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Au départ, cela ressemblait à une sorte de lointain borborygme. Un peu comme si les milliers de volcans éparpillés sur la planète s'étaient ébroués les uns à la suite des autres. Puis une vibration unifiait ce chaos, le canalisait, concentrant d'abord son énergie au plus profond des entrailles de la terre avant de la déverser vers la surface en une vague monstrueuse. Les seize hommes, assis en cercle à même le sol de l'abri souterrain, s'épiaient à la dérobée. Chacun pensait évidemment à la même chose, mais personne ne souhaitait parler depuis un bon moment. À quoi bon d'ailleurs ! L'humanité avait tellement parlé, tellement discouru durant des siècles et des siècles, et cela n'avait servi à rien. Ceux-là savaient parfaitement que ce n'était pas un simple soubresaut sismique. L'abri souterrain était d'ailleurs implanté dans une zone réputée pour sa stabilité géologique. Ce n'était pas vraiment le sol qui tremblait. La vibration était due aux nodules de haute énergie générés dans l'espace environnant par les faisceaux croisés des Oméga-disrupteurs. Dans moins d'une minute, il était quasi certain que plusieurs d'entre eux seraient morts. Triste fatalité arithmétique. Ensuite il y aurait une accalmie, une nouvelle attente. Et si le phénomène recommençait, d'autres encore mourraient, jusqu'à ce qu'il ne reste plus un seul survivant dans l'abri, jusqu'à ce qu'il n'y ait plus un seul être humain sur terre... La profondeur de l'abri et la grille de titanium incorporée dans la chape de protection avaient empêché que tous les réfugiés ne succombent dès la première attaque. À la surface, ce devait être l'hécatombe ! Les derniers survivants préféraient ne pas songer à ce qui les attendait si jamais ils avaient la possibilité de remonter à l'air libre. Les satellites attaquaient maintenant depuis trente-six heures. Une éternité ! L'émission de l'onde Oméga était programmée pour tuer exclusivement les êtres humains et détruire ses constructions. Les plantes, les animaux et les structures naturelles ne subissaient le moindre dommage, tandis que tout ce qui avait constitué l'humanité durant des siècles se disloquait, s'émiettait et s'effondrait irrémédiablement. Là-haut, les plus orgueilleuses cités devaient être réduites à de misérables monceaux de gravats. La totalité de la population humaine, répartie sur tous les continents et toutes les mers, avait dû succomber dès les premiers balayages. Le réseau de disruption nodulaire était à ce point serré que rien ni personne ne pouvait passer entre les mailles du filet. Hommes, femmes, enfants, des plus hauts dignitaires aux derniers vagabonds, tous avaient dû périr dans une indicible terreur. À présent, l'onde Oméga passait et repassait sur le monde tel un invisible crible, lequel agissait comme un filtre diabolique avec tout ce qui rappelait encore l'humanité. Il n'y avait pas de parade efficace. L'abri souterrain et sa grille de titanium n'offraient qu'une protection dérisoire. La grille " éclatait " quelque peu le faisceau disrupteur et les nodules, où se concentrait l'énergie de la vibration, ne se formaient plus alors de manière aussi serrée. Sans protection, comme en surface, il se formait jusqu'à dix nodules par mètre cube d'espace, autant dire que personne ne pouvait espérer passer au travers. Au cœur de l'abri, grâce à la grille, ce chiffre tombait à un nodule par mètre cube. Cela signifiait qu'il existait des volumes d'espaces suffisants, répartis au hasard et où, à condition d'avoir de la chance, quelques-uns pouvaient temporairement échapper à la mort ! La fréquence de la vibration augmenta. Le lointain borborygme se transforma en une sorte de trille de plus en plus aiguë. Le phénomène se répétait, identique à chaque passage. Lorsque la note devenait inaudible pour l'oreille humaine, le danger était à son maximum. Il existait alors cinq à dix secondes de fin du monde parfaitement silencieuse. Une sorte de néant colonisait l'espace et enveloppait les derniers survivants de son aura de mort. Puis le sifflement renaissait dans