Futur simple

 

- ... Ce n'est pas un problème de moyens mais de volonté !, clamait le personnage derrière son écran de verre.

Les enfants connaissaient son discours par cœur. Il faut dire que le clan des Mirmans ne disposait en tout et pour tout que d'une dizaine d'enregistrements cinématographiques. Il y avait sept films : une trilogie de science-fiction, un film d'aventure, deux comédies burlesques et un western sentimental. Il y avait aussi deux documentaires sur la faune marine. Enfin, le dernier mini-disque, celui que les enfants venaient de charger dans le lecteur, était intitulé " Discours d'un inconnu ".

Il pleuvait à verse depuis des jours et des jours. Des torrents de boue dévalaient la montagne et noyaient la plaine sous une mer fangeuse. Déjà, une partie des récoltes avait été balayée par les éléments et les adultes s'attelaient à sauver ce qui pouvait l'être. Les jeunes enfants étaient confinés à l'intérieur de l'habitation, sous la garde de Maude, une grand-mère sourde et presque aveugle mais dont l'autorité sur la marmaille demeurait intacte.

- Il y a un onzième mini-disque dans le coffret de papa, déclara Luc sur le ton du secret.

Les yeux d'Indiana s'allumèrent aussitôt d'un éclair de convoitise et il montra de jeunes dents carnassières. Son petit frère Yoda l'imita sans comprendre. Ce n'était pas la première fois que le cousin Luc évoquait cet hypothétique enregistrement tenu sous clé par les adultes. Un soir qu'il ne parvenait pas à dormir, il s'était relevé et avait aperçu des images inconnues sur l'écran de télévision. Des corps nus s'y enlaçaient et s'agitaient de façon bizarre. Il n'avait pas bien compris ce que ces personnages faisaient mais il y avait assurément quelque chose de troublant dans ce jeu étrange. D'ailleurs, les grands rassemblés devant l'écran semblaient comme fascinés par ce qu'ils voyaient. Il y avait là presque tous les adultes du clan, à l'exception de Maude qui ronflait déjà dans son alcôve. Les femmes avaient de légers sourires et se serraient contre leurs maris, lesquels semblaient comme hypnotisés par ce qu'ils voyaient. L'oncle Red était entouré de près par Lisbelle et Scarlette qui ressemblaient à deux chattes enroulées et ronronnantes. Sur l'écran, les personnages inconnus gémissaient en cadence et cette mélopée envoûtante enlisait les spectateurs dans une atmosphère d'oubli. Mais dès que l'on s'était aperçu de la présence de Luc, quelqu'un avait vivement coupé le téléviseur. Sa mère s'était promptement détachée de son père pour le ramener dans sa chambre. Elle lui avait demandé ce qu'il avait vu. Il avait eu la présence d'esprit d'avouer qu'il n'avait guère prêté attention aux images, mais celles-ci s'étaient imprimées dans un registre secret de sa mémoire.

- On n'a pas le droit d'ouvrir le coffret, siffla Leila, sa petite sœur.
- C'est surtout qu'on n'a pas la clé, rectifia Luc.
- Ce film est pour les grands et je ne veux pas le voir, insista encore Leila.
- Bon, bon, on va encore regarder le discours de l'inconnu, soupira Luc, aussitôt imité par ses deux cousins.

Sur l'écran, l'inconnu en question soliloquait devant un auditoire mal défini, une foule indistincte, compacte, entassée sur les gradins d'un amphithéâtre paraissant gigantesque.

- ... l'humanité est en train de dépérir à une vitesse exponentielle...
- " exponentielle ", répétèrent les quatre jeunes spectateurs avec quatre froncements simultanés des sourcils.
- ... à cause de sa bêtise et de sa mauvaise volonté à envisager les solutions de sauvegarde...
- " solutions de sauvegarde ", firent les quatre mêmes en agitant, en même temps que l'image, quatre index menaçants.

- On le connaît par cœur, émit Indiana.
- On les connaît tous par cœur, rectifia Luc.
- Il existe sûrement d'autres films, dans les autres clans, dans d'autres villages ?, interrogea Leila.
- Il en existe au moins un autre dans le coffret des parents, risqua encore Luc.

