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- Parfois, je me demande si je ne suis pas issu de l'imagination d'un paranoïaque, se dit Marc Heenrond. Depuis une dizaine de mètres, son reflet l'accompagnait sur la vitrine d'un magasin de meubles. Il aimait ces apparitions fantomatiques de lui-même sur les surfaces vitrées rendues réfléchissantes par le jeu hasardeux des éclairages. Il les aimait, mais il les craignait aussi ! Il s'y observait toujours du coin de l'œil, furtivement et sans s'arrêter de marcher, comme pour ne pas déranger cet autre lui-même. C'était à la fois lui et un autre, un mirage qui traversait les objets sans efforts, qui apparaissait et disparaissait instantanément au gré de la fantaisie des surfaces réfléchissantes. Ici il était reproduit quasi à l'identique, ailleurs il se trouvait réduit ou agrandi, ailleurs encore il était bouffi, décoloré, souvent mutilé, parfois spectral, parfois démultiplié à l'infini, parfois, encore, atrocement ressemblant ! Marc s'arrêtait rarement pour détailler son apparence dans ces miroirs éphémères. Sans oser se l'avouer, il craignait une sorte de rébellion de son image. Il ne voulait surtout pas imaginer ce qui se passerait si, pour une raison incompréhensible, son reflet se mettait à lui désobéir... Pourtant, jamais une telle chose n'avait osé se produire ! Marc était le maître incontesté de cette créature sans consistance. Il bougeait et elle obéissait, plus fidèle que le meilleur chien de garde, plus fidèle que l'ombre grise traînant parfois à ses pieds, plus fidèle encore que lui-même ne l'était à lui-même. Il avait droit de vie et de mort sur elle. S'il s'écartait, elle mourait. S'il revenait d'un pas en arrière, elle renaissait instantanément. Ce petit jeu l'avait amusé comme il avait dû en amuser des millions avant lui. Puis il s'était lassé, songeant aussi qu'il valait peut-être mieux de ne pas trop énerver cette créature de reflets. N'était-elle pas insaisissable ? Lorsqu'il voulait la toucher, elle approchait, pareillement disposée, mais toujours il restait la froide épaisseur d'une surface dure, infranchissable, limite absolue entre deux mondes. Toute tentative de pénétration anéantissait aussitôt l'univers où respirait son irréelle réplique. - Sommes-nous chaque fois certains que l'univers survivant est bien le nôtre ? se demanda Marc Heenrond après avoir " senti " la disparition de son reflet à l'extrémité de la vitrine. C'est bien connu, la marche est propice à la réflexion. Or, à son corps défendant, Marc marchait depuis un temps infini. Quelle était cette force mystérieuse qui le poussait à aller ainsi de l'avant ? Il n'aurait su le dire. Il marchait sans but véritable, ayant depuis longtemps oublié les origines de cette situation. Aussi, de réflexion en réflexion, il en était venu à s'interroger sur l'essence même du reflet de sa personne glané à la dérobée sur les surfaces réfléchissantes. Pas plus que sa marche, cette pensée ne le menait nulle part et il le savait. Néanmoins, c'était cette pensée tournant en boucle qui parvenait le mieux à meubler son esprit et, surtout, à lui faire oublier l'autre ! L'autre… Si celui-là n'avait pas existé, sans doute se serait-il arrêté de marcher depuis longtemps. Non pas pour de brèves haltes comme il s'en octroyait parfois aux croisements des rues, sur un banc public, près d'un monument ou d'une fontaine, ou devant une vitrine sans reflet exposant des choses qu'il aurait pu acheter s'il en avait éprouvé l'envie, mais pour un repos définitif dans un univers redevenu, enfin, normal. Cet homme le suivait depuis aussi longtemps qu'il marchait ! Il l'avait immédiatement remarqué. Cette présence, à la fois proche et distante, était rapidement devenue aussi irritante qu'un caillou rebelle coincé au fond d'une chaussure. S'il n'avait été en mesure de distraire son esprit de temps à autre, notamment par ses pensées et réflexions philosophiques, la poursuite aurait pris une tournure encore plus obsessionnelle. L'autre marchait à bonne distance, trop loin pour qu'il pût distinguer son visage avec assez de netteté, mais cependant assez proche pour que la mystérieuse silhouette s'imposât dans son champ de vision à chaque détour de tête. Quand Marc faisait halte, l'autre s'arrêtait également. Dès qu'il reprenait sa progression, l'autre l'imitait. S'il se mettait à courir, l'autre accélérait. Il avait vite compris qu'il lui serait difficile, voire impossible de se débarrasser de son poursuivant. Il avait bien essayé quelques manœuvres mais toutes s'étaient révélées inefficaces. Il s'était dissimulé dans des recoins, des encoignures, des portes cochères, derrière des kiosques ou des palissades, il était entré dans des boutiques, des immeubles et des églises. Chaque fois, il avait espéré que l'autre passerait sans le voir et disparaîtrait à jamais dans les méandres de la cité labyrinthique. Il aurait presque pu le croire car, chaque fois, le