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Il existe des histoires vraiment fantastiques et d'autres fantastiquement vraies. Quelle différence, me demanderez-vous ? Nous pourrions disserter longuement sur la question. Il faudrait mettre au point une codification extrêmement stricte afin de juger de la vraisemblance ou du caractère fantasmagorique des différents types de récits, et affiner autant que possible cette étude comparative. Outre le fait que cette opération serait passablement ennuyeuse, serait-elle seulement utile ? La plupart des histoires se rangent d'elles-mêmes, avec un automatisme désarmant, dans l'une ou l'autre de ces catégories. Tel récit sera une invention pure et se présentera sous la forme d'un roman, d'une nouvelle, d'un conte ou d'un fabliau. Tandis que tel autre aura l'austérité d'un article de presse, la sécheresse d'une chronique ou l'implacable rigueur de minutes judiciaires. Bien sûr, nombreux furent les manieurs de plumes qui jouèrent de styles et d'effets afin de corrompre les genres et, sinon surprendre, au moins faire douter le lecteur. Par ailleurs, qui peut dire combien de réalités vraies n'ont pas, contraintes et forcées, endossé les oripeaux de l'imaginaire ? Et que dire de tous ces fous, adeptes et croyants de n'importe quoi, qui cueillent dans une littérature de délire les éléments dont ils façonnent la réalité de leur quotidien ? On en finirait plus de gloser ! Il suffit de savoir que parfois, il n'y a même pas l'épaisseur d'un cheveu entre la réalité et la fiction. Le summum de l'indiscernable est obtenu quand le narrateur lui-même ignore où se situe la vérité. Il peut enjoliver, broder, enluminer son récit, faire pencher l'opinion du lecteur dans un sens comme dans l'autre. Il peut aussi choisir d'être le plus objectif possible et laisser au lecteur le soin d'apprécier toute l'affaire. Enfin, il peut manipuler ce dernier à sa guise en construisant une introduction assommante avant de lui livrer l'essentiel de son récit. Vous voilà prévenus sur la réalité de ce qui suit !
* * * J'avais approximativement dix-neuf ans lorsque se produisit le premier des deux événements que je vais tenter de relier ici. J'effectuais alors un déplacement en voiture entre les villes de Marche-en-Famenne et Liège. J'étais seul à bord de mon véhicule, une VW de modèle Golf achetée d'occasion et avec laquelle je faisais mes premières armes en qualité d'automobiliste fraîchement reçu au permis de conduire. Ce certificat tout neuf en poche, il était clair que je savais conduire, et je le prouvais en enfonçant le champignon plus que de raison. À cette époque, la N63, un semblant d'autoroute reliant ces deux cités, n'était pas encore sécurisée par une séparation centrale et d'autres aménagements spéciaux. Les doubles bandes de circulation dans chaque sens se réduisaient parfois à trois ou seulement deux voies. Il y avait encore des carrefours mal signalés, des traversées d'agglomérations, des changements abrupts dans le revêtement, un marquage au sol aléatoire, une signalisation floue... Bref, cette route était un terrain idéal pour la sélection naturelle des automobilistes, et accessoirement pour alimenter la rubrique " faits-divers " des quotidiens régionaux. Il ne se passait guère de mois sans qu'il n'y eût un crash mortel sur ce tronçon. La plupart des usagers empruntant cette route le savaient, mais cette épée de Damoclès n'empêchait pas les imprudents de libérer la cavalerie dès qu'un bout de ligne droite offrait l'illusion d'une sécurité absolue. Depuis, les choses se sont heureusement améliorées, bien qu'il reste quelques " points noirs " pour lesquels les autorités n'ont toujours pas trouvé de parade efficace contre les chauffards invétérés. Ce n'est pas le lieu ici de discourir sur l'inconscience de certains automobilistes. L'analyse du comportement de l'homo sapiens au volant reste à faire par quelqu'un qui ne craindrait pas d'être obligé de re-classifier notre lignée sur un niveau plus " erectus " que " sapiens ", si vous voyez ce que je veux dire ! Bref, je ne saurais dire ce qui me démangeait à cette époque, mais comme tant de jeunes sots, j'étais un chauffard chanceux se prenant pour un as du volant toujours prêt à exhiber son prétendu savoir-faire. Je roulais donc à vive allure sur ce tronçon du diable. Il devait être approximativement onze heures du matin. Arrivant au lieu-dit " Baillonville ", peu après avoir quitté le territoire Marchois, je distinguai au loin la silhouette d'un auto-stoppeur. À cette époque, je prenais régulièrement de ces butineurs autoroutiers. Je n'avais pas encore oublié que, moi-même, avant d'acquérir mon propre véhicule, j'avais longtemps levé le pouce le long des routes. Naturellement, je m'arrêtais plus volontiers pour embarquer une gracieuse silhouette féminine, pour laquelle j'eusse fait des détours à m'en vider le réservoir si la perspective de prolonger cette proximité de manière plus galante s'était présentée. Malheureusement, je n'ai jamais connu cet heureux dénouement, et toujours j'ai mené à bon port et en parfaite correction mes ravissantes " prises