Musée avec ou sans fantôme.

Aux fantômes d'Erckmann et Chatrian

 

À défaut de château, notre bonne ville de Barrenburg possède son musée. Pour être exact (avant de prendre ma retraite, je fus longtemps journaliste à L'Echo de Barrenburg où l'exactitude était une priorité quotidienne), Barrenburg possédait jadis, comme la plupart des vieilles cités environnantes, un château remarquable. Celui des derniers Comtes du Barrentzberg barrait de ses imposantes fortifications la colline du Rheinsfeld, sur un coude de la Liéna. Il fut malheureusement ravagé par un incendie, d'origine criminelle, au printemps 1827. Cette orgueilleuse demeure seigneuriale avait bravé de rudes assauts depuis le haut Moyen Âge. Elle avait d'ailleurs été plusieurs fois reconstruite mais, cette fois, faute d'héritier digne de ce nom, elle fut laissée à l'abandon. Les pillards et les intempéries eurent bientôt raison des structures encore debout. Les hauts murs s'écroulèrent les uns après les autres. L'eau des douves rongea les soubassements jusqu'à aspirer l'aile ouest sous la fange. Les moellons et les linteaux encore utilisables furent emportés et intégrés dans les constructions modernes avoisinantes, lesquelles gagnaient progressivement sur le domaine. Cette lente digestion de la pierre est visible sur plusieurs cartes postales, témoignages muets de la métamorphose continuelle de notre cité. La colline originelle se transforma peu à peu en quartier résidentiel. Le parc, les vignobles, les terrains de chasse, tout cela fut absorbé, digéré et conquis de la moins glorieuse manière. Les derniers vestiges du donjon principal, déjà ensevelis sous des monceaux de gravats, disparurent complètement sous les broussailles épineuses puis, modernité oblige, sous les détritus. Ce chancre tomba finalement dans l'escarcelle des biens municipaux. Lorsque certains édiles plus avisés s'aperçurent qu'ils détenaient une pièce maîtresse du patrimoine local pouvant intéresser l'histoire et le tourisme, il était trop tard. Le chancre fut " buldozérisé " et transformé en parking avec vue sur la vallée.

Exit donc le château des Comtes du Barrentzberg, lequel a d'ailleurs fort peu d'intérêt pour notre histoire. Si je me suis permis cette digression, ce n'est pas uniquement par souci de précision, mais parce que les châteaux sont traditionnellement la demeure de certains hôtes vaporeux, inconsistants, facétieux ou cruels, et auxquels le commun des mortels attribue généralement des pouvoirs de passe-muraille. Il est même des contrées où un château sans fantôme ne serait pas digne de figurer sur le plus indigent des circuits touristiques. Dans notre province du Heitzfell, cette tradition n'est pas moins respectée que dans la lointaine Ecosse. Je pourrais citer au moins dix castels, manoirs ou simples gentilhommières qui, dans un rayon de cinquante kilomètres, s'enorgueillissent de la présence d'un tel hôte. À Barrenburg, nous n'avons plus de château, mais nous avons un musée. Et ce musée, s'il faut en croire quelques inconditionnels du mystère, abriterait une de ces entités surnaturelles à l'âme tourmentée !

Je vous le dis tout net, je ne crois pas aux fantômes. Je suis un homme rationnel, sereinement athée, déniaisé depuis longtemps de toutes les fariboles imaginées par des générations de plaisantins. Je sais être lucide, objectif, impartial, tout en restant curieux de tout sans jamais exclure d'autorité les informations n'entrant pas dans le cadre rassurant des phénomènes ordinaires. Tout au long de ma carrière journalistique passée au contact direct des témoins, des policiers et des magistrats, j'ai vu et entendu des choses positivement extraordinaires ! Je pourrais citer l'affaire du nécrophage de Würtemberg, la disparition du Kamskoop d'Aix, l'OVNI aperçu dans le ciel d'Hansdörf une nuit de Saint-Jean, le secret d'Odilon le rebouteux, le puits miraculeux d'Ubenacht, et tant d'autres phénomènes mystérieux témoignant de l'existence de mondes étranges situés au-delà des frontières ordinaires imposées par nos sens. Mais de fantôme officiellement reconnu par la Faculté, pas l'ombre d'un suaire, pas le moindre cliquetis de chaînes ! Je ne vous ferai pas l'injure de rappeler ici l'épisode bien connu des héritiers Hans et Youthe Müller, histoire montée de toutes pièces et qui serait drolatique si ces deux malfaisants n'avaient pas conduit le vieux Zacharias au suicide. Quant aux locataires fantomatiques qui, soi-disant, abondent dans les châteaux des environs, ce ne sont qu'illusions, courants d'air, tromperies et pièges à touristes !