temps passait et l'autre ne venait jamais le déloger de sa cachette. Mais dès que Marc en sortait, il découvrait systématiquement son mystérieux compagnon patientant à quelque distance, et la poursuite reprenait de plus belle ! Au début, il avait bien essayé de bricoler quelques pièges. L'autre les avait évités comme s'il était au courant de leur présence, averti par un sixième sens ou capable de lire dans les pensées de Marc. Les conditions climatiques ne changeaient rien à l'affaire. Les saisons s'étaient accumulées en strates successives de chaleur, de vent, de pluie ou de glace. L'autre était toujours au coin de la rue. Quand Marc prenait du repos, l'autre l'imitait. Dès qu'il reprenait sa progression, l'autre redémarrait. Peu à peu, Marc s'était mis à marcher la nuit et à se reposer le jour. L'autre s'était adapté. Il s'adaptait à tout, mieux qu'un esclave enchaîné, presque comme un frère siamois retenu par un lien invisible d'environ cent mètres. Régulièrement, Marc retentait l'une ou l'autre expérience, mais rien ne changeait jamais. L'autre était toujours au rendez-vous dès que la nécessité de reprendre la marche lui devenait impérieuse. À moins de se laisser mourir sur place, il ne pourrait voir la fin de cette épreuve. Tout aussi régulièrement, il inversait le mouvement. De gibier il se faisait chasseur. Alors, avec un automatisme désarmant, l'autre tournait les talons et endossait son nouveau rôle de gibier avec une précision quasi surnaturelle. Il détalait dès que Marc se mettait à courir vers lui. Il ralentissait quand Marc se fatiguait. Au contraire de Marc, il ne se retournait même pas pour vérifier les manœuvres de son poursuivant, à croire qu'il était capable de deviner, d'anticiper ses moindres intentions. - Il lit en moi à livre ouvert, s'était dit Marc. Il aurait aussi bien pu déclarer qu'il lisait lui-aussi dans les pensées de l'autre, tant leurs gestes se doublaient avec une symétrie imparable. Quant aux badauds que Marc croisait sur son chemin et à qui il essayait, vainement, de communiquer son désarroi, ils ne lui renvoyaient que de l'indifférence, moqueries ou injures. Il pouvait demander l'heure, le chemin ou même l'aumône, et alors les personnes interpellées le renseignaient ou l'aidaient volontiers. Mais dès qu'il demandait de l'aide ou un conseil pour se débarrasser de son poursuivant, les gens s'écartaient, méfiants voire furieux. Les policiers eux-mêmes ne semblaient plus l'écouter dès qu'il évoquait la silhouette mystérieuse, vaguement menaçante, qui stationnait à une centaine de mètres. L'un poursuivait l'autre, puis les choses s'inversaient, à ne plus savoir qui poursuivait qui ! La distance qui les séparait ne variait guère, c'était d'ailleurs la seule chose logique sur laquelle Marc savait pouvoir compter. Le reste, le monde, l'univers... tout s'était mis à exister autour de ce seul axe immuable entre lui et l'autre. À force de marcher ainsi, prisonnier pour l'éternité d'une quête sans nom, l'homme traversa plus de temps que de territoires. Il accumula sur ses épaules plus de saisons que d'horizons. La cité tentaculaire, égoïste, le retenait pourtant dans son filet d'asphalte et de béton. Les saisons, imperturbables, glissèrent sur ses épaules pour s'accumuler au sol en un nombre de couches vertigineux. Sédimentation, stratification, matière inépuisable pour les générations futures qui oseront, peut-être, explorer les bas-fonds de la mémoire humaine. Depuis longtemps, Marc ne savait plus s'il était poursuivi par l'inconnu ou si lui-même poursuivait ce dernier. Il aurait tout aussi bien pu être cet inconnu et celui-là le véritable Marc Heenrond qu'il se souvenait d'avoir été jadis. Cette folie allait devoir cesser, il ne pouvait en être autrement. L'un d'eux, celui qui à ce moment était poursuivi, prit un jour une grande décision. Puisqu'il ne pouvait semer son poursuivant et que l'autre ne voulait ou ne pouvait le rattraper, puisque tous les pièges et toutes les stratégies avaient échoué, il ne restait qu'une solution... Il pénétra dans une armurerie et acheta un fusil à longue portée muni d'une lunette de visée de haute précision. Il se dirigea ensuite vers vaste une esplanade où, en se retournant, il pourrait tenir l'autre dans sa ligne de mire. Il traversa le terrain dégagé d'un pas vif et assuré. Le poursuivant, à son tour, déboucha bientôt à l'orée de la place. Les deux hommes s'immobilisèrent de concert. L'un se retourna, épaula, visa et tira. L'autre s'écroula. Les policiers qui se penchèrent sur le corps de Marc Heenrond s'étonnèrent longtemps que l'on puisse choisir de se suicider avec un fusil à longue portée muni d'une lunette. Ils auraient été plus étonnés encore s'ils avaient pu remarquer la créature de reflets, affolée, courant désespérément par toute la ville, sautant de surfaces vitrées en coins de miroirs tout en hurlant son silence de fin du monde à la face d'un univers à jamais inaccessible. |