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Si j’avais eu le cran de révéler ce que je savais de cette histoire à l’époque où j’étais encore jeune inspecteur de police, attaché au district de Saint-Amant-les-Viornes, l’affaire aurait peut-être pris une tournure fort différente. Quoique, mes collègues auraient probablement ri à gorge déployée de mes déclarations ! Pire encore, mes supérieurs m’auraient certainement infligé un blâme assorti d’une mention désobligeante dans mon dossier professionnel, du genre : « propension au délire imaginatif » ! Ma carrière en eût certainement souffert et je n’aurais plus eu la moindre chance d’arriver, au terme de celle-ci, derrière le bureau de Commissaire Principal, à Bruneville. J’étais bien jeune, il est vrai, à cette époque. J’ai choisi de me taire alors que je savais la vérité. Du moins je pressentais celle-ci, devrais-je plutôt dire ! Mais qui aurait été assez fou pour me croire ? Je n’avais pas la moindre preuve pour étayer l’hypothèse fantastique qui était la mienne. Les collègues plus expérimentés m’auraient pris pour un plaisantin, ou un naïf, si j’avais osé déclarer que chacune des deux victimes était coupable du meurtre de l’autre ! Quant au magistrat instructeur, il ne m’aurait même pas écouté ! On ne s’entre-tue pas réciproquement d’un coup de pistolet, chacun chez-soi et à plus d’un kilomètre de distance ! Alors, je n’ai rien révélé de ce que je savais ou croyais savoir. Les deux meurtres, bien sûr, n’ont jamais été élucidés. Je savais bien, moi, que nous ne retrouverions jamais les meurtriers... puisque nous les avions déjà sous la main ! Mais comment aurais-je pu faire comprendre qu’assassins et victimes se confondaient mutuellement ? Oh ! Nous interceptâmes bien une poignée de suspects, canailles récidivistes et autres vagabonds qui, s’ils n’avaient eu des alibis en béton, eussent parfaitement convenu pour endosser ce double meurtre. Il nous aurait fallu un indice, un cheveu, une empreinte, un témoin providentiel ou à tout le moins une dénonciation anonyme. Seulement, nous n’avions que nos deux meurtres, perpétrés de manière identique, la même nuit, dans deux maisons du bourg séparées par plus d’un kilomètre de rues et de venelles. Aucune trace d’effraction aux domiciles des deux victimes. Aucun indice révélateur. Des circonstances étranges, troublantes, incompréhensibles ! Et surtout, rien de bien palpable pour espérer relier ces deux forfaits. Deux meurtriers particulièrement rusés avaient-ils agi de concert ? Le même avait-il eu le temps de passer d’une maison à l’autre avec la même discrétion et la même efficacité ? Même cela, l’enquête n’a pu le déterminer, et pour cause ! Aujourd’hui, à l’heure de ma retraite, je me sens délié de ce secret remisé dans un coin de ma mémoire depuis près d’un demi-siècle. Bien sûr, je ne puis toujours rien prouver. Ces affaires sont depuis longtemps classées dans le registre des « mystères définitifs » et ne seront jamais rouvertes. Aussi, sans doute préférera-t-on sourire de mes déclarations tardives et y verra-t-on la justification d’un dément pour ce que je m’apprête à faire. Je vais cependant écrire ce que je sais pour la Justice, non pas celle des hommes qui se moque bien des vérités irrationnelles, mais pour l’autre, celle de l’Histoire. Un jour, qui sait, ces lignes trouveront peut-être un esprit capable de comprendre et d’expliquer ce qui se passa réellement cette nuit d’été 1959 à Saint-Amand-les-Viornes… Et qui se reproduisit la nuit passée, ici-même, à Bruneville ! Oui, j’écris également ceci parce que, il y a à peine quelques heures, il s’est produit ici, et en moi-même devrais-je dire, un phénomène qui ne me rappelle que trop l’affaire d’août 1959 ! Si ce que je crois est exact, et j’en suis intimement