Personne, pas même Leila, ne répliqua à cette dernière déclaration. C'était un fait connu que les différents clans disposaient d'objets qui n'appartenaient qu'à eux. Certaines choses s'échangeaient parfois, ou se prêtaient lorsque des relations de confiance le permettaient, mais les mini-disques enregistrés ne circulaient guère. Ceux qui en possédaient les préservaient jalousement. Avec les livres et les consoles de jeux, les films enregistrés sur ces mini-disques étaient ce qu'il y avait de mieux pour occuper les enfants lorsque ceux-ci ne pouvaient jouer dehors. Certains de ces enregistrements étaient même recommandés pour leurs vertus éducatives. Ainsi, ils avaient regardé les sept films des centaines de fois, les deux documentaires à peine moins souvent et le discours de l'inconnu ne leur était pas moins familier ! À moins d'un coup de chance ou d'un sérieux coup d'audace, ils devraient attendre d'être grands pour pouvoir regarder le fameux film où, selon les révélations chuchotées par Luc sous le sceau du secret, ils pourraient enfin découvrir les choses interdites.

- ... les pollutions effrayantes sont le résultat de l'incurie générale...
- " l'incurie générale ", répéta machinalement Yoda.
- ... et du refus systématique des multinationales d'accorder à l'environnement...
- Et si on jouait aux branches-lettres ?, proposa Leila.
- Pfff !, soupira son frère. Je préfère encore réciter le discours du comique !

Il indiquait du pouce l'inconnu qui pérorait sur l'écran de télévision. Le " comique " poursuivait, tout entier à son affaire.

- ... la surpopulation est un leurre. Les pénuries de matières essentielles sont le fruit d'une gestion calamiteuse des...
- " ka-la-mi-teuzzz ", répéta Yoda.
- Mon père dit que cet Inconnu était le plus grand humoriste de son temps, expliqua Luc.
- Peut-être, riposta Indiana, mais le vieux Gébéda disait qu'il n'y avait pas de quoi rire, que tout était vrai dans son discours et que si les anciens avaient écouté l'inconnu, on en serrait pas arrivé là !
- Arrivé où ?, coupa Yoda.
- Est-ce que je sais ?, répliqua l'autre. Le vieux Gébéda n'avait plus toute sa tête ! Il affirmait même que les documentaires sur la faune marine montraient la réalité...
- Tout le monde sait que ce sont des images de synthèse, des trucages comme dans les films de science-fiction, ricana quelqu'un. Comment de tels poissons pourraient-ils seulement exister ?
- ... le monde de nos pères est en train de mourir...
- " de mourrrrir ", insista Yoda en grimaçant comme le faisait l'autre à l'écran.
- C'est un bon comique, conclut finalement Indiana. On ne comprend pas tout ce qu'il dit mais il est vraiment drôle !
- J'aimerais bien savoir comment il s'appelait, fit Leila.
- Il n'y a pas de générique au début ni à la fin comme sur les autres films, expliqua Luc, et plus personne ne se rappelle son nom.
- N'empêche, renchérit Leila, j'aurais bien aimé savoir son nom.
- ... déforestation, saccage, exploitation des ressources comme de la personne humaine, sont en train de sceller sous le marbre mortuaire une évolution jusqu'ici triomphante et...

L'orateur inconnu n'alla pas plus loin. Sa voix cessa et l'image disparut de l'écran.

- Cul de boursier !, jurèrent en cœur les enfants.
- Il n'y a plus de courant ?, demanda timidement Yoda.
- Plus de jus !, décréta Luc en vérifiant l'absence d'électricité sur la lampe du séjour.
- J'y suis, se rappela Indiana. Oncle Red avait dit qu'il arrêterait le groupe électrogène le temps de réparer l'éolienne.
- Il aurait pu nous prévenir, fit Leila. J'ai bien cru que la télé était fichue !

Comme avertie par un sixième sens, la vielle Maude se dirigea vers la porte et l'ouvrit en grand. Si l'oncle Red réparait l'éolienne, c'est qu'il avait cessé de pleuvoir. En effet, un généreux soleil asséchait maintenant l'esplanade devant la grotte. Les autres membres du clan rentreraient bientôt et il était temps d'aérer un peu les lieux. Elle fit sortir les poules, les moutons, les deux vaches et le chien. Les enfants suivirent en caracolant. Une galopade au grand air valait mieux qu'un vieux film devant la télé, même si c'était le meilleur sketch du meilleur des humoristes des temps anciens.

FIN

© ® Auteur : Claude Thomas, texte déposé.

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