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Certes, mais pas n'importe comment… Ils me l'ont bien précisé, en bas. Il n'est pas question de me pendre, de me jeter sous un train ou du haut d'une falaise. Il est inutile de songer au poison ou au revolver. À moins, bien sûr, qu'un individu verse à mon insu la potion délétère dans mon verre ou vide son arme sur ma personne avec l'intention bien arrêtée de me faire avaler mon extrait de naissance. Et encore, celui-là devra agir de son plein gré, poussé par la haine, la vengeance ou l'appât du gain, peu importe du moment qu'il ne s'agit pas d'un quelconque arrangement entre nous. On le conçoit aisément, réunir ces conditions n'est pas si simple. J'aurais préféré en finir au plus vite avec cette corvée, croyez-moi, mais les conditions qui me sont imposées ne me facilitent guère la tâche. En clair, il m'est interdit de me suicider ! Notez que j'aime autant cela. Ce n'est pas que ce geste me fasse peur, mais je suis d'une telle maladresse que je risquerais de faire pis que bien. Je serais sans doute obligé de m'y reprendre à plusieurs fois. Sans compter que personne n'est à l'abri d'une erreur d'appréciation, je ne voudrais pas être transformé en légume incapable de finir ce qu'il a commencé. Naturellement, il m'est tout aussi interdit de chercher à avoir un accident, ce qui ne serait qu'une forme détournée de suicide. Je ne peux donc pas m'élancer sur les grands boulevards aux heures de pointe en fermant les yeux ou, dans un restaurant japonais, exiger que le poisson-lune me soit préparé par un chef parkinsonien imbibé de saké. C'est ainsi. Ils ont été très stricts, en bas, sur la façon dont je devais mourir. Je dois être abattu, descendu, poignardé, décapité, immolé, électrocuté, égorgé, exterminé, effacé, revolverisé, atomisé, laserisé, haché menu... peu importe la méthode, pourvu que ce soit un meurtre ! Et pour que cela arrive, forcément, je dois créer une situation dans laquelle quelqu'un, que je ne connais ni d'Eve ni d'Adam et pour qui je suis un parfait inconnu, connaîtra l'envie ou le besoin de me tuer de sang-froid ! Mais attention, ce qui compte pour valider mon affaire, c'est justement l'intention homicide caractérisée de celui ou celle qui accomplira ce geste. Cela signifie donc que, si je provoque les gardes du corps du Président en sortant de ma poche un flingue en savon, avec l'arrière-pensée que les gorilles vont réagir illico en me transformant en passoire,... et bien ça ne vaut pas ! Non, je le répète, ils ont été très stricts sur les circonstances qui doivent entourer mon trépas. Aussi, je suis obligé d'élaborer un scénario où ma " victime ", c'est à dire la personne que je vais choisir avec l'espoir qu'elle m'assassine bientôt, puisse commettre ce geste de façon délibérée. Autrement dit, il doit dépendre de la volonté de cette personne de me tuer ou de me laisser vivre. Elle doit avoir le choix ! Selon son tempérament, son courage, sa détermination ou sa rage, elle accomplira le geste que j'attends ou y renoncera. Toutefois, j'ai le droit d'asticoter cette personne comme je le souhaite afin de faire pencher la décision finale en ma faveur. Si l'opération devait néanmoins échouer, alors j'aurais l'obligation de la renouveler ailleurs, en préparant mieux mon coup. Pourquoi dois-je mourir de cette façon, me demanderez-vous ? Si vous ne vous le demandez pas, excusez-moi de vous dire que votre indifférence à mon égard, pour ne pas dire votre indolence caractérisée, me laisse pantois ! Dois-je, vraiment, faire les questions et les réponses à moi tout seul ? Dans ce cas, cher lecteur, vous saurez pourquoi je dois obéir à cet étrange destin en lisant cette histoire jusqu'à son terme. L'origine de tout ceci n'est autre que cette maxime : " Celui qui péchera par le fer, périra par le fer ". Ainsi disait-on, à une époque où la loi du talion, la seule loi digne d'être conservée (avec les trois règles du duel classique), était encore d'application dans les meilleurs tribunaux du monde civilisé. Aparté. Ce qui précède, bien entendu, n'engage que moi ! En parfait démocrate, je reconnais à chacun le droit de penser ce qu'il veut, à condition que la réciproque soit également vraie. Je persiste à croire, mais je n'en ferai pas la démonstration ici, que la loi du talion est, non pas un principe aussi bestial qu'obsolète, mais au contraire une nécessité humaniste, la seule capable d'assurer la pérennité de l'évolution des sociétés humaines. Le duel, que j'apprécie tout autant, est la solution par excellence pour les menus conflits de voisinages comme pour les grands problèmes opposant les hauts dirigeants. En effet, quel plouc de tranchée essuyant le feu de l'ennemi avec ses tripes, n'a jamais rêvé que les salauds responsables de sa position, bien à l'abri dans leurs bunkers, ne règlent leurs différents par un bon