convaincu, je serai informé, d’une minute à l’autre, d’un fait criminel particulièrement horrible ayant eu lieu cette nuit ! Un crime crapuleux, d’un sadisme rare. Par l’impossibilité que nos hommes auront à découvrir le coupable, l’enquête sur ce meurtre ne sera pas sans ressembler à celle de Saint-Amand-les-Viornes. J’affirme que je n’ai positivement rien à avouer au sujet de ce nouveau meurtre, car cette nuit j’étais chez-moi et je dormais auprès de ma femme. Pourtant, il faut maintenant que je relate ce que je sais de l’histoire ancienne, sinon on ne comprendra pas ce que je m’apprête à faire en réponse à celle d’aujourd’hui. Je me rappelle encore exactement les circonstances ayant précédé mon arrivée sur les lieux du premier crime. Je venais de prendre mon service quand l’appel parvint à la brigade. Il devait être à peine huit heures du matin. Le jour était levé depuis plusieurs heures et déversait sur la cité un ciel blanc, sans nuage, qui ne nous promettait pas encore la fin de la canicule que nous subissions depuis une semaine. Le docteur K. nous signalait une mort suspecte. Nous nous rendîmes immédiatement sur les lieux. J’accompagnais alors quatre collègues plus aguerris que moi à ce genre d’exercice. Il faut dire que Saint-Amand était une petite bourgade sans histoire. Une mort suspecte, -le médecin avait parlé d’un meurtre par arme à feu- était un événement exceptionnel qui pouvait bien déplacer tous les hommes de la brigade à l’exception du planton. La victime était allongée dans son lit, sous un drap et une couverture légère. Seul le visage dépassait sur l’oreiller. La mort est rarement belle à voir, mais celle-ci avait gravé une grimace d’étonnement et de souffrance mêlée sur le masque de l’homme. La victime était Lucas Randolf, 41 ans, architecte, marié et père de deux enfants. Sa femme et lui faisaient chambre à part et c’est cette dernière qui, ne le voyant pas se lever vers les sept heures comme à son habitude, était entrée dans sa chambre pour le réveiller. Elle l’avait trouvé ainsi, les yeux grands ouverts, la bouche tordue, mort depuis plusieurs heures. J’eus une étrange impression de déjà-vu en examinant les traits du cadavre, comme les images d’un rêve étrange remontant à ma mémoire, mais il est possible que l’émotion brouillât à ce moment mes sentiments. La mort aurait pu être le résultat d'une sorte de crise d’apoplexie fulgurante, mais cette impression disparaissait immédiatement dès que l’on soulevait le drap et la chemise du mort. Un petit trou rond et noir dans la poitrine, au niveau du cœur, ne laissait aucun doute quant à la cause du décès ! C’est à partir de ce moment que les incohérences commencèrent à s’accumuler. La balle, car il s’agissait bel et bien d’une perforation par arme à feu, n’avait traversé ni le drap ni la chemise, comme si elle avait initialement touché un homme au torse nu. Ensuite, Lucas Randolf avait apparemment perdu beaucoup de sang... Mais de ce sang perdu, il n’y avait aucune trace dans le lit, ni dans la chambre, ni nulle part ailleurs dans la maison ou le jardin ! C’était à peine si la chemise de nuit s’auréolait d’une modeste tache pourpre au niveau de la poitrine. Le drap de lit supérieur était quant à lui parfaitement propre. Il était évident que la scène avait été arrangée a posteriori, soit par le meurtrier lui-même, soit par un familier dans l’éventualité où l’on aurait voulu transformer un suicide en meurtre ou en dieu sait quoi d’étrange ! L’hypothèse d’un suicide maquillé en assassinat tomba d’ailleurs rapidement. Non seulement les mains et le thorax du mort ne portaient aucune trace de poudre, mais la plaie elle-même était nette. Les chairs alentours n’étaient pas brûlées, ce qui signalait clairement que le coup n’avait pu être tiré à bout