de la route ". Le pouce levé de Baillonville n'avait rien de féminin ni de ravissant ! Je m'étais néanmoins arrêté pile à sa hauteur dans un lugubre crissement de pneumatiques. Par la vitre de la portière droite, je pouvais voir le tiers central d'un homme très grand et très maigre. Il portait une sorte de redingote sombre très élimée tombant jusqu'aux genoux. Son pantalon de toile et sa chemise, visiblement dans le même état, semblaient sortir d'un autre âge. Je dus m'incliner dans l'habitacle pour apercevoir son visage car l'homme ne daignait courber l'échine. Sans doute un vieillard ayant le dos bien raide, songeai-je sans me formaliser. J'étendis le bras pour baisser la vitre de quelques tours de manivelle. En même temps, j'observais le visage de l'inconnu. Je ne saurais dire à quoi une peau aussi grise pourrait se comparer, si ce n'est avec la mort elle-même. Les cheveux laissés sans coupe depuis une éternité étaient gris eux-aussi, mais un gris sale de la poussière des chemins. Des rides verticales creusaient les joues et le front comme autant de rivières de larmes et de sueurs asséchées par des siècles de pèlerinage. Un nez fortement aquilin surplombait une bouche mince, serrées comme une lame d'Opinel dans son manche. Seuls les yeux semblaient vivre. Ses prunelles noires étaient chargées d'un feu intérieur jetant comme des reflets de misère, ou de fin du monde. Je regrettai aussitôt de m'être arrêté pour prendre un pareil épouvantail, mais il était trop tard ! Je n'allais tout de même pas redémarrer en trombe en laissant là ce qui n'était probablement qu'un vieux saisonnier sur le chemin de la ferme. Une besace pesait sur son épaule où se devinait la forme de quelques outils emmanchés. C'était là tout son bagage. - Je vais par-là, prononça-t-il d'une
voix aussi sombre que toute sa personne et en désignant du même pouce
la direction de Liège. Il s'installa en craquant de toutes ses articulations sur le siège à côté de moi, celui qu'on appelle ironiquement la place du mort. Il déposa sa besace entre ses jambes et croisa ses mains sur ses genoux. Je remarquai qu'elles étaient longues et noueuses comme le bois d'une vigne sauvage. Il était vraiment très grand, probablement proche du double mètre, et plus maigre qu'une fin de carême. Il ne recula pas le siège pour s'installer plus confortablement et je ne lui proposai pas de le faire, bien que j'eusse un peu l'impression d'avoir une gigantesque araignée recroquevillée à mes côtés. Une araignée des champs, pensai-je, un faucheux cauchemardesque de taille humaine. Je passai la première et relançai la Golf sur l'asphalte. Je n'avais pas l'intention de dialoguer avec cet invité qui n'était visiblement pas du genre causant. Plusieurs centaines de mètres se passèrent dans le vrombissement du moteur qui acceptait un à un les rapports que je lui imposais. Lorsque je fus en cinquième, je limitai ma vitesse à un honnête cent vingt. Je n'avais pas envie d'effrayer cet ancêtre en faisant flirter l'aiguille du compte-tours et celle du tachymètre avec des chiffres et des couleurs interdites dans tous les manuels de bonne conduite. Je m'attendais à un parcours monotone jusqu'au moment où il annoncerait de sa voix lugubre son désir de descendre. Je fus donc surpris de l'entendre engager lui-même la conversation. - Je suis en retard !, commença-t-il. Accélérer ? Il ne fallait pas me le dire deux fois ! L'ancêtre allait être servi. J'allais lui faire regretter l'époque de la Ford T ! Je redescendis deux rapports et lançai la cavalerie d'un bon coup de semelle sur le champignon. La Golf se tassa du cul, releva le museau et bondit à l'assaut du ruban d'asphalte. L'aiguille grimpa immédiatement de quatre puis de cinq dizaines. - Plus vite, encore plus vite, lança bientôt l'échalas dans mon oreille. Il m'étonnait ! Non seulement il n'éprouvait aucune crainte, mais il savourait visiblement l'accélération. Il avait dû crier assez fort tant le rugissement du moteur emplissait l'habitacle mal insonorisé de cette petite voiture. Je tenais fermement le volant des deux mains, mon regard posé le plus loin possible sur la route. J'avais encore un peu de réserve mais il me fallait la conserver pour le dépassement d'une bétaillère que je distinguais déjà à cinq cents mètres. Elle donnait l'impression de se rapprocher à une vitesse phénoménale en même temps qu'un camion arrivait en sens inverse, sur une portion de route réduite à seulement deux voies. Je misai sur l'idée que j'avais le temps d'effectuer le dépassement en donnant toute la puissance au moment du déboîtement. Ce fut juste, mais je passai l'obstacle sans encombre, recevant néanmoins un coup d'avertisseur rageur du camionneur, suivi d'un appel de phare de la bétaillère qui m'arriva par le rétroviseur. Devant nous, la voie était cette fois entièrement dégagée et je gardai le pied au plancher. L'aiguille du tachymètre toucha le 200. C'était presque son maximum. Toute la voiture vibrait atrocement et j'avais besoin de tous mes muscles pour tenir le cap. - Plus vite ! Encore plus vite !,