Non, c'est dit, je ne crois pas aux fantômes ! C'est bien pour cela que je ne suis pas devenu fou lorsque, alors fraîchement engagé à l'Echo de Barrenburg, je fus amené à enquêter sur le fantôme ayant prétendument élu domicile dans le musée de notre petite cité. Cela fait plus de quarante ans aujourd'hui que cette enquête fut menée. En parlant d'enquête, j'exagère sans doute un peu car il ne s'agissait pas d'une investigation au sens policier du terme, mais plutôt d'un banal reportage pour lequel je m'étais contenté d'une visite des lieux et de plusieurs interviews. Mais, aussi, c'était là tout ce que me demandait mon employeur ! Le rédacteur en chef souhaitait alors un papier de remplissage pour la très accessoire rubrique " Etrangetés de chez-nous ". Celle-ci paraissait chaque quinzaine quand il n'y avait pas un événement politique ou sportif de plus grande importance pour bousculer nos colonnes.

Je n'ai jamais oublié cette affaire qui fut, en quelque sorte, mon premier véritable papier journalistique pour l'Echo de Barrenburg, après avoir fait mes armes en coupes et retouches sur les articles tombés directement des agences locales. Je pourrais aisément le retrouver dans les archives et le reproduire ci-après mais, outre le fait que je ne suis pas spécialement fier de cette " œuvre de jeunesse ", ce texte au style passé n'apporterait rien de bien pertinent au présent récit. Je me contenterai donc de narrer les différents épisodes de ce premier reportage tel qu'il fut mené à l'époque.

J'étais donc engagé au journal depuis quelques semaines quand le rédacteur en chef me demanda, ou plutôt m'imposa, la conception d'un article pour la rubrique " Etrangetés de chez-nous ". J'avais quelques jours pour lui soumettre mon papier qui, me précisa-t-il, n'était pas prioritaire par rapport aux actualités. De plus, je ne devais pas trop fignoler l'ouvrage car cette rubrique ne rencontrait plus guère de succès. C'était une époque où les lecteurs, poussés par la vague du modernisme clinquant de l'après-guerre, s'émerveillaient des exploits de la science et de la technique, se nourrissaient des espoirs d'un futur fabuleux tout en rejetant, non sans quelques bonnes raisons, ce qui pouvait leur rappeler un passé à la cicatrisation délicate. Aujourd'hui, ce genre de papier revient au goût du jour. Les explorations au cœur de l'irrationnel, les rétrospectives du bizarre, les enquêtes autour du surnaturel et du paranormal, intéressent à nouveau des lecteurs désenchantés par un modernisme n'ayant pas répondu à leurs attentes. Nous étions sans doute trop en avance sur notre temps. Bref, j'avais pour tâche de tirer les derniers articles prévus pour cette rubrique jusqu'à essoufflement complet du concept. Néanmoins, comme j'étais nouveau et soucieux de proposer un travail susceptible de me mettre en valeur, je résolus de produire un article sérieux. Un coup d'œil sur notre " catalogue de l'étrange " me permit de constater qu'il nous restait seulement trois sujets sous le coude : l'hypothétique souterrain du Rüdesheim et son inévitable trésor, la phalange miraculeuse de Sainte-Hildegarde et… le fantôme du musée !

Originaire de Darshoot, je n'habitais alors Barrenburg que depuis quelques semaines, mais je savais de longue date que ce fantôme revenait épisodiquement hanter la presse locale, à défaut de pouvoir être confondu une fois pour toutes sur son lieu de villégiature. Je choisis donc de me lancer à la poursuite du fantôme du musée. J'étais bien décidé à capturer l'ectoplasme afin de l'exposer en place publique, du moins si celui-ci existait réellement. Ou, si toute l'affaire n'était qu'un conglomérat de méprises et de fantaisies, à faire un sort définitif à cet épouvantail récurrent. Je consultai tout d'abord nos archives afin de condenser ce que nous savions déjà sur ce personnage vaporeux. La récolte fut maigre. Notre journal avait signalé six " apparitions " au cours des dix dernières années. En admettant que certains témoins aient préféré se taire et que d'autres aient sciemment inventé leur récit, cela faisait au mieux une apparition par an. Statistiquement, cela ne plaidait guère pour la réalité du phénomène, mais une surabondance d'apparitions aurait pareillement discrédité mon " client ", songeai-je en notant les identités des rares témoins.

Une certaine Mary Abott, citoyenne britannique en villégiature dans la région, avait déclaré à la police avoir aperçu dans notre musée un individu maigre et de grande taille, vêtu d'une sorte de redingote aux manches évasées sur une chemise à jabot, chaussé d'étranges escarpins à grosse boucle. L'homme au teint de craie sortait de la section des armes médiévales. Lorsqu'il vit la visiteuse qui se tenait, silencieuse, dans la galerie que lui-même s'apprêtait à traverser, il eut comme une grimace d'embarras avant de disparaître au travers du mur le plus proche ! L'étrangère, qui par ses origines devait être vaccinée contre ce genre d'hallucination, ne s'alarma pas et prévint discrètement le gardien, avant de faire sa déposition le plus naturellement du monde au commissariat. Elle ignorait que ce lieu fût hanté et promit de revenir un jour avec quelques-uns de ses amis anglais.

