je sais !, riposta l'autre visiblement excédé. C'est la guerre ! La guerre qui a toujours existé ici.
- Qui est notre ennemi ?, questionna encore Hugo.

L'autre le fixa de son regard halluciné. La dernière question d'Hugo avait déclenché en lui une sorte de fureur mystique. Il l'attrapa par les épaules et le secoua rudement avant de le plaquer contre la paroi. Hugo se laissa malmener sans réagir. Il ne se sentait pas la force de riposter contre cette bourrade dont les motifs lui échappaient totalement.

- C'est l'ennemi, voilà tout !, cracha l'autre avec dédain avant de lâcher celui qu'il avait appelé camarade quelques instants plus tôt.
- Qui es-tu ? Quel est ton nom ?, demanda Hugo.
- Au début je m'appelais Franck, avoua l'autre au travers de son souffle écœurant. Mais cela fait si longtemps que je me bats ! Je crois que bientôt je n'aurai même plus le droit de porter ce nom...

Hugo regarda Franck avec plus d'attention et remarqua qu'il était dans un état de délabrement physique terrifiant. Son uniforme en lambeaux n'était plus qu'une couche de crasse et de boue sur un corps perclus de douleurs et de fatigues, d'une maigreur extrême. Seuls ses yeux rougis de peur et de haine mêlées semblaient vivre. Pourtant, il venait de faire la preuve d'une certaine force physique pour le secouer ainsi, comme pour démontrer que la vie savait toujours trouver des ressources insoupçonnées pour animer les pires épaves.

- Je ne veux pas me battre. Je veux partir d'ici, osa encore Hugo.

L'autre partit d'un grand rire tout et se recula de quelques pas.

- Vous entendez ça vous autre ? Encore un qui ne veut pas se battre !

Trois ombres plus sinistres que la mort sortirent alors d'un recoin qu'Hugo n'avait pas remarqué, sorte de niche camouflée par une bâche terreuse. À l'intérieur, l'abri de fortune était faiblement éclairé par une vulgaire lampe à graisse. Il y distingua avec peine quelques couchettes crasseuses et des fusils disposés en faisceaux. Les trois soldats n'avaient rien à envier à Franck en laideur et en fatigue. Hugo imagina avec dégoût que, s'il ne trouvait pas le moyen de filer d'ici rapidement, il ressemblerait bientôt à ces monstruosités à mi-chemin entre la vermine et un souvenir d'humanité. Il eut envie de vomir mais les spasmes libérateurs se contentèrent de hanter son cerveau.

- Pas se battre ?, fit l'un.
- Partir ?, fit un autre.
- Un bleu !, expliqua Franck.
- Qui commande ici ? Où est l'état major ? Il y a bien un gradé qui peut m'expliquer ce que je fous ici ?, s'enquit Hugo avec cette fois du désespoir dans la voix.

Les autres se contentèrent de le regarder avec froideur. Ils ne se moquaient pas de son ignorance, mais la compassion leur semblait une attitude trop lourde à porter.

- C'est plus simple que ça, avoua finalement l'une des ombres. Il suffit de se battre et de rester en vie !
- Et si je veux partir, quitter ces tranchées pourries et fuir ce champ de bataille insensé ?, demanda encore Hugo.

Les autres haussèrent les épaules et se dégagèrent. L'un indiqua le chemin de droite, un autre celui de gauche. Un grondement plus terrible ébranla la galerie tandis qu'une pluie de boue s'abattait sur le groupe. Plusieurs sifflements lacérèrent le ciel et un staccato nourri fit jaillir des gerbes de terre sur l'arête de la tranchée.

- L'ennemi canarde, planquons-nous !, cria celui qui se trouvait le plus près de l'abri de fortune.
- Tu peux rester avec nous ou partir, lança Franck. Mais la seule façon de quitter cet endroit est la mort... Et qui veut mourir ?

Hugo s'élança dans la galerie, laissant sur place le petit groupe qui s'engouffra à l'intérieur de l'abri. Il tourna un coin, puis un autre et encore un autre. Des dizaines d'embranchements s'ouvraient à droite et à gauche, se croisaient plus loin, formaient des boucles interminables et autant de dérivations insolites. À présent il pleuvait dru et l'eau, partout, dégoulinait du ciel, sourdait des parois et montait du sol. L'air lui-même n'était qu'une eau à peine plus légère et moins sale que celle où il progressait péniblement. Il tomba, se releva, s'élança de nouveau sous les bombardements et les tirs qu'il ne faisait qu'entendre, sans jamais voir le feu des armes de l'ennemi, encore moins l'ennemi lui-même. La dernière phrase de Franck ne cessait de résonner à ses oreilles, annihilant presque le vacarme du monde martyrisé où il pataugeait à l'aveuglette. Il courut longtemps, puis marcha une éternité.