l'oreille de ceux qui, par chance, ne s'étaient pas trouvés sur les coordonnées spatiales d'un nodule, et l'onde meurtrière repartait comme elle était venue. Au signal, les seize hommes se ramassèrent sur eux-mêmes en autant de boules de chair et d'angoisse mêlées. Ceux qui auraient de la chance existeraient encore dans quelques secondes, les autres ne se relèveraient pas. Des cent soixante-trois individus parvenus dans l'abri avant la première attaque, il en restait seize. À coup sûr les seize derniers représentants de l'humanité ! Seize hommes et plus aucune femme. Autant dire que l'humanité, déjà, n'existait plus ! À l'encontre de toute probabilité, les cent vingt femmes gravides invitées dans l'abri étaient mortes durant les trois premières vagues d'Oméga. La chance, ou l'impénétrable dessein qui maintenait encore en vie cette poignée d'hommes, avait omis de tenir compte qu'il fallait surtout des femmes pour envisager une renaissance de cette humanité. C'était comme si quelque chose de " plus qu'humain ", voire " d'antihumain " s'était ligué contre ceux qui, jusqu'au bout, avaient tenté de protéger leur monde de l'autodestruction. Car c'était bien d'autodestruction qu'il s'agissait ! Les dirigeants étaient devenus fous, enfin, plus fous encore que tous ceux qui les avaient précédés aux commandes de la Grande humanité. L'Histoire n'était que répétition, des hordes barbares déferlant sur Akbal Muluk, exterminant les Basileus par le fer et le feu, jusqu'aux savants d'Icythère, créateur de l'Oméga-disrupteur, l'arme de dissuasion ultime sensée garantir la paix pour les mille siècles à venir. Mais quelque chose d'incompréhensible s'était produit. L'étrange facteur " plus qu'humain " ou " antihumain " avait jeté son grain de sable dans la belle mécanique. Les satellites porteurs de l'Oméga s'étaient positionnés en phase d'attaque, échappant subitement à tout contrôle. La suite… La suite ne dépendait plus maintenant que de la Cellule. L'abri souterrain au cœur des monts d'Aramie, quelques individus sélectionnés pour survivre, repeupler et reconstruire une humanité digne de ce nom. La petite communauté Jovish croyait avoir tout prévu, sauf sans doute que sur les cent vingt femmes désignées pour prendre place dans l'abri, aucune ne survivrait encore après la troisième vague d'Oméga. L'humanité existait encore, mais ses espoirs de renaissance et de reconstruction s'étaient évanouis après cette cruelle évidence ! Le sifflement devint inaudible et l'angoisse remplaça toute notion de temps, d'espace et de vie dans la caverne. Seize formes humaines recroquevillées sur elles-mêmes comptèrent mentalement plusieurs secondes d'éternité. Comme précédemment, la vibration réapparut et s'éloigna. Une tête se redressa, puis deux, puis d'autres. Pas toutes. Cette fois, Zolmer, Gavillas, Youri et Freum venaient d'y laisser la vie. - Nous ne sommes plus que douze, gémit Adamas après ce décompte macabre. Depuis la mort du professeur Novéa lors de la première vague d'Oméga, Adamas avait tout naturellement endossé le commandement du groupe. Cette charge était parfaitement symbolique, car chaque élu était capable d'assumer les tâches nécessaires au bon déroulement des opérations de survie. Même s'il ne devait en rester qu'un, ce dernier aurait été capable de remonter à la surface dès que les satellites auraient cessé d'inonder la planète de leurs ondes de mort... - Nous devons évacuer les corps de nos infortunés camarades, décida Adamas avec fatalisme. Les douze survivants accomplirent cette sinistre besogne avec l'automatisme du désespoir. L'état des quatre compagnons fauchés par la mort, réduits en une sorte de bouillie infâme, ne touchait même plus leur sensibilité. Ils avaient déjà déposé près de cent cinquante cadavres pareillement désagrégés dans l'aven naturel s'ouvrant dans le fond de la caverne. Le dernier à mourir se décomposerait sur place, sans sépulture ni éloge funèbre, et personne ne souhaitait connaître ce " privilège ". Sous la fragile protection de la grille, la fin du monde avait pris des allures de cauchemar à répétition.
