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- Où vont celles que nous ne mangeons pas ?, demanda Kandarta à sa mère qui venait juste d'attraper la larve sortant de la bouche du cadavre. Soriana ne répondit pas immédiatement. Elle s'attendait évidemment à une question de ce genre. Son troisième fils était un enfant curieux, à l'intelligence vive et sans cesse en quête de nouveautés à explorer. Elle se demandait bien de qui il pouvait tenir ces dispositions. Les deux aînés se contentaient de suivre et d'écouter les adultes. Lorsqu'ils auraient acquis assez d'assurance et d'autonomie, ils reproduiraient exactement ce qu'ils avaient appris de la vie. Ils choisiraient une compagne du même acabit et leur progéniture ressemblerait à s'y méprendre à un duplicata d'eux-mêmes ! Pourquoi changer une formule qui a fait ses preuves ? Ce n'était pas de sa mère que Kandarta tenait son potentiel intellectuel manifestement supérieur. Elle avait toujours mis un point d'honneur à vivre dans la simplicité, à faire comme les autres sans chercher à comprendre, encore moins à bousculer l'ordre établi qui depuis toujours assurait la pérennité de la communauté. Quant à son père, il était bien trop fainéant pour seulement imaginer qu'il pût y avoir des choses à découvrir. Kandarta devait être le fruit d'un de ces accidents génétiques qui arrivent une fois sur un million. Il voulait tout savoir. Il voulait tout comprendre. Il posait des milliers de questions dont beaucoup n'admettaient tout simplement aucune réponse. Il n'avait que dix ans et était beaucoup plus fatiguant qu'un vieil anémophage grabataire ! - Où vont-elles ?, répéta-t-il. Sa mère savait que si elle ne répondait pas, la même question reviendrait tôt ou tard, et vraisemblablement très tôt et avec beaucoup insistance. Heureusement, elle mâchait consciencieusement la larve, ce qui lui donnait un peu de répit. Elle prit même un malin plaisir à déguster sa proie, la savourant exagérément par petites bouchées, la laissant fondre longuement sur sa langue. D'un geste, elle présenta la moitié supérieure à son fils, celle qui avait le plus de goût. Le petit fit une grimace de refus. Son appétit était inversement proportionnel à sa curiosité et il avait déjà mangé une larve entière pour son petit déjeuner. Il observait attentivement la progression de la déglutition de sa mère, prêt à reformuler sa question dès qu'il verrait passer la dernière bouchée dans la gorge. Soriana fit disparaître la part de son fils dans sa bouche immense et s'appliqua à finir la proie. Les larves étaient leur seule source de nourriture, mais heureusement il en existait de nombreuses catégories. Certaines étaient énormes, d'autres moyennes, d'autres minuscules. Elles avaient des goûts très divers. Les jeunes étaient généralement fades, surettes, farineuses, et elles ne laissaient guère de bons souvenirs au palais. Les plus âgées étaient souvent corsées, épicées, et plus fermes sous la dent. Les très vieilles avaient quant à elles une saveur boucanée et une consistance de vieux cuir qui en faisaient des mets très recherchés. Certaines étaient véritablement délicieuses, surprenantes, aromatisées de parfums exotiques, comme fumées au feu de bois ou marinées dans une saumure d'encens. Il arrivait aussi que certaines larves se