recommença mon passager. Pourquoi ce journalier sans âge était-il si pressé ? Quel rendez-vous si urgent avait-il ? Quelle moisson était si importante pour exiger de moi une allure aussi démentielle ? Je n'eus guère le loisir de me poser ces questions, trop occupé que j'étais à conserver ma fusée à roulettes sur son rail de bitume. Je vis défiler les indications pour les villages de Méan, Bois-et-Borsu et Terwagne. Je ralentissais à peine l'allure pour pouvoir franchir quelques courbes un peu trop serrées. L'aiguille tremblotante du tachymètre avait même frôlé le deux cent quinze dans une légère descente. À ce train d'enfer, j'allais arriver à Liège en moins de dix minutes ! Mais je savais qu'au-delà de Soheit-Tinlot, la circulation serait plus dense et qu'il me faudrait nécessairement réduire ma vitesse. D'ailleurs nous y étions déjà. Au loin se profilait le sinistre " carrefour de Nandrin ". Les accidents mortels s'y comptaient par dizaines. Je le savais, comme tous ceux qui habitaient la région ou qui avaient eu un jour le désagréable devoir d'extraire les corps sans vie de carcasses enchevêtrées. À l'approche de ce lieu fatidique, j'étais partagé entre réduire très fortement ma vitesse, ou prendre un risque supplémentaire en passant en trombe. Je crois bien que j'eusse choisi la seconde option si la main de mon passager ne s'était posée sur mon avant-bras. - Nous sommes arrivés, dit-il, et grâce à vous je ne suis plus en retard. Je relâchai immédiatement la pression sur l'accélérateur pour la transférer sur le frein. Ma vitesse reprit peu à peu une grandeur autorisée par le code de la route. - Déposez-moi avant le carrefour, me précisa-t-il encore. Je m'exécutai en me rangeant sur le côté avec le même crissement de pneus que la première fois. Mes oreilles bourdonnaient à cause de la vitesse et des vibrations assourdissantes de la mécanique. L'arrêt me donna l'impression de quitter l'enfer et d'émerger dans un monde de silence. Mon compagnon occasionnel ne semblait quant à lui aucunement incommodé par notre petite accélération. Il quitta mon véhicule avec les mêmes craquements et se redressa de toute sa hauteur. Il ébaucha un bref salut et referma la portière. J'eus à peine le temps de lui rendre son salut qu'une déflagration d'une violence extrême annihila mes sens pendant plusieurs secondes. Lorsque j'osai enfin tourner la tête vers le centre du carrefour, une vapeur bleuâtre y engloutissait une sorte de compression métallique hallucinante. Il me fallut un temps atrocement long pour réaliser qu'il y avait là deux véhicules enchevêtrés, tordus à mort, amalgamés dans une souffrance de métal et de chair humaine. Une vision d'apocalypse ! J'avais encore dans l'oreille l'affreuse explosion produite par le froissement instantané des tôles. La collision s'était produite exactement là où j'aurais dû passer si je ne m'étais arrêté à temps. Un autre véhicule arrivant derrière moi avait heurté le flanc d'une camionnette traversant le carrefour. La violence du choc avait été terrible. La camionnette et la voiture bélier avaient fait un bond de plus de vingt mètres, explosant en myriades de fragments de métal et de verre. Je n'avais jamais assisté à un accident aussi brutal. Au cinéma, le vacarme des tôles froissées et les raclements du métal contre l'asphalte peuvent sembler plaisants. Ici, dans la réalité, j'aurais payé cher pour me trouver ailleurs ! Je frissonnais de peur, d'autant plus que ma conscience insistait avec un raffinement rare afin d'imprimer dans ma pauvre cervelle la sensation qu'à une fraction de seconde près, j'aurais pu me retrouver au cœur de cet enfer. Je vis comme dans un film mon auto-stoppeur traverser le carrefour à grandes enjambées en direction de l'amas de ferrailles fumantes. D'autres témoins du drame se dirigeaient eux-aussi vers ce qui restait des véhicules. Mon ex-passager arriva cependant le premier sur les lieux. Il se pencha pour mieux regarder à l'intérieur de l'enchevêtrement de tôles et il me sembla qu'il extrayait un objet de son sac. Je ne sais ce que c'était. Ma vue se brouilla et mes souvenirs sont devenus trop imprécis. Je le vis encore passer de l'autre côté des véhicules, puis il sortit de mon champ de vision. Je descendis à mon tour de la Golf et courus vers le lieu du drame, ne sachant ce que je pourrais y faire sinon contempler de plus près un désastre matériel et humain. Heureusement, d'autres personnes plus avisées que moi faisaient déjà le nécessaire afin de porter les premiers secours aux deux conducteurs. J'entendis une voix déclarer qu'il n'y avait plus rien à faire. Le conducteur de la voiture était mort sur le coup. Le sort de la conductrice de la camionnette ne valait guère mieux. Je rebroussai chemin vers ma voiture, le cœur au bord des lèvres, incapable de digérer la vision d'horreur, pourtant fugace, d'un être empalé sur sa colonne de direction, et d'un autre presque séparé en deux par une tôle aiguisée comme une faux. Mon auto-stoppeur avait disparu. Les ambulanciers et la police arrivèrent rapidement. Comme d'autres, je fis une déposition de ce que je savais de l'accident. Je précisai toutefois que le premier et le plus précieux