- Ne devrions-nous pas nous suicider maintenant ? Proposa un dénommé Caël. Nous pourrions nous jeter dans la faille ou nous empoisonner, car de toute façon... Les autres hochèrent la tête avec fatalisme. Que pouvaient-ils faire d'autre ? Les douze hommes étaient coincés à plus de deux mille mètres sous terre, avec pour seule perspective une mort programmée à plus ou moins brève échéance. Ils ne pouvaient qu'entretenir l'espoir, aussi mince fût-il. Peut-être existait-il effectivement d'autres survivants, ailleurs, sur des territoires pas trop éloignés de leur groupe ? Peut-être y avait-il des femmes parmi eux ? Peut-être même pourraient-ils retrouver des infrastructures miraculeusement épargnées par la destruction ? Tout cela était certainement utopique, mais leur instinct de survie se raccrocha néanmoins à ces minces espoirs. Les minutes défilèrent comme si le temps lui-même avait joué à ne plus exister. Mais elles passèrent néanmoins et l'affreux borborygme ne réapparut point. Les satellites avaient dû s'autodétruire, les Oméga-disrupteurs n'existaient plus. Les douze hommes s'équipèrent du peu de matériel qui, comme eux, avait par chance échappé aux terribles vagues destructrices. Ils purent ainsi réunir quelques outils, des vivres en conserve, des bouts de couvertures, des torches électriques, plusieurs livres, quelques armes de poing, un émetteur-récepteur miniature et un peu d'équipement électronique sans plus aucune réelle utilité. Néanmoins, sans qu'il soit besoin de paroles, ils accordaient maintenant à ces objets une valeur de reliques et chacun se chargea de ce qu'il put trouver. La remontée, par contre, leur demanda plusieurs heures d'effort. Ils durent déblayer des tonnes de gravats, vestiges de rampes artificielles construites pour faciliter l'aménagement de la caverne. Il fallut reconstruire des escaliers et des échelles de fortune. Il fallut escalader des murailles qui n'existaient pas avant que l'attaque ne transformât ce monde souterrain, détruisant ce qui avait été amené ou édifié par l'homme. Puis, enfin, la lumière du jour perça l'extrémité du couloir naturel qui, sous un porche majestueux, débouchait à la surface. Sur cette partie du monde, le soleil entamait sa course matinale et pas un souffle d'air ne semblait oser en troubler le décor. Les paysages boisés de la vallée paraissaient comme figés dans l'attente du retour des observateurs humains. Derrière la petite troupe, la montagne d'Aramie se dressait toujours, intacte, impassible, comme si rien de fâcheux ne s'était produit durant les cinquante dernières heures. Dans la lumière brillante de l'aube, l'entrée de la caverne ressemblait à un orifice menaçant, une gueule menant vers l'enfer. Un enfer où douze hommes, pourtant, avaient survécu. - On dirait qu'il ne s'est rien passé, s'étonna Caël en contemplant le panorama s'étirant à perte de vue. Comme ses compagnons, il s'était imaginé découvrir un univers de désolation. Mais à première vue, rien ne semblait avoir changé depuis qu'ils étaient entrés dans l'abri, plusieurs jours plus tôt. La réalité était cependant bien différente. La grotte se situait au cœur du parc naturel d'Ylegoven, qui était tout le contraire d'un haut lieu de l'activité humaine. À force d'imaginer des cités détruites et des populations décimées, ils avaient presque oublié à quel point cette nature était étrangère à leurs pauvres préoccupations d'humains. - On dirait pourtant l'aube d'un nouveau monde, fit Adamas. Ses compagnons approuvèrent silencieusement. En effet, quelque chose dans le paysage pourtant familier provoquait cet étrange sentiment. Il leur fallut plusieurs minutes pour comprendre que celui-ci se nichait dans les cœurs, plutôt que dans les esprits. Les survivants se sentaient comme purifiés de ces siècles de barbarie constituant leur pauvre histoire. Néanmoins, peu à peu, des détails émergèrent dans le paysage, pour attester que la transformation si redoutée avait bel et bien eu lieu ailleurs qu'en eux-mêmes. - Voyez, dit Harvis, le chemin n'est plus qu'un ruban de cendres. Ce petit monticule de gravats, au bas de la côte, est tout ce qui reste de la cabane du gardien. Quant à ces taches rougeâtres que l'on distingue de loin en loin, ce sont les restes des pylônes de la ligne électrique. Effectivement, tout ce qui avait été édifié par l'homme semblait irrémédiablement détruit. Seules les choses naturelles étaient intactes. La nature, d'ailleurs, parut enfin se réveiller, comme si elle voulait maintenant prouver son éternelle supériorité devant ces étranges créatures rescapées. Un oiseau invisible siffla dans l'ombre d'un cyprès. Des grattements furtifs parvinrent de quelque tronc sur lequel couraient d'invisibles écureuils. Une cacophonie de grincements produits par les élytres de myriades d'insectes se remit à scier l'air autour des derniers hommes.
