Sus aux envahisseurs !

 

- Si on m'avait dit que j'les verrais débarquer un jour, cracha Leslie pour la dixième fois.

C'était peut-être la dixième fois, mais aussi bien la centième ! Cela faisait des jours que cette formule, à mi-chemin entre l'affirmation et l'interrogation, était la seule chose, mis à part les crachats brunâtres, qui sortait de la bouche du vieil homme. Il faut dire que Leslie parlait peu. Il aurait même pu oublier les rudiments du langage articulé s'il ne lui était resté pour compagnie, son âne, son chien et un invisible commensal. Ce dernier personnage, imaginaire mais tout aussi crotté et bougon que lui, était une sorte de conscience désincarnée de sa propre personne. Il lui parlait et l'autre lui répondait par sa voix, et le plus drôle de tout était que les deux ne s'embrouillaient jamais. Pour comble de coïncidence, ce compagnon de solitude portait le même prénom que lui, prénom que l'habitude avait fini par réduire à " Lee ", ce qui permettait encore d'économiser sur la longueur des paroles échangées.

- Hé ! Lee, t'as vu l'ciel sur les collines ? Va y avoir la tempête avant c'soir ! Commençait Leslie après avoir jeté un coup d'œil par la fenêtre.
- Wouais ! Répondait l'autre par la même bouche.
- Waf ! Approuvait le clebs en grattant à la porte du bungalow.

Plus loin, la bourrique braillait à pleins poumons, non pas pour donner son avis mais parce qu'elle crevait de soif. Puis il se passait parfois des heures avant que d'autres paroles, à l'exception de quelques jurons, ne vinssent enlaidir l'atmosphère de notes éraillées et des fragrances violentes d'une haleine innommable.

Leslie vivait à l'écart de la civilisation, en bordure du désert, seul depuis des années. Il occupait le bungalow n°5 d'un motel à l'abandon, le long de la route 17 sur laquelle il ne passait plus que deux camions par mois. Il ne se souvenait plus quel projet de développement économique vite avorté avait incité un fou à bâtir ce motel de vingt-trois chambres dans un coin aussi désolé. Leslie, éternel vagabond de son état, était arrivé sur les lieux après la fuite des derniers locataires, une colonie de rongeurs ayant au passage grignoté tout ce qui était à leur goût. Le vieil homme s'était contenté du reste, non comme casse-croûte évidemment, mais comme abri temporaire.

De temporaire, le bungalow n°5 s'était mué, au fil des années, en un " mon logis " définitif. Quinze ans plus tôt, une épouvantable tempête de sable avait poussé ses pas vers cet endroit. Le lendemain, alors qu'il s'apprêtait à reprendre la route, il avait été pris d'une soudaine illumination. L'endroit était charmant ! Deux rangées de bungalows délabrés se faisaient face de chaque côté d'un semblant de rue. Douze chambres d'un côté, onze de l'autre. Un douzième cabanon faisant saillie au bout de cette rangée devait tenir lieu, jadis, de réception, de local technique et de logement de fonction. À l'exception de quelques accessoires typiquement modernes, une carcasse de voiture abandonnée, deux pompes à essence aussi sèches qu'un couple de momies Olmèques, un réservoir à glace éventré, des panneaux publicitaires piqués de rouille et l'armature tordue d'une enseigne au néon, on aurait pu voir là le décor oublié d'un vieux western. La rue centrale n'était plus qu'un champ de sable parsemé de bouts de tôles, de bois et de débris divers. Le vent y soulevait des volutes de poussières et y organisait des courses de rolling-bush venus du désert. Partout, des planches et des charnières craquaient et gémissaient comme autant de fantômes éphémères. La route passant à bonne distance des premiers bungalows n'était qu'un vague ruban gris, une sorte de serpent plat sans tête ni queue séparant le motel du désert chaotique. De l'autre côté des bâtiments, les collines formaient un rempart contre un autre désert, sans doute aussi déprimant que le premier. Elles avaient néanmoins le mérite de produire une ombre qui, à certains moments de la journée, offrait une fraîcheur relative sur la partie impaire du motel. Manifestement, cet endroit perdu attendait du temps et des éléments une abrasion définitive, puisque aucun nouveau promoteur n'aurait été assez fou pour s'y attarder. Leslie trouva l'endroit charmant, exactement à sa convenance. Ici, au moins, on lui ficherait une paix royale !

