Retour en Magonie

Merci à GVO


 

Lorsque Jacqueline découvrit son mari, celui-ci pendouillait lamentablement sous la poutre maîtresse de l'ancienne grange, reconvertie depuis en garage. Il s'était servi d'un câble électrique gainé de rouge et cela faisait comme un trait de sang qui, bravant les lois de la gravité, serait remonté depuis son cou jusqu'à la poutre, autour de laquelle il se serait enroulé comme un serpent. Le spectacle était particulièrement atroce. L'homme avait le cou cassé. Au niveau du cou, le filin disparaissait sous deux bourrelets de chairs mauves, sorte de lèvres hideuses hermétiquement closes. Les yeux exorbités donnaient l'impression de vouloir exploser à tout moment. La langue, comme tirée au maximum par une ligne invisible, était d'encre bleue. Des coulées d'urine et d'excréments avaient suivi les jambes pour s'égoutter au sol en une mare pestilentielle. Un escabeau renversé achevait ce tableau d'une touche de surréalisme inquiétant.

Les candidats au suicide par pendaison ignorent souvent tout du triste spectacle qu'ils s'apprêtent à offrir à ceux qui découvriront leur corps. Les dernières grimaces du visage implorant une vie impossible à rattraper, suivies du relâchement des sphincters ouvrant les vannes intestinales, font de la pendaison une des plus ignobles manières de suicide qui soit. La mort n'y est peut-être pas plus longue ou plus douloureuse que dans d'autres circonstances, mais le spectacle donné aux témoins est certes un des plus éprouvants. Cette situation est d'autant plus triste que le désespéré ayant opté pour cette fin s'efforce généralement de théâtraliser son acte, pour son propre bien-être mais aussi pour l'effet qu'il escompte donner à ceux qui auront la pénible tâche de constater son acte. Il n'est pas rare, en effet, que celui-ci tente de donner à son geste une certaine élégance. Ainsi, il se rase de près, il endosse son plus beau costume et, souvent, il s'offre même une solide collation des mets qu'il apprécie le plus. Peut-être croit-il, dans sa naïveté, qu'un ventre bien rempli accélérera sa chute et conséquemment son agonie, tandis que sa mise apprêtée soulagera les préparateurs de cadavre des désagréables manipulations destinées à rendre une image paisible et élégante de sa personne. Or, c'est tout le contraire qui se passe ! Il faut changer le costume, relaver le corps, remodeler la face,... sans compter la désinfection du local ! Quant à l'érection qui, chez les hommes, accompagnerait la pendaison tout en offrant à ceux-ci un dernier instant de plaisir, elle n'est qu'un mouvement réflexe trop éphémère pour transformer la mort en une sorte d'orgasme définitivement libérateur. Mais ces considérations d'ordre général nous écartent de l'objectif du présent récit.

En ouvrant la porte du garage, Jacqueline provoqua un courant d'air qui fit osciller le corps de son mari, à moins que celui-ci ne pendulât toujours depuis son saut dans le vide. La vision d'horreur qui s'imposa à ses yeux fit qu'elle hurla de frayeur. Dans ce genre de situation, certaines personnes restent stoïques, d'autres s'évanouissent et d'autres encore prennent la fuite en hurlant. Jacqueline faisait partie de la dernière catégorie. Elle courut jusqu'à la maison voisine où elle implora que l'on veuille bien appeler les secours au plus vite. Ensuite seulement elle s'effondra, ses nerfs abdiquant le contrôle de ses gestes et de ses pensées. Les secours arrivèrent très rapidement mais il était trop tard pour tenter quoi ce soit. Deux gendarmes détachèrent Jean Vallon et l'étendirent sur une civière. Un médecin légiste précisa que la mort remontait déjà à plus de trois heures ! Le suicide ne faisait aucun doute. Depuis plusieurs semaines, l'homme s'était enlisé dans une étrange dépression dont tout son entourage avait été le témoin impuissant.

La suite ressembla au triste ordinaire de ce genre de situation. Dans les premiers temps, la famille et les amis proches entourèrent la veuve, lui prodiguant attention et réconfort. Selon les vœux du défunt, il n'y eut qu'une brève cérémonie civile suivie d'une crémation et d'une dispersion des cendres. Puis les semaines passèrent et Jacqueline, puisqu'il fallait bien continuer à vivre, réorganisa sa vie en fonction de son veuvage. Elle rangea les affaires de son défunt mari et, assez naturellement, sa peine s'allégea au fil du temps.

Si j'ai pris la peine de raconter brièvement la fin de Jean Vallon, laquelle peut apparaître comme un banal fait-divers quasi indiscernable de milliers d'autres événements tout aussi tragiques, c'est parce que sa mort m'a permis d'entrer en possession d'un document éclairant à la fois son geste, mais aussi un mystère d'une dimension autrement inquiétante ! Je me présente, mon nom est Maude Chatslo. Afin qu'il n'y ait pas de confusion, je précise que je suis un homme. Le prénom Maude, généralement féminin, s'applique couramment aux hommes dans mon pays. Ce détail mis à part, je vous dirai que je consacre une partie de mes occupations à l'étude du phénomène OVNI. Ce " dossier " m'intéresse depuis de nombreuses années et je peux dire que j'ai réuni une masse conséquente d'informations à ce sujet. À l'occasion, il m'est arrivé de commettre quelques articles pour des revues spécialisées, et j'entretiens également une correspondance avec quelques personnes partageant le même intérêt. Néanmoins, je suis peu connu dans le petit monde des ufologues, un milieu malheureusement composé d'une grande proportion de farfelus ! En effet, j'ai appris depuis longtemps à me méfier des fous, et il faut bien reconnaître que ce milieu compte plus de désaxés que de chercheurs sérieux. Dans le passé, j'ai même eu l'occasion de fréquenter quelques spécimens particulièrement atteints. Inutile de dire que mes fréquentations se sont considérablement assagies. Ma quête personnelle se passe très bien des pollutions intellectuelles distillées par les nombreux profiteurs, truqueurs, petits esprits et autres mabouls qui s'incrustent dans ce filon, même si l'objectivité m'incite aussi à prendre connaissance de cette partie méprisable du dossier. Je suis un chercheur honnête et sérieux, et c'est sans doute pour cela que je n'ai pas grand chose à dire, et encore moins à vendre, sur les fameux OVNI !

