Coeur à prendre

 

Dès qu'Alice pénétra dans le petit salon, elle sut qu'elle pouvait avoir confiance. L'endroit ne ressemblait pas du tout à l'antre d'une sorcière ! Malgré les indications rassurantes fournies par sa meilleure amie, elle n'avait pu s'empêcher d'imaginer le pire. C'est ainsi qu'elle s'attendait à trouver une sorte de cabanon lugubre exhalant des parfums de mystère. Or, il n'y avait pas de sombres draperies tapissant les murs, aucune procession de cierges noirs sur leurs chandeliers d'argent, pas de fumigations incommodantes, de bibelots loufoques, d'animaux naturalisés dans des poses inquiétantes, de grimoires poussiéreux ou de chaudron où aurait pu mijoter une mixture douteuse. Seuls d'authentiques illuminés ou des nostalgiques du Grand Art divinatoire espéraient encore impressionner leur clientèle par de tels artifices, à moins que ceux-ci ne fussent réellement nécessaires à l'éclosion de leurs dons. Mais aujourd'hui, plus aucun voyant digne de ce titre n'officiait en s'entourant de tels accessoires. Le petit salon était parfaitement ordinaire et même assez coquet. Des fauteuils bas, confortables et accueillants, entouraient une table basse où trônait seulement une paisible théière, amicalement ventrue, qui exhalait un mince filet de vapeur délicatement mentholée.

- Installez-vous confortablement, proposa l'hôtesse. Je reviens de suite avec des tasses et des friandises...

Alice s'installa dans le premier fauteuil. Elle posa son sac à main à ses pieds et effleura machinalement le ventre de la théière. L'objet en terre cuite attirait ce geste comme l'aurait fait la tête d'un poupon, et il y avait gros à parier que la plupart des invités agissaient de même, par réflexe. La " sorcière " était une ravissante jeune femme d'une trentaine d'années. Elle n'avait vraiment rien de commun avec la mégère mal fagotée, à la propreté douteuse et au regard torve qui, elle, se serait sans doute entourée des sinistres instruments d'un rituel dépassé. Cette femme n'en avait sans doute nul besoin et cela renforçait indiscutablement son pouvoir, du moins dans l'esprit de celles qui, comme Alice, venaient la consulter. Cette dernière se sentit en confiance, naturellement. Son amie Julie, qui était une habituée de ce genre de consultations, lui avait longuement expliqué comment se passait une " séance ", l'accueil chaleureux, la prise de contact autour d'une tasse de thé et le bavardage anodin, lequel dérivait insensiblement vers la séance proprement dite. Ce que lui révélerait alors la voyante serait de nature privée, mais Alice ne manquerait pas d'être étonnée par son indéniable pouvoir. Elle ne savait pas encore si elle pouvait croire à ces prétendus dons de voyances auxquels Julie croyait dur comme fer, mais elle était prête à tout entendre.

D'ailleurs, cela faisait longtemps qu'elle souhaitait consulter une voyante professionnelle. Les horoscopes des revues féminines ne la satisfaisaient plus et se révélaient impuissants à calmer ses angoisses existentielles. Elle n'avait encore que vingt-cinq ans mais il lui semblait qu'elle traînait déjà un passé lourd d'une accumulation de misères et de déceptions. On venait de la virer de son dernier boulot. Un fiancé plus préoccupé d'aventures éphémères l'avait larguée dix jours plus tôt. Elle était en perpétuelle prise et déprise de poids et deux nouvelles rides creusaient depuis peu le coin de ses yeux. Son moral naviguait en eaux troubles depuis trop longtemps et elle sentait la fin de sa vie avec l'acuité d'un désespoir irréel. Elle était mûre pour la " bonne aventure " ou pour la dépression. Le plus dur avait été de choisir son " voyant ".

Avant de se retrouver ici, elle avait épluché des dizaines de petites annonces. Les marabouts aux origines incertaines et aux noms de théâtre ne lui inspiraient aucune confiance. Dans son esprit, la numérologie ne faisait guère sérieux, même engloutie au milieu du reste. Les astrologues usaient de précisions pseudo scientifiques qui, mieux que leur verbiage inspiré, discréditaient d'avance leur pratique. Les tarologues, quant à eux, semblaient appartenir à un âge révolu. Quant aux multiples devins et devineresses, liseurs de n'importe quoi dans n'importe quoi, il y en avait trop, tout simplement ! C'est alors que Julie lui avait parlé de Lubjlana.