touchant. Une telle blessure supposait aussi une mort quasi instantanée, ne permettant en aucun cas à la victime de pratiquer elle-même cette sorte de mise en scène. Par ailleurs, quel que fût l’acte en question, il n’avait pu être commis dans cette pièce. Le ménage n’y avait pas été fait et il n’y avait pas la moindre tache de sang sur le lit, sur les tapis ou sur les murs. Le meurtrier avait donc abattu Lucas Randolf ailleurs que dans sa chambre. À moins de supposer que la victime était déjà nue, il l’avait ensuite débarrassée de ses vêtements troués et tachés, puis avait ramené un cadavre, lavé de son sang, jusque dans son lit, poussant la mise en scène jusqu’à lui passer sa chemise de nuit. Naturellement, on ne retrouva pas l’arme du crime et aucun des vêtements de Randolf n’avait disparu. Pour ajouter à l’étrangeté de l’affaire, personne dans la maisonnée n’avait entendu le moindre bruit suspect, encore moins la détonation d’une arme à feu ! La femme, les deux enfants et la bonne dont le sommeil était réputé pour sa légèreté, n’avaient absolument rien remarqué d’anormal. Leurs témoignages ne furent jamais mis en doute. Enfin, à la surprise générale, l’autopsie révéla que la balle, en fait une bille de plomb de fort calibre, ne pouvait appartenir qu’à un pistolet ancien, comme ceux utilisés au siècle dernier lors des duels ! Le coup avait été tiré au-delà de dix mètres, mais nécessairement sous les trente-cinq mètres, ce genre de projectile ne pouvant produire les lésions relevées sur le corps au-delà de cette distance. Lorsque j’entendis parler de pistolet de duel, il y eut comme un déclic et mon rêve étrange me revint en mémoire. Je savais maintenant pourquoi le visage du mort m’était apparu familier... Un rêve curieux, stupide, invraisemblable... Un inconnu avait donc tué Lucas Randolf à l’aide d’un pistolet d’un autre âge. La victime s’était vidée de son sang en un lieu que l’on ne parvenait pas à découvrir. Ensuite, le tueur avait ramené le corps jusque dans son lit, comme s’il avait eu le naïf espoir que le médecin légiste ne découvrirait jamais la véritable cause de la mort ! Cette macabre mise en scène était aussi absurde que risquée. Surtout, rien ne pouvait expliquer comment le meurtrier s’y était pris pour ne pas se faire remarquer, laissant après son départ une habitation fermée de l’intérieur. Il y avait quelqu’un d’autre dans mon rêve... une autre silhouette, deux détonations, de la fumée... Une clairière au petit matin... et à l’arrière plan de ce décor surnaturel, une ombre familière, moi ! Nous ne fûmes avertis du second meurtre que dans la journée du lendemain. Omer Lansdale, 35 ans,célibataire, représentant de commerce et coureur cycliste amateur. L’homme était également réputé pour ses « succès de cœur » auprès des femmes vouées à l’ennui d’une vie conjugale par trop banale. Sa logeuse, intriguée de ne l’avoir revu depuis la veille, alors que son vélo gênait le passage dans le hall de l’immeuble, monta jusqu’au troisième afin de s’enquérir des disponibilités de son locataire. Elle trouva porte close, tambourina, ne reçut aucune réponse et finit par trouver l’affaire suspecte. Un œil dans le trou de la serrure lui révéla que la clé s’y trouvait par l’intérieur. La brave femme pressentit un drame et prévint la police. Omer Lansdale était dans son lit, nu (mais ce devait être une habitude chez lui, été comme hiver), une balle de pistolet dans la poitrine ! Il était aussi mort et aussi exsangue que Lucas Randolf, mais considérablement plus froid et plus raide étant donné que la mort remontait, dans son cas, à la journée précédente. Le médecin légiste détermina l’heure du décès du coureur cycliste approximativement au même moment que celui de l’architecte. Les causes étaient identiques. La seconde