Jean Vallon est, pardon, était quant à lui très impliqué dans l'étude du phénomène OVNI. Contrairement à moi, il ne faisait pas mystère de ses recherches marginales, malgré le fait qu'il fût par ailleurs un scientifique de renom. Ses nombreux ouvrages font d'ailleurs autorité sur la question et, que l'on partage ou non ses opinions, ils font partie de ceux que tout ufologue se doit de posséder dans sa bibliothèque. Je n'oserais jurer de son honnêteté et de son objectivité en toutes circonstances, ces considérations étant trop délicates à affirmer, mais il est toutefois indéniable que Jean Vallon se situe parmi les cinq ou six ufologues qui, au niveau international, soutiennent le dossier OVNI avec le plus de sérieux ! Les connaisseurs se souviennent sans doute de ses débuts au côté du très pertinent Emile Miché, puis de sa collaboration outre-Atlantique avec le non moins célèbre Leny J. Khalen. Ces collaborations situent Vallon bien loin des petits amateurs, opportunistes, simples comiques ou tristement mabouls tels que les Roubert, Garboud, Racvert, Aguerra, Small, Riviera, Thémuse, Cléwhere, Désir, Trr'uand, Radate, et autres Holrinov... Les derniers temps, Jean Vallon s'était d'ailleurs de plus en plus distancié du petit monde ufologique, jugeant avec raison qu'il n'avait plus à perdre son temps à essayer de remettre de l'ordre dans un dossier devenu, par la faute des ufologues eux-mêmes, un assemblage de sottises irrémédiablement inextricable. Jean Vallon n'était pas de mes amis, mais simplement un correspondant que j'estimais et qui me rendait cette estime en échangeant avec moi des informations confidentielles, hautement pertinentes et d'un niveau de compréhension à faire délirer à l'infini plus d'un passionné moins raisonnable.

J'appris le décès de Jean Vallon par les messages d'autres correspondants. Je trouvai également un article dans une revue peu sérieuse qui insinuait que ce suicide n'était pas " naturel ", mais bien le résultat d'un règlement de compte dans le milieu très tendu des ufologues ou, plus subtil encore, d'une mise en scène opérée par des extraterrestres se sentant sur le point d'être démasqués par Vallon ! Dans le petit monde ufologique, les décès naturels ou accidentels sont souvent repeints a posteriori des couleurs du mystère. Il faut bien entretenir le mythe, n'est-il pas ? Environ un mois plus tard, je reçus un e-mail de Jacqueline. Elle avait trouvé mes coordonnées dans la messagerie de son défunt mari et, à ce qu'elle disait, différentes notes de sa main indiquant que j'étais un de ses rares correspondants sérieux et dignes d'intérêt. Je fus évidemment très flatté de cette déclaration et l'en remerciai. Cela engagea entre-nous quelques échanges de courrier électronique. Elle m'informa elle-même des détails sordides du suicide de son mari, et je crois pouvoir dire que cette " verbalisation " effectuée malgré la distanciation du courrier électronique, fut pour elle une sorte de libération. Elle ne m'en voudra pas d'avoir narré cet épisode dans un style quelque peu romanesque mais néanmoins conforme aux évènements. Cette charmante dame m'offrit également la possibilité, si je le désirais, de compulser les archives de son mari. Je répondis que je ne manquerais une telle occasion pour rien au monde si d'aventure je venais à me rendre dans sa région. Mais dans l'immédiat, je lui suggérai de ne rien céder de cette manne, à moins qu'elle ne connût un " héritier " digne d'en faire le meilleur usage. À ma grande satisfaction, elle décida de conserver les archives, étant elle-même intéressée par le sujet. Néanmoins, ces quelques échanges électroniques firent naître assez de sympathie réciproque pour qu'elle jugeât opportun de m'envoyer une copie d'un document passablement étrange, rédigé par son mari peu de temps avant sa mort.

Ce document, affirmait-elle, était le récit d'un événement s'étant déroulé quelques jours à peine avant que son mari ne sombre dans l'incompréhensible dépression qui précéda son suicide. Cet événement, et l'on comprendra pourquoi son récit ne pouvait être transmis qu'à une personne capable d'effectuer une analyse sereine, objective et lucide sans sombrer dans les délires ou les fantasmes de ceux qui pervertissent à dessein le dossier OVNI, était rien de moins qu'une RR3, une rencontre du troisième type ! Pour ceux qui ne seraient pas familier avec cette classification, une RR3 est une rencontre rapprochée avec un OVNI et plus précisément avec un occupant de celui-ci ! Je tiens à préciser que jamais, au contraire de certains ufologues avides de publicité, Vallon ne s'était prévalu d'avoir été le témoin, encore moins l'acteur principal d'une RR3 ! Si cela a de l'importance pour le présent récit, je précise également que moi-même, je n'ai jamais été témoin d'un phénomène véritablement insolite dans le ciel, et surtout pas d'une RR3, ce qui ne m'empêche pas d'étudier un dossier qui regorge de ce type d'affirmations.

Jugez de mon étonnement ! Jean Vallon témoin d'une RR3 ! À elle seule, cette révélation avait de quoi poser de sérieux doutes sur la santé mentale de l'intéressé. Et pourtant... On ne peut décemment écarter une telle hypothèse d'un revers de main, et risquer ainsi de perdre un témoignage de très haute valeur pouvant faire évoluer le dossier OVNI vers une compréhension nouvelle. Réalité ou sottise, eu égard à la personnalité du témoin, ce récit méritait certainement d'être étudié avec sérénité et objectivité ! C'était ce que Jacqueline me proposait. Elle m'envoya donc une copie du texte qui, s'il fallait en croire son auteur, révélait non pas l'origine des OVNI, si ce n'est qu'il s'agit bien d'engins pilotés appartenant à une civilisation extraterrestre, mais bien le but recherché de nos visiteurs. Par contre, Jacqueline ne comprenait pas pourquoi cette révélation, certes surprenante, voire inquiétante mais guère éloignée des théories imaginées par son mari, avait pu conduire un homme aussi averti et équilibré à la dépression et finalement au suicide. Je promis de lui donner un avis impartial, mais également, si cela s'avérait utile, de mener ma propre enquête pour démêler ce qui pouvait l'être de cette énigme.

Je ne vous cacherai pas que, lorsque j'ouvris ce texte sur l'écran de mon ordinateur, je connus une certaine fébrilité, mélange indistinct de curiosité et d'angoisse. Je ne puis faire mieux que reproduire exactement ce document, duquel j'expurge néanmoins les dates, le nom des personnes et des lieux, afin que des enquêteurs indélicats ou incompétents ne se saisissent de cette affaire pour la " polluer " de considérations déplacées ou erronées. Il s'agit, en quelque sorte, des minutes de l'aventure vécue par Jean Vallon, fidèlement actées par lui dès qu'il eut recouvré ses esprits après un " missing time " aux caractéristiques pour le moins inhabituelles. Je dis caractéristiques inhabituelles car contrairement aux autres cas du genre, le témoin conserva en mémoire l'essentiel des événements vécus durant son incroyable expérience. Voici ce document :

Compte-rendu de ce qui m'arriva personnellement durant le week-end du xx/xx/xx, alors que je passais deux jours en solitaire dans mon chalet de xxxx pour pêcher, me reposer et accessoirement mettre en forme le plan d'un projet d'ouvrage traitant des techniques d'autofinancement linéaire en hyper-délocalisation.

