Le village assassiné

 

Petit-Vadôme (*) n'existe plus. Mort. Assassiné ! Puis rasé, piétiné et oublié...

Depuis près d'un demi-siècle, ce nom n'évoque plus rien. Si ce n'est, peut-être, de vagues échos dans la mémoire de quelques amateurs d'histoire locale. Les nouvelles cartes routières, et seulement les plus précises, mentionnent encore parfois ce nom tel un " lieu-dit " posé en pleine nature, à l'écart des voies de communications actuelles. La seule route qui serpente encore entre les vallons et qui traverse l'endroit ainsi dénommé, est barrée à ses deux extrémités par la haute clôture délimitant le périmètre d'un camp d'entraînement militaire. Propriété privée, entrée interdite. Ce champ de manœuvres est aujourd'hui désaffecté, mais le domaine est toujours propriété de l'état et interdit aux visiteurs. Une nature sauvage y retrouve peu à peu ses droits, après avoir subi durant plusieurs décennies l'iconoclaste bêtise militaire. C'est sans doute mieux ainsi. Il y a dans cette enclave oubliée trop d'indicibles douleurs anciennes, que mêmes les tirs d'artillerie, le lourd grondement des chars et la course affolée des apprentis guerriers n'ont pu effacer.

Ce n'est rien d'abattre des murs, de combler des caves, d'aplanir des monceaux de gravats. Ce n'est rien non plus de récupérer ce qui peut l'être, les vieilles poutres en chêne, les meilleurs moellons, les seuils de porte et les linteaux de fenêtre en pierre du pays. De tels prélèvements avaient été faits près d'un an avant l'installation du camp militaire. Le village était déjà mort. Il n'a pas plus souffert de ce premier pillage que des jeux impies de la soldatesque. Au contraire, il est juste que ce qui fut façonné avec art pour braver le temps, perdure par-delà les générations, peu importent les chemins empruntés pour cela. De nombreuses demeures, au sein des villages environnants, possèdent aujourd'hui dans leurs flancs quelques pierres sauvées de Petit-Vadôme. Et qui se douterait que ces pierres, désormais unies avec d'autres compagnes, se souviennent encore de la force noire qui, par une terrible nuit d'août 1933, décima la population de ce village ?

* * *

Raoul Malicorne décolla péniblement son dos en sueur des draps poisseux et parvint enfin à s'asseoir sur le bord de son lit. Comment pouvait-il faire aussi chaud ? Aucun des soixante-quinze mois d'août qu'il avait traversé au cours de sa vie ne lui avait laissé le souvenir d'une telle canicule se prolongeant jusqu'au cœur de la nuit. Il voulut saisir la cruche d'eau sur la table de nuit mais son geste mal ajusté échoua. Le récipient bascula et un liquide tiède se répandit sur le meuble, déborda et lui coula sur le pied. L'homme jura silencieusement. Il se reprit en songeant que l'affaire n'était pas bien grave. Cette eau tiédie était de toute façon imbuvable et il y barbotait peut-être l'une ou l'autre bestiole agonisante. Il se leva et gagna la cuisine d'un pas mal assuré.

L'eau courante, l'eau chez-soi, quelle bénédiction ! Il tourna le précieux robinet de cuivre suspendu à l'extrémité d'un morceau de tuyau émergeant du mur. Les huit maisons de Petit-Vadôme étaient raccordées au réseau de distribution d'eau depuis maintenant cinq ans et Raoul n'avait pas encore eu le temps, ou l'idée, d'arranger un évier un peu plus élégant. L'eau chez-soi était déjà un petit miracle pour ces gens habitués, depuis des générations, à puiser l'eau des sources ou des puits. Le robinet était trop haut, fixé de guingois, et son jet irrégulier éclaboussait dans toutes les directions. Raoul Malicorne reçut avec satisfaction les minuscules étincelles de glace attaquant sa poitrine et son ventre. De minces filets se formèrent rapidement et coulèrent vers son sexe, puis sur ses cuisses. Il était entièrement nu dans l'obscurité de sa cuisine et il songea que jamais, de sa vie, il ne s'était promené nu chez lui ou ailleurs. Cette sensation lui plut. Il plongea ses mains sous le jet et s'aspergea le visage et le torse. Quand avait-il ôté sa chemise de nuit ? Sans doute lorsqu'il avait eu l'impression d'étouffer en cherchant désespérément son premier sommeil. À présent l'eau ruisselait jusqu'à ses pieds, les poils de son ventre et de ses jambes ayant fini par céder devant ces vagues bienfaitrices.