témoin devait être ce mystérieux auto-stoppeur que je venais de déposer et qui s'était immédiatement approché des véhicules accidentés. Mais les agents ne retrouvèrent pas ce témoin et, chose curieuse, malgré la description si particulière que j'en fis, personne ne se rappela avoir aperçu un tel individu sur le lieu du crash. Ainsi se termina le premier des deux événements que j'estime aujourd'hui extraordinaires, mais qui ne sont peut-être que de simples coïncidences. Comme je l'ai dit, cela se passait alors que j'avais moins de vingt ans. J'atteins aujourd'hui la quarantaine. Les images de cet accident sont toujours bien présentes dans mon souvenir, mais je l'avoue, je ne me serais jamais souvenu des détails relatifs à la prise en charge, à l'attitude et à la disparition mystérieuse de mon auto-stoppeur, si je ne venais de vivre récemment une aventure pour le moins troublante ! C'était il y a quelques semaines, je roulais paisiblement au volant de ma Volvo C70 T5 cabriolet. Certes, il m'arrive encore parfois de pousser une pointe de vitesse au-delà des limitations imposées par la loi, mais alors je choisis le moment et l'endroit, de bonnes routes et une circulation fluide. Ce " débourrage " occasionnel de la mécanique est une nécessité si on veut conserver intact tout le potentiel de son moteur, ce qui peut se révéler précieux en certaines circonstances. Je dois dire aussi que la vision du terrible accident décrit plus haut fut pour moi le déclencheur d'une certaine accalmie et d'une maturité dans mon pilotage. Enfin, aisance financière oblige, j'utilise aujourd'hui des véhicules plus sûrs que lorsque j'étais jeune et sans le sou. Je possédais ce cabriolet depuis quelques mois et je n'en finissais pas de savourer le plaisir de sa conduite. La boîte automatique digérait avec efficacité la puissance phénoménale du T5. Les sensations étaient formidables, la tenue de cap parfaite, le confort plus qu'excellent. Un ciel parfaitement bleu, incrusté d'une perle aussi chaude que dorée, incitait n'importe quel conducteur de cabriolet à rabattre le toit afin de profiter au maximum des sensations de liberté. L'intérieur de l'habitacle était donc inondé de soleil et le déplacement d'air produisait une climatisation naturelle absolument délicieuse. J'étais seul à bord, rêveur, des lunettes de soleil sur le nez. Je me rendais à Libramont (ville insipide où mon ex-épouse avait refait sa vie avec un individu tout aussi insipide, mais ceci est une autre histoire), afin d'aller chercher ma tendre Eléona, ma fille de douze ans, qui allait passer deux semaines de vacances avec moi. Je me réjouissais de ce moment que j'attendais depuis longtemps. Etant donné nos obligations et les distances nous séparant, j'avais la garde de ma fille seulement un ou deux week-ends par mois, des week-ends qui passaient à une telle vitesse que nous ne pouvions jamais faire le dixième de ce que nous aurions voulu. Ces quinze jours allaient être différents. Je pourrais enfin lui offrir ce qu'elle attendait avec le plus d'impatience, visiter Bruxelles, Paris ou Londres, avec des escales spéciales dans les magasins de fringues les plus délirants ! J'allais souffrir, mais pour elle j'étais prêt à tous les sacrifices. Ma petite Eléona n'était pas prête d'oublier ses vacances ! J'étais perdu dans ces rêveries bien agréables, tandis que j'approchais du village de Halma-Neupont. Venant de Bruxelles, j'avais déserté l'autoroute E411, trop monotone et trop encombrée, à hauteur d'Achêne. J'avais alors emprunté des routes plus pittoresques afin de mieux profiter du voyage. Je connaissais bien ces routes secondaires qui convergent vers Redu, le " village du livre ", un endroit où je me rends trois ou quatre fois par an. En m'arrêtant au carrefour d'Halma, je remarquai la présence d'un auto-stoppeur devant l'embranchement que je devais prendre. Cela faisait des années que je ne m'arrêtais plus pour ces " pouce en l'air ", à moins qu'il ne s'agisse visiblement d'une personne en détresse et que celle-ci ait une apparence honnête. Inutile, me disais-je toujours, de faciliter le travail d'éventuels car-jackeurs ! C'est ainsi qu'il m'arrivait de loin en loin de dépanner l'un ou l'autre étudiant ayant raté son transport scolaire. Celui que j'observais de l'autre côté du carrefour ne répondait manifestement pas aux critères qui eussent, en temps normal, forcé ma bienveillance. Je dis bien en temps normal, car je ne puis m'expliquer autrement le fait que je n'hésitai pas une seule seconde à m'arrêter pour prendre en charge cet étrange personnage ! L'homme semblait très âgé mais non dépourvu d'énergie. Très grand et très maigre, il se tenait droit comme un i, une besace sur l'épaule et le pouce tendu dans la direction où j'allais. Cette silhouette trop raide faisait immanquablement songer à un épouvantail. Son allure vestimentaire ne plaidait pas non plus en sa faveur : vêtements depuis longtemps démodés, lustrés et élimés par les ans, sans doute jamais brossés ni repassés. Quant à son visage, gris comme la cendre où, à chaque battement de paupière, disparaissaient puis se réveillaient