J'avais cette envie de week-end en solitaire depuis plusieurs semaines. Je m'accorde ce genre de " pause-nature " deux ou trois fois par an et cela faisait au moins six mois que je n'avais revu mon chalet de montagne, situé sur les berges du lac xxxx. Cet endroit très isolé est un petit paradis pour la pêche, le repos et la méditation. En accord avec Jacqueline et en fonction de mon emploi du temps, cette occasion se présenta le vendredi xx/xx.

J'ai donc quitté mon domicile de xxxx, ce vendredi xx/xx vers 16h30, à bord de mon véhicule 4x4 Cheroquee. Celui-ci m'avait été ramené une heure plus tôt par mon garagiste, lequel avait effectué une révision approfondie en prévision de ce déplacement dans les montagnes. Il fonctionnait donc parfaitement. Je fis le plein à la station xxxx sur la Hightway 15, il devait être aux environs de 17h. J'y achetai également un assortiment d'appâts en prévision de ma pêche, ainsi que des friandises et des boissons. La route fut bonne jusqu'à xxxx et absolument fluide jusqu'à xxxx. J'arrivai au chalet comme je l'avais prévu vers 23h30. Le temps de mettre un peu d'ordre, de réchauffer le local par une bonne flambée et de me préparer une collation, je m'endormis dans mon sac de couchage vers 01h. J'avais prévu de me réveiller assez tôt le lendemain afin de profiter au maximum de la journée du samedi. Je comptais passer une seconde nuit et rentrer dans l'après-midi du dimanche. Ce qui se passa modifia considérablement mes plans. Contre toute attente, j'ai vécu ce qu'il est convenu d'appeler une RR3 !

Mes souvenirs de ce qui arriva demeurent particulièrement précis, pourtant j'éprouve une certaine difficulté intellectuelle à retranscrire les événements tels qu'ils se sont déroulés. En effet, j'ai tant lu de récits de ce genre, et interviewé moi-même de prétendus contactés, que j'en viens presque à douter de mes propres souvenirs. Ils sont pourtant bien ancrés en moi, parfaitement réels, et je n'ai aucunement besoin de recourir à l'hypnose ou à d'autres stratagèmes douteux pour qu'ils s'imposent avec force dans ma mémoire.

Croyez-le ou non, je ne m'attendais pas et je n'espérais sûrement pas vivre ce genre d'expérience ! J'affirme que jusqu'ici, je considérais même ces affaires de rencontres (trop) rapprochées et d'enlèvements (abductions), avec énormément de précautions. C'est effectivement dans ces rapports que se trouvent les informations les plus saugrenues, les moins fiables, les plus chargées de mensonges (conscients ou non) et de manipulations. D'une certaine manière, ces rapports sont parmi les moins utiles à l'analyse du phénomène OVNI. L'observation à distance d'un objet volant non identifié au comportement inhabituel et en contradiction avec les performances connues des appareils relevant des technologies terrestres, est bien plus utile que le récit d'une prétendue abduction avec son cortège de révélations fabuleuses et d'effets parapsychiques supposés. J'aurais préféré mille fois avoir la chance de (re)voir le passage d'un engin volant inconnu, ou pour le dire autrement, d'être le témoin d'un phénomène que l'intellect traduit par un récit d'observation classique d'UFO, plutôt que de connaître (réellement ou au travers d'un truquage orchestré par une quelconque agence para-gouvernementale pratiquant une expérience de manipulation psychologique ?), l'expérience d'une RR3 ! J'affirme que dans mon cas, j'ai la conviction absolue qu'il ne peut s'agir d'une expérience menée à mon insu par des terriens équipés d'une technologie secrète très en avance. Mon " contact ", eut lieu avec une entité qui n'avait rien d'humain !

Je m'endormis vers 01h, calme et rêvant déjà des vigoureux poissons que je sortirais du lac le lendemain matin. Ma montre indiquait 02h25 lorsque je me réveillai en sursaut. Une impression désagréable pourrissait mon premier sommeil. Y avait-il un rôdeur autour du chalet ? Un animal ? Un quelconque danger latent ? Dans l'âtre, le feu que j'avais rechargé pour la nuit crépitait au ralenti en répandant sa chaleur bienveillante ainsi que des giclées fugitives de lumières et d'ombres mouvantes. Il n'y avait aucun bruit suspect. C'est alors que je constatai avec un étonnement croissant que les lueurs du foyer, qui auraient dû être rougeâtres, étaient au contraire dans des tons bleu-vert, comme si quelqu'un avait placé un filtre chromatique devant la cheminée. Je crus à un problème oculaire, solution vite effacée de mon esprit. D'ailleurs, ma vue s'améliorait au fur et à mesure que je fixais les objets autour de moi. Le décor semblait trop sombre, trop noir, un peu comme si l'étrange luminosité ne servait pas à en souligner les contrastes, mais existait seulement pour elle-même. Je me rendis compte que seule la clarté du foyer éclairait faiblement les objets, et semblait comme progressivement absorbée par une autre lumière, laquelle donnait l'impression de pulser dans un néant noir. Une panique inhabituelle me gagna. Je ne suis guère craintif de nature et passer une nuit en solitaire dans un chalet de montagne ne saurait aucunement éprouver mes nerfs, même si un ours un peu trop audacieux venait gratter à ma porte. Pourtant, je quittai mon sac de couchage comme poussé par un ressort, enfilai un pantalon, une chemise et mes chaussures, et sortis du chalet. L'air frais coulant de la montagne, le même qui ricochait sur le lac avant d'engloutir les grands pins et d'étaler partout ses nappes de brumes frissonnantes, me fit un bien immense. Mais ce répit fut de courte durée. Le ciel sans lune offrait une clarté fabuleuse. Pas un nuage n'osait occulter la moindre étoile, sauf... Sauf juste par-dessus mon chalet ! Un disque sombre, immense, était immobile à une altitude que j'estimai à 150 pieds. Son diamètre était d'environ cinquante mètres. Le pourtour du disque semblait éjecter de minuscules aigrettes de lumière bleue dans un mouvement giratoire très lent. Au centre, une clarté opaline verdâtre pulsait une fois par seconde. Une autre lumière, sorte de minuscule boule rouge détachée de la structure principale, effectuait des mouvements erratiques sous l'objet, comme hésitante sur la destination à prendre. Mais le plus surprenant, c'était le filin de lumière bleu-vert qui semblait couler de l'objet vers le sol, ou plus exactement vers le toit de mon chalet !

Je ne sais combien de temps je suis resté ainsi à fixer la " soucoupe volante. " Il ne faisait aucun doute que cette chose, cet engin manifestement solide, à moins d'être issu d'un peu probable laboratoire aéronautique secret, était un engin extraterrestre ! C'est alors que je jurai de dépit. Moi, le grand spécialiste es OVNI, je n'avais même pas songé à emporter une caméra avec moi ! J'étais aussi démuni qu'un fermier du Wyoming rentrant de ses champs de patates sur son tracteur après une dure journée de labeur.