Malicorne voulut saisir le verre à moutarde traînant dans l'évier mais sa main toujours aussi imprécise refusa la manœuvre. Le verre bascula contre la tôle et son bord supérieur se brisa, détachant une sorte d'arc tranchant d'aspect malsain. L'homme observa un moment ce nouveau reflet que l'eau bousculait allègrement avant de s'évacuer par la bonde. Il y avait comme un appel, ou une solution dans ce mouvement hypnotique. Sans réfléchir, et sans éprouver l'ombre d'une hésitation, il saisit l'éclat, le bord coupant émergeant entre ses doigts. Il faisait décidément trop chaud. Ce corps était une fournaise que même l'eau fraîche n'arrivait pas à éteindre. La main se leva, pointa la lame de verre sur le côté du cou et l'y enfonça de plusieurs centimètres. Puis cette main pivota, revint vers le milieu du cou, sectionnant net la carotide. Raoul Malicorne bascula alors dans une inconscience plus noire que tout ce qu'il pouvait imaginer. L'eau précieuse continuait à s'échapper du robinet, crépitant et aspergeant tout autour d'elle. Cette guirlande de perles éphémères fut son oraison funèbre, la symphonie qui scella les portes du monde souterrain où son âme fut engloutie.

* * *

La force noire quitta la demeure du vieux Malicorne pour celle des Hubenier. Jules et Julie Hubenier soufflaient plus qu'ils ne ronflaient dans le grand lit conjugal. Le même lit haut et grinçant qui avant eux avait été celui des parents, et plus tôt encore celui des grands-parents Hubenier. Ces anciennes générations reposaient dans le plus imposant des caveaux du cimetière adossé à la chapelle du village. Les Hubenier étaient la famille importante de Petit-Vadôme, un nom incontournable dans l'histoire locale. Ils avaient succédé aux Puiségur, une lignée de comtes hautains qui, jusqu'en l'an 1792, les avait tenus sous sa coupe ainsi que tant d'autres manants des alentours. Le dernier Puiségur, atteint de folie, était mort dans l'incendie de son manoir, c'était du moins ce que les anciens racontaient parfois aux curieux. De tous les villageois, les Hubenier avait le mieux su profiter de cette situation, ainsi que des bouleversements politiques de l'époque, pour se substituer à l'autorité féodale. Le dernier représentant de cette famille, aujourd'hui sans descendance, était toujours avec son épouse le plus important des propriétaires terriens.

Jules se redressa sur son lit, ce qui fit onduler son opulente et flasque compagne à ses côtés. Il était en nage. Sa chemise collait, juteuse, dans les plis de son corps gras. Comment pouvait-on dormir par une nuit aussi chaude ? Comment sa femme, sa triste et grosse femme, pouvait-elle connaître le sommeil dans ce lit étouffant ? Le ciel étoilé saupoudrait assez de luminescence par une fenêtre largement ouverte pour qu'il pût observer le profil épais de celle qui, depuis quarante ans, partageait sa couche.

Ce spectacle lui donna la nausée. Il songea que c'était peut-être une bénédiction qu'elle n'ait pu lui donner d'enfant. Il oubliait toujours le petit Serge, mort dans sa première semaine. Il l'avait donc engrossée au moins une fois avec succès, cette truie qui était pourtant si prometteuse avant leur mariage. Après cet échec, il ne l'avait plus jamais touchée et elle avait eu la bonne idée de ne jamais s'en plaindre. Il s'était régalé de quelques filles de ferme, de servantes idiotes et de prostituées quand il lui arrivait de monter à la ville. Il avait peut-être une ribambelle de rejetons dans le canton, mais aucun ne portait son nom. La lignée des Hubenier mourait avec lui, à côté de cette femme stérile et laide. Et pourquoi faisait-il si chaud ?

