Au théâtre ce soir

 

- C'est ainsi, ma pt'ite dame ! À force de faire danser les marionnettes, les fils se cassent...

Le vieil homme parlait sans relever la tête, trop absorbé qu'il était dans son bricolage de précision. Ses lunettes aux branches tordues glissaient régulièrement sur l'arête de son nez. Il faisait alors une drôle de grimace, une sorte de reniflement circulaire, pour empêcher leur chute définitive sur l'établi. Ses mains étaient trop occupées pour les remonter et, de toute façon, il regardait par-dessus ses verres, à croire que cet accessoire ne servait qu'à le contrarier.

- C'est le caillou dans mon soulier, expliqua-t-il. Tu sais, celui qu'on garde exprès sous le pied, qui te fait souffrir toute la journée mais qui te procure un grand soulagement quand tu te déchausses enfin le soir.

Cette réponse stupéfia Loretta, la " pt'ite dame " assise en face de lui. Comment avait-il pu deviner qu'elle s'apprêtait à lui faire une remarque concernant ses lunettes inutiles ? Lisait-il dans ses pensées, ou bien l'écoulement de l'existence était-il pour lui à ce point réglé comme du papier à musique, qu'il pouvait en prévoir les moindres notes ?

En y réfléchissant, Loretta se rendit compte qu'hormis les politesses d'usage, elle n'avait pas prononcé une parole depuis son arrivée. C'était pour le moins étrange. Tout, d'ailleurs, lui paraissait étrange ici. Il n'y a pas si longtemps, elle s'en souvenait, elle aimait discuter avec les gens pour un oui pour un non. Elle était heureuse de vivre et de partager ce plaisir avec les personnes qu'elle rencontrait. Les autres personnes ? Où étaient-elles à présent, sinon dans les alcôves de sa mémoire ? Des souvenirs et rien de plus ! Il n'y avait plus que ce vieil artisan assis devant elle. Il nouait des fils entre les membres articulés d'une marionnette, avant de régler leur longueur sur les guides. Entre ses mains expertes, le personnage en bois tressautait comme une grosse fourmi mal réveillée mais, petit à petit, ce qui était un brigadier en uniforme semblait renaître à la vie.

- Il y a plus de vérité ici, songea Loretta, que je n'en ai rencontré tout au long de ma chienne de vie.
- Comme tu as raison, ma pt'ite dame !

Encore une fois, il lui offrait une réponse comme s'il avait entendu sa pensée. Il la tutoyait et l'appelait " ma pt'ite dame " depuis qu'elle s'était présentée pour l'annonce. En fait d'annonce, il ne s'agissait que d'un papier minuscule collé derrière une vitrine, papier qu'elle avait aperçu presque par hasard alors qu'elle traînait son désespoir quotidien dans un des plus misérables quartiers de la cité. Une main maladroite dans ce genre d'exercice y avait griffonné quatre mots essentiels : " Demande volontaire distribution invitations " La vitrine, grise de crasse accumulée depuis des années, montrait une collection de vieilles affiches décolorées entourant une marionnette d'un mètre de haut dressée dans un cercueil ouvert. Le mort, comme satisfait de son sort, semblait rire de toute sa mâchoire tombante. Ses yeux grands ouverts attestaient d'ailleurs qu'il ne regrettait aucunement son sort. La porte située à côté de la devanture était surmontée d'un panneau de bois peint, aux couleurs presque effacées par des décennies d'intempéries, mais où se discernait encore le relief d'une inscription étonnante. " Théâtre de Marionnettes Eugène Lavie ".

- Ça alors !, s'était étonnée Loretta en découvrant l'existence de ce théâtre.

Elle avait dû passer des centaines de fois devant l'immeuble sans prêter attention à cette vitrine et sans jamais remarquer ce panneau. Le nom lui-même lui était parfaitement inconnu et pourtant elle avait dirigé un service de promotion culturelle de la ville durant des années. C'était il n'y a pas si longtemps. À cette époque, elle vivait encore, enfin ce qui s'appelle vivre. Elle avait un appartement, un mari, des amis. Elle était jolie, heureuse, épanouie. Mais des évènements incontrôlables s'étaient enchaînés à une vitesse effrayante. Elle avait perdu son emploi. Son mari s'était tué dans un accident de voiture. Les dettes s'étaient accumulées. Les derniers amis s'étaient évanouis dans la nature et ce qui restait de sa famille lui avait tourné le dos par crainte d'une hypothétique contagion. Loretta, de sacrifices en privations, de malchance en désespoir, était devenue laide.