Cette femme, qui devait être hongroise ou bulgare, possédait un indiscutable don de voyance. Julie ne jurait plus que par elle. Si, après tant d'hésitations, elle avait finalement décidé d'abandonner son emploi pour ouvrir sa propre boutique de fringues, c'était grâce aux " conseils " de Lubjlana, qui avait " vu " à l'avance la réussite de son entreprise. Elle avait aussi plaqué Jean, le compagnon d'une liaison qui ne tenait plus que par la force de l'habitude, et avait retrouvé le véritable amour un mois plus tard en rencontrant Gabriel. Encore une " vision " de Lubjlana ! Elle avait évité un accident de voiture en redoublant de prudence au volant, toujours sur les conseils de cette magicienne devenue indispensable à sa vie. Depuis, Julie " consultait " de plus en plus systématiquement afin de se prémunir contre les mauvais coups du sort et pour agencer au mieux ses affaires dans le canevas d'une existence enfin maîtrisée...

Les résultats ne semblaient pas mauvais. Julie était heureuse. Alice s'était facilement laissée séduire. Elle avait pris rendez-vous à son tour et, à présent qu'elle était dans le sein des seins, elle sentait confusément qu'elle ne s'était pas trompée. Lubjlana revint de la cuisine les bras chargés d'un plateau supportant deux tasses et un assortiment de petits gâteaux.

- Je les fais moi-même, précisa-t-elle en désignant les pâtisseries d'un mouvement du menton.

Alice sourit franchement. Une femme qui faisait elle-même des petits gâteaux ne pouvait être une sorcière malfaisante. Le thé était excellent. La jeune femme se laissa tenter par plusieurs petits gâteaux alors que d'ordinaire, du moins en société, elle mettait un point d'honneur à exprimer sa résistance vis-à-vis de ces tentations par trop caloriques. La discussion dériva insensiblement, avec un naturel presque décevant, jusqu'aux préoccupations intimes qui amenaient la jeune femme à consulter une voyante. Le regard de Lubjlana s'était fait plus incisif, plus inquisiteur. Ses yeux sombres, d'abord peu remarquables dans un visage enveloppé par les vagues chatoyantes d'une chevelure couleur d'ébène, s'enrichissaient peu à peu de reflets magiques. À un certain moment de la discussion, Alice osa demander comment son hôtesse comptait s'y prendre pour exercer son pouvoir de divination et deviner ainsi le futur qui l'attendait. Cette dernière lui répondit qu'elle n'avait besoin d'aucun support particulier, qu'elle " sentait " les choses grâce à une intuition imagée, et que les précieuses images lui venaient déjà depuis plusieurs minutes...

La consultante fut aussitôt parcourue d'un frémissement charnel mêlé de satisfaction et d'angoisse. Elle allait enfin savoir ! Son avenir, le futur, ce qui l'attendait et surtout ce qu'elle devait faire pour en tirer le meilleur parti ! Lubjlana eut un sourire apaisant et toute l'angoisse d'Alice disparut.

- Un événement majeur va se produire dans votre vie, déclara la devineresse. Cet événement est très proche dans le temps. Je le sens à portée de main. J'ignore sa nature exacte mais je puis affirmer qu'il modifiera radicalement votre destin. Je vois aussi, juste avant cet événement majeur, un coup de chance au jeu, un gain financier. Ce gain sera minime, on pourrait même dire symbolique. Cependant, c'est incontestablement ce gain minuscule qui conditionne la réalisation du grand événement, lequel surviendra presque en même temps…

Alice retint sa respiration. Quelque chose de délicieux lui parvenait par la voix de Lubjlana et elle ne voulait pas perdre la moindre de ses paroles.

- Il s'agit d'une rencontre, précisa celle qui, dans un monde intérieur inaccessible, semblait réellement contempler des images volées au futur. Une rencontre décisive ! Je perçois une route de lumière. Je vois un homme jeune, mince, souriant. Il est beau et d'une grande gentillesse. Je sens le cœur de cet homme. Il vibre à l'unisson avec le vôtre. Oui, il s'agit bien de l'amour le plus pur qui anime le cœur de cet être. Bientôt, très bientôt, vous serez réunis pour la vie !

Alice demeurait sans voix, des larmes au bord des yeux. Etait-ce seulement possible ? Son destin pouvait-il prendre cette heureuse tournure alors qu'elle-même n'osait plus y croire ? Lubjlana l'affirmait ! Mais cela allait-il se produire quoi qu'il arrive ou bien devait-elle prendre le parti d'y croire afin d'attiser, voire de provoquer cet événement ?