- Joli coin pour finir ses jours en ermite ! Ironisa Caël. Les douze hommes se jaugèrent du regard. Aucun, cependant, n'osa porter la main vers sa capsule personnelle de poison. Dans l'abri souterrain, quand les premières vagues d'Oméga avaient fait un maximum de victimes, personne n'avait choisi cette échappatoire. Le poison était là pour le cas où cela deviendrait absolument nécessaire, en cas de souffrances extrêmes, mais pas avant que le dernier espoir ne fût totalement anéanti. À présent, le spectacle de la nature préservée, de cette vie luxuriante s'étalant à perte de vue, de ce silence humain dans le brouhaha libéré des espèces insouciantes, les dissuadait du geste ultime. - Faisons un essai de la radio, suggéra quelqu'un, autant parce que ce test devait être fait que pour changer de conversation. Joignant le geste à la parole, il sortit l'instrument de son étui et se plaça en plein soleil afin que les cellules photovoltaïques reçoivent un maximum de lumière. Dès que la tension suffisante fut obtenue, il brancha les circuits et testa toutes les fréquences. Seul un léger sifflement continu répondit à ses manipulations. Il recommença, bascula les modes, changea d'orientation, mais il fut bientôt clair que l'appareil ne captait pas la moindre émission.
- Rien ! Annonça-t-il en remisant l'appareil. Ni en local, ni en international. Pas le moindre signal modulé. Les douze survivants formèrent une colonne silencieuse. Empruntant le lacet de cendres, vestige de l'ancien chemin menant à la grotte, ils descendirent la vallée en direction de la voie rapide et de la désormais ancienne Gorhome. À chaque pas, les pieds soulevaient des volutes de poussières, lesquelles s'insinuaient peu à peu sous les vêtements. Très vite, la sueur des hommes progressant sous le soleil piégea cette cendre grise sur les torses et les visages. Au bout d'une heure, ils ressemblaient presque à des mineurs évadés d'une mine de craie. L'ancienne route principale faisait songer à une gigantesque mue de serpent. Cette peau morte et fragile craquait à présent sous le poids des hommes. Le revêtement jadis résistant était devenu aussi friable qu'une pierre de lave. Les pieds s'y enfonçaient parfois jusqu'à mi-mollet, rendant la progression très pénible. La petite troupe décida de marcher sur l'accotement herbeux, plus praticable. Après chaque centaine de pas, une tache de résidus rougeâtres signalait ce qui, quelques heures plus tôt, avait été une borne ou un poteau métallique. Adamas comptait ces taches afin de mesurer approximativement la distance parcourue. - Tout ceci disparaîtra en peu d'années, émit quelqu'un. Les pluies disperseront les gravats et la nature reprendra ses droits. Les autres approuvèrent silencieusement, se contentant de quelques mouvements de la tête ou des épaules. En effet, la nature et les éléments auraient facilement raison des dernières traces laissées par l'humanité sur la planète terre. Peu à peu, au fil de la progression du groupe, les têtes se vidaient, les esprits faisaient le deuil des plus merveilleuses créations de la civilisation. Les constructions les plus grandioses, les monuments les plus remarquables, les œuvres d'art de toutes sortes, les prouesses technologiques les plus audacieuses... Des monceaux de gravats, des lignes de cendres et de poussières ! Les villages, les cités, les usines, les aéroports, les ponts suspendus, les orgueilleuses cathédrales de métal et de verre défiant toutes les lois architecturales... Des souvenirs ! Ce monde n'existait plus que dans douze mémoires qui, enjambée après enjambée, déclassaient des pans entiers de ces souvenirs dans le registre des regrets éternels. - Nous approchons de Gorhome, déclara Adamas. Depuis un certain temps déjà, le ruban gris s'élargissait de part et d'autre. Cela