C'était venu comme ça, insidieusement, inéluctablement. Quand il n'y a plus moyen de faire attention à soi, les années pèsent triple ! Le cœur s'assèche et le moral décline, précipitant ce qui naguère était une personne digne dans la spirale infernale d'une décadence d'humanité. Elle avait longtemps bataillé pour rejoindre la meute des gagneurs, mais ceux-là ne voulaient plus d'elle. Les allocations de chômage et les rares aides financières grappillées çà et là s'étaient vite réduites à néant. Alors Loretta avait dû tricher pour survivre. Elle avait finalement tout perdu pour des raisons qu'elle ne comprenait pas elle-même. Imparable glissade orchestrée par un système dont elle était exclue. Fini l'appartement modeste mais confortable, disparus les derniers amis, évaporée la famille ! Elle ne connaissait plus que la rue, les asiles de nuit, les salles d'attente le jour, la main tendue dans le vide et les regards fuyants. Son invisible marionnettiste était un sadique. Et lui-même n'était qu'une autre marionnette pour d'autres tireurs de ficelles, dans un Grand Théâtre de l'absurde planétaire où richesse rime avec sécheresse.

Mais puisqu'elle passait ses journées à déambuler dans les rues, tendant la main pour quelques piécettes, elle s'était dit qu'elle pouvait aussi bien distribuer des invitations. Elle était entrée dans ce théâtre étrange où elle avait fini par trouver le vieil homme dans son minuscule atelier situé derrière la scène. Il l'avait accueillie par un chaleureux " bonjour ma pt'ite dame, c'est pour l'annonce ? " Elle avait acquiescé d'un mouvement de tête, tentant maladroitement de sourire. Le vieil homme lui avait demandé de patienter quelques minutes, le temps de finir sa réparation.

- Il y a une représentation ce soir, déclara-t-il tout en rattachant un gourdin dans une main en bois. Alors je prépare mes acteurs ! Seulement, il faut bien faire un peu de publicité pour attirer du monde…

Des pensées contradictoires traversèrent l'esprit de Loretta. Elle aimait le théâtre, mais elle ne pouvait croire qu'un quelconque public puisse venir dans ce lieu pour assister à un spectacle de marionnettes ! Elle avait traversé une salle vétuste où traînaient seulement une vingtaine de chaises dépareillées, et la scène n'était qu'un misérable assemblage de tréteaux rongés par le temps. Tout était sale, suranné et même un rien inquiétant. De nos jours, plus personne ne voudrait payer pour rester une heure dans ce décor à regarder des pantins s'agiter en débitant des niaiseries !

- Oh !, mais le spectacle sera gratuit, corrigea le vieillard, volant ainsi la dernière pensée de Loretta. La salle sera chauffée et le spectacle vaut vraiment la peine d'être vu. J'écris moi-même les histoires et je m'y connais, croyez-moi ! Mais, il est vrai que mon public se fait rare...

Il releva la tête et plongea son regard bleu directement dans l'âme de Loretta. Elle venait de songer qu'elle pourrait peut-être assister au spectacle, et les mots " gratuit " et " salle chauffée " n'étaient pas étrangers à cette envie.

- La chaleur appartient à tout le monde, comme la musique des supermarchés ; celui qui la prend ne la vole pas, prononça l'homme comme s'il récitait un proverbe.

Loretta eut une soudaine envie de pleurer. Combien de fois n'avait-elle pas connu cette désagréable impression de voler la musique des supermarchés ? Quand l'audace la poussait encore à l'intérieur de ces temples modernes, sans le moindre argent en poche pour y acheter le plus vil des articles, elle ne s'y sentait même plus digne d'écouter les mélodies sirupeuses tombant du plafond ! Bientôt, le simple fait de respirer l'air des autres lui semblerait un vol, une sorte de trahison. Ce qu'elle vivait, ce n'était pas un rejet franc de la société, mais plutôt un effacement progressif qui la faisait douter de sa propre existence.

- Tu es belle, lui dit le vieil homme tout en se remettant à l'ouvrage.