deux braises d'anthracite aux reflets inquiétants, il n'était guère avenant. En plus, ce personnage allait probablement me salir les sièges. Je m'arrêtai pourtant sans hésiter. Quelle était cette étrange intention qui se superposa à ma raison, à ma prudence la plus élémentaire ? Je ne saurais le dire ! Tout dans mon comportement me semblait parfaitement logique, y compris le fait que je devais prendre cet individu en stop alors qu'une minute plus tôt, si j'avais pu réfléchir à cette éventualité, j'aurais certainement souri et accéléré l'allure ! Quelque chose n'allait pas en moi, comme si une volonté étrangère prenait les commandes sans pour autant créer de conflit avec mon entendement. - Montez, c'est mon chemin, m'entendis-je prononcer. L'échalas écarta la portière et s'installa en craquant de toutes ses articulations sur le siège passager, la place du... Une image inquiétante traversa mon cerveau, mais trop rapidement pour que je puisse en saisir l'exacte signification. Un courant d'air frais s'insinua à sa suite tel un serpent, s'enroula autour de mes épaules et coula jusqu'au creux de mes reins. Il faisait pourtant très bon et le soleil chauffait directement l'intérieur de l'habitacle. Aucun nuage ne venait l'obscurcir et la " clim " ne fonctionnait pas le toit enlevé. Mon invité n'avait toujours pas prononcé le moindre mot, se contentant d'approuver du chef en désignant la direction à prendre. J'aurais juré que l'impression de froid me venait de sa seule présence. Il est de ces personnes qui semblent dégager une sorte d'aura attirante ou repoussante. Ce vieil homme, au propre comme au figuré, me faisait froid dans le dos ! - Sans doute un vieil habitant du coin, trop fatigué pour marcher jusqu'à sa bicoque, me dis-je. Il était vraiment très grand et, même tassé sur son siège, son crâne restait au niveau supérieur du pare-brise et ses genoux touchaient presque le tableau de bord. J'aurais pu lui proposer de reculer le siège, lequel était réglé aux dimensions de ma fille, mais je n'en fis rien. Ainsi posé, avec son baluchon entre ses jambes, il me donnait l'impression d'une gigantesque araignée recroquevillée au centre d'une toile invisible. Cette image n'était pas totalement innocente car il me semblait ressentir un vague tiraillement qui aurait parcouru un invisible fil de soie tendu entre mes entrailles et cet être inquiétant. J'attendais qu'il boucle sa ceinture avant de redémarrer, mais il n'y songeait visiblement pas. Un signal sonore et lumineux intermittent indiquait cet oubli. Comme nous ne pipions mot ni l'un ni l'autre, ce clignotement au tableau de bord prit peu à peu une dimension obsédante. Je lui fis alors la remarque et, se tournant vers moi, il ébaucha un sourire qui accentua encore mon malaise. Sa bouche s'était entrouverte sur des dents carnassières, d'une blancheur inhabituelle dans la bouche d'une personne de cet âge. Il ne faisait pourtant aucun doute que ces dents étaient siennes et non un remarquable dentier. - Je ne risque rien, lâcha-t-il dans ce même sourire. Avec vous, je ne vais que jusqu'à la " Barrière de Transinne ". Ce lieu-dit correspondait à un carrefour bien connu, seulement une dizaine de kilomètres plus loin. Comment savait-il que je passais " forcément " par-là ? Car j'aurais pu obliquer vers le village de Redu et il lui serait resté encore deux ou trois kilomètres pour arriver à destination ! Je haussai les épaules et démarrai calmement en direction de Transinne. C'est seulement lorsque mon véhicule prit un peu de vitesse dans la descente d'Halma que des souvenirs très anciens me revinrent en mémoire. Je connaissais cet homme ! Je l'avais déjà pris en stop autrefois, mais... Mais c'était impossible ! Cela devait faire près de vingt ans ! Il était resté le même. Il n'avait pas perdu un cheveu et ne s'était pas tassé d'un centimètre ! Peut-être avais-je exagéré son âge la première fois ? Peut-être étais-je en train de mélanger mes souvenir à la réalité ? Ou alors le hasard m'avait jadis fait prendre en stop le père ou le frère aîné de celui-ci ? En vérité, je ne savais quoi penser. Tout en roulant, je l'observais du coin de l'œil. Il se contentait de regarder le paysage loin devant lui. Il avait ses mains, des mains longues et noueuses comme le bois d'une vigne sauvage, croisées sur ses genoux par-dessus sa besace. C'était lui ! Ce ne pouvait être que lui ! Ce nez aquilin, cette maigreur et cette grande taille, cette allure d'épouvantail, ce teint de cadavre,... Même ses rides me revenaient en mémoire. Quant aux yeux, il était impossible que la nature eût pu réussir à reproduire deux fois le même regard ! Il y avait eu ce terrible accident dont il avait été le premier témoin, avant de disparaître comme par enchantement. Un nouveau frisson me parcourut l'échine à l'évocation mentale de ce souvenir. Je ne croyais guère aux coïncidences, ni aux lois des séries, mais la perspective d'assister une nouvelle fois à un accident mortel, ou pire encore d'en être moi-même la victime, me traversa l'esprit. Je redoublai de prudence en négociant les courbes du chemin et mon allure prit bientôt tout du train de sénateur. L'autre ne disait rien, et j'étais presque étonné qu'il ne me demandât pas d'accélérer l'allure,... comme il l'avait fait la première fois ! - Il me semble que je vous connais,