balle extraite ressemblait d’ailleurs comme une sœur jumelle à la première. Je reconnus sans le moindre doute possible en la dépouille d’Omer Lansdale, l’autre silhouette de mon rêve ! À la brigade, ce second meurtre nous apparut aussi incompréhensible que le premier. La blessure avait les mêmes caractéristiques. L’homme n’avait pas perdu son sang dans l’appartement, lequel n’était pas entretenu avec beaucoup de soin, ce qui indiquait sans conteste qu’il avait été tué ailleurs. Encore une fois, le mystérieux assassin avait dû ramener un cadavre jusque chez-lui, l’installer dans son lit et repartir par l’unique issue en laissant une porte fermée de l’intérieur ! Les témoignages de la logeuse et des autres locataires de l’immeuble concordaient sur l’absence totale de remue-ménage la nuit du crime. Cela corroborait en partie une nouvelle constatation du légiste, qui précisait que le corps d’Omer Lansdale, tout comme celui de Lucas Randolf, n’avaient probablement pas été déplacés post-mortem ! Mais ce dernier point, au lieu d’aider l’enquête, ajoutait un mystère supplémentaire en soulignant l’incongruité de l’absence de sang ainsi que la discrétion des coups de feu donnés avec un type d’arme normalement très bruyante. Bien entendu, nous reliâmes immédiatement les deux affaires ! Ce double meurtre ne pouvait être le fait que du même assassin. Il nous semblait totalement impensable qu’il n’ait laissé le moindre indice permettant de remonter jusqu’à lui. Nous nous activâmes pendant des jours, examinant à la loupe les différentes pièces du puzzle, interrogeant, furetant, épiant, cherchant le début de l’ombre d’un mobile... en vain ! Sans vouloir dénigrer les capacités de mes collègues de l’époque, cette double énigme était sans doute trop ardue pour des enquêteurs de province, d’autant plus qu’elle puisait aux sources d’un surnaturel que personne n’aurait accepté de prendre en compte et dont je n’ai jamais osé parler avant aujourd’hui. Un mobile ? Nous en trouvâmes un, bien mince il est vrai, et qui s’annulait lui-même à la simple lecture des faits. Nous apprîmes par une « révélation anonyme », une de ces vulgaires délations comme on en reçoit par dizaines dans ce genre d’affaire, que le coureur cycliste aurait quelque peu courtisé la femme de l’architecte. Celle-ci n’aurait pas été totalement indifférente aux avances du champion tandis que le mari, on le conçoit aisément, n’aurait guère goûté le nouveau statut qui lui était promis. L’un aurait pu vouloir tuer l’autre et réciproquement. Mais, dans ce cas, il en serait resté un de vivant ! Les deux hommes auraient pu, après une franche discussion, vouloir régler l’affaire en une sorte de combat singulier, un duel au pistolet par exemple... Mais alors, même en imaginant qu’ils se fussent mutuellement occis dans ce règlement de compte, nous aurions dû les retrouver ensembles, étendus à dix pas l’un de l’autre dans une clairière discrète ou en tout autre lieu propice à ce genre d’exercice matinal ! Je les voyais debout dos à dos, tenant chacun un pistolet levé, marchant d’un pas égal au décompte de... ma propre voix ! Oui, c’était bien moi, l’ombre sombre qui occupait l’arrière-plan des images de mon rêve. Les duellistes n’avaient pas amené de témoins. Il n’y avait que moi, sorte de juge-arbitre et maître de cérémonie. Huit, neuf, dix... Messieurs... En face... En joue... Feu ! Et mon rêve s’arrêtait ainsi, dans le fracas soudain d’une double détonation, matin noyé d’un brouillard de fumée âcre... Vous comprenez maintenant les raisons pour lesquelles je n’ai pu expliquer à mes collègues pourquoi je « pressentais » la façon dont les deux victimes étaient mortes et pourquoi personne n’avait eu besoin de ramener les cadavres dans leurs lits respectifs. Les seuls protagonistes de