L'odeur aigre des aisselles de sa femme monta jusqu'à lui. Cela ressemblait à du lait suri dans un seau de fer, à une litière de chèvre, à une gueule d'ânesse en train de crever. Il se leva, écœuré. Il devait en finir ! Puisqu'elle dormait, ce serait facile. Il décrocha le lourd fusil de chasse qui avait appartenu à son père et y enfourna une cartouche pour le gros gibier. Il revint à côté du lit et posa la gueule du canon sous le nez de celle qu'il imaginait comme une laie en train de ventiler un air malsain. Le souffle de sa femme siffla dans le canon, lugubre, telle une marée refluant par les égouts d'une vilaine cité portuaire, et le coup parti !

Jules Hubenier était un homme d'honneur. Il remplaça la cartouche avec l'intention de se faire justice sur-le-champ. Mais l'idée lui vint qu'il pouvait aussi, avant de partir, régler son compte à cet incapable de Youri. À l'entendre, son dernier employé de ferme, un immigré russe qui avait oublié de rentrer chez lui après une de leurs révolutions, profitait de ses largesses depuis trop d'années. Cela faisait trente ans au moins qu'il baragouinait ses incompréhensibles excuses pour ses retards aux champs et ses maladresses à l'étable. Jules était même convaincu, même s'il ne l'avait jamais pris sur le fait, qu'il avait longtemps lorgné les rondeurs de la maîtresse de maison. Cela n'aurait rien été s'il n'avait surtout lorgné l'héritage ! Le russe avait certainement entendu la détonation et devait déjà attendre dans la cour. Sans doute pensait-il que son patron, comme cela lui arrivait parfois, venait de tirer sur l'ombre d'un maraudeur. Mais Youri n'était pas dans la cour. Jules le trouva endormi sur sa couche, dans l'ancienne forge transformée pour lui en un gîte misérable.

Un broc d'eau gisait à même le sol. Il avait dû venir le remplir subrepticement au robinet de la cuisine, alors qu'il était entendu qu'il devait se servir dans la citerne ou au puits. Ce supposé larcin acheva de décider le justicier. Il lui envoya la décharge dans le ventre, de côté, là où il faut des heures pour passer de vie à trépas dans d'atroces souffrances. Ignorant les râles de son ouvrier agonisant, Jules revint dans la cour et, comme il n'avait pas le courage de remonter chercher une dernière cartouche dans sa chambre, il se jeta dans le puits.

* * *

La force noire flâna encore un peu dans la ferme des Hubenier, le temps de donner à Julie l'illusion qu'elle se jetait, enfin libérée d'un mari insupportable dont elle venait de trancher la gorge avec son meilleur couteau à désosser, dans la gueule fumante d'un volcan en colère, celui-là même qui était dessiné sur le calendrier. Youri, de son côté, pensa mourir sous la charge d'une horde de cavaliers cosaques, pistolets crachant la mitraille et sabres hachant l'air. Flint, le bâtard galeux qui était venu laper dans le broc d'eau volée par Youri, se noya dans la mer de purin débordant de la fosse. Alors, satisfaite, la force noire quitta le domaine, laissant dans l'écurie un cheval inquiet et, aux pâturages, un troupeau de vaches insouciantes. Elle coula dans l'épaisseur moite de la nuit et entra sans frapper dans la maison de la veuve Jacquet.