signifiait que d'autres voies quittaient ou rejoignaient la principale et que celle-ci pénétrait progressivement dans ce qui avait été la banlieue de la grande cité. Bientôt, le ruban s'arrêta en lisière d'un immense champ composé exclusivement d'une épaisse couche de gravats. Le terrain ondulait, soulevé par des monticules plus ou moins importants, vestiges de bâtiments jadis plus ou moins élevés. Le centre, inaccessible à moins de parcourir plusieurs kilomètres en escaladant des dizaines de ces dunes et au risque de disparaître à chaque pas dans une épaisse couche de cendres, ressemblait vaguement à un mamelon avachi. - Voilà tout ce qui reste de la cité, déclara Adamas en désignant l'étendue chaotique. Les plus prestigieux immeubles de Gorhome n'ont pas mieux résisté que les habitations de la banlieue où nous nous trouvons. Sans doute pourrions-nous contempler le même spectacle partout ailleurs, dans toutes les cités, toutes les bourgades, jusque dans les coins les plus reculés de la planète ! En effet, les douze rescapés n'avaient aucune raison de douter que ce qui s'étalait devant leurs yeux, ne fût reproduit à des milliers d'exemplaires sur chaque continent. De loin en loin, on pouvait néanmoins distinguer quelques taches vertes trouant la peau sale de ce qui ressemblait à une gigantesque méduse échouée au milieu des terres. Les arbres des avenues qui n'avaient pas été brisés par la chute des immeubles se dressaient encore çà et là tandis que les parcs et jardins préservés offraient des touches de couleurs aux vertus apaisantes. - À gauche, à cinq cents mètres environ, indiqua Würmgis. Il s'agit du parc Edena. Les autres se tournèrent dans la direction indiquée. L'enclave de verdure avait la forme d'un croissant de lune. Elle était traversée par une rivière sombre qui semblait sortir de son lit dans la partie sud du parc. Le cours d'eau devait charrier des tonnes de débris et ses berges jadis aménagées n'existaient plus. Une curieuse agitation régnait également dans la pointe nord du parc. Même à cette distance, on pouvait distinguer sur les pelouses et au travers des espaces plantés d'arbres, des ombres minuscules animées de mouvements erratiques. Un lointain tumulte, mélange de jappements et de hululements, parvenait maintenant jusqu'aux oreilles des derniers humains.
- Les animaux de compagnie et ceux du zoo ayant échappé à la destruction ! Ils se sont réfugiés dans les parcs et à présent ils se battent, expliqua Adamas. Il tendit les jumelles à Caël, lequel observa la zone à son tour. Celui-ci fit le point et balaya plusieurs fois du nord au sud, comptant à chaque passage différentes espèces d'animaux échoués au sein de cette arche de verdure. Il s'apprêtait à rendre l'instrument d'optique à son compagnon lorsque l'ombre caractéristique d'un bipède traversa rapidement l'objectif. Il cracha un juron en tentant de retrouver la chose qui venait de disparaître derrière un bouquet d'arbres. - Würmgis a raison ! Clama-t-il. Il y a un être d'apparence humaine dans ce parc ! On aurait dit un enfant ou un adulte assez petit. Il courait pour échapper aux animaux. Je jurerais qu'il maniait un bâton ! Il passa les jumelles à Adamas qui explora à son tour l'endroit indiqué. Les autres plissaient les yeux en tentant d'apercevoir l'étrange autant qu'impossible silhouette. Était-il possible qu'il y eût un survivant ? Et si tel était le cas, il y en avait peut-être d'autres, ailleurs. L'humanité n'était peut-être pas aussi moribonde qu'ils l'avaient pensé jusque-là ! Les douze hommes, immobiles, le regard tendu vers l'enclave de verdure, ressentaient au plus profond de leurs entrailles une curieuse vague de joie et de peur mêlées. L'espoir renaissait, fragile, fuyant et incertain, mais il en valait certainement la peine.