Soudain, le filin de lumière se " détacha " du toit du chalet et remonta comme une guirlande que l'on aurait rembobinée depuis la soucoupe. La petite sphère rouge fila quant à elle telle une fusée vers l'autre rive du lac, à une distance d'un bon kilomètre. La pulsation centrale cessa sur le noir. Était-ce mon imagination ? Était-ce une sorte d'appel télépathique ? À ce moment, il me sembla percevoir l'ordre de suivre l'OVNI, lequel se mit à tourner rapidement sur lui-même avant de basculer sur un angle de quarante-cinq degrés et de filer dans la direction prise juste avant par la sphère de lumière rouge. L'OVNI parcourut la distance en une seconde, passant par une accélération incroyablement puissante suivie d'un arrêt tout aussi brutal, le tout dans le plus grand silence et sans provoquer le moindre déplacement d'air. Cette démonstration acheva d'effacer mes doutes concernant la nature de ce que j'avais devant les yeux.

Je n'avais plus qu'une seule idée, suivre l'OVNI, rejoindre la soucoupe ! Cette intention était à la fois le fruit de ma propre curiosité, mais aussi, je ne puis le dissimuler, le résultat d'une sorte d'induction produite par l'objet lui-même, ou plus probablement par ses occupants. Je ne pouvais traverser le lac car je ne disposais que d'une vieille barque à rames que je n'avais pas encore vérifiée. Il m'aurait fallu un temps fou et je " sentais " que ce n'était pas ce que je devais faire. Par contre, je connaissais un chemin forestier qui menait exactement à l'endroit où se trouvait maintenant stationné l'OVNI. Celui-ci, comme pour approuver ma pensée, descendit mollement jusqu'au niveau du sol et se posa pour moitié sur les eaux du lac, et pour l'autre sur la petite crique sablonneuse où débouchait le chemin en question. Les lumières de l'objet faiblirent avant de s'éteindre totalement. Je ne distinguai plus qu'une masse sombre. Il m'attendait. Et j'avais le sentiment qu'il m'attendrait à cet endroit le temps que j'arrive par l'autre côté. Je ne pouvais non plus me soustraire à cette attraction.

Or, il me fallait bien une demi-heure pour rejoindre l'autre côté du lac. En effet, il n'y avait aucun chemin praticable depuis le chalet jusqu'à l'autre bord. Je devais redescendre jusqu'à la route principale, contourner le village de xxxx, prendre sur xxxx (le chemin que j'aurais dû prendre pour rentrer chez-moi), puis seulement obliquer par un réseau secondaire qui m'amènerait sur une drève forestière, laquelle bifurquerait à un moment donné vers la petite crique. Je connaissais ce trajet pour l'avoir déjà effectué, par simple curiosité touristique. Cette fois j'avais un but autrement important !

Je rentrai dans le chalet, complétai ma tenue et récupérai les clés du Cheroquee. En ressortant, un coup d'œil me confirma que l'objet n'avait pas bougé de place, tandis que je reçus une nouvelle " impression " m'assurant qu'il attendait ma venue. Je ne m'étonnai même pas de ce nouveau sentiment ! Je démarrai et pris la direction prévue. Lorsque j'arrivai à la route principale, je constatai que la jauge touchait la réserve. Ce détail était parfaitement normal. J'avais prévu de refaire le plein à la station du col en quittant le chalet. Pour plus de sûreté, il était préférable que je le fasse immédiatement. La station était fermée mais les pompes automatiques fonctionnaient. Je fis donc le plein, utilisant ma carte bancaire. Il était exactement 02h45 à l'horloge située en devanture de la station. Je repris la route et arrivai à la crique sans encombre et sans rencontrer âme qui vive. Comme je m'y attendais, l'OVNI était toujours à la même place. Il m'attendait ! L'horloge du tableau de bord indiquait à présent 03h06.

J'immobilisai mon véhicule à moins de dix mètres de la soucoupe. Elle était effectivement gigantesque, au moins cinquante mètres de diamètre pour une hauteur centrale d'environ dix mètres. Sans lumière, par cette nuit étoilée, elle avait l'éclat du vieux bronze. Il se passa alors un phénomène proprement incompréhensible ! L'engin parut se dégonfler telle une baudruche pour, en quelques secondes, revenir à une taille cinq fois inférieure tout en conservant ses proportions. Je n'avais plus devant moi qu'une soucoupe de dix mètres de diamètres sur deux de haut. Le vieux bronze semblait s'être transmuté en acier poli. J'avais assisté à cette transformation sans éprouver le moindre désagrément physique, ni même aucune crainte. Je me sentais incroyablement bien, toujours assis derrière mon volant. Je sortis alors du Cheroquee et fis quelques pas vers l'engin.

À ce moment, le sommet de la soucoupe irradia une lumière verdâtre, curieusement compacte et modelée en un tube de bonne dimension qui, après s'être tordu comme sous l'effet d'un chalumeau invisible, vint se poser juste devant moi. Je suis parfaitement conscient, alors que j'écris ces lignes, à quel point cette description pourra paraître douteuse, aberrante, voire symptomatique d'un accès de folie parfaitement caractérisé ! Le caractère fantasmatique de cette scène et des précédentes n'échappera d'ailleurs à personne, et de cela aussi j'en suis parfaitement conscient. Je ne puis non plus évacuer l'idée d'une sorte de mirage induit sur ma propre conscience par le phénomène lui-même, que celui-ci ait effectivement cette forme et ces caractéristiques, ou bien qu'il soit de toute autre nature. Enfin, j'ai trop lu de témoignages du même acabit, rapportant avec autant de détails invraisemblables ce que j'avais toujours, dans la plupart des cas, classifié sous l'étiquette " affaires douteuses. " Et pourtant... Et pourtant j'affirme que ce que j'avais devant les yeux était bel et bien une soucoupe volante, objet solide et palpable même après sa soudaine réduction de taille, et plus que vraisemblablement manufacturé par des êtres non-humains !

D'ailleurs, j'obtins bien vite la preuve de ce que je pensais !