cette affaire n’avaient pas eu besoin d’effectuer cette mise en scène incompréhensible ! Ils s’étaient battus en duel… en rêve ! Touchés l’un et l’autre en pleine poitrine par la balle de l’adversaire, ils étaient morts ensembles, dans le même rêve. Et, puisqu’il fallait bien revenir à la réalité d’une façon ou d’une autre, le rêve avait pris fin en laissant deux hommes morts dans leurs lits respectifs. Leur sang s’était répandu ailleurs, sur le sol d’une clairière imaginaire, tandis qu’une vraie balle s’était matérialisée dans leur poitrine ! Je ne m’explique toujours pas comment des balles de rêve se retrouvèrent dans des poitrines de chair ni comment le sang disparut dans cet ailleurs mystérieux. Pas plus que je ne m’explique pourquoi je tenais un rôle dans cette tragédie onirique. À vrai dire, je ne me serais même pas souvenu de ce rêve absurde s’il n’y avait eu, le lendemain, deux cadavres bien réels pour me faire comprendre qu’il se passe parfois des choses étranges et dangereuses dans cet à-côté du réel que nous traitons avec tant de légèreté. Je me dois de dire aussi que depuis cet épisode, le sombre génie qui, chaque nuit, ouvre aux mortels les portes de ce royaume impossible, me laissa une paix royale ! Jamais plus je n’ai eu le moindre rêve ! Mes nuits sont noires comme de l’encre, noires comme des puits sans fond où je coule voluptueusement un évanouissement de tous mes sens. Et si je rêve malgré tout, alors sans doute n’en ai-je aucun souvenir. Ce fut ainsi jusqu’à la nuit dernière. Pourquoi cela a-t-il recommencé ? Pourquoi mon cerveau endormi a-t-il décidé de renouer avec le génie des songes ? Je l’ignore. Je ne veux même pas le savoir. Mais je ne lui laisserai pas l’occasion de se jouer de moi une nuit de plus ! Je m’attends à l’arrivée d’un de mes hommes dans mon bureau. Celui-ci me saluera, puis m’informera de l’horrible « fait divers » de cette nuit. Il me semble déjà entendre ses mots : « Chef, il s’est passé un truc dingue cette nuit, dans le parc... » Car cette nuit j’ai rêvé qu’une ombre traversait le Parc Maury. Elle se dirigeait, silencieuse et d’un pas décidé, vers la misérable cabane de planches où un vagabond a pris l’habitude de passer ses nuits à l’abri de la lune rousse. Tiens, justement, la lune était rousse dans mon rêve. Et l’ombre transportait un bidon. Le parfum à la fois enivrant et effrayant de l’essence s’imposa à ce moment dans mon esprit de rêveur... J’entends les pas de Franck dans le couloir. C’est lui, mon adjoint, qui va sans doute m’informer du sinistre tableau que l’on a retrouvé à l’endroit où hier encore une pauvre cabane en planches servait d’abri. Cette nuit, j’étais chez-moi, avec ma femme. Je dormais, je n’ai pas bougé de mon lit, je le jure ! Mais que m’importe cet alibi pour ma chair puisque je sais où rôdait mon âme et quel délire l’animait ! Le tiroir de mon bureau où se trouve posée mon arme de service est déjà entrouvert. Celle-ci attire irrésistiblement ma main. On jurerait que l’orifice du canon poli vise déjà ma tempe, ou est-ce mon imagination ? L’ombre versa le contenu du bidon sur le clochard assoupi. L’odeur d’essence devint rapidement intolérable. Sous la douche glacée et puante, l’autre sortit de sa torpeur en maugréant des insanités. Mais l’épave humaine, trop avinée, trop usée par le temps, n’eut pas le temps de réagir. L’ombre ne lui laissa aucune chance. Elle craqua une allumette et la jeta sur un être terrorisé d’avoir compris, en un éclair, toutes les couleurs de sa mort tout proche. C’est à la lueur du brasier humain qu’enfin je reconnus l’ombre, reflet fugace cueilli sur le flanc d’une bouteille abandonnée, avant de me réveiller en sueur, un miroir à jamais incandescent dans ma mémoire.
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