Revenait-il sur ses pas ? Tournait-il en rond ? Il fut bien forcé de rejeter cette conclusion par trop simpliste et apaisante. Cet univers de tranchées, strate de glaise veinée de boue entre deux mondes, n'avait ni commencement ni fin ! L'ennemi y était partout et nulle part. Toujours ailleurs, devant, derrière, là-bas, au loin ou trop proche... Ne pas mourir, ne pas se faire tuer ! Survivre ! Il n'y avait que cela à faire. Il croisa des dizaines de pauvres ères, hommes et femmes, enfants et vieillards, méconnaissables, usés, qui comme lui fuyaient de façon désordonnée. Il tomba sur d'autres abris de fortune enchâssés dans les parois, où des créatures survivaient en graissant des armes pour d'hypothétiques assauts. Il vit plusieurs offensives lancées par ses camarades. Les armes claquaient. Les grenades volaient et explosaient, et certains soldats se réjouissaient en imagination des pertes occasionnées chez un ennemi toujours invisible, mais qui ripostait toujours sans faiblesse.

Le temps passa. Impossible de savoir combien de jours, de mois ou d'années, car rien ou presque ne venait moduler l'évolution de cet univers de souffrances. Les nuits ressemblaient aux jours, le soleil à la lune, les camarades aux ennemis, et les êtres vivants se confondaient presque avec cette terre saignante et purulente. Bientôt, Hugo se surprit lui-même à donner des conseils, les mêmes que ceux qu'il avait reçus de Franck, à un pauvre bougre qui venait de s'étaler de tout son long dans la boue. Il comprit, grâce au regard à la fois désabusé et écœuré de ce nouvel arrivant, à quel point il devait être sale, rongé par la vermine et usé d'une fatigue indescriptible qui lui laissait juste assez de force pour survivre. Depuis quand errait-il dans ce dédale sans fin ? Quelle était la valeur de cette éternité où la seule porte de sortie se confondait avec l'énergie désespérée que l'on mettait à survivre ?

La seule manière de quitter ce monde était la mort, avait dit Franck. Et des morts, il y en avait des dizaines ! Effondrés la gueule ouverte dans la boue, à moitié enchâssés dans les remparts de terre, flottants et dérivants là où l'eau atteignait des hauteurs plus importantes. Quelques-uns semblaient morts de fatigues, mais d'autres montraient des impacts de balles ou les terribles déchirures occasionnées par les grenades ou les obus. Il fallait les enjamber, les écarter, les repousser sans cesse pour se frayer un chemin. Personne ne semblait se soucier de les évacuer. Le champ de bataille était si vaste et le réseau de galeries si important qu'il semblait y avoir assez de place pour tous les vivants et tous les morts de la création, amis et ennemis confondus. Par un curieux phénomène de mimétisme, tous ces corps privés de vie donnaient l'impression de vouloir s'effacer du décor, comme si la chair en décomposition voulait s'unir au minéral par une lente infiltration de ses cellules au travers des pores obscurs de cette terre insatiable.

- À présent, il est temps pour moi d'en finir, se dit Hugo lorsqu'il eut presque oublié son nom.

Il arrêta de fuir. Il arrêta de résister, de se battre et de chercher à survivre. Il fit ce qu'il avait voulu faire le jour de son arrivée, juste avant que Franck ne l'en empêchât. Il enfonça ses poings et ses pieds dans la terre meuble du flanc de sa tranchée, et il s'éleva péniblement vers son sommet. Sa tête passa à la surface et, pour la première fois, il put voir une partie de l'étendue de ce territoire démentiel. À perte de vue, le sillon des tranchées apparaissait comme une cicatrice tourmentée. Il s'éleva encore. L'air était maintenant plus doux, moins humide, moins putride. Le ciel lui-même, qui du fond des tranchées semblait si plombé d'horreur, était maintenant accueillant comme une aube printanière. Il y avait de la lumière, de la vraie lumière ! Une lumière qui n'avait jamais eu accès au monde qu'il venait de quitter. Il se souvenait d'elle, ce très vieux souvenir rejaillissait à sa mémoire. Elle lui broyait l'esprit, ignorant ses yeux désespérément clos pour forcer directement sa conscience, brûlant sa peau et ses chairs jusqu'au cœur de son être. Cette lumière à la fois aveuglante et douce, brûlante et apaisante, lui intima l'ordre d'oublier définitivement son nom. Il obéit, s'attendant au pire, acceptant sans faiblir son nouveau destin.

L'ennemi devait l'avoir repéré à présent. Des fusils s'ajustaient sur les épaules, des index se crispaient sur les gâchettes, des grenades attendaient d'être lancées et des bombes d'exploser sur son passage. Il allait être enfin libéré de ce monde tissé dans la chair même des plus horribles cauchemars. Il s'attendait à recevoir une balle en plein cœur, à l'explosion de tout son corps, mais ce fut la lumière éblouissante qui se chargea de disperser ses dernières bribes de consciences. Il ressentit encore une force qui le tirait vers le haut, un choc sur les fesses, un déchirement dans le ventre, puis il connut la terreur de s'entendre hurler et vagir sans plus rien savoir de ce qu'il était.

Des mains posèrent la petite chose vagissante, ruisselante d'eau et de sang, sur un ventre chaud et palpitant de vie. Un monde où, encore une fois, tout serait à refaire.

FIN

© ® Auteur : Claude Thomas, texte déposé.

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