duel, plutôt qu'en manipulant l'échiquier social dans ce grand jeu de dupes ? Un bon duel au petit matin, à la lame ou au pistolet, fait plus de bien à l'humanité que cent palabres risquant toujours de déboucher sur une mobilisation d'imbéciles manipulés, lesquels iront se faire moucher stupidement sur des champs de batailles pour les intérêts d'autrui. Je ne parle pas ici du stupide règlement de compte au fond d'une impasse sordide, mais du duel classique, sur le pré au petit matin, avec témoins et salutations cordiales. Celui-ci se décline en trois règles simples : les excuses entraînant la défaite par forfait, l'arrêt au premier sang, ou la confrontation jusqu'à ce que mort s'ensuive ! La non-observation de ces règles entraînant le bannissement et l'exil. Il n'y a rien de mieux pour désengorger les tribunaux où ne se rend plus qu'une parodie de justice. Œil pour œil et dent pour dent, telle est ma devise. Et, tant que j'y suis, je précise que je suis pour l'avortement jusqu'au neuvième mois, pour l'euthanasie dès que l'attention se relâche et pour la peine de mort au moindre pet de travers. Fin de l'aparté. J'assume pleinement ce qui vient d'être dit. Je veux dire que ma situation actuelle découle directement de cette opinion, que j'ai toujours soutenue contre vents et marées. Mais voici le moment où j'entre en scène.
- Le bonjour madame Robinot, vous êtes très en beauté ce matin. Voilà ! Ce sera tout pour aujourd'hui. La Robinot passe son chemin, les joues encore empourprées de cette petite flambée que j'ai fait naître dans ses entrailles (je ne suis pas né de la dernière pluie, je sais très bien que mon petit compliment ne touche pas son palpitant, mais des organes inférieurs autrement aptes à réchauffer, à l'occasion, ses cent soixante livres de chairs envahissantes). Depuis quelques jours, je m'arrange pour croiser la route d'Henriette Robinot lorsqu'elle sort de chez-elle pour effectuer ses petites emplettes. La première fois, je lui ai servi un salut respectueux, mais néanmoins accompagné d'un regard où se lisait déjà une convoitise charnelle à décorner un bœuf. Elle a rougi et esquissé un sourire gras. J'ai tout de suite compris que l'affaire était gagnée. Ce n'était qu'une question de jours. Le temps de ficeler une approche dans les règles de l'art, et la grosse dame capitulerait comme une forteresse assiégée par une armée de soudards. Cette comparaison ne manquait d'ailleurs pas de sel. Je me plaisais par avance à imaginer le moment de la prise de cette cité de chair, ses jupons tombant comme des murailles défaites, ses jambes grasses se rendant comme des tours prises d'assaut, et son sexe bâillant comme un pont-levis abandonné à l'ennemi. Il y avait jusqu'à l'odeur putride des douves qui me montait aux narines lorsque j'évoquais mentalement cette facile et prévisible reddition. Je connais les femmes. Il est statistiquement impossible qu'une Henriette Robinot refuse les propositions d'un homme plutôt bien fait (ce que je suis), beau parleur (idem), et qui donne l'impression de savoir faire ce qu'il faut pour emporter n'importe quelle femme dans les cintres de l'extase (ce que je propose de démontrer sur-le-champ à celles qui oseraient en douter). Je suis d'autant plus sûr de mon coup que dans cette affaire je bénéficie par surcroît de paramètres avantageux. Henriette Robinot, née Trocbille, n'est pas dotée de ce que l'on pourrait appeler un physique facile. Forte de corps, la quarantaine affirmée et déjà fatiguée, un visage tristement banal… Elle n'a jamais été harcelée par des hordes de prétendants. Il y en eut pourtant un, son mari, Eugène Robinot, qui dans mon entreprise de séduction sera sans le savoir mon meilleur allié. C'est lui ma " victime ". C'est lui qui, bientôt, devra me tuer ! C'est parce qu'Eugène Robinot existe et qu'il est le mari d'Henriette que j'ai choisi d'introduire ces deux spécimens dans mon scénario. Il y a évidemment une partie désagréable dans cette affaire. Avant d'être abattu par Cocu-Robinot, je devrai justifier son " corniplantage " en varappant comme un beau diable sur la montagne avachie qui lui tient lieu de moitié, et ce dans le peu accueillant lit conjugal, entre des draps qui grattent et une méduse en sueur ! Avec un peu de chance, j'échapperai à l'horreur d'une intromission de mon étendard (qui, comme il en est bien capable malgré les circonstances, pourrait se redresser comme un nigaud), dans la gueule du vieux mérou affamé squattant la grotte aux volets de poils. Ce sera une question de minutage. Il ne tiendra qu'à moi de faire durer les préliminaires jusqu'à ce que je perçoive le retour " imprévu " du mari cocu dans la maison. J'imagine déjà la scène : Henriette et son amant sont dans la chambre, allongés nus dans le grand lit. L'homme pratique consciencieusement sa partenaire. Soudain, on entend du bruit dans la maison.