- Je l'aperçois ! Lança à son tour Adamas. Il s'est réfugié dans un arbre et il distribue des coups de bâton aux chiens qui tentent de l'atteindre. Quatre hommes possédaient chacun un pistolet paralysant et un autre une arme à feu conventionnelle. Trois autres disposaient seulement de couteaux. Les quatre derniers n'avaient que leurs poings et ils devraient s'équiper sur place de gourdins si le besoin de se défendre contre les animaux se précisait. Sans plus attendre, la petite troupe se mit résolument en marche en direction du parc Edena. La progression se révéla nettement plus pénible que prévu. Le fait de contourner les plus hauts monceaux de gravats les faisait dévier de la trajectoire idéale, mais quand ils essayaient de gravir ces obstacles, ils s'y empêtraient parfois jusqu'à la taille et devaient rebrousser chemin. Aucune parole inutile n'était échangée. Tous songeaient à la malheureuse créature aperçue brièvement et qui se débattait contre la furie d'animaux affamés. Des espoirs fous naissaient déjà dans les esprits et offraient aux corps une énergie infinie. Cet être en danger était peut-être un enfant. Et s'il y en avait un, il y en avait peut-être d'autres, ici ou ailleurs. Peut-être des filles qui un jour deviendraient des femmes aptes à porter la vie. Rien n'était encore terminé pour l'humanité ! La chose " plus qu'humaine " ou " antihumaine " qui avait osé retirer les rênes de l'évolution des mains des hommes, n'était peut-être pas si cruelle, après tout ? Dans la douleur de l'harassante progression, onze visages souriaient malgré l'effort, comme autant d'offrandes laissées pour un dieu aux desseins décidément impénétrables. Onze visages seulement, car celui d'Adamas grimaçait quant à lui un sentiment indescriptible. Ses pensées n'étaient pas aussi radieuses que celles de ses compagnons. Il avait eu le temps, lui, de mieux distinguer la silhouette. Il avait reconnu ce dont il s'agissait, ou plutôt de qui il s'agissait, et ce, sans l'ombre d'un doute ! Il aurait pu dire à ses compagnons qu'il ne s'agissait pas d'un enfant, mais d'un individu adulte de sexe féminin répondant au doux prénom d'Evona ! Et il fallait la secourir, car elle représentait, effectivement, les derniers espoirs de l'humanité ! Les mots étaient pourtant restés dans sa gorge lorsqu'il avait voulu expliquer la nature exacte de la créature... Tout, décidément, demeurait d'une logique implacable dans ce monde désolé. Tout ce qui était issu de l'humanité avait été irrémédiablement détruit par les satellites, puis eux-mêmes s'étaient autodétruits après avoir répandu l'onde Oméga. Douze hommes avaient pu survivre. Seulement douze hommes et un peu de matériel. Ce n'était pas un miracle, le fait d'une quelconque volonté divine ou un plan laissé par l'insondable principe évolutif qui venait de faire échouer l'humanité. Cette survivance n'était que le fait du hasard, de l'ingéniosité de quelques-uns et de la chance. La créature féminine aperçue par Adamas dans ses jumelles appartenait à la même implacable logique d'événements ! S'il avait osé révéler à ses compagnons qui était Evona, ceux-ci auraient probablement refusé de progresser au travers des ruines jusqu'au sanctuaire naturel. Lorsqu'ils arriveraient sur place et qu'ils découvriraient la vérité de leurs propres yeux, il serait plus aisé de leur expliquer pourquoi il convenait néanmoins de sauver cet être. Ses compagnons seraient terriblement déçus, mais l'espoir d'une renaissance de l'humanité dépendait pourtant de cette créature. Adamas devrait trouver les mots pour convaincre les autres. Peut-être cela ne serait-il pas aussi ardu qu'il le pressentait ? Ces hommes avaient des besoins et des espoirs à combler. Dans son genre, Evona était plutôt jolie, même si ses hanches pleines, son corps tassé et sa poitrine tombante s'écartaient quelque peu des canons conventionnels de la beauté. Qui plus est, si elle avait pu survivre seule, en plein Gorhome, il était certain que d'autres membres de sa famille survivaient toujours dans la vallée du Nandar, à moins de mille kilomètres en direction de l'est. D'autres Evona ! Autant d'Evona que les douze derniers hommes pouvaient en désirer pour assouvir leurs désirs de procréation et de descendance. Evona et ses sœurs ne parlaient pas. Elles ne comprendraient pas ce que l'on attendait d'elles, sinon de manière intuitive, mais les enfants qu'il était possible de leur faire porter seraient, eux, presque humains… Caël arriva le premier sur l'aire dégagée de gravats, immédiatement rejoint par ses compagnons. Toutes sortes d'animaux erraient sur la zone épargnée. Certains étaient comme pris de folie et couraient en tout sens tandis que d'autres demeuraient figés sur place, hébétés ou tremblants sur leurs pattes. Les carnassiers égorgeaient de pauvres herbivores, bien plus pour répondre à une sorte de rage que pour apaiser leur faim. Aucun n'osait franchir la limite que constituait le champ de ruines ceinturant le parc, un univers de désolation qu'ils avaient dû fuir quelques heures plus tôt lorsque tout s'effondrait autour d'eux et que leurs maîtres ancestraux mouraient par milliers. Seuls les oiseaux avaient pris le large vers de plus grandes étendues de nature préservée. Les hommes pressèrent le pas en direction du bosquet où se concentraient aboiements et hurlements. Une meute de chiens et de chacals tournoyait férocement autour du tronc d'un chêne rouvre. Quelques hyènes se tenaient à l'écart et ricanaient d'un air cynique, sûres de ne pas devoir gaspiller leurs forces trop tôt. Les yeux d'un fauve brillaient à quelque distance. Celui-ci, rendu prudent par le nombre de canidés, préférait attendre un meilleur moment pour fondre sur les rabatteurs et s'emparer de la proie. À bonne hauteur dans l'enchevêtrement de branches, un bras vif et robuste maniait un gourdin. Cette arme primitive avait déjà étendu pour le compte plusieurs assaillants dont les corps inertes jonchaient le sol autour de l'arbre. Plus efficaces, les pistolets paralysants des nouveaux arrivants découpèrent des tranches de silence au sein du tumulte. Quelques prédateurs tentèrent de se retourner contre les hommes, mais ils furent irrémédiablement balayés. Les plus hardis furent repoussés à coups de couteaux ou de bâtons, et les derniers prirent enfin la fuite vers les confins du parc. Le groupe d'hommes s'approcha de l'arbre et tous levèrent les yeux afin de découvrir l'être qu'ils venaient de sauver. Adamas se tenait légèrement en retrait, prêt à intervenir pour calmer ses compagnons.