Il était resté. Après tout, il était temps pour lui de songer à poser une fois pour toutes son baluchon. Il ne savait pas à l'année près quel était son âge, mais il ne fallait pas être médecin légiste pour deviner qu'il accusait plus de six décennies au compteur, dont quatre de bourlingue à travers tous les états, par tous les temps, sur des semelles pas toujours des plus coopérantes. Il avait sans doute plus de kilomètres dans les jambes qu'un Intercontinental Truck déclassé n'en a dans les essieux. Le charme de l'endroit, le sentiment de paix éprouvé à son réveil, la fatigue accumulée dans ses reins depuis des années, tout cela s'était ligué pour le convaincre de se poser dans ce coin de silence si propice à la méditation. Pour Leslie, cette discipline consistait surtout à ne rien faire, à dormir, à bricoler le strict nécessaire pour empêcher l'effondrement de son cabanon et à s'abrutir d'alcool en regardant un téléviseur. Il avait trouvé cet appareil, antédiluvien mais en état de fonctionnement, sous un entassement de matelas. Sur l'arrière du motel, une éolienne poussive tirait l'eau claire d'un puits et fournissait assez de jus pour quelques lampes, un réfrigérateur poussif et le fameux téléviseur, à condition de ne pas tout tirer d'un seul coup. Il y avait même assez de bonne terre pour composer un potager acceptable. L'ex-vagabond y cultivait maintenant des tomates, des laitues, des oignons, des potirons, des haricots et une demi-douzaine d'autres denrées, garanti sans pesticides ni engrais, si ce n'est la participation naturelle de la bourrique.

Notre homme capturait aussi des reptiles. Tout ce qui rampait, glissait ou jouait des crécelles à des lieues à la ronde finissait dans des cages, en attendant le passage de Maître Toy. Celui-là s'appelait ainsi parce qu'il était asiatique, tout comme son 4x4, et qu'il n'avait jamais jugé nécessaire de rectifier le surnom que tout le monde lui donnait dans le comté. Il créchait à Greycoven, la première ville à quarante miles du motel. Il avait rencontré Leslie par hasard peu après son installation, alors qu'il venait chercher des serpents dans les ruines. Il commerçait des peaux et du venin, fournissait les collectionneurs. Maître Toy s'était bien vite mis en affaire avec le nouvel occupant des lieux. Il passait environ tous les deux mois, emportait la marchandise grouillante et sifflante, et laissait en échange des articles de première nécessité, vêtements, savon, conserves, viande séchée, quelques journaux, des revues pornos et l'indispensable whisky. La vie de Leslie s'était ainsi organisée entre son potager, ses reptiles, son transat, son téléviseur, le passage épisodique d'un autre bipède à faciès humain, les rares bruits de moteurs qui ne s'arrêtaient jamais devant son motel désaffecté, son chien galeux et colonisé de puces, et un âne qui ne servait plus à rien, même pas capable de crever de sa belle mort.

- Si on m'avait dit que j'les verrais débarquer un jour ! cracha Leslie une fois de plus. Il était affalé dans son transat, le cul touchant presque le sol, une bouteille de whisky entre les jambes et le regard perdu dans les reflets moirés de l'écran du téléviseur. Depuis plusieurs semaines, il n'était plus question que de ça aux infos. Ils débarquaient ! Sur toutes les chaînes, du moins celles que son antenne bricolée arrivait à capter, à n'importe quelle heure du jour ou de la nuit, on ne parlait que de cet événement, le plus extraordinaire depuis… D'ailleurs il n'y avait jamais rien eu de plus extraordinaire sur terre ! Les martiens débarquaient sur notre monde !