Elle : Ciel, mon mari ! Cache-toi vite ! La porte s'ouvre avec une violence extrême, elle est à moitié arrachée de ses gonds. Le mari, furieux, la face violacée de rage, apparaît sur le lieu du sacrilège comme un diable bondissant au milieu d'un sabbat de sorcières.
Le Cocu (désignant sa femme) : Garce ! On me l'avait bien dit. Ça va être ta fête, pouffiasse ! Eugène est un sanguin. Cet homme est une sorte de brute qui, fier d'avoir trompé l'évolution, possède encore un nombre considérable de chromosomes néandertaliens. Il ne discute pas, il cogne. Il ne fait pas l'amour, il soulage ses bourses. Il ne caresse jamais, il polit l'outil. Après cela, je n'étonnerai personne en affirmant qu'Eugène Robinot possède une collection d'armes à feu, de guerre et de chasse, à faire baver d'envie le Conservateur des Armureries Royales. Ces armes, il les bichonne comme les enfants qu'il n'a pas eus (un problème de légèreté testiculaire, reproché comme il se doit à son incapable de femme). Vous comprenez à présent pourquoi j'ai choisi ces deux spécimens pour mener à bien ma petite affaire, et pourquoi je suis si confiant dans le fait qu'Henriette tombera facilement dans mes filets ! Comment pourrait-elle refuser l'occasion de s'envoyer en l'air, pour changer, avec un véritable homo sapiens ? Quant à la réaction du cocu, c'est du tout cuit ! Mais revenons à la grande scène du final :
Moi (s'adressant au cocu pour jeter de l'huile sur le feu) : Ta femme, c'est la meilleure affaire de l'année… Celui-ci se tourne alors vers la commode, en arrache presque un tiroir pour en extirper un pistolet au canon impressionnant. Note : profitant qu'Henriette se trouvait dans la salle de bain, juste avant nos ébats (petite toilette intime), j'avais personnellement vérifié la présence et le bon chargement de cette arme redoutable. On n'est jamais trop prévoyant !
Elle (devinant les intentions de son mari) : Mon Dieu Eugène, ne fais pas ça ! Cinq détonations éclatent dans la petite chambre. Une fumée âcre emplit la pièce. Tout est fini. Henriette rouvre enfin les yeux. Elle a pissé de frayeur sur le matelas. À ses côtés, son amant gît dans une mare de sang, percé de cinq cratères gros comme des assiettes à dessert. Eugène contemple la scène, les yeux hagards. Son cerveau de mollusque effectue des calculs astronomiques, à savoir ce qu'il convient de faire des deux dernières balles que contient encore son pistolet. Soit une pour lui et l'autre pour sa femme, distribuée dans un ordre inverse évidemment. Soit deux pour sa femme, pour être sûr qu'elle y passe. Ou encore deux dans le mur, pour finir de se soulager. Quoi qu'il advienne, cette suite éventuelle n'intéresse plus le héros. Celui-ci a obtenu ce qu'il voulait : se faire descendre en beauté ! Rideau. Voilà ce qui nous attend. Et en attendant ce moment, je peaufine mon scénario. Demain, lorsque je croiserai Henriette, je lui susurrerai à quel point je la trouve désirable. Elle me sourira. Elle rougira un peu moins qu'aujourd'hui car elle aura déjà eu le temps de fantasmer sur l'éventualité d'une petite aventure. Après-demain, je lui avouerai que je n'en peux plus, que j'ai envie d'elle, qu'elle produit un effet terrible sur ma virilité. Elle lorgnera alors de façon fugace vers mon entrejambe (c'est un réflexe conditionné chez la plupart des femmes dès qu'on aborde ce sujet). Ce mouvement n'échappera pas à ma vigilance et je la prendrai ainsi en flagrant délit de désir. Elle aura alors une formule comme : " Passez chez-moi cet après-midi, vers deux heures, grand fou ". Et j'acquiescerai en mimant un baiser goulu. Je serai là à l'heure convenue. Pourquoi deux heures de l'après-midi ? Parce que son brontosaure de mari a ses habitudes : il est tous les jours de treize heures jusqu'à la nuit chez Gino, le café situé sur la place du village. Henriette dispose donc de ses après-midi, qu'elle met généralement à profit pour lire