déclarai-je enfin après un ou deux kilomètres de route silencieuse. Je n'achevai pas ma phrase car en me tournant de côté afin de mieux observer le visage de mon passager, je butai sur ses yeux, brillants comme deux étoiles noires. Quelque chose d'indicible traversait son esprit. Le même souvenir refluait à sa mémoire, cela ne faisait aucun doute. Finalement, il hocha la tête et sa mine s'orna d'un mince sourire, ce qui me le rendit un peu moins antipathique. - Ainsi c'était vous, déclara-t-il enfin. Je me souviens à présent. J'étais très en retard, en effet, et cela ne m'arrive jamais ! Vous m'avez permis d'arriver à temps... Je dus regarder devant moi pour négocier une série de virages serrés. Nous étions maintenant dans une longue montée, au milieu d'un bois, juste avant d'arriver à l'embranchement d'une route secondaire menant à Redu. Je ne répondis pas à sa remarque, me concentrant sur mon pilotage. J'étais assez fier de l'exactitude de mes souvenirs, et je ne pensais même pas à lui demander pourquoi il s'était esquivé aussi discrètement après l'accident. Après tout, cela ne regardait que lui. Il n'avait peut-être pas envie de témoigner devant les gendarmes et de devoir décliner son identité. - Il semble donc que je vous doive des
remerciements, ajouta-t-il. Cette remarque m'étonna. J'étais arrivé au sommet de la côte. La route à présent rectiligne était dégagée et j'accélérai insensiblement l'allure. - Déposez-moi au premier embranchement de
la route, me dit-il alors, car j'ai changé d'avis sur ma destination. Je m'arrêtai à l'endroit voulu par mon passager, lequel sortit de la Volvo en se déployant tel un gigantesque faucheux. Il referma la portière et me remercia encore. - Peut-être à une troisième rencontre, me lança-t-il avant de s'éloigner de son pas d'insecte sur le chemin menant vers Redu. Je lui fis un bref salut de la main tout en me promettant mentalement que, si j'avais le malheur de le retrouver sur mon chemin, je l'écraserais plutôt que le reprendre à bord ! La désagréable sensation de froid se dissipa en même temps qu'il s'éloignait. S'il me fallait une preuve de l'influence négative de cet être, je l'avais dans ma chair qui profitait de nouveau de la douce chaleur dispensée par le soleil de juillet. Pourtant, si je voulais bien y réfléchir, il ne m'avait rien fait ! La première fois, il m'avait arrêté à temps et probablement évité un accident. Et cette fois-ci, il n'avait même pas demandé que je force l'allure, pour finalement me remercier le plus cordialement du monde et me quitter plus vite que prévu. Malgré cela, je ne pouvais m'empêcher de le juger sur sa mine et il me faisait toujours l'effet d'un oiseau de mauvais augure. J'allais redémarrer lorsque j'aperçus, à seulement quelques mètres sur le bord de la route, une jeune femme ravissante, le pouce levé en direction de Transinne. - Tiens, mais d'où sort cette auto-stoppeuse ?, me dis-je. Je ne l'avais pas aperçue plus tôt, malgré la blancheur éclatante de sa robe légère. Sans doute était-elle sortie de derrière un des gros arbres bordant la chaussée. Je lui fis un signe amical pour lui signifier d'approcher. - Puis-je monter ?, demanda-t-elle
lorsqu'elle fut à la hauteur de la portière droite. Décidément, cet endroit attire les auto-stoppeurs, songeai-je. Je l'invitai à prendre place. Elle s'installa, referma la portière et boucla sa ceinture. Elle devait avoir entre vingt et vingt-cinq ans. Sa robe d'une blancheur immaculée sur sa peau cuivrée lui faisait une aura estivale irrésistible. Sa poitrine était gonflée de vie et aurait fait dériver des regards d'aveugle. Je me rendis compte à quel point j'étais hypnotisé par ce corps fait de trop précieuses courbes magiquement amalgamées, au point que je dus faire un effort pour m'extraire de cette contemplation et concentrer mon attention sur son visage. Et là je ne puis dire comment mon cœur résista. J'étais amoureux ! Instantanément. Sans transition et depuis toujours ! Je ne puis décrire cette pureté irréelle, et surtout cette bonté pétillante de malice et d'intelligence. Ses cheveux étaient longs et noirs, bouclés ou ondulants autour d'un visage à l'ovale parfait. Tout, d'ailleurs, y était parfait. J'eus néanmoins un choc en plongeant mon regard dans le sien. Il était en tout point identique à celui du vieux que je venais de débarquer ! Heureusement, il ne revêtait chez-elle aucun caractère inquiétant. Il semblait au contraire transporter toute la bienveillance du monde. - Il faudrait démarrer, déclara-t-elle avec un sourire malicieux. Je me sentais stupide ! Cette femme était d'une beauté telle que tous les mâles du monde devaient avoir l'air aussi idiot que moi dès qu'elle posait le regard sur eux. Elle devait avoir autant de prétendants aussi enamourés que moi, que je n'avais de kilomètres aux compteurs de tous mes véhicules successifs. Pour elle, il était évident que je n'étais qu'un vieux sot