Enfin, pour être exact, il ne s'agissait de martiens que dans l'esprit de Leslie. Les autorités parlaient d'aliens, d'extraterrestres, de voyageurs interstellaires... Les journalistes utilisaient rarement le terme " martien " et c'était alors en manière de clin d'œil à la célèbre émission radiophonique d'Orson Welles, elle-même inspirée du roman " La guerre des mondes " de H.G. Wells. Il était évident que ces êtres ne venaient pas de la planète Mars. On ne pouvait pas dire non plus qu'ils débarquaient, du moins pas dans le sens où le commun des mortels s'était toujours figuré que cela se passerait, en admettant que ces milliers d'histoires de soucoupes volantes fussent vraies. Il n'y avait pas eu d'atterrissage officiel d'OVNI devant la Maison Blanche ou d'amarrage de vaisseau spatial au sommet de la Colonne du Congrès. Ce genre de scène n'était pas arrivé non plus d'autres pays civilisés, ni dans ceux où la dite civilisation avait oublié de s'installer. Il n'y avait eu ni matérialisation de vaisseaux galactiques dans notre espace aérien, ni descente majestueuse de soucoupes géantes sur nos campagnes, ni rien de ce type. C'était plus simple et plus étonnant !

Un jour, il y en avait eu quelques-uns déambulant dans les rues des grandes cités. Le lendemain, il y en avait eu d'autres. Le surlendemain encore plus. Et ainsi de suite jusque dans les lieux les plus variés et éloignés de tout. Combien était-il ? Des milliers, probablement ! On ne les voyait jamais arriver ou disparaître et ils ne semblaient pas se matérialiser ou se dématérialiser devant les témoins, comme l'aurait fait le Cpt. Kirk pour rejoindre l'Entreprise. Ils étaient là, un point c'est tout. Les astronomes, incrédules, ne décelaient aucun objet inhabituel en stationnement dans le système solaire. Les satellites espions ne discernaient aucune intrusion intempestive de ce qui aurait pu être un engin spatial. Il s'agissait d'une invasion assurément invraisemblable et passablement choquante. D'ailleurs, ce n'était même pas à proprement parler une invasion ! Les aliens n'étaient pas agressifs, ils ne revendiquaient rien et ne demandaient même pas à parler aux dirigeants. Ils se trouvaient simplement parmi nous et vaquaient à des occupations parfaitement ordinaires, comme se promener, consommer un hamburger, écouter un concert en plein air, admirer les vitrines, visiter un musée, assister à un match de foot ou uriner sous un porche. Face à de tels comportements, les autorités demeuraient dans l'expectative. Sans doute en aurait-il été tout autrement si les aliens avaient été d'affreux lézards dégoulinant de morve, ou à la rigueur des gnomes poilus et belliqueux. Mais ces Visiteurs étaient d'une catégorie humanoïde absolument similaire à la nôtre ! Ils ne portaient pas de casque ou de combinaison spéciale, et ils n'étaient pas affublés d'antennes ou d'excroissances autrement douteuses. Ils n'avaient pas de " désintégrateur " à la ceinture ni aucun des accessoires que chacun se serait attendu à voir en leur possession. À moins d'un hasard extraordinaire, ils semblaient même avoir fait un effort vestimentaire afin que leur mise ressemblât à ce qui faisait l'ordinaire des populations de nos cités cosmopolites. Bref, ils n'étaient ni repoussants, ni fascinants, et ils auraient pu passer totalement inaperçus s'ils ne s'étaient comportés comme ces touristes suffisants qui se croient partout chez-eux. En effet, ils étaient peu liants et avaient tendance à considérer les autochtones avec une condescendance pour le moins déplaisante. Leur supériorité intellectuelle et technologique, pour l'instant invisible, leur donnait peut-être le droit de se comporter ainsi, mais cela n'en était pas moins désagréable à supporter. Il n'était pas encore question de représailles, mais la colère grondait dans les rangs des personnes les plus chatouilleuses, les autres se contentant de feindre l'indifférence en attendant de voir comment la situation allait évoluer.