La vieille dame venait enfin de découvrir une oasis de fraîcheur dans l'épouvantable désert, un océan de sable brûlant sous un ciel de plomb fondu, qu'elle désespérait de vaincre depuis qu'un pénible sommeil s'était attardé sur elle. Alberte Jacquet était moins sotte que la poignée de Vadômiens vivant encore au village. Elle savait ce qu'était un désert et une oasis, et aussi que de tels endroits n'existaient pas dans le pays. Un petit lac, dont la surface frémissait doucement sous une brise légère, s'étendait entre des rives de sable plantées d'arbres arqués aux feuillages en parasol. Elle plongea sans crainte dans l'eau claire, presque miraculeuse. Bien vite, elle se vit rajeunir à chaque brassée, au point qu'un plaisir étrange dénoua son sexe flétri. Elle nagea longtemps et but l'eau si douce, puis elle mangea les dates qui pleuraient sous les ombrages accueillants de l'autre rive. Mais l'eau devint salée dans son ventre et les fruits y explosèrent, furieux sans doute d'avoir été croqués trop verts. Alberte mourut de plaisir, c'est du moins ce qu'elle voulut croire en pressant son ventre contre le tronc rugueux d'un arbre impassible à son étreinte.

* * *

La force noire passa ensuite chez Luce et Edouard Maniquet, en n'oubliant pas leur fille Odette. Luce et Edouard ne dormaient pas. Le couple était assis sur un banc devant la maison, le nez dans les étoiles. Il faisait beaucoup trop chaud pour penser à dormir. Ils ne se disaient rien, attendant seulement qu'une fraîcheur convenable les incitât à monter se coucher. Ils ne virent pas la force noire qui s'infiltrait dans la maisonnée. Odette, leur fille unique de quinze ans, se releva pour venir boire un verre d'eau fraîche au robinet. Deux autres verres se trouvaient déjà sur le côté de l'évier, nouvelle vaisselle née après le rangement du soir, preuve que ses parents avaient eux-aussi connu le besoin de se désaltérer. La fille les rejoignit devant de la maison. Alors, sans rien dire, le père se leva et regarda sa fille et sa femme. Il leur prit les mains et les entraîna sur le chemin de terre sèche. Ainsi entraînées, les deux femmes semblaient escorter l'étrange vainqueur d'une joute silencieuse. Elles souriaient, confiantes et admiratives. Ils marchèrent ainsi, en silence, jusqu'au pont surplombant la Tarente. La rivière était anormalement gonflée malgré la canicule. Son courant était tumultueux, endiablé et presque hypnotique. L'homme enjamba le parapet, imité par sa femme et par sa fille. Ils sautèrent ensemble, les doigts toujours enliés, et disparurent dans les flots.

* * *

La force noire reflua alors vers le village. Il ne lui restait plus que trois âmes à cueillir. Deux maisons étaient vides depuis des lustres et menaçaient ruine. Elle ne s'y attarda pas, elle n'y entra même pas. Un chien hurla quelque part. Il sentait la mort invisible, sournoise, et tentait vainement d'avertir le reste du monde.

Camille Larchon se pendit à la poutre de son cellier. Auparavant, il avait lutté durant des heures contre les fantômes qui cherchaient à l'étrangler. Sa gorge n'était plus qu'un collier de feu, une buse de poêle obstruée de suie glaireuse. Les fantômes s'en étaient allés, non sans lui laisser le mal incrusté dans ses chairs. Epuisé, vaincu, il s'était relevé de sa couche, avait noué une corde solide autour de la poutre et s'était jeté dans l'oubli.

Ambrosia Galicice fut touchée aux yeux par une coulée d'acide qui semblait jaillir de son front et de ses tempes. Surprise, elle gagna à tâtons la cuisine, trouva l'évier et pencha la tête sous le jet bienfaisant du robinet. Mais plus l'eau lavait ses yeux, plus l'acide exprimé par sa peau devenait virulent. Le feu était passé à l'intérieur. La bonde obstruée de l'évier retint les eaux. Elle s'y noya.

La force noire cascada enfin jusqu'à sa dernière proie. Celle-ci occupait une demeure située à la sortie du village. Là, un horrible spectacle l'attendait. Edgar Salignac ronflait d'un sommeil impossible à distraire ! Une bouteille de gnôle asséchée jusqu'au cul tanguait à l'extrémité de la main de l'ivrogne, lequel stagnait tel un bienheureux dans la chair moelleuse d'un divan-lit. Salignac ne buvait que pour de bonnes raisons. Et il avait chaque soir de très bonnes raisons. Un souvenir, un événement à célébrer, une fête improvisée, un refroidissement, un mal de dos, une coutume, un regret, un invité, et ce soir une canicule que seul l'alcool, selon lui, pouvait vaincre.