- Un Nandarien ! Hurla Caël. Nous nous sommes démenés pour un vulgaire Nandarien ! Les autres se retournèrent d'un bloc vers celui qui conservait toujours une autorité sur le groupe et le questionnèrent du regard. Les onze hommes étaient stupéfaits, déçus de découvrir qu'il ne s'agissait pas d'un être humain, et passablement étonnés d'apprendre que cette créature avait un nom que leur chef connaissait.
- Elle appartenait au zoo de Gorhome, expliqua Adamas. Je me souviens l'y avoir vue il y a quelques mois. Elle a dû se réfugier d'instinct ici après la catastrophe, comme les autres animaux. Nous sommes arrivés à temps, car elle n'aurait pas eu le dessus contre tous ces prédateurs. Il avait prononcé ses dernières paroles avec autorité. Les autres le regardèrent avec méfiance. Adamas se tourna vers la créature et, tout en l'appelant doucement par son nom, il lui intima l'ordre de quitter son refuge. Elle pencha d'abord une tête curieuse pour vérifier qu'elle ne risquait effectivement plus rien, puis elle obéit à l'injonction en se laissant glisser le long du tronc jusqu'au niveau du sol. Là, elle se redressa sur ses jambes et jaugea d'un regard timide la petite troupe silencieuse. Adamas l'appela une seconde fois. Elle se dandina alors jusqu'à lui, toujours craintive, mais visiblement heureuse, et vint lui enserrer la taille de ses bras dans un geste d'une reconnaissance infinie. Elle était de petite taille, environ un mètre trente. Son faciès grossier, avec sa bouche large, ses pommettes saillantes et son front fuyant, n'avait vraiment rien de séduisant. Sa silhouette aux proportions ramassées semblait comme tordue au niveau du bassin. Ses jambes étaient courtes, fortes et arquées tandis que ses bras, plus minces et plus longs, lui déliaient un peu le haut du corps. Malgré une pilosité assez abondante, sa nudité avait quelque chose de troublant pour les hommes. Sa poitrine, il est vrai, ressemblait terriblement à celle d'une femme. - Une nandarienne ! fit Harvis avec dédain. Pourquoi nous embarrasser d'une nandarienne ? Adamas soupira longuement tout en caressant la nuque et les épaules de la petite créature toujours blottie contre lui. Il se devait à présent d'expliquer ce qu'il savait de cette catégorie de primates évolués. Il devait aussi exposer au groupe la nature véritable du seul espoir qui restait à l'humanité ! Il prit une profonde inspiration et regarda ses compagnons, l'un après l'autre, droit dans les yeux. - L'humanité n'existe plus, commença-t-il. Mais les nandariens ont manifestement survécu. Ceci est logique si on considère que ceux-ci, nos cousins, nos presque frères dans l'évolution, sont demeurés au stade de la pierre grossièrement taillée. Nous, les humains, nous avons poursuivi notre évolution jusqu'à former une société complexe et industrialisée, société que nous venons de détruire. Les nandariens, eux, sont toujours là ! Nous les avons toujours ignorés, les considérant au même titre que des animaux, avant de les parquer dans des réserves. La principale se trouve dans la vallée du Nandar, à environ mille kilomètres vers l'est. Là, une communauté de plusieurs milliers de nandariens s'est implantée et a certainement survécu à la catastrophe. - Vous voulez que l'on reconduise cette femelle auprès des siens ? Suggéra un membre de la troupe. Adamas eut un sourire contrit.