révélassent parfaitement infectes, à la limite du mangeable, voire de la toxicité ! En règle générale, il valait mieux ne pas manger les blanches, celles qui étaient presque transparentes, à la peau fragile et diaphane. Celles-là, heureusement très rares, répandaient d'ailleurs une insupportable odeur, mais il arrivait qu'un anémophage trop affamé ou trop distrait s'y laissât prendre. Les meilleures étaient toujours les plus sombres, les grises, les rouges, les brunes et surtout les noires. Les " noires de noir ", aussi rares que les blanches diaphanes, étaient sans conteste le mets le plus raffiné. Découvrir une " noire de noir " était une fête, une explosion de joie, un coup de chance sur un million dont l'heureux chasseur pouvait s'enorgueillir durant des mois, voire des années. Les chasseurs les plus égoïstes savouraient seuls cette perle noire. Ils la coinçaient sous la langue et la laissaient doucement se liquéfier durant des heures et des heures. Les sucs lentement dissous enivraient l'esprit du goûteur, lui faisant voir un kaléidoscope d'images merveilleuses où il n'était question que de crimes abominables, de massacres, de trahisons, de folies meurtrières et autres péripéties tout aussi délicieuses. L'effet euphorisant pouvait durer plusieurs jours. Quelques chasseurs moins égoïstes acceptaient parfois de partager ce gibier d'exception avec la famille et les amis. La larve était alors préparée avec soin, découpée en minuscules parcelles servant à parfumer une sorte d'immense plum-pudding où chacun pouvait se servir à l'envi. Ces moments se transformaient en véritables bacchanales avec chants guerriers, danses lascives et autres pratiques orgiaques en prévision desquelles on envoyait les enfants se coucher. Pour l'heure, la larve que Soriana achevait de mâcher était d'une variété rose très commune, moyenne en tout, à la saveur peu relevée mais néanmoins agréable. Elle provenait d'un arrivage standard. Des milliers de larves étaient ainsi déversées tous les jours dans les " réfectoires ", où l'on devait néanmoins attraper soi-même sa pitance vivante dès que celle-ci daignait sortir de son " emballage ". La dernière bouchée disparut enfin dans la gorge de Soriana et le gosse réitéra sa question. Sa mère soupira. Que pouvait-elle répondre ? Les larves qu'on ne mangeait pas finissaient par disparaître ! Où allaient-elles ? Elle n'en savait rien ! Se transformaient-elles en quelque chose d'autre ? Personne n'avait jamais songé à surveiller les allées et venues d'une proie qui n'était pas immédiatement consommée. Les larves blanches devaient bien disparaître quelque part, puisqu'elles n'étaient d'aucun intérêt alimentaire, mais personne ne s'était jamais attardé sur cette question. Personne avant son fils ! - Toutes les larves sont mangées,
déclara-t-elle, sachant déjà qu'elle ne s'en tirerait pas à si bon
compte. Soriana lança un regard au ciel, puis un autre vers son fiston décidément impossible à satisfaire. Il attendait, souriant et confiant, la réponse qui devait combler son insatiable curiosité. Cette réponse ne venait pas. Une main anonyme releva un drap blanc par-dessus la tête du cadavre et celui-ci disparut à la vue de tous. - Il n'y aura plus de distribution de
nourriture dans ce réfectoire avant plusieurs heures, expliqua Soriana.