La force noire attendit patiemment durant les plus longues heures de la nuit, mais Edgar Salignac ne daigna même pas l'imaginer à son chevet. Il ne mourut pas, grain de sable récalcitrant dans cette machinerie infernale où un ennemi mystérieux avait enfermé le village de Petit-Vadôme. Au petit matin, Salignac se rinça les dents d'une gorgée de vin clairet. Puis, le village lui semblant anormalement silencieux, il s'enquit du sort de ses voisins immédiats.

Il trouva d'abord la veuve Jacquet, allongée sur son lit, raide morte. La vieille avait dû connaître un malaise durant la nuit. Troublé, sentant confusément qu'il se passait quelque chose d'étrange dans le village, Salignac courut chez les Maniquet. Il trouva le père devant la maison, la mère dans la cuisine, la fille dans sa chambre. Morts ! Il fila chez les Hubenier. Dans la forge près de l'entrée, le russe gisait sur sa couche crasseuse, à jamais silencieux. Tordu dans un coin de la pièce, un chien crevé le regardait de son œil vitreux. Salignac appela, cria, et finalement escalada une fenêtre pour passer dans le corps de logis. À l'étage, Jules et Julie écrasaient de leur masse conjuguée le lit centenaire, terrassés comme les autres par une mort mystérieuse. L'unique survivant du village sentit monter en lui une terreur confuse, un sentiment qu'il ne put rattacher à rien de connu. Cette terreur suintait des murs, du sol et de l'air lui-même pour s'infiltrer dans l'épaisseur de sa chair, jusqu'au cœur de ses os qui frémirent bientôt d'une insupportable crispation. Il vola une bouteille de calvados dans le buffet des Hubenier et en descendit le contenu d'un bon tiers, directement au goulot. L'alcool s'ajouta à celui qui coulait encore dans ses veines, mais il n'en éprouva aucun réconfort. La tête vide, les boyaux chauffés à blanc, les pieds gourds, il prit la direction de chez Malicorne.

Il appela avant même d'entrer dans la maison du vieux. Sa voix enchevêtrée d'émotions n'était guère plaisante à entendre, mais elle était suffisante pour réveiller n'importe qui de vivant. Comme il le redoutait, il n'obtint aucune réponse. Tout était ouvert. Il entra, les jambes tremblantes, l'estomac déjà au bord des lèvres. Raoul Malicorne gisait sur son lit, nu et sec comme un vieil arbre mort. Un crépitement désagréable s'entendait dans la pièce voisine. Le visiteur intrigué découvrit que le robinet de la cuisine, mal serré, laissait échapper un mince filet d'eau. Celle-ci ricochait dans l'évier de tôle en éclaboussant dans toutes les directions. Il resserra la vanne, machinalement, coupant net cette lugubre symphonie, puis il ressortit à l'air libre. Il emprunta un vélo qui traînait contre une façade et, méchamment réconforté par sa bouteille de calva, il fila vers Montbuisson, le village voisin où il trouva enfin de ses semblables dans un état de santé plus rassurant. La suite ne fut qu'un fait-divers dans un journal, une affaire jamais résolue, une histoire bien vite effacée des mémoires.

Petit-Vadôme était mort ! Des experts conclurent à un empoisonnement collectif mais il leur fut impossible de déterminer la nature du poison. L'eau de distribution ? Les analyses ne donnèrent aucun résultat. Curieusement, l'Etat se proposa assez rapidement pour racheter les propriétés aux héritiers éparpillés dans le canton. La maison de Salignac fut expropriée et ce dernier s'installa à Montbuisson, là même où son vélo l'avait amené.