Le tube de lumière m'aspira tel un fétu de paille et je me retrouvai à l'intérieur de la soucoupe. La pièce où j'arrivai était de forme ovoïde, les parois lisses et mouvantes comme l'intérieur d'un organe vivant. Il y régnait une température nettement inférieure à celle du dehors. Quant à la lumière, elle y était orangée, comme fournie par les parois elles-mêmes. Mes pieds touchaient un sol ayant vaguement la consistance d'une toile de trampoline et je dus m'asseoir pour ne pas m'étaler au moindre mouvement. Un être entra. Ou, devrais-je dire, un être se trouva bientôt à mes côtés. Je devais être dans un état de conscience passablement " modifié " pour supporter ces événements sans connaître la moindre angoisse ou même un étonnement mesuré. Ce qui m'arrivait me semblait logique, naturel et en accord avec ce que je connaissais de ce genre de situation. Je ne fus pas étonné d'entendre la voix de la créature à l'intérieur de mon crâne ! En effet, il m'aurait semblé fort saugrenu qu'un être venu d'ailleurs me parlât en anglais, en français ou en toute autre langue terrestre. Pourtant, il aurait pu parler car il possédait une bouche semblable à la nôtre, aux lèvres d'une extrême finesse. Son visage ressemblait à celui d'un asiatique dont le crâne aurait été quelque peu surdimensionné. Cette grosse tête chauve, souriante, aux yeux en amandes, dodelinait tout en me " parlant " sur un ton très amical. Il déclara s'appeler " Yo " et s'adressait à moi en me donnant du " Docteur Vallon. " Il mesurait environ un mètre quarante, silhouette gracile dans sa combinaison ajustée de couleur dorée. Ses mains disposaient de cinq doigts. Ses yeux étaient très noirs, y compris la cornée. Sans doute étaient-ils équipés de larges lentilles de protection. L'être paraissait respirer l'air de la pièce tout comme moi, par un nez très fin. Ses lèvres demeuraient parfaitement closes, figées sur un sourire énigmatique mais bienveillant. Mon esprit bouillonnait de questions. Il me calma, affirmant qu'il avait des choses à m'apprendre, que certaines de ces choses répondraient à certaines de mes questions, mais qu'il ne répondrait pas aux autres. J'acceptai mentalement ces conditions et les informations arrivèrent...

Yo venait d'un monde situé dans un autre quadrant de notre galaxie. Il n'y eut aucune autre précision à ce sujet. Son monde, sa " civilisation ", avait une mission à accomplir sur notre terre. Ce que nous appelions le phénomène OVNI était pour partie, mais pour partie seulement, ce que je vivais à cet instant, c'est-à-dire des points de contacts sporadiques entre eux et nous. Mais le reste, l'immensité des témoignages qui n'étaient ni des erreurs d'interprétations ni des mensonges caractérisés, était une émanation plus subtile d'opérations parallèles.

Je ne comprenais pas exactement ce qu'il voulait me dire...

Yo précisa. Sa voix télépathique était claire comme celle d'un enfant, mais j'étais sûr de n'avoir jamais entendu une telle voix auparavant. Création pure ou emprunt inconscient ? C'est un mystère dont je n'obtins pas la solution. La mission, précisa-t-il, est de contrôler l'humanité. Ils espèrent nous amener à un niveau de conscience suffisant pour, un jour, pouvoir se révéler à nous et nous intégrer dans une sorte de grande confédération interplanétaire. Ils agiraient dans ce but depuis de nombreux siècles...

Je demandai comment cela se pouvait, les mots franchissant inutilement mes lèvres puisque mon vis-à-vis devait être capable de lire mes pensées tout aussi aisément qu'il y imprimait les siennes.

Nous créons vos rêves, expliqua-t-il. Nous les alimentons, nous les encadrons et nous les corrigeons... Au sein de cet univers onirique est comprise la plus grande part de ce que vous appelez le phénomène OVNI, sous forme d'une accumulation d'observations en rupture avec votre logique, pour ne pas dire avec votre entendement. Cette rupture ouvre votre esprit collectif et le rend apte à percevoir le chemin de l'évolution. Les rêves interagissent avec votre conscience, individuelle et collective, et l'évolution de votre société prend alors la tournure que nous voulons.

Ce n'est pas une réussite, pensais-je en songeant aux désastres engendrés par nos comportements. La réponse fusa !

L'humanité n'est pas viable autrement ! Sans notre intervention, vous n'existeriez plus depuis longtemps. Nous souhaitions vous révéler la nature de notre action, Docteur Vallon, car vos réflexions vous ont menées suffisamment loin sur le chemin de notre réalité.

Des milliers de questions se bousculaient dans ma tête, depuis la nature du système de propulsion de l'engin où je me trouvais, jusqu'au nombre de mondes habités constituant cette formidable confédération. Mais mon hôte avait disparu. Je me retrouvai sans transition dans le tube de lumière. L'instant suivant j'étais à côté de mon 4x4. La soucoupe volante parut se regonfler, comme si l'espace autour d'elle subissait des déformations impossibles à décrire à l'aide de notre géométrie. Elle s'éloigna lentement, toujours silencieuse. L'opale centrale se mit à pulser de plus en plus frénétiquement, éjectant des halos de lumière verte. Une petite boule rouge s'évada de l'engin, vint dans ma direction, fit le tour de mon véhicule comme pour une dernière vérification, ou en signe d'adieu, puis fila vers les cieux aussitôt poursuivie par le vaisseau spatial. L'instant suivant, le silence qui avait accompagné toute la scène se repeupla du bruissement du vent et des grincements amicaux de la nuit. Je retournai au chalet, absolument ivre de l'aventure que je venais de vivre. Je ne sais à quelle heure je réintégrai mon sac de couchage où je m'endormis comme une masse.

Je me réveillai le lendemain samedi xx/xx alors que le soleil de midi imposait déjà sur les montagnes et sur le lac sa chape de lumière dorée. Je n'avais plus aucune envie de pêcher et je pris le temps d'écrire ce qui précède sur mon ordinateur portable. Je ne suis pas prêt d'oublier les événements de cette nuit mais je préférais les noter au plus vite. À présent je vais rentrer chez-moi un jour plus tôt que prévu. Je quitterai le chalet vers 16h. Je vais avoir beaucoup de choses à vérifier dans les prochains jours. JV.

Ainsi s'achève le document écrit par Vallon sur le chaud de ce fameux week-end, où il prétendait avoir vécu rien moins qu'une RR3 ! Suivaient encore quelques notes de sa veuve que je puis reproduire ici.

Jean m'a demandé de lire ce rapport dès son retour. Il était très excité et très exalté. Dans sa précipitation à revenir à la maison (il est arrivé à 21h15, il avait dû rouler très vite), il a heurté une borne à l'entrée de notre propriété et a embouti la porte du garage. J'ai un peu honte d'avouer aujourd'hui que cette lecture provoqua en moi une attitude quelque peu équivoque. J'ai d'abord cru qu'il me présentait un scénario pour un roman de science-fiction (vous savez qu'il en a écrit plusieurs). Puis qu'il me faisait une blague. Il a très mal pris mon scepticisme, d'autant plus que mes doutes viraient insidieusement à l'ironie au fur et à mesure qu'il insistait pour réaffirmer la véracité de son histoire. Je regrette mon attitude. Nous nous sommes querellés. Il a dormi dans la chambre d'amis. Le lendemain, son humeur était redevenue sereine et j'avais pris le parti de ne plus le contrarier, d'être plus philosophe et d'observer comment évoluait son attitude. Mais nous n'avons plus reparlé de cette affaire.