Avait-elle embelli sa description ? La redingote, la chemise à jabot, les escarpins, le teint de craie, la disparition au travers du mur... Tout cela faisait décidément très " british ". Mais cela correspondait dans les grandes lignes avec le récit de Julius Houmpatar, fait cinq ans plus tôt dans des circonstances presque analogues. Julius, même s'il avait par la suite quelque peu fanfaronné autour de l'affaire, avait été considérablement plus troublé que la jeune britannique. Le gardien l'avait vu repasser en trombe devant son guichet, comme s'il avait eu tous les diables de l'enfer à ses trousses. Une fois hors du musée, il s'était précipité en droite ligne à la Cruche d'étain, la taverne située de l'autre côté de la place. Le gardien l'avait immédiatement rejoint afin de s'enquérir du motif de cette sortie précipitée, suspectant sans doute un quelconque larcin. Mais là, devant une assemblée goguenarde et derrière une double pinte de blonde, c'était un Julius encore tremblant qui avait conté à peu de choses près la même aventure. Le patron du bistrot, toujours à l'affût d'une piécette, avait alors prévenu notre journal.

Depuis, Julius Houmpatar était mort et la touriste britannique s'en était retournée sur son île. Je ne pouvais donc confronter ces deux témoins avec leurs anciens récits. Je précise que Julius Houmpatar est décédé de façon parfaitement naturelle, du moins si l'on veut bien considérer comme naturel le fait de noyer son foie sous une cataracte continue de boisson houblonnée et de vin du Rhin. Les autres témoignages offraient encore moins d'intérêt que ces deux là. L'un décrivait un spectre blanchâtre de haute taille, d'une maigreur épouvantable et à la démarche erratique. Un autre faisait état d'une baisse soudaine de température dans la salle des armures. Un courant d'air glacé venu de nulle part avait littéralement transpercé jusqu'aux os deux visiteurs parisiens. Ils n'avaient rien vu ni entendu, mais ils s'étaient plaints avec virulence de cet inacceptable état de fait. Il restait encore quelques rumeurs entretenues de longue date par les citoyens de Barrenburg. La plupart d'entre eux n'avaient jamais rien vu, mais chacun avait parmi ses connaissances quelqu'un qui, lui-même, connaissait quelqu'un...

Par acquit de conscience, j'interrogeai néanmoins quelques figures de notre cité, les plus susceptibles, selon moi, d'apporter d'éventuelles précisions à mon enquête. Habituellement, un fantôme est au moins connu pour être " l'esprit " de quelqu'un ayant existé dans le passé sur les lieux mêmes de ses apparitions ou dans les environs immédiats de son lieu de hantise. En général, la rumeur précise aussi le motif de la présence fantomatique, laquelle est le plus souvent le fait d'un meurtre impuni, d'une expiation forcée ou d'un plus prosaïque attachement aux choses matérielles de ce monde.

Le fantôme du musée de Barrenburg devait, lui-aussi, avoir un nom et un motif pour hanter cet endroit ! Le personnage décrit par Julius Houmpatar et la touriste anglaise, et qui selon la rumeur se laissait épisodiquement apercevoir en ce lieu, sous des formes souvent plus éthérées il est vrai, devait vraisemblablement appartenir à l'histoire locale. Or, personne n'avait jamais pu désigner avec exactitude qui était cet ancien citoyen de Barrenburg. Celui-ci devait ressembler peu ou prou aux descriptions des témoins et avoir eu, jadis, une existence passablement tourmentée, afin qu'il pût rester de lui assez " d'esprit " pour alimenter un fantôme, même aussi discret que celui-là !

Le curé Weimar, qui avant la troisième pinte de Zwartemilcht ne croyait pas aux esprits désincarnés autres que ceux autorisés par son ministère dans les circonstances codifiées des deux testaments, m'assura néanmoins que, selon lui et des " sources bien informées ", le fantôme du musée n'était autre que le cruel Zimmer Blouderick, troisième comte du Barrentzberg. Ce triste sire s'était distingué vers la fin du quinzième siècle par une consommation effrénée de femmes et de duels, et un laisser-aller dans l'administration de ses domaines dont sa descendance avait eu grandement à souffrir. Pour faire bonne mesure, la légende rapportait aussi que le drôle pratiquait la magie noire, s'adonnait à des activités de nécromancien et serait mort assassiné de la plus curieuse manière. C'était évidemment un candidat de choix pour endosser le suaire immatériel de notre fantôme. Hélas, le seul portrait que l'on possédât de ce personnage ne correspondait ni de près ni de loin aux descriptions des témoins du musée. Il était, de son vivant, bien trop petit et bien trop gras pour faire illusion même par-delà la mort. Surtout, il n'avait rien du style aristocratique dont notre fantôme, malgré ses apparences variables, semblait littéralement imprégné.

Le bourgmestre Fritz, après autant de cruchons que son ami Weimar, convenait aussi que ce dernier pouvait avoir raison de suspecter le comte Zimmer. C'était surtout qu'il ne voyait pas qui, mis à part son prédécesseur à l'hôtel de ville, un dénommé Martin Schläuss qui était aussi maigre qu'incompétent, pouvait tenir la place d'un fantôme obligé d'expier une vie de forfaitures (il ne manquait jamais de rappeler le détournement d'une souscription qui, justement, aurait dû servir à restaurer une aile du fameux musée). Malheureusement pour la déduction de notre ami Fritz, l'ancien bourgmestre Schläuss était mort bien après les premiers témoignages concernant le fantôme !