Alors, pendant près d'une année, nombreux furent ceux qui passèrent par ce village où planait toujours l'ombre d'un terrible mystère. Ils ne venaient pas y accomplir un quelconque devoir de mémoire, mais y désosser les maisons et les étables. La bonne pierre pouvait encore servir, ailleurs. Seule la chapelle fut démontée avec soin pour être remontée, entière et avec le contenu de son cimetière, dans le village de Grand-Vadôme, à cinq kilomètres. Les morts, ceux du récent drame comme les plus anciens, furent traités avec plus de respect que ne l'avaient été les vivants. Les toits s'écroulèrent, privés de leurs poutres maîtresses. Les murs cédèrent, trop allégés de leurs meilleurs moellons. Les portes et les fenêtres éclatèrent après l'envol des linteaux et des seuils. Puis on rasa ce qui osait encore émerger des gravats. On combla les caves et les fosses qui auraient pu devenir des pièges pour les braves militaires qui, déjà, délimitaient d'une haute clôture le périmètre de leur nouveau terrain de jeu. Un demi-siècle de piétinement cadencé, de tirs d'artillerie, de combats pour rire et de courses de chars acheva d'enliser ce village dans l'oubli.

* * *

Qui suis-je, moi, pour raconter cette histoire après tant d'années ? Comment puis-je donner des détails qui ne figurent dans aucun rapport d'expertise et qui semblent d'ailleurs en totale contradiction avec les faits ? Car, bien sûr, il n'y eut pas de pendus, de noyés ni de trucidés... C'est peut-être vrai pour des yeux humains, mais moi, j'ai bel et bien senti dans ma chair minérale les angoisses terribles de ces gens à l'heure de leur agonie. J'ai senti la force noire couler dans les veines de plomb enchâssées dans mes murs ! Je ne peux oublier ces souffrances et cette injustice. Le temps qui s'écoule m'importe peu. Je suis éternelle, ou peu s'en faut. La justice des hommes s'est détournée du drame de Petit-Vadôme, ignorant superbement les coupables. Alors que s'accomplisse ma vengeance !

Le hasard me fournit aujourd'hui cette occasion, la première depuis cette terrible nuit d'août 1933. Un nouvel arrivant vient d'acquérir une maison à Montbuisson. Une jolie fermette, haute et massive comme on sait les faire par ici. Ce nouveau propriétaire, je l'ai deviné avant même d'en avoir la confirmation, est la descendance du politicien spéculateur et véreux qui arma, jadis, le bras d'un pâle exécutant, lequel, par un soir d'août caniculaire, déversa le poison mortel dans le réseau d'alimentation en eau de mon village. Je l'attends. Il va payer de sa vie cet abominable héritage.

Le lourd linteau au-dessus de la porte principale du logis offre toutes les apparences de la solidité. C'est une illusion ! Ceux qui, il y a de cela des années, ont rénové la façade de cette fermette, ont été ravis de me récupérer parmi les pierres façonnées par les anciens artisans de Petit-Vadôme. Des pierres déjà usées par le temps, patinées à souhait par les éléments, idéales pour être incorporées dans une construction sans donner l'aspect de la nouveauté. Mais surtout, ce qu'ils ne savaient pas, des pierres chargées d'histoire et de douleurs. Des souvenirs qui, depuis, nous tiennent lieu de vie.

Déjà, l'héritier maudit est passé dans mon ombre plusieurs dizaines de fois. J'ai bien ressenti, toujours présente en lui, l'ignominie attachée à son sang. Ma haine, que les années n'ont pas atténuée, s'épanche à présent parmi les pierres de cette façade où je suis enchâssée. Mes sœurs, mes fidèles complices, répondent depuis à mes discrètes sollicitations. Elles savent ce que je sais car la matière minérale ne vit pas dans le secret des hommes, qui ne font que nous modeler à leur convenance sans se soucier de nos âmes. Je me cabre. Je puise aux forces telluriques que j'accumule et transforme en une terrible énergie de destruction. D'invisibles fissures courent maintenant en mon sein, m'offrant par avance la satisfaction de mon sacrifice. Quel bel accident cela fera ! Un dernier sursaut de haine, au moment où cet homme repassera dans mon ombre, et ma chute sera vengeance…

(*) Toute ressemblance avec une localité existante ou ayant existé n'est peut-être pas une simple coïncidence...

FIN

© ® Auteur : Claude Thomas, texte déposé.