Aujourd'hui, je suis persuadée de la véracité de cette histoire ! Je sais que les jours suivants, Jean a effectué sa propre enquête sur son propre témoignage, comme il l'aurait fait, et comme il l'avait fait maintes fois, pour des témoignages recueillis de première main. J'ignore ce qu'il a pu découvrir. Il ne m'a rien révélé à ce sujet et je n'ai trouvé aucune note dans ses papiers. Tout ce que je puis vous dire, c'est que son moral déclina rapidement. Il s'enferma dans un mutisme de plus en plus complet, ne réagissant que de loin au sollicitations de son entourage. Vous connaissez la triste suite.

Qu'a-t-il découvert de si terrible pour en arriver à se donner la mort ? Il n'était pas dépressif avant cette expérience et ne l'avait jamais été. À la lecture de son compte-rendu, sa RR3 ne semble aucunement traumatisante comme c'est parfois le cas pour certaines " abductions. " Les révélations de l'entité " Yo " ne sont guère éloignées de ce qu'il avait lui-même imaginé tout au long de sa longue exploration du dossier OVNI. Son exaltation initiale était même justifiée par le fait qu'il affirmait savoir enfin quelle était la nature du phénomène OVNI qu'il avait étudié durant tant d'années, et quel était le but recherché par ce qui se dissimulait derrière le phénomène. S'il savait enfin, pourquoi un tel revirement après une telle exaltation ? Est-ce en enquêtant sur son cas qu'il a découvert une chose assez terrifiante pour sombrer dans une démence suicidaire ?

Si, de votre côté, vous décelez quelque chose qui aurait pu échapper à mon analyse, ou si vous avez la moindre idée pouvant éclairer cette affaire, je vous serais très reconnaissante, cher Monsieur Chatslo, de bien vouloir me faire part de vos déductions.

Je fus d'abord tenté de répondre que je ne discernais rien dans ce récit qui permît de comprendre l'attitude de son mari. Ce dernier était particulièrement rompu dans l'analyse de ce genre de témoignage. Le fait que celui-ci fût le sien ne devait rien changer au problème. L'expérience vécue n'avait effectivement rien de traumatisante. Elle était très éloignée d'un certain type d'abduction où il est surtout question de manipulations corporelles et mentales, sorte de visites médicales forcées doublées d'un lavage de cerveau redoutable. Bien sûr, on pouvait penser que le témoin ne se souvenait pas de la réalité, ou qu'une partie de son expérience lui était toujours occultée lorsqu'il écrivit son compte-rendu. Ce récit pouvait n'être qu'un souvenir implanté artificiellement alors que ce qu'il avait vécu en réalité ressemblait plus à une séance de torture physique ou psychique. Seulement, ce genre d'évocation aurait été pure spéculation de ma part ! Par ailleurs, il y avait un peu trop de détails à mon goût pour envisager sérieusement cette hypothèse. Un chercheur particulièrement pointilleux aurait pu aussi imaginer que le témoin avait été accidentellement soumis à quelque radiation ou influence inconnue, susceptible d'entraîner à court terme un délabrement mental susceptible de justifier son suicide. Là aussi, c'eût été pure spéculation !

Je devais m'en tenir au témoignage et celui-ci, malgré son haut degré d'étrangeté, ne présentait aucune des failles habituelles permettant de le cataloguer sans l'ombre d'un doute dans le registre du fantasme ou de l'illusion. Bien sûr, cela pouvait être un canular. Jean Vallon, étant donné sa connaissance parfaite du sujet, aurait été capable de monter une histoire cohérente, suffisamment complexe et fantastique pour leurrer son monde, tout en demeurant inattaquable sur le plan de la logique. Mais quel est l'être sensé qui serait capable de se donner la mort pour justifier une simple blague ? Bref, j'en revenais toujours au même point : Vallon avait effectivement vécu une RR3, et ce qu'il avait écrit dès son réveil était le reflet le plus fidèle de ce dont il se souvenait ! Le problème, c'était que cette supposée authenticité ne justifiait pas qu'un homme équilibré et par ailleurs habitué à recevoir ce genre de récit, sombrât aussi rapidement dans le désespoir le plus noir avec la mort pour seule porte de sortie. La solution de ce dernier point se trouvait manifestement dans l'enquête que Vallon avait lui-même effectuée sur son cas. À la relecture du témoignage, je constatai que je disposais d'éléments concrets pouvant être vérifiés, ce qu'avait dû constater avant moi Jean Vallon. Je refis cette enquête et... je crois avoir compris pourquoi cet homme a finalement choisi d'en finir avec ce problème en mettant fin à ses jours !

Vallon était parti au volant d'un véhicule sortant tout juste de révision. J'obtins la confirmation par sa veuve que ce même véhicule, légèrement accidenté au retour (le samedi soir), retourna au garage le lundi matin sans avoir été utilisé le dimanche. J'obtins facilement copie des deux factures du garagiste sur lesquelles figurait, comme je m'y attendais, le kilométrage exact relevé au compteur du Cheroquee. Sachant que celui-ci n'avait servi que pour le périple du week-end, il suffisait de retrancher les trajets " garage - domicile " du vendredi et " domicile - garage " du lundi, pour obtenir le kilométrage exact effectué par Vallon. Ce chiffre devait représenter la distance " domicile - chalet " + " chalet - autre côté du lac - retour chalet " + " chalet - domicile ".

Je refis virtuellement ce trajet en reproduisant le tracé sur une carte digitalisée très précise du territoire. La partie centrale de l'équation, à savoir le déplacement de l'autre côté du lac, ne pouvait représenter moins de 36 kilomètres aller-retour ! Or, le relevé du compteur était à peine suffisant pour rendre compte du trajet le plus direct du domicile au chalet et retour, sans plus. Je précise que j'ai également demandé à un de mes correspondants habitant cette région d'effectuer ce test sur le terrain, et qu'il est arrivé au même constat que moi : il manque plus de trente kilomètres au compteur pour prouver le déplacement de l'autre côté du lac !

Cette première constatation, absolument troublante et accréditant l'hypothèse d'un canular mal ficelé, fut immédiatement suivie d'une autre, encore plus décisive. Le relevé des paiements électroniques effectués par Vallon indiquait clairement une utilisation de sa carte bancaire pour un plein d'essence le vendredi vers 17h à la station de la Hightway 15, et une autre le lendemain vers 16h15, pour le plein du retour à la station du col. Il n'existait aucune trace d'une telle opération effectuée dans la nuit de vendredi à samedi, vers 02h45, comme Vallon le prétendait dans son récit.

La conclusion sautait aux yeux : Vallon n'avait pas utilisé son véhicule pour effectuer les 36 kilomètres nécessaires pour aller et revenir de l'autre côté du lac, et n'avait pas non plus fait le plein de celui-ci en pleine nuit. Ce qui voulait dire que son histoire était une invention, une illusion, un rêve, ou qu'elle s'était déroulée d'une manière tout à fait différente de ce qu'il prétendait dans son récit. Il avait dû arriver assez facilement aux mêmes conclusions en conduisant sa propre enquête !