Un détail orientait néanmoins les soupçons vers un ancêtre de la famille Blouderick. En effet, une très lointaine rumeur faisait déjà état de la présence d'un fantôme au Château du Barrentzberg, ce qui en soi n'était guère étonnant. Cette construction n'existait plus depuis 1827 et le musée avait vu le jour en 1855. Or, non seulement le musée avait été construit avec des matériaux de récupération provenant de la forteresse surplombant le Rheinsfeld, mais il contenait nombre de pièces historiques récupérées çà et là chez des marchands et des particuliers, dont beaucoup avaient dû enorgueillir jadis le mobilier du Barrentzberg. Il y avait donc une certaine logique à supposer que le surnaturel avait suivi le même chemin ! Le fantôme du château, exproprié par la force des choses, pouvait avoir émigré en ce lieu afin de retrouver un semblant de cadre familier, ou du moins quelques-uns de ses précieux souvenirs. Cette explication tenait la route, à condition toutefois de croire en la réalité du fameux fantôme, croyance à laquelle je n'étais évidemment pas près de souscrire !

C'est donc muni de ces maigres informations que je pris la direction du musée. J'avais l'intention, d'une part, d'en visiter les moindres recoins, et d'autre part d'interroger le gardien et le conservateur. J'estimais que ces deux personnages étaient évidemment les mieux placés pour me parler du fantôme, aussi attendais-je d'eux les meilleures informations me permettant de boucler mon article. Il m'importait peu que ces dernières personnes crussent ou non à l'existence du fantôme. Je comptais ficeler mon papier en rendant objectivement compte des témoignages et en ajoutant quelques considérations scientifiques afin de relativiser l'importance de l'affaire.

À cette époque, le musée de Barrenburg n'avait rien de comparable avec celui de Coblence ou de toute autre ville importante où la culture et l'histoire sont mises à l'honneur. Je ne sais pourquoi je précise " à cette époque ", car presque rien n'a changé aujourd'hui. Il ne contient toujours pas de trésor archéologique remarquable, ni de pièces d'une rareté exceptionnelle. Il n'est toujours ouvert au public que deux jours par semaines en saison, ou sur rendez-vous. Son personnel était et est toujours réduit à un seul gardien faisant office de portier, de guide occasionnel et de camelot lorsque le même s'en va tenir sa triste boutique de souvenirs, de cartes postales jaunies et de brochures trilingues. On peut y ajouter le passage hebdomadaire d'une bonne femme sourde et muette, payée une misère pour laver le carrelage et prendre les poussières. Quant à l'indispensable conservateur du lieu, il occupe un bureau encombré de dossiers et de bibelots auxquels il tient comme à la prunelle de ses yeux. Surtout, il détient la précieuse clé des réserves où s'entasse ce qui, comme dans tout musée qui se respecte, ne doit pas être montré au commun des mortels.

Au moment de ma première enquête, je ne connaissais ni le gardien ni le conservateur, car comme je l'ai déjà dit, j'étais un citoyen de fraîche date dans cette localité. Le gardien, Lucas Helmer-Gauss, faisait également office de fossoyeur municipal et je me souvenais avoir déjà cité son nom en composant l'un ou l'autre article nécrologique. Quant au conservateur Thomas Hawerburch, il exerçait aussi les fonctions de bibliothécaire et, paraît-il, était une plume locale réputée pour ses traductions de Liedtz ainsi que pour sa monumentale critique de l'œuvre de Kierkelaünde. J'allai au musée comme un touriste ordinaire, surprenant même Lucas qui, malgré l'heure matinale, sommeillait derrière son guichet à droite de la porte d'entrée.