Soit nous attendons ici un nouvel arrivage, soit nous allons directement
dans un autre réfectoire. L'expérience démontre qu'il vaut mieux
changer d'endroit pour avoir plus de chance de... Kandarta se retourna instinctivement. À seulement quelques pas derrière eux se trouvait Romulus, un anémophage gros, gras et luisant. Celui-ci les observait en ricanant de sa triple rangée de dents. - Si ta mère n'avait pas mangé la part
que tu as refusée, grogna le vieux chasseur, je me serais
immédiatement jeté dessus ! Kandarta se détourna avec une grimace de dégoût. Il savait déjà que les vieux chasseurs n'étaient pas forcément les plus savants pour ce qui concernait les mystères de l'univers. Romulus savait chasser avec adresse, c'était indéniable, mais il aurait eu du mal à compter jusqu'à dix ! Sa technique consistait essentiellement à suivre d'autres chasseurs, de préférence les plus novices ou les plus distraits, à leur laisser faire tout le travail de reconnaissance et d'approche, et à profiter à la dernière seconde de leur impatience. En effet, même dans les meilleurs réfectoires, la larve convoitée tardait parfois longtemps à se montrer. Il fallait l'attraper au moment de son éclosion, c'est-à-dire quand elle quittait le cadavre de son hôte. Mais certains hôtes tardaient à mourir, tout en donnant parfaitement l'impression qu'ils étaient en train de le faire, ou même que c'était déjà fait. Les chasseurs inexpérimentés perdaient patience ou croyaient être arrivés trop tard. Ils s'en allaient alors en quête d'une autre proie et le second chasseur pouvait profiter de l'aubaine. Romulus avait cette sorte de don. Il savait immanquablement quand une la larve était toujours à l'intérieur de l'hôte et devinait précisément le moment de sa sortie. Il lui arrivait même d'asticoter le premier chasseur en lui faisant croire qu'il n'y avait plus rien à guetter à cet endroit, ou que cela durerait encore très longtemps avant de voir le gibier émerger de son trou. Il spéculait également sur la probable catégorie de celui-ci. À l'entendre, toutes les larves étaient blanches et cela ne valait pas la peine de s'attarder auprès d'un hôte qui allait probablement libérer un déjeuner immangeable ! Lorsque le premier chasseur était enfin parti, excédé par ces remarques ou rompu d'impatience, le vieux malin se mettait à l'affût et cueillait la larve peu de temps après. Autant dire que, si par bonheur, la larve nouvellement éclose était une " noire de noir ", Romulus se dépêchait de la caler sous sa langue afin d'en profiter égoïstement tout en se moquant du pauvre naïf trop tôt parti. - Viens Kanda, allons chasser ailleurs,
trancha Soriana. La mère et le fils traversèrent plusieurs autres réfectoires. Certains étaient vide, d'autres déjà occupés par d'autres anémophages aux aguets. À moins d'être comme ce sournois de Romulus, il fallait arriver le premier sur un lieu d'approvisionnement, sinon cela ne servait à rien d'attendre. - Il y a trois cent soixante-sept réfectoires dans cet établissement, expliqua Soriana à l'oreille de son fils. Mais il n'y a que deux à cinq larves qui éclosent quotidiennement, souvent pendant la nuit ou très tôt le matin. Nous en avons eu deux et je crois qu'il serait inutile d'en espérer plus. D'autres chasseurs patientent déjà près des hôtes susceptibles de libérer leur larve aujourd'hui. - Dis maman, il n'y a jamais plus d'une
larve à l'intérieur d'un hôte ? Ils quittèrent l'établissement aux trois cent soixante-sept réfectoires et se retrouvèrent dans la rue. Romulus ne les avait pas suivis, sans doute espérait-il surprendre un chasseur moins expérimenté que Soriana dans l'un des réfectoires du CHU. Oubliant ce vieux profiteur, la mère et le fils rampèrent de concert sur les trottoirs de la ville. Soriana en profita pour prodiguer quelques conseils à son fils. Il apprit ainsi qu'un certain carrefour, là où se croisaient une voie secondaire et une artère principale, non loin d'une école et d'un home pour personnes âgées, était un endroit particulièrement propice à l'éclosion de larves. Si on avait de la chance, on pouvait y cueillir une larve fraîchement éclose dans le cadavre d'un chauffard ou d'un piéton. Un anémophage y attendait déjà, installé entre une poubelle et une borne d'incendie. Il leur lança un regard qui signifiait " chasse gardée ". Un peu plus loin, Soriana entraîna son fils vers un imposant bâtiment dont la façade était entièrement vitrée depuis le rez-de-chaussée jusqu'au dernier étage. Un panneau géant affichait verticalement des lettres brillantes, rouges sur fond blanc. - " Le-Jour-nal-du-Ma-tin ",