Les militaires, retenus sur leurs bases par une politique prudente, s'arrachaient les cheveux en attendant l'amorce d'une première confrontation, tandis que les politiciens revanchards grinçaient des formules de plus en plus provocatrices. Il faut dire que ces deux catégories de personnages n'avaient, à aucun moment, été approchées par des représentants officiels de nos Visiteurs, lesquels semblaient d'ailleurs ne pas avoir de représentants plus officiels que d'autres. La catégorie des vendeurs de bondieuseries, tout aussi ignorée, sécrétait comme à son ordinaire ses sermons hypocrites et acrimonieux, mais n'incitait pas encore à la guerre sainte. Quant aux fanatiques, les torchés du cigare et autres baba-spirites, l'étrangeté de l'affaire leur avait littéralement plombé le cul, l'endroit où comme chacun le sait se niche l'essentiel de leur jugeote. Les autres catégories de terriens se seraient bien accommodées de la nouvelle situation si ces étrangers n'avaient eu cette attitude passablement désobligeante. Leslie faisait partie de ceux-là, par téléviseur interposé vu que dans son coin de désert il n'avait pas encore eu l'occasion de croiser un de ces " martiens " en chair et en os.

Pour résumer la situation, une communauté extraterrestre forte d'un nombre indéterminé mais croissant d'individus, vaquait à des occupations parfaitement ordinaires dans nos villes et nos campagnes ! Ces êtres n'entretenaient avec nous que les rapports strictement nécessaires aux relations sociales les plus élémentaires, comme acheter un poulet frit ou payer sa place au stade. D'où tenaient-ils leur argent ? Les billets étaient vrais et leurs cartes de crédits parfaitement alimentées ! Personne ne sut jamais l'origine de ces fonds, si tant est que quelqu'un osât un jour se poser cette question. Il n'y avait pas de menace à proprement parler, mais simplement un malaise général. Les gens n'avaient pas peur, mais étaient irrités. Cette situation aurait pu naître de l'imagination d'un auteur d'histoires fantastiques, si seulement toutes les chaînes de télévision du monde n'en avaient fait leur titre principal !

Les jours passaient et les " martiens " semblaient toujours de plus en plus nombreux. Quand on leur posait des questions sur leurs origines, ou sur l'extraordinaire autant qu'invisible moyen de transport qui les " matérialisait " sur terre, ils haussaient les épaules et continuaient leur chemin sans plus s'occuper des curieux. Avouez que la situation avait de quoi agacer ! Et pourtant, ils savaient parler. Lorsqu'il s'agissait d'obtenir ce qui les intéressait, ils s'adressaient toujours à leurs interlocuteurs dans une langue parfaitement intelligible. Pour savoir où trouver la pizzeria la plus proche, connaître le prix d'une BMW cabriolet ou l'adresse de Michael Jackson, ils savaient toujours se débrouiller. Par contre, répondre à une question aussi anodine que " quel temps fait-il sur Orion ? ", semblait déclencher chez eux cette sorte de " fatigue supérieure " que les nobles, les bourgeois, les parvenus et autres guignols du paraître, savent souvent imposer à l'entourage qu'ils jugent vulgaire et inintéressant. Oui, ces Visiteurs étaient parfaitement agaçants !

Pour en revenir à Leslie le locataire du bungalow n°5, à Hiram son âne cacochyme, à Zak son chien galeux et à Lee son compagnon imaginaire qui, face à l'invasion des martiens, avait eu ce mot digne de figurer dans une anthologie du surnaturel : " quelle connerie ! ", disons qu'ils n'attendaient rien de bon de cette affaire. Oh ! ils ne s'attendaient certes pas à voir arriver les martiens jusqu'au motel. Que seraient-ils venus faire dans ce coin de désert où, à part des cabanons délabrés, un potager parfaitement banal et des cages à serpents, il n'y avait strictement rien d'intéressant à voir ? En fait, c'était surtout Leslie qui pensait cela. Hiram et Zak ne s'étaient évidemment rendus compte de rien, tandis que Lee prenait la chose avec l'économie habituelle de son langage taillé à coups de serpe.

- Pff ! Foutront l'camp avant que j'vienne ! avait-il déclaré un jour, alors que Leslie ne lui demandait rien. Ce dernier n'était d'ailleurs