Un musée, c'est un peu comme un sanctuaire et pour peu que les visites soient rarissimes comme c'est le cas à Barrenburg, son atmosphère devient vite, pour ses occupants obligés, un délicieux cocon, prolongement naturel d'un second chez-soi. Je me souviendrai toute ma vie de ma visite, en plein mois de septembre, du musée d'archéologie de Varna. Ce majestueux quadrilatère de trois étages avec sa vaste cour intérieure se posait telle une gigantesque arche de pierre au sein de la petite cité bulgare. En cette saison, la chaleur était étouffante et la fraîcheur, à l'intérieur du musée, aurait normalement dû inciter nombre de touristes à s'intéresser aux superbes trésors romains relevés dans la région. Mais ces touristes préféraient les sables blonds de la Mer Noire ou les bistrots de la vieille ville, où l'on servait des pommes à la crème sur lit de radis rouges enrubannés de rhubarbe pour une poignée de levas. Le gardien, un bulgare moustachu et ventru, digne sosie d'un Staline d'opérette, dormait sur ses coudes. Je le laissai dans ses rêves, me jurant de le réveiller à mon retour pour lui payer le prix très symbolique de la visite, et je m'aventurai seul au travers d'immenses salles richement ornées des vestiges de plusieurs occupations successives. Ainsi, de salle en salle, d'aile en aile, remontant l'histoire par pallier, j'arrivai jusque dans la salle des icônes contemporaines sans avoir croisé un seul visiteur ! J'étais seul, désespérément seul dans ce musée immense. Il fallait bien sûr oublier les " babouchkas ", ces grosses dames silencieuses et presque invisibles, assises sur une chaise minuscule à chaque angle de chaque étage, et qui veillaient tels des sphinx bouffis sur un décor où je ne devais même pas apparaître à leurs yeux. J'étais seul avec des trésors à portée de main derrière des vitrines sans serrures, dans des salles dépourvues de tout système d'alarme. Je redescendis les étages, impressionné et respectueux. Mais, emporté par ma curiosité, je franchis les portes menant au sous-sol. Il n'y avait personne là non plus. Tout était ouvert, libre d'accès, les fragments de statues s'offrant aux caresses, les tessons de poteries invitant à des manipulations reconstructrices. Je m'y serais oublié pour l'éternité. Je ressortis enfin, repassant devant un gardien cette fois éveillé et tout étonné de ma présence. Je laissai le double du prix d'une visite ordinaire pour prix de sa confiance. Il faut avoir vécu cela pour savoir ce qu'un musée peut faire à l'âme. Mais je m'égare de ce qui nous occupe ici, si ce n'est que le musée de Varna a peut-être conservé, lui-aussi, l'empreinte fantomatique de ma visite…

Lucas Helmer-Gauss se réveilla. Je l'informai tout de go du but de ma visite.

- Le fantôme ? s'étonna-t-il avec un accent où pointait un soupçon de moquerie.

Je sus d'emblée quel sens allaient prendre les informations que je pourrais tirer de ce personnage. Il ne se fit d'ailleurs pas prier pour confirmer ma première impression.

- Je suis ici depuis cinq ans, affirma-t-il, et je n'ai jamais rien vu ni entendu de bizarre dans les salles ! Plusieurs visiteurs ont raconté des choses, mais vous savez, entre les ombres mouvantes et l'imagination des gens...

J'acquiesçai d'un mouvement de tête tout en faisant semblant de prendre des notes sur mon carnet. Ce qu'il me disait se résumait en peu de mots, les mêmes que ceux reflétant ma propre opinion.

- Et votre prédécesseur à ce poste ? demandai-je.
- Il s'appelait Rübbar ! Un ivrogne, un bon à rien ! Je l'ai conduit moi-même à Lieberfeld (je devais comprendre, avec un temps de retard, qu'il ne s'agissait pas d'un village voisin mais du cimetière municipal). Mais il est vrai, assura néanmoins mon interlocuteur, que Rübbar prétendait avoir aperçu deux fois la silhouette du fantôme dans la salle des armures.

Je notai " deux fois dans la salle des armures " sur mon carnet.

- Vous n'avez rien de plus à me dire ? questionnai-je encore.
- Non monsieur. Il faudra vous contenter de cela et si vous voulez mon avis, c'est déjà beaucoup pour quelque chose qui n'existe assurément pas !
- Je souhaiterais visiter les lieux et rencontrer le conservateur, fis-je alors.
- Le musée est à vous et la visite est gratuite pour la presse. Monsieur le conservateur se trouve dans son bureau, la porte au fond de la salle des chapeaux. S'il n'y est pas, vous le trouverez dans l'une des six salles. De toute façon il n'y a pas d'autre visiteur. Je ferme à midi, ajouta-t-il enfin.

Je le remerciai et entrai dans la première salle. Il y régnait un silence de tombe et l'éclairage parcimonieux (on réservait probablement les grandes illuminations pour les jours d'affluences ?), accentuait encore l'impression que l'on avait de pénétrer dans une sépulture. Il faut dire qu'il y avait une part de réalité dans cette impression puisqu'une partie des objets exposés provenaient de la tombe d'un des premiers habitants du Rheinsfeld. Des fragments d'urnes carénées de type Neerpelt côtoyaient un gobelet en terre noire lissée, à fond étroit défoncé en ombilic, typique de l'Hallstatt-b. Un crâne reconstitué, une mâchoire inférieure et quelques débris osseux étaient disposés sur un velours noir. Plus loin, des outils et des armes en silex témoignaient des activités ordinaires de cet individu et de ses semblables. Cela manquait singulièrement d'illustrations et il fallait une bonne dose d'imagination ou de connaissances pour comprendre l'utilisation des harpons, des pointes de flèches, des grattoirs et des hachettes exposés de façon pour le moins... lapidaire.

Je passai dans la salle romaine. L'endroit était immédiatement plus chaleureux. Les ocres et les rouges des briques exposées apportaient une touche de vitalité que la première pièce semblait renier. La maquette d'une imposante villa trônait au centre du local. Barrenburg avait aussi connu son occupation romaine dans les premiers siècles de l'ère chrétienne. Apparemment, la fouille avait été bien menée et la reconstitution semblait un travail sérieux. Aux alentours, sous des vitrines inclinées, on pouvait admirer de menus objets, des fibules, des piécettes, des gobelets, des fragments de tuiles signées et un petit bronze bicéphale. Quelques départs de murs étaient reconstitués à même le sol. Dans un coin, on découvrait une partie d'hypocauste, plusieurs fragments de colonne, une statue sans tête ni bras et enfin une splendide pierre à quatre dieux.

Mais je n'étais pas là pour admirer dans le détail le contenu de chaque vitrine ou le moindre coup de ciseau dans la pierre. Je me promis de revenir plus tard dans ce but. Par contre, je regardai partout de droite et de gauche à la recherche de mon fantôme... Fantôme que je ne vis nulle part, dois-je le dire ! Je traversai ainsi deux autres salles où étaient présentés des objets passablement ordinaires illustrant la vie locale du seizième siècle à nos jours. Aucun fantôme ne se promenait dans ces secteurs et il n'y avait toujours pas de conservateur en vue. Je passai ensuite dans la vaste salle médiévale, appelée aussi salle des armures. Je m'y attardai plus longuement, non seulement parce que c'était ici que plusieurs témoins avaient situé l'apparition du fantôme, mais surtout parce que l'endroit était positivement intéressant. Sept armures complètes et parfaitement reconstituées se dressaient fièrement, faisant aux visiteurs une sorte de demi-haie d'honneur sur toute la longueur de la salle. Pour un petit musée de province, avoir su réunir une telle collection était une chose remarquable. Les guerriers de cuir et de tôle s'échelonnaient ainsi du onzième au quatorzième siècle, rutilants, magnifiques et toujours impressionnants malgré leur taille plutôt moyenne. En face, de l'autre côté de la salle, une grande quantité d'accessoires était présentée, des bassinets, des gantelets, des solerets, des plastrons et des cottes de mailles. Venaient ensuite les armes, lances, épées, masses, fléaux, boucliers, dagues, et ainsi jusqu'aux premières arquebuses à mèche. Il y avait là de quoi satisfaire la curiosité du plus exigeant amateur en la matière, et je n'étais pas le seul à en profiter !

Un homme, le buste incliné vers avant, observait le détail du pommeau d'un poignard. Le manche en corne ou en ivoire se terminait par une boule en argent finement armoriée. Son attention était telle qu'il ne m'avait pas vu ni entendu arriver. Il faut dire que j'ai pour habitude d'évoluer dans un musée comme on le ferait dans une cathédrale. Puisque Lucas m'avait affirmé que j'étais le seul visiteur, j'en conclus qu'il ne pouvait s'agir que du conservateur. Je m'approchai de lui en émettant un timide toussotement. Cette fois, l'homme se tourna dans ma direction.

- Monsieur Hawerburch, le conservateur ? demandai-je aussitôt.
- ... Moi-même, répondit l'homme l'instant de surprise passé.

Il se redressa et me salua de la plus cordiale façon. Il était de haute taille, un peu raide, vêtu d'un costume bleu sombre très classique qu'il portait avec un certain style. Il offrait une impression de sérieux et de fierté, exactement ce que l'on s'attendait à découvrir chez un conservateur de musée. Son teint était pâle, encore que renforcé par une chevelure noire plaquée de brillantine et une fine moustache taillée au cordeau. Il ne devait guère sortir de son antre et sans doute n'avait-il ni le loisir ni l'envie de cueillir quelques couleurs au soleil du Rheinsfeld. Je me présentai à mon tour et lui révélai le but de ma visite. Il eut un sourire qui dévoila une dentition qui eût mérité un sérieux examen.

- Le fantôme ? siffla-t-il. En effet, je puis vous en dire quelques mots. Mais nous pourrions nous rendre dans la salle romaine, nous y serons plus à l'aise pour causer de ces choses.

J'acquiesçai. À part la salle des chapeaux que je n'avais pas encore visitée et qui ne m'intéressait que fort modérément, il me semblait aussi que cet endroit se prêtait mieux pour une discussion amicale. La luminosité et la chaleur naturelle des matériaux exposés irradiaient un sentiment de paix et de convivialité presque palpable. La salle médiévale où nous nous trouvions était certes intéressante, mais la proximité de toutes ces armes et les regards vides des armures en rendaient l'atmosphère quelque peu oppressante.

Marchant de concert, nous quittâmes cet endroit afin d'emprunter le couloir extérieur qui courait autour des différentes sections du musée. Je remarquai qu'il marchait avec autant de discrétion que moi, ses semelles effleurant le carrelage avec une grâce aristocratique. Nous nous retrouvâmes ainsi chez les romains, prenant possession des lieux comme deux patriciens de retour dans leur villa de campagne. Plus prosaïquement, nous prîmes place chacun d'un coté de la maquette du domaine aujourd'hui disparu. Je commençai par lui apprendre ce que je savais déjà du fantôme, les témoignages et la rumeur. Il souriait, les bras croisés sur sa poitrine, son regard directement posé dans le mien. La couleur de ses yeux était indéfinissable, entre le bleu-nuit et le noir. L'intensité naturelle de son regard était heureusement atténuée par les plissements amusés de son front et de sa bouche.

- Ecoutez, me dit-il enfin, ce que vous me dites est vrai, si ce n'est que le fantôme du musée n'existe pas ! Quelques visiteurs ont cru voir une silhouette apparaissant et disparaissant mystérieusement. Méprises ou illusions ? Jeux d'ombres fugaces servant des imaginations aiguisées par l'atmosphère particulière des lieux ? Est-ce si étonnant, en présence des impressionnantes armures que nous venons de quitter ? D'autres ont ensuite colporté ces rumeurs. Une légende est née. La presse locale a mis son grain de sel et, vous le savez mieux que moi, ce qui est écrit dans le journal prend rapidement valeur de vérité, peu importent les conditionnels et les guillemets !
- Je vous suis, approuvai-je. Mais que faites-vous des premiers témoignages ? Pourquoi, un jour, commença-t-on à parler d'un fantôme dans ce musée ?

Il eut une moue où s'exprimait une sorte d'abattement hautain, à la fois pathétique et amusé.

- La réponse à cette question, commença-t-il, est je le crains dénuée du moindre charme pouvant intéresser vos lecteurs. Elle est même de nature à saboter la légende du fantôme et il dépendra de votre objectivité professionnelle de l'imprimer ou non, au risque de vous attirer les foudres de ceux qui, désormais, veulent croire au fantôme !
- Je ne cherche que la vérité ! affirmai-je.
- Dans ce cas, je me dois de vous dire que l'origine du fantôme est des plus prosaïque. Figurez-vous que mon prédécesseur à ce poste, le pourtant très digne Müssius de Birkenfeld, jugeait intolérable que la fréquentation de son musée fût à ce point réduite ! Il inventa alors cette histoire de fantôme dans l'espoir d'attirer plus de visiteurs. C'est aussi simple que cela ! Notez qu'il s'y est pris de manière fort habile. Il commença par inventer quelques témoignages antérieurs à sa prise de fonction, témoignages évidemment invérifiables, qu'il distilla de loin en loin sans avoir l'air d'y attacher de l'importance. Puis, un beau jour, il avoua avoir vu, de ses propres yeux, un être fantomatique traverser la salle des armures pour disparaître ensuite dans une sorte de brume évanescente. La pompe était amorcée ! Il y eut rapidement d'autres témoignages, tous plus burlesques les uns que les autres.

Je souris à mon tour. Voilà que cette histoire de fantôme se réduisait comme peau de chagrin à une entreprise bassement commerciale, au demeurant assez minable.

- Et le témoignage de l'anglaise ? piquai-je néanmoins dans le discours de mon vis-à-vis.
- Un hasard. Peut-être avait-elle entendu parler du fantôme du musée ? Elle aura voulu se singulariser. Vous savez, avec les anglais...
- Certes ! approuvai-je. Mais on ne peut pas dire que " l'opération fantôme " fut un succès commercial.
- Heureusement non ! approuva le conservateur. Il y eut bien, un temps, quelques curieux qui vinrent avec l'espoir d'apercevoir le prétendu spectre, mais la fréquentation redevint rapidement ce qu'elle avait toujours été, ainsi que vous pouvez en juger par vous-même. Les seules opérations qui attirent vraiment un peu de monde ici, sont les expositions ponctuelles et les invitations auprès des écoles.
- Comme dans bien des musées, ajoutai-je.
- Voilà tout ce que l'on peut dire de sérieux à propos de notre fantôme. Encore une fois, je suis désolé de réduire à si peu de chose le merveilleux de cette histoire.
- Ne le soyez pas, rectifiai-je, car je ne suis pas moi-même un sympathisant de ce genre de croyance. Avec votre permission, je compte révéler ce que je sais maintenant dans mon article, et tant pis pour ceux qui veulent croire sans preuves. Monsieur Hawerburch, je ne saurais trop vous remercier…
- C'est moi, au contraire, qui vous remercie, car cette duperie n'a que trop duré.

Nous nous quittâmes sur un salut des plus cordial et je regagnai le journal, composant déjà mentalement les lignes maîtresses de mon article. Comme je l'avais promis, je n'y laissai guère de place au merveilleux, réduisant le fantôme du musée à ce qui venait de m'être révélé : un tissu de fadaises né principalement de l'imagination d'un ancien conservateur désireux d'attirer du monde. Cette explication rationnelle, étayée par un témoignage de première main, ne pouvait que sceller une fois pour toutes le sort de cette légende locale. Je me doutais bien que certains de nos concitoyens préféreraient toujours croire à la présence d'un véritable fantôme en ce lieu, car l'attrait du merveilleux est puissant et tenace, mais au moins la vérité serait imprimée noir sur blanc. Le rédacteur en chef accepta mon article sans y apporter la moindre retouche. Je n'étais pas peu fier de mon premier travail d'investigation. L'article parut dans l'édition du jeudi suivant. Vers midi, le même jour, je recevais au journal la visite d'un Thomas Hawerburch passablement irrité par ce qu'il avait découvert dans notre journal !

Comment pourrais-je décrire cette seconde rencontre avec le conservateur ? Il faudrait pour cela que je peigne mon visage de toutes les couleurs de l'étonnement, de la consternation, du doute, de la suspicion... mais aussi de l'amusement, de l'irritation, voire de la colère ! Car je passai successivement par tous ces états, de même que mon interlocuteur, ainsi que les autres personnes qui, peu à peu, s'agglutinèrent autour de nous afin de participer à notre conversation.

Tout d'abord, je ne voulus pas reconnaître Thomas Hawerburch ! Celui-ci dut insister longuement et plusieurs collègues vinrent confirmer devant moi son identité avant que je voulusse enfin admettre que l'individu se présentant sous ce nom était bel et bien celui qu'il prétendait. J'avais devant moi un homme petit, bedonnant, presque chauve, vêtu d'un gilet à boutons sous une veste élimée aux coudes. Il ne ressemblait en rien à l'individu élégant que j'avais interviewé quelques jours plus tôt et qui s'était fait passer pour le conservateur du musée.

Ce n'est qu'après une bonne heure de discussion que j'arrivai à convaincre le véritable Thomas Hawerburch, ainsi que mes collègues passablement goguenards, que je n'avais pas inventé de toutes pièces cette interview ! Le gardien m'avait vu ce jour-là et il l'avait d'ailleurs certifié à son patron. Je lui avais posé quelques questions et demandé où se trouvait le conservateur. Il m'avait également vu ressortir, moins d'une heure plus tard, visiblement satisfait de ma visite. Mais je n'étais pas allé jusqu'au bureau du conservateur, lequel se situait au-delà de la salle des chapeaux ! Et celui-ci jurait ses grands dieux qu'il n'avait pas quitté son bureau de toute la matinée…

Je supposai alors que quelqu'un avait dû se faire passer pour Hawerburch, histoire de me faire une blague, et qu'il avait dû bien rire de ma méprise. Mais le véritable Hawerburch, et plus encore le gardien, affirmaient tout deux que personne d'autre n'était entré au musée ce matin-là. Le pire, c'était que l'article maintenant imprimé où je rapportais les propos du pseudo conservateur, ne reflétait absolument pas ce qu'il aurait accepté de me dire à propos du fantôme ! Non seulement il réfutait totalement l'histoire inventée par un précédent conservateur en mal de publicité, mais il affirmait aussi que, pour sa part, il croyait à l'existence du fantôme... Je promis de rédiger un démenti mais nous jugeâmes d'un commun accord qu'il valait mieux ne plus rien ajouter dans la presse sur le sujet.

L'affaire en resta là et la rubrique des " Etrangetés de chez nous " mourut de sa belle mort. Je crois bien avoir été le seul à me préoccuper, pendant quelque temps, de l'identité véritable du mauvais plaisant m'ayant joué ce tour de si habile façon. Etait-ce un visiteur facétieux entré à l'insu du gardien ? Etait-ce une blague orchestrée à mes dépens par mes collègues ou le personnel du musée ? Ces deux possibilités ne tenaient guère la route face aux faits. Quant à mes explications, j'en suis sûr, elles ne convainquirent personne. Mes collègues en vinrent même à croire que j'avais inventé cet entretien. Bien sûr, il se trouva aussi quelques petits malins pour affirmer que j'avais tout bonnement interviewé le fantôme ! Heureusement que je ne croyais pas à de telles fariboles car dans ce cas, j'aurais très bien pu en perdre la raison.

A-t-on déjà vu un fantôme donner une interview dans le but de discréditer sa propre existence ? À moins, bien sûr, que ledit fantôme ne souhaitât simplement avoir la paix...

Les années passèrent, monotones. Il y eut, de loin en loin, quelques nouveaux témoignages pour rappeler aux mortels la présence d'un fantôme hantant le musée de Barrenburg. Des bobards, probablement. Il n'y eut jamais d'augmentation du nombre de visiteurs pour la cause. Je n'écrivis pas ces articles, le premier m'étant resté pour longtemps en travers de la gorge. Je retournai néanmoins plusieurs fois au musée. À chaque fois, je m'y trouvai seul et je pus explorer à mon aise la salle des armures, la salle romaine et même la salle des chapeaux. Nulle part je ne rencontrai de visiteur en chair et en os, ou d'ectoplasme vaporeux ! Pas même un digne fantôme vêtu avec style, au teint pâle et aux cheveux gominés !

Mais voilà, je n'aurais pas pris la peine de raconter cette histoire, après toutes ces années, si je ne venais de découvrir, dans la collection d'archives privées des Postwick, un lot de documents ayant appartenu aux Comtes du Barrentzberg. Et parmi ces documents, une gravure ancienne représentant un ancêtre de la famille, un certain... Mais peut-être vaut-il mieux que je ne précise pas ce nom ! Ce personnage était connu pour l'art avec lequel il composait sa misanthropie. Il vécut dans la seconde moitié du dix-septième siècle et mourut dans la plus grande solitude, entouré de sa collection d'armes médiévales. La gravure était assez précise pour que je reconnusse sans effort, même après toutes ces années, la silhouette et le visage d'un certain usurpateur d'identité qui m'avait valu bien des déboires à mes débuts de journaliste. Heureusement, n'est-ce pas, que je n'ai jamais cru aux fantômes !

FIN

© ® Auteur : Claude Thomas, texte déposé.

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