épela la mère en désignant l'enseigne. Kandarta regarda attentivement sa mère. Une petite lueur venait de s'allumer dans son œil. Il commençait à comprendre pourquoi elle l'avait amené jusqu'ici. Ils gravirent trois étages par l'escalier principal pour se retrouver au cœur d'une immense salle de rédaction. Des journalistes, des rédacteurs, des secrétaires et des coursiers s'affairaient dans une cacophonie d'enfer et sous une épaisse couche de fumée de cigarette flottant sous le plafond. Des écrans d'ordinateurs scintillaient en répondant aux sollicitations des frappes rapides des secrétaires. Des imprimantes crachaient parfois un feuillet aussitôt emporté par un messager pressé. Au plafond, plusieurs ventilateurs poussifs essayaient en vain de découper des rondelles dans un matelas de fumée alimenté sans relâche par des dizaines de brûlots s'épuisant dans autant de cendriers. Les néons presque étouffés derrière ce brouillard jetaient une lumière jaunâtre vers le sol. Dans la couche respirable entre les bureaux, cela bourdonnait et grouillait comme dans une ruche en pleine miellée. - Viens par ici, fit Soriana en entraînant son fils par un tentacule. Ils passèrent sans se gêner au travers d'une grosse secrétaire assise à sa table de travail. Elle était occupée au téléphone, en ligne avec le service des petites annonces. La grosse dame vit se relever avec stupeur les fins poils blonds de ses avant-bras, transformant son épiderme en chair de poule. Dans le même temps, elle ressentit comme une vague glacée la traversant de part en part. Il y eut un bref et léger grésillement dans le téléphone. En général, les appareils électroacoustiques supportaient mal le passage des anémophages au travers de leur circuit, ce dont ces derniers se foutaient complètement. Ils arrivèrent finalement devant un mur où se trouvaient disposés plusieurs écrans. - C'est ici qu'arrivent les informations du
monde entier, expliqua Soriana, Sur l'écran de gauche les informations
régionales, au centre les nationales, à droite les internationales.
Les plus importantes, celles qui doivent être traitées en priorité,
apparaissent toujours en haut des colonnes. Elle indiquait les deux premiers titres sur l'écran international. - Guerre en Tchétchénie...
Catastrophiques inondations en Chine... déchiffra Kandarta. Ils quittèrent le " Journal du Matin " en diagonale, traversant sans vergogne tout ce qui se trouvait sur leur passage. Un journaliste qui rêvassait sur un document envoyé depuis l'Europe centrale frissonna quand Kandarta passa au travers. Il eut un instant l'intuition, très fugace, que quelque chose d'inhumain occupait l'espace invisible. Puis une vive lumière éclata dans son cerveau pour disparaître presque aussitôt en une myriade d'étoiles filantes. Il sursauta comme s'il avait touché un fil électrique dénudé. C'était à la fois terrifiant et... et... orgasmique ! - Bon sang, se dit-il en se retournant pour vérifier si personne n'avait remarqué son trouble. Mais il pouvait être rassuré, l'agitation de ses collègues était telle que personne ne prêtait attention à lui. L'étrange sensation s'était évanouie aussi vite qu'elle était apparue. Que signifiait cette drôle d'illumination intérieure ? Etait-il souffrant ? La fatigue accumulée venait-elle de lui jouer un vilain tour ? S'il avait été croyant, il aurait affirmé que son âme venait d'être touchée du doigt par l'Inconnaissable en personne ! Heureusement, il ne croyait pas en ces billevesées. - Il faudra que je fasse vérifier ma
tension, se dit-il en se remettant à l'ouvrage. Ils quittèrent l'endroit sans ajouter une parole. Kandarta réfléchissait à toute vitesse. Si cette rumeur disait vrai, alors il tenait un moyen de " fabriquer " une larve bien blanche. Il lui suffirait de suivre un humain, de pincer sa larve de temps en temps et d'attendre patiemment son trépas pour avoir la chance de voir éclore une superbe larve immaculée. - Et je saurai enfin ce que deviennent ces larves que nous ne mangeons pas, rêva le gosse en rampant derrière sa mère. |