- C'est pour très bientôt, peut-être aujourd'hui même, réaffirma Lubjlana comme si elle venait de percevoir l'interrogation muette d'Alice.
- Oh ! Merci. Merci mille fois, s'écria la jeune femme à présent très émue et incapable de demander d'autres précisions.

La " séance " s'acheva ainsi. Alice était radieuse, légère, presque soûle. Elle promit de revenir annoncer la bonne nouvelle à sa nouvelle amie aussitôt que la prédiction se serait accomplie. Elle glissa son obole dans un petit coffret en bois ouvragé, lequel était apparu comme par magie non loin de la théière. Julie lui avait expliqué la manœuvre. On donnait ce que l'on voulait, en toute discrétion. Elle se retrouva finalement dehors, mêlée à l'agitation de la rue. L'après-midi touchait à sa fin et les employés, désertant les bureaux et les commerces, grossissaient la foule des badauds. Tout ce petit monde cheminait et s'entrecroisait avec un automatisme quasi surnaturel. Alice évoluait plus lentement que ce flux humain, formant un obstacle mouvant que le courant contournait avec déplaisir. Il lui semblait percevoir des soupirs d'énervements dont elle était la cause mais qui, curieusement, la mettaient en joie. Elle se sentait aérienne, papillon magnifique égaré au milieu des colonnes de fourmis sombres. Une diva, une star ! Elle en était certaine, on ne remarquait qu'elle. Les hommes comme les femmes, surtout les hommes ! Elle osait, comme jamais, regarder et s'offrir, sûre d'elle, pressée de saisir la chance de sa vie dès que celle-ci croiserait son destin. Il avait suffi de si peu de mots pour transformer son désespoir en un sublime enchantement qu'elle y voyait le signe d'une indéfectible vérité. Son nouveau regard provoquait le monde avec une audace à laquelle sa nature ne l'avait guère accoutumé. Elle fixait sans faiblir son attention sur les visages masculins qui arrivaient à sa hauteur. Beaucoup d'hommes, d'ailleurs, se retournaient, croyant deviner une invitation précise dans ce regard à la fois inquisiteur et lascif. Mais celui qui lui était destiné ne croisait manifestement pas dans ses eaux là !

- Je ne dois pas le rater, je ne dois pas le rater, se répétait Alice en une sorte de prière silencieuse.

Une rencontre décisive devait avoir lieu, c'était une certitude, mais il lui revenait de ne surtout pas laisser passer cette chance ! Sa chance ? Il y avait aussi cette drôle d'histoire de coup de chance au jeu ! Or, elle ne jouait jamais, sachant par expérience que la chance se comportait avec elle comme une étrangère toujours hostile, une rivale à jamais supérieure. Néanmoins, Lubjlana avait été formelle, l'événement le plus important de sa vie devait se produire après un petit gain au jeu !

- Et si j'achetais un billet de loterie à gratter ?, songea Alice.

C'était ce qui lui était venu immédiatement à l'esprit en associant l'idée du jeu et la perspective d'une chance enfin retrouvée. Elle pénétra dans la première librairie venue et demanda un billet.

- Subito, Astro, Win-for-Live, Bingo ?, questionna le vendeur, un jeune homme charmant au sourire enjôleur.
- Je ne... un Astro, s'il vous plaît.
- Quel signe désirez-vous, jolie demoiselle ?

Etait-ce une illusion ? Un piège peut-être ? Ce jeune homme si plaisant la trouvait-il réellement jolie ou, commercial, taquinait-il ainsi systématiquement sa clientèle féminine ? Son sourire était franc, chaleureux. Rien chez-lui ne pouvait laisser croire qu'il disait ces mots sans en respecter le sens. Son regard ne laissait transparaître l'ombre d'une moquerie.

- Vierge, susurra Alice avec un léger sourire de connivence.