parmi d'autres, mais elle eut la délicatesse de ne pas me le faire sentir une seule seconde. Je démarrai en calculant, comme un gosse, que j'avais deux kilomètres pour la séduire et pour l'emmener au bout du monde ! Pourtant, je savais en relançant le moteur que je n'avais aucune chance et que je ne tenterais rien sinon de débiter quelques banalités sur le temps ou le paysage. À vrai dire, je n'eus même pas le courage de formuler ces banalités, les mots demeurant obstinément dans une partie hésitante de mon cerveau, attendant sans doute que ma gorge se dénoue d'une étrange paralysie. Je me sentais aussi timide qu'à quinze ans ! Cette sensation m'était d'autant plus désagréable que je sentais le regard de ma passagère rivé sur mon profil. Je le sentais comme une caresse, comme le souffle tiède d'un baiser, et je réprimais à grand peine les écarts de mon imagination délirante. J'étais d'autant plus intimidé que j'avais la presque certitude que ce regard lisait en moi à livre ouvert, que mes plus intimes désirs lui étaient dévoilés et qu'elle s'en nourrissait sans vergogne. Nous étions presque arrivés au terminus de mes espoirs et je n'avais toujours pas ouvert la bouche. Je conduisais presque comme en état second, par une combinaison de gestes automatiques et inconscients. J'avais l'impression de coller à l'espace et au temps avec une précision extrême, comme si la vie elle-même était un rail qui nous tenait sans la possibilité du moindre écart. Je sentis enfin une main, à la fois ferme et douce, se poser sur mon poignet. Je tournai la tête. Elle me regardait. Son regard était bienveillant mais décidé. - Ralentissez maintenant, il vous faut admirer ce ciel... Je ne roulais pas très vite, mais j'obéis. Pouvais-je seulement faire autrement ? Je regardai le ciel. Il était comme un coin d'océan infini séparant la forêt par-dessus la route. C'était beau. Tout était beau depuis une minute, depuis que cette créature de rêve s'était assise à mes côtés. Cela allait finir et je voulais profiter au maximum de cette sérénité. - Vous avez de la chance, me dit-elle
encore. Faisait-elle allusion au luxe de ma voiture ? Au fait d'avoir déposé l'autre auto-stoppeur et de l'avoir embarquée à sa place ? Ou à tout autre chose encore ? Je ne savais ce que je devais comprendre et encore moins répondre. J'aurais voulu parler, dire des choses banales à défaut de trouver les verbes les plus fins pour lui plaire. Mais je n'avais que du silence ou un écho à lui offrir en retour. Le carrefour de la " Barrière de Transinne " était en vue, cent mètres devant nous. Ma route était prioritaire et je comptais franchir le croisement avant de m'arrêter sur l'aire de stationnement située de l'autre côté. Il y avait là un café-restaurant et j'entrevoyais la possibilité d'inviter ma passagère à prendre un verre en ma compagnie. Je n'eus pas le temps de fignoler cette stratégie car elle me demanda d'arrêter immédiatement la voiture sur le côté de la route, juste avant le carrefour. J'obtempérai immédiatement comme l'aurait fait un robot parfaitement programmé. Une seconde s'écoula. Elle me souriait toujours. Sans doute s'apprêtait-elle à me remercier, puis à descendre et à disparaître à jamais de mon existence. Que pouvais-je dire pour la retenir ? Rien ne me venait ! Je me sentais aussi démuni qu'un cancre devant sa copie vierge. Cette situation me navrait à un point extrême, d'autant plus que j'avais la nette impression que cette impuissance n'échappait pas à ma passagère. Ce fut un vacarme assourdissant qui vint à mon secours, détournant mon attention et m'empêchant de prononcer ce qui n'aurait pas manqué d'être une impardonnable bêtise. Un épouvantable crissement de pneumatiques bloqués à mort sur l'asphalte arrivait par le travers gauche. D'instinct, je tournai la tête de ce côté et je vis avec horreur un camion-citerne arrivant par la route de Tellin, roues bloquées, glissant sans espoir de s'arrêter à temps au carrefour. Le camion fou traversa la chaussée en y laissant deux doubles traînées de gomme noire, dériva encore sur sa gauche et s'immobilisa enfin sur l'aire de parcage. Il venait de me passer à seulement quelques mètres du capot et je n'ose imaginer ce qui se serait produit si je ne m'étais pas arrêté avant le carrefour ! Par un bonheur extraordinaire, il n'avait rien touché, ni piéton, ni véhicule en stationnement, ni obstacle, et aucun autre véhicule n'arrivait sur la voie principale à ce moment-là. Poussé par une sorte d'instinct, je sortis de ma voiture et couru jusqu'au devant du camion. Le conducteur était toujours cramponné à son volant, comme tétanisé. Je le fis descendre avec précaution mais ses jambes refusaient de le porter. Il balbutiait je-ne-sais-quoi, parlant de distraction et de freins n'ayant pas fonctionné. Je m'y connaissais cependant assez pour savoir qu'il roulait trop vite et que les meilleurs freins du monde n'auraient pu lui permettre d'immobiliser son engin avant le stop. Il dut s'asseoir par terre pour récupérer ses esprits. Déjà, des badauds arrivaient pour le réconforter. Je revins alors à ma voiture. La belle n'y était plus ! Je ne la retrouvai pas non plus auprès des autres témoins. Je regardai partout aux alentours mais je ne vis aucune silhouette aussi gracieuse, aussi ravissante, portant une robe légère et immaculée. J'entrai dans le café-restaurant où il n'y avait que trois ou quatre personnes. Je demandai si quelqu'un avait vu entrer cette femme. On me regarda avec incrédulité. Personne n'avait rien remarqué de tel. Allez savoir pourquoi, je n'en étais pas autrement étonné ! Je repris la route, l'esprit morose, jusqu'à Libramont où ma douce Eléona m'attendait avec impatience. Elle était extraordinairement mignonne dans sa robe d'été et c'est sans effort que je transposai sur elle la bouffée d'amour qui m'était venue un peu plus tôt. Je ne lui racontai pas l'incident du camion qui avait failli m'écrabouiller comme une crêpe, à un cheveu près, mais je lui dis que j'avais pris une charmante dame en stop et que celle-ci avait disparu comme par enchantement. Elle crut que j'inventais cette histoire pour la faire rire, ce qu'elle fit d'ailleurs de bon cœur, puis nous parlâmes des quinze jours de vacances que nous avions devant nous. Nous rentrâmes à la maison sans rencontrer le moindre incident. Voilà ! Peut-être n'ai-je rien vécu d'extraordinaire ! Tout peut s'expliquer par le hasard et les coïncidences. Un vieil homme qui fait de l'auto-stop, ce n'est pas si étrange, même s'il me demande de rouler comme un fou, même si un accident mortel se produit au moment où il me demande de le déposer. Sa disparition et le fait que les autres témoins ne se rappellent pas sa présence, peut s'expliquer par l'effervescence qui règne dans ces moments-là. Hasard ! Que je retrouve ce même personnage, vingt ans plus tard, et qu'il m'apparaisse comme n'ayant pas vieilli d'une ride, ce n'est pas non plus si étrange et peut s'expliquer par une altération de mes souvenirs sur son véritable aspect physique. Hasard et coïncidences ! Qu'il me remercie a posteriori lorsque je lui rappelle l'incident et qu'il change d'avis sur sa destination n'a rien de vraiment anormal non plus. Le fait que je tombe sous le charme d'une ravissante auto-stoppeuse sortie de nulle part, immédiatement après avoir déposé ce drôle d'oiseau, est passablement curieux mais sans doute parfaitement explicable. Que celle-ci, par son intention de s'arrêter avant le carrefour, me sauve la vie, voilà une autre coïncidence heureuse. Sa disparition aussi étrange que celle de mon premier auto-stoppeur est peut-être due au fait qu'un automobiliste l'a embarquée sans que je m'en aperçoive. Dans l'effervescence générale, alors que j'étais moi-même absorbé par l'événement, il est compréhensible que personne n'ait remarqué ni sa présence ni son départ. Voilà ce que peuvent croire ceux qui ne supportent pas l'idée que le fantastique puisse faire irruption dans notre quotidien autrement qu'au travers d'un récit de fiction. Je suis d'un autre avis ! Je crois qu'un jour, alors que j'avais à peine vingt ans, j'ai pris la mort en stop ! Le Cueilleur d'âme, le Grand Faucheur, le Moissonneur des ténèbres, le Charretier de la Mort ! Celui-ci avait rendez-vous avec deux pauvres âmes et il était en retard. Pourquoi ce retard ? Pourquoi ce besoin de faire du stop ? Sa vieille haridelle l'avait peut-être lâché en route, trop fatiguée, depuis les siècles qu'elle lui traîne son pénible fardeau dans l'épaisseur même du temps ! Quoi qu'il en soit, je lui ai permis d'arriver à temps pour accomplir son œuvre, pour cueillir sur le fil deux âmes arrivées à maturité. Puis des années passèrent ! Je fis ma vie. Sans le savoir, j'arrivai moi-aussi à cette échéance ultime. L'heure de mon propre passage devait être inscrite pour cette splendide journée de juillet, l'Inconnaissable en ayant décidé ainsi pour d'impénétrables raisons ! Je rencontrai donc seconde fois la mort sur mon chemin. Ironie du sort, je la pris en stop, comme la première fois ! Mais cette fois, elle était là pour moi, cela ne faisait aucun doute car déjà je pouvais sentir sa main glaciale courant sur mon échine. Le Grand Moissonneur n'était pas pressé. Il ne me demanda pas d'accélérer l'allure. Il savait que l'accident aurait lieu, quoi que je fasse, car programmé par l'Inconnaissable. Je devais périr sous les sous les roues du camion fou ! Par chance, une heureuse intuition me fit lui rappeler le service rendu jadis. Alors il me remercia en m'offrant un sursit dont j'ignore la longueur. Sans doute le reverrai-je un jour que j'espère le plus lointain, à moins qu'il ne m'oublie pour toujours ? Je ne sais si la jeune dame blanche, ma protectrice, est une entité opposée au Moissonneur d'âme, ou une transformation bénéfique de celui-ci. J'ai appris depuis que d'autres conducteurs ont également eu le privilège de transporter cette véritable fée, radieuse et enivrante, et qu'ils purent ainsi échapper à d'imprévisibles accidents. Néanmoins, j'espère de tout cœur que cette fée est de nature fondamentalement différente, malgré le petit air de famille visible dans le regard, car je n'apprécierais guère d'avoir été, l'espace de deux ou trois kilomètres, amoureux de la Mort ! |