- Plus que cela, expliqua-t-il. Les nandariens sont le seul avenir possible de l'humanité ! Eux seuls pourront redécouvrir et entretenir l'étincelle d'intelligence et d'esprit qui fit notre humanité. Eux seuls pourront porter cette précieuse flamme vers le futur. Adamas se pinça les lèvres. Ce qu'il venait d'entendre était exact. Livrés à eux-mêmes et à moins d'un miracle, jamais les nandariens ne reprendraient le flambeau de l'évolution. Il restait cependant une solution, la plus délicate à envisager... - Nous pouvons les féconder, lâcha-t-il dans un souffle. Autour de lui, ses compagnons semblaient ne pas avoir compris le sens de ses dernières paroles. Ils demeuraient sans voix, comme figés de stupeur et d'incompréhension. Seule Evona paraissait échapper aux effets de cette étrange paralysie. Elle se grattait nonchalamment le ventre d'une main tout en tordant le cou pour admirer le profil d'Adamas, son sauveur à qui elle vouait manifestement une reconnaissance sans bornes. - Les femelles nandariennes peuvent porter nos enfants, renchérit Adamas. Notre société a toujours tout fait pour escamoter cette vérité. Rappelez-vous les tabous de nos religions et de nos lois en ce qui concerne les expérimentations génétiques sur ces êtres. La possibilité d'un croisement avec les nandariens est pourtant une réalité. Le mélange de nos gènes peut donner une espèce intermédiaire, plus apte à l'apprentissage et au développement. Quelques " accidents " historiques en font d'ailleurs état. Et si ces gènes, au fil des générations, pouvaient se sélectionner efficacement, alors une humanité quasi comparable à celle dont nous sommes issus pourrait renaître un jour sur la terre... À présent, tous les hommes de la troupe fixaient Evona. Quelques-uns grimaçaient une sorte d'indicible dégoût, d'autres souriaient béatement, l'esprit et le cœur vide. La créature au centre de ces attentions ne semblait rien comprendre à la situation, mais elle souriait en retour aux visages les plus amicaux. N'étaient-ils pas ses sauveurs ? Cela, elle le comprenait d'instinct. Ils étaient aussi les " maîtres ", ceux qui les laissaient vivre en paix sur leur territoire, ceux qui apportaient parfois des soins et de la nourriture. Le regard de ces hommes passait sur son visage sale et sans grâce, avant de dériver inévitablement sur sa triste poitrine et de finir sur ses hanches larges et sombres. Chacun essayait de transformer, en imagination, cette peu appétissante créature si éloignée des canons de beauté qu'ils idéalisaient encore quelques heures plus tôt, en une nouvelle déesse de la procréation. Effectivement, de vieilles histoires faisant état de rapports sexuels entre humains et nandariens rapportaient également l'existence d'êtres monstrueux, à mi-chemin entre les deux règnes. Ces histoires ne se trouvaient que dans le registre des contes pervers, dans les légendes ignobles et les interdictions morales et religieuses. Mais aujourd'hui, ces tabous, comme le reste, n'existaient plus. Avant longtemps, les derniers hommes seraient eux-mêmes sales et hirsutes, et aussi peu séduisants que cette femelle déjà soumise. Personne dans le groupe n'osait reprendre la parole. Le moindre mot, la moindre objection n'aurait eu de sens, et une approbation aurait ressemblé à un aveu que personne, encore, ne souhaitait formuler ou entendre. Plus tard, quand l'idée commencerait à s'imposer dans les esprits, quand le manque sexuel tenaillerait les ventres, alors, peut-être... Un reflet étrange passa dans les petits yeux noirs et candides d'Evona. Était-ce l'imagination des hommes qui dessinait ce reflet ? Voyaient-ils déjà quelque chose d'humain dans ce regard ? Quelques-uns, regardant Adamas et la frêle créature toujours agrippée à lui, commençaient à désirer que cette femme se pressât aussi contre eux. De concert et sans échanger un mot, les treize prirent la direction de l'est. En marchant bien, ils pouvaient atteindre la vallée du Nandar en moins de deux mois. Adamas fermait la marche, la main dans la main d'Evona, et son esprit rêvait déjà aux nouvelles mythologies que leurs descendants auraient à transmettre. |