Elle était du signe du Verseau mais une volonté étrange venait de lui suggérer ce petit mensonge. Son subconscient cherchait manifestement n'importe quel prétexte, même les moins fins, afin de nouer les premiers fils pouvant amener au rapprochement désiré. L'autre, inattentif ou blasé, ne saisit pas cette perche grossière. Il lui tendit simplement son billet en lui souhaitant bonne chance. Alice ne lui en fut que plus reconnaissante. Elle paya et sortit. Il lui semblait maintenant que sa pensée fonctionnait au ralenti. Elle était déjà dans la rue et rien d'autre ne lui était venu à l'esprit. Ce jeune homme souriant, aimable, d'une beauté comme elle les appréciait, pouvait-il être l'amour qui lui était destiné ? Il était beau. Mieux que cela, il lui plaisait avec une intensité dont la source souterraine lui paraissait remonter aux origines des temps. Elle n'avait pas eu la présence d'esprit de vérifier si une alliance gâchait le relief de sa main. Cela n'avait pas la moindre importance. Il semblait fragile, probablement plus doux et plus tendre que la plupart des hommes. Son sourire masquait difficilement les stigmates d'une profonde tristesse, du moins aux yeux de ceux qui, comme Alice, savaient reconnaître les cicatrices invisibles d'une âme tourmentée. Ce détail était le gage d'un homme plus mûr et plus humain que tous ceux qu'elle avait rencontré jusqu'ici. Son billet de loterie à la main, ses pensées comme anesthésiées, Alice traversa le boulevard. La réverbération du soleil sur l'asphalte ainsi que sur les bandes blanches réservées aux piétons était si intense que cela faisait comme une route de lumière.

Une route de lumière ! Cette impression réveilla le souvenir des paroles de Lubjlana. Le cœur d'Alice cogna atrocement dans sa poitrine. Etait-elle folle de voir ainsi, déjà et partout, les signes de la prédiction ? Et si tout ceci n'était que le fruit d'une imagination subordonnée à ses désirs les plus secrets ? Le choix fut vite fait, elle choisit d'y croire !

- Si ce billet est gagnant, se dit-elle en serrant le carré de papier contre son cœur, alors tout ceci est vrai, c'est maintenant et c'est lui ! Je retournerai le voir pour encaisser le gain et nous ferons plus ample connaissance...

Elle s'immobilisa sur le trottoir de l'autre côté du boulevard et chercha dans ses poches une pièce de monnaie afin de gratter le billet. Deux signes identiques apparurent rapidement sous la voûte étoilée : le billet était gagnant ! Elle gratta ensuite la case indiquant le montant du gain et fit apparaître le nombre cinq.

- Un petit gain, comme dans la prédiction, constata-t-elle avec soulagement.

Cette somme dérisoire lui fit plus plaisir que si elle avait découvert le million. Elle songea aussi que d'ordinaire, elle n'aurait obtenu qu'un triste zéro. La prédiction se réalisait sous ses yeux, elle ne pouvait plus en douter. La jeune femme fit demi-tour, bien décidée à retourner sur-le-champ chez le libraire. Elle sentait à présent que tout son avenir, le meilleur de celui-ci, allait se jouer dans les prochaines minutes. Sensation cruelle et douce à la fois, inquiétante mais irrésistible ! Elle retraversa la route de lumière, moment féerique entre tous. Tout lui était merveilleux, envahi de couleurs et de parfums nouveaux. Plus personne ne semblait exister autour d'elle, ou alors ce n'était que personnages heureux, chantants et dansants. Une petite fille, entourée d'un homme de fer, d'un épouvantail et d'un lion, sur une route enchantée… Bientôt, il n'y eut plus que les battements de son propre cœur, lequel semblait l'aspirer tout entière dans un maelström de couleurs, de lumières et d'amour.

* * *

Abandonnant son échoppe, le libraire prit place dans l'ambulance à côté d'Alice. Bien sûr, cela ne servait plus à rien. Elle était morte sur le coup. Néanmoins, la procédure voulait que les sauveteurs l'emmènent à l'hôpital. Un miracle, qui sait ? En fait de miracle, le jeune homme espérait surtout convaincre les chirurgiens de réaliser une prouesse médicale. Il avait vu la jeune femme retraverser le boulevard, sans doute avec l'intention de revenir chez lui pour toucher ses gains. Elle n'avait même pas regardé si le feu était vert pour elle. Comment n'avait-elle pas vu ni entendu l'autobus ? Elle avait été éjectée à plus de dix mètres, la nuque brisée. Malgré le choc, son visage souriait encore, énigme à jamais scellée par une agonie instantanée. Le billet de loterie au gain futile était toujours coincé entre ses doigts. Les secours étaient arrivés très vite mais il n'y avait rien eu à faire. Le libraire avait ouvert le sac à main afin d'y rechercher l'identité de la jeune femme. C'est ainsi qu'il avait trouvé l'attestation avec les papiers d'identité d'Alice.

Cette note officielle stipulait que des prélèvements d'organes pouvaient être effectués, en cas de décès, sur la personne d'Alice. Une carte de donneur de sang indiquait également son groupe sanguin. Un groupe très rare. Le même, par une chance extraordinaire, que sa fiancée. Sa fiancée qui, à l'hôpital, attendait désespérément un cœur sain.

FIN

© ® Auteur : Claude Thomas, texte déposé.

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