Paradoxalement, cette conclusion anéantissait du même coup l'hypothèse d'un canular. Jamais un type aussi avisé que Vallon n'aurait commis autant d'erreurs permettant de démonter aussi vite son témoignage. Si tel avait été son intention, il aurait effectué les kilomètres et le plein d'essence indiqués dans son scénario. Son récit n'avait donc pas pour vocation de leurrer des ufologues un peu trop crédules. Je suis persuadé, au contraire, qu'il a écrit exactement ce qu'il a vécu, ou du moins ce qu'il pensait vivre !

À ce stade des vérifications, Jean Vallon a dû penser, comme je l'ai moi-même pensé, qu'une partie seulement de son expérience était réelle (son passage à l'intérieur de l'OVNI et éventuellement sa première vision de celui-ci à sa sortie du chalet), tandis que le reste (son périple en 4x4 pour atteindre l'autre côté du lac, la halte pour le plein d'essence en pleine nuit), était une sorte de camouflage de la réalité. Le phénomène OVNI, et c'était là une théorie depuis longtemps développée par Vallon lui-même, projetait autour de lui son propre camouflage. Il provoquait des altérations de la réalité qui justifiaient des " missing time ", lesquels " missing time " eussent parus sans cela particulièrement aberrants au sortir d'une expérience non déguisée par le phénomène lui-même. On pouvait donc " oublier " le périple en 4x4, qui dans la réalité pouvait sans doute être remplacé par une simple invitation à l'intérieur de l'engin depuis le chalet, suivi d'un temps consacré à des expériences dont il ne devait conserver aucun souvenir. La confrontation avec l'humanoïde " Yo " pouvait quant à elle appartenir à la réalité vécue, ou être elle-aussi un camouflage... tout comme la vie entière d'un individu pouvait n'être qu'une autre illusion ! Mais aucun fait contradictoire ne permettait de mettre en doute cette partie du récit. Il aurait fallu pour cela mettre en doute la réalité même de l'OVNI observé par Vallon, ce qui n'était guère possible sans un autre témoignage indépendant du sien.

Et c'est ici que la chance joua ! Cette même chance a dû jouer également pour Vallon lorsqu'il effectua ses vérifications, mais elle dût prendre pour lui une coloration nettement plus sombre.

Une enquête d'un autre de mes correspondants confirma que le soir où Vallon arriva à son chalet, se tenait sur l'autre rive du lac, exactement sur la petite plage signalée par le témoin lui-même, un groupe de six jeunes gens. Or, il ne s'agissait pas de simples campeurs. Ceux-là n'étaient pas endormis mais au contraire parfaitement éveillés car en plein travail d'observation de la voûte céleste. Ils disposaient de deux télescopes et de trois paires de jumelles dont ils usèrent pour scruter le ciel une bonne partie de la nuit, et notamment aux heures signalées par Vallon comme ayant vu l'arrivée et l'atterrissage d'un OVNI gigantesque à cet endroit. Autrement dit, ils n'auraient pu manquer de remarquer un tel spectacle ! Par contre, ils se souvenaient très bien avoir remarqué l'arrivée d'un véhicule de l'autre côté du lac, entre 23h et minuit, lequel orienta ses phares dans leur direction durant plusieurs minutes. Ensuite, ils ne distinguèrent plus qu'une petite lueur signalant une présence dans le chalet. Le véhicule ne bougea pas de la nuit. Les jeunes gens partirent dans la matinée sans avoir remarqué quoi que ce soit d'anormal, et surtout pas un OVNI de cette taille !

Qu'avait donc " vu " ou " vécu " Jean Vallon ? L'hypothèse du canular mal ficelé ne tenait plus la route, sans compter que dans ce cas son enquête personnelle n'aurait pas eu le moindre sens. Continuer à soutenir qu'un OVNI avait bel et bien stationné ce soir là au-dessus du lac xxxx tenait de la gageure hors cotation ! Bien sûr, il était (encore) possible de faire appel au sempiternel camouflage imposé par le phénomène lui-même. Le périple de Vallon aurait été un souvenir implanté, masquant autre chose, tandis que les six astronomes amateurs auraient été " conditionnés " pour ne rien voir ! S'engager sur un tel terrain revenait à accoler au témoignage de Vallon une crédibilité zéro. Lui-même avait dû parvenir à la même conclusion ! Cet anéantissement logique de ses certitudes cadrait évidemment très mal avec la précision, pour ne pas dire la ferveur de son récit. Finalement, ce qui demeurait le plus probable dans toute cette affaire, c'était que Vallon était effectivement arrivé au chalet peu avant minuit, qu'il s'était endormi vers 01h du matin et réveillé passé midi. Le reste, les souvenirs confiés à son ordinateur portable dès son réveil, devait avoir une origine totalement inconnue. Vallon s'était-il laissé abuser par un simple rêve ?

Jacqueline avait sollicité mon avis. Je ne pouvais que lui révéler ce que je croyais être la vérité. J'allais forcément la décevoir. D'après la teneur de ses messages, il était clair qu'elle en était venue à croire en la réalité de l'expérience fantastique de son défunt mari. J'allais détruire une croyance ! Réduire cela à un simple rêve ou à un autre genre d'expérience (allais-je oser suggérer l'effet d'une substance psychotrope ou une énième complication ufologique ?), ne pouvait que réduire sérieusement la pertinence du témoignage et éloigner encore davantage l'explication du geste suicidaire qui s'en était suivi. J'avais presque terminé la rédaction de ce rapport décevant lorsque je reçus un e-mail de Jacqueline.

Cher Monsieur Chatslo, je dispose d'une nouvelle information qui, me semble-t-il, mérite d'être jointe au rapport de mon mari. En regardant une fois de plus dans les affaires de Jean, j'ai remarqué que la montre qu'il portait lors de ce week-end en montagne (différente de celle qu'il utilise au quotidien, anti-choc, étanche, spécialement conçue pour la pêche et la chasse, avec boussole intégrée), était bloquée sur 02h28, date du samedi ! La boussole est également bloquée. L'explication du réparateur est la suivante : la pile est morte mais il y a aussi un blocage complet des mécanismes probablement à cause d'une " exposition magnétique intense ". Notez que le jour et l'heure correspondent avec le moment où Jean fait coïncider le début de sa confrontation avec l'OVNI. S'il ne mentionne pas dans son rapport que sa montre est bloquée, c'est peut-être parce qu'il ne l'avait pas remarqué. En effet, il pouvait machinalement prendre connaissance de l'heure sur son ordinateur portable ou sur l'horloge du 4x4. Revenu à la maison, il a tout aussi machinalement changé de montre et remisé celle-là avec ses affaires de pêche. Il est connu que les OVNI produisent parfois ce genre de pannes.

Suivait la photographie de la montre en question, ses aiguilles et le dateur effectivement bloqués sur les coordonnées précitées. C'était troublant, en effet, mais je devais rester lucide. Cette nouvelle information ne changeait pas grand chose aux conclusions de mon rapport. Sa montre aurait pu se bloquer pour une raison plus banale et n'ayant rien à voir avec la présence d'un OVNI. Cela pouvait être une coïncidence ou même un truquage (de Jean ou a posteriori de Jacqueline). Néanmoins cet indice m'incita à reprendre l'analyse du témoignage de Vallon, pour y découvrir ce que lui-même y avait sans doute découvert en effectuant son enquête. Il y avait dans ces lignes, pour un personnage aussi impliqué que lui dans la recherche ufologique et ayant eu le privilège de vivre personnellement une RR3 (ou du moins l'impression de vivre ce phénomène), de quoi basculer dans la dépression et décider de mettre fin à ses jours. Il y avait là ni plus ni moins qu'une impasse conceptuelle ! Le piège ultime pour la raison !

Ce piège, Vallon avait sauté dedans à pieds joints. S'il n'avait été qu'un enquêteur extérieur sur cette affaire, comme je l'étais en ce moment, sans doute aurait-il été troublé, mais pas au point d'en souffrir personnellement. Mais il était surtout l'acteur principal, et à ce titre totalement impuissant à renier à la fois ses impressions et sa raison ! Constatant l'impossibilité de s'extraire de ce piège, il avait choisi le silence et la mort.

Je changeai mes plans et envoyai un rapport considérablement édulcoré à Jacqueline. Je lui avouai que, finalement, je n'avais rien découvert permettant de mettre en doute la réalité de l'expérience vécue par son mari. Je passai sous silence le témoignage des jeunes astronomes, la non-correspondance du second payement électronique ainsi que mes calculs kilométriques. Bref, je l'informai que je croyais, tout comme elle, que le récit correspondait à la réalité, sinon dans ses moindres détails, du moins pour l'essentiel. La montre n'était-elle pas la preuve matérielle de la réalité de l'incident ? Il était bien inutile de détruire ce qui était devenu une croyance où l'irrationnel avait sa place, lui-même poussé par le remords et l'affection. Surtout, il était inutile que je révèle à une personne fragilisée ce qui à mon sens avait mené son mari au suicide. Sur ce point, je formulai la suggestion que les raisons de son geste désespéré devaient probablement être recherchées dans un contexte qu'il ne m'appartenait pas de fouiller.

Pourquoi Jean Vallon s'est-il suicidé? À cause de la nature même de son expérience associée au sens du message reçu de l'entité Yo !

… Nous créons vos rêves … Nous les alimentons, nous les encadrons et nous les corrigeons... Au sein de cet univers onirique est comprise la plus grande part de ce que vous appelez le phénomène OVNI…

Vallon avait consacré une part importante de sa vie à l'étude du phénomène OVNI. Il avait échafaudé des théories inédites capables de rendre compte de la nature probable du phénomène avec plus de justesse que les théories classiques. Enfin, il avait connu l'insigne privilège d'une confrontation personnelle et directe avec le phénomène. Un phénomène qui s'était révélé presque exactement ce qu'il pensait qu'il était : une indéniable composante extraterrestre doublée d'un processus de contrôle ! Quelle chance, quel couronnement pour ses recherches et sa carrière !

Encore fallait-il le prouver au monde ou, ce qui était encore plus important à ses yeux, se le prouver à lui-même ! Or, ce qu'il avait appris de cette expérience lui indiquait on ne peut plus clairement que cette démonstration serait à jamais impossible. Le piège le tenait et il n'avait aucun moyen de s'en extraire ! Son expérience lui apparaissait totalement réelle, mais elle se réduisait rapidement à la valeur d'un simple rêve dès qu'il voulait vérifier les données pourtant si concrètes de son souvenir. Et d'un autre côté, le message de l'entité " Yo " lui fournissait généreusement l'explication du phénomène, la fameuse Vérité tant recherchée : une manipulation pour partie onirique… qui elle-même lui était fournie par ce biais onirique dont il ne pouvait extraire la moindre preuve !

C'était un problème insoluble par excellence, la quadrature du cercle ! Rien n'était démontrable puisque la solution qui apparaissait conditionnait elle-même la question et la vidait de sa pertinence. La vérité pouvait tout aussi bien être ce qu'il croyait que son contraire. Même un Jean Vallon, avec sa parfaite connaissance du phénomène et après avoir vécu lui-même l'expérience décisive, ne pourrait jamais se convaincre intimement de cette fuyante Vérité ! Il était tombé dans un piège diabolique. Des preuves de la réalité ou de la non-réalité de son expérience ? Il pouvait en chercher autant qu'il le voulait pour accréditer l'une ou l'autre opinion, cela ne servait à rien puisque l'explication que renvoyait automatiquement l'opinion opposée annihilait la précédente en vertu de sa propre définition ! Le piège avait-il été tendu par le phénomène OVNI lui-même, parce que Vallon en savait trop ? Ou était-ce le fruit de l'esprit surmené de cet homme, lequel avait subitement abdiqué toute raison à la suite d'une éruption onirique intempestive ? Jamais il n'aurait pu trancher dans un sens ou dans l'autre ! En conséquence, l'existence elle-même devint pour lui un pari perpétuel entre une réalité et une non-réalité à jamais indiscernable. De plus, la certitude d'avoir accumulé durant toutes ces années des masses d'informations désormais inutiles, d'avoir en quelque sorte perdu son temps, eut sans doute raison de ses dernières forces. La vérité tant recherchée lui était à jamais interdite. En désespoir de cause, il avait décidé d'appliquer la seule solution assez digne à ses yeux pour clore cette quête à jamais stérile. Vous comprendrez pourquoi je ne me sentais pas le droit d'informer sa veuve de cette conclusion.

Addenda :
En plus de m'intéresser au phénomène OVNI, je suis aussi un auteur d'histoires fantastiques. Alors, n'est-ce pas, je n'ai pu résister à l'envie de m'emparer de cette affaire pour en extraire matière pour cette petite historiette. Pourquoi ? Mais pour prouver qui est le maître ici ! Car, voyez-vous, ces chercheurs de Vérité m'ennuient profondément. En guise de justification de leur ignorance, de leur incompétence et de leurs faiblesses, ces individus osent replacer un peu trop souvent à mon goût la célèbre tirade shakespearienne : " Il y a plus de choses sur la terre et dans le ciel que n'en peuvent rêver vos philosophies… " Et si je vous disais, moi, juste pour rire, qu'il y a autant de choses dans l'imagination d'un esprit tel que le mien qu'il n'y en a sur la terre et dans le ciel ?

FIN

© ® Auteur : Claude Thomas, texte déposé.

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