Loretta savait qu'il ne s'adressait pas à ce que n'importe qui pouvait voir en la regardant, mais bien à l'être intérieur qui existait encore un petit peu en elle. Elle respira un grand coup et trouva un apaisement délicieux. Son cœur lui envoya une douce chaleur et son âme des parfums oubliés. Elle ne savait pas où elle était tombée, mais c'était sans conteste ce qui lui était arrivé de mieux depuis longtemps. Il était même inutile qu'elle se pose des questions, les réponses et l'apaisement lui venaient par la voix de cet homme sans âge.

- J'ai enclos le monde ici même, reprit-il. Mais personne ou presque ne vient plus jamais le voir ! Mes personnages vivent d'une volonté qui n'est pas la leur. Leurs muscles sont des ficelles tirées depuis un monde inaccessible...
- Moi aussi ce n'est pas ma volonté,… et je vis de bouts de ficelles, songea Loretta.
- Malheureusement, à la longue, les fils cassent ! Moi je les répare, parce que je tiens à mes personnages comme à la prunelle de mes yeux. Mais dehors… Dehors, qui se soucie de ce qui abonde et qui ne vaut rien ? D'ailleurs, les fils ne cassent plus à cause de l'usure, non ! On les coupe !

Le vieil artisan venait de souligner ses propos d'un geste nerveux des doigts mimant une sorte d'exécution capitale. Loretta eut un frisson suivit d'une impression de chute vertigineuse dans un abîme sans lumière.

- Mon public se fait rare, insista le marionnettiste. Veux-tu savoir la raison ?
- Je la connais, songea Loretta. Personne n'aime contempler sa propre défaite, même sous les traits d'un pantin articulé de ficelles invisibles et jouant des soties ridicules. Le monde qui viendrait ici s'y verrait sans fard. Sa propre bêtise, sa cruauté et son égoïsme terrifiant risqueraient de l'anéantir.
- Voilà pourquoi je suis en faillite !, conclut le vieux d'un ton fataliste. Dehors, dans le Grand Théâtre de la vie, c'est la même chose qui se dessine. Cela prendra juste un peu plus de temps mais le résultat sera identique. Les marionnettistes se moquent du public. Déjà, ils négligent l'entretien de la salle, bradent les décors, sacrifient les figurants, dépouillent les acteurs de l'accessoire puis de l'essentiel, et finalement fichent le camp avec la recette !
- Il y a plus de vérité ici,... songea Loretta.

Le vieil homme redressa un gendarme aux articulations flambant neuves. Il le fit marcher sur le sol, lever les bras au ciel, brandir son gourdin, ouvrir une bouche comme un tunnel surmonté d'une moustache. Le personnage se dandina ainsi jusque dans un tiroir où il s'endormit, bouche ouverte, ses fils encerclant son corps rappelant la prise de Gulliver par les Lilliputiens.

Loretta se retrouva avec une liasse de feuillets à distribuer. Elle déambula toute la journée dans les rues de la cité, offrant aux passants ses précieuses annonces. Rares étaient ceux qui acceptaient de lui prendre son papier, encore moins nombreux ceux qui le lisaient. Elle ne reçut que des mercis hypocrites, sans sourires ni saluts. En se retournant, elle voyait parfois de petites boulettes voltiger par-dessus les épaules. Quant aux distraits qui empochaient le message, c'était pour mieux le faire disparaître plus loin, proprement, dans une poubelle.

- Si j'ai un seul spectateur ce soir, alors il restera un espoir, avait dit le vieil homme.

Loretta demeura de longues minutes en faction devant le théâtre, à l'heure où devait avoir lieu la représentation. Comme elle s'y attendait, personne ne vint. Elle jugea inutile d'entrer, même pour se réchauffer. Ainsi, le vieil homme ne se sentirait pas obligé de donner sa représentation rien que pour elle. Quelque chose d'indicible l'avait conditionnée au renoncement. Elle partit dans la nuit. Quelques heures plus tard, une ronde de police découvrait le corps d'une femme, morte de froid sous un porche. En fouillant ses poches, un agent découvrit une étrange invitation : " Ce soir à vingt heures, Loretta, pièce en un acte, entrée gratuite, salle chauffée, théâtre de marionnettes Eugène Lavie, rue de l'Espoir ".

- C'est une plaisanterie, se dit-il, j'habite le quartier et ce théâtre n'existe plus depuis avant la guerre !

Mais savait-il seulement de quelle guerre il parlait ?

FIN

© ® Auteur : Claude Thomas, texte déposé.

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