des magazines en grignotant des chips salées. Ainsi nous disposerons pour nos ébats d'une large plage horaire. Je prévois une demi-heure de marivaudage courtois avant de passer dans la chambre. Plus un quart d'heure de badinage plus serré, de préparations diverses et les quelques hésitations de dernière minute. Suivi d'un ultime quart d'heure, le plus pénible pour moi, réservé aux préliminaires et autres jeux sexuels de mise en train. Si mon minutage s'avère moins précis que prévu, il faudra compter une ou deux minutes de limage éprouvant en attendant Eugène. En espérant que je ne devrai pas en arriver là ! Normalement, à cet instant, devrait se dérouler la grande scène du final évoquée ci-dessus. Il va de soi que j'aurai fait prévenir le cocu de ce qui se trame dans son dos. Un billet, porté par un garnement, sera remis à l'intéressé à exactement " préliminaire moins cinq ". " Votre femme vous trompe en ce moment même avec un inconnu. Allez vérifier si vous ne me croyez pas. Un ami qui vous veut du bien". Le temps pour l'abruti de décrypter le message, de comprendre la situation, de réagir et de rappliquer dare-dare au domicile conjugal, il devrait débouler dans la chambre à " limage moins ouf " ! Vous connaissez déjà la suite. Sauf qu'il y a une fin à laquelle vous ne vous attendez pas, pas plus d'ailleurs que les deux autres parties du trio. Après le meurtre, mon corps deviendra progressivement transparent, puis il disparaîtra complètement au bout de quelques minutes... À part les draps troués par les projectiles et un reste de moiteur dans l'intimité d'Henriette, il n'y aura plus la moindre trace de mon passage dans cette habitation. Si Eugène, dans son empressement à se rendre justice, n'a pas déjà tué sa femme, et s'il n'a pas non plus retourné l'arme contre lui, ils assisteront ensemble à ce phénomène ahurissant. Ils penseront qu'ils sont en train de rêver, que rien de ce que leurs sens croyaient discerner une minute plus tôt n'a jamais existé. S'ils préviennent la police, ils passeront inévitablement pour des fous. Ma main à couper qu'ils se réconcilieront sur le sommier en nourrissant le mérou d'Henriette ! Quant à moi, je serai revenu en bas devant mes juges, mission accomplie ! Car, voyez-vous, j'ai omis de vous informer que je ne suis pas exactement un être ordinaire. Si j'ai l'air bien vivant pour Henriette et les autres, en réalité je suis déjà mort depuis belle lurette. Dans le monde des vivants, mon fantôme peut donner l'illusion parfaite d'un homme normal, chaud en dedans et tout à fait fonctionnel (on s'en est aperçu). Mais en réalité, je suis mort dans mon lit, des suites d'une vilaine grippe, il y a de cela un certain temps ! Le problème, c'est qu'avant de mourir de cette grippe peu glorieuse, j'avais tué un autre homme dans un accès de colère. Alors, quand à mon tour je suis arrivé en bas, il a bien fallu rendre des comptes… Mes juges se souvenaient parfaitement de mes opinions sur la justice (celles que j'ai évoquées plus haut). Ils me rappelèrent, non sans malice, ce que je pensais de la loi du talion, du duel et de toutes ces choses. Œil pour œil et dent pour dent ! En conséquence, et en bonne logique avec moi-même, il était inadmissible que je fusse admis en bas après être mort d'une banale affection virale ! N'avais-je point commis un meurtre ? Je devais donc, moi-aussi, trépasser dans des circonstances similaires ! Pour cela, je fus renvoyé à la surface, sous la forme d'un fantôme consistant, obligé de faire le nécessaire afin d'être à mon tour victime d'un beau meurtre. Ou plutôt... de cent beaux meurtres ! Car, oubliant de tourner sept fois ma langue dans ma bouche avant de parler, j'ai stupidement ajouté, dans la discussion, qu'il était normal de rendre au centuple la peine et les douleurs encourues. Mes juges ont saisi la balle au bond… Allez, plus que quatre-vingt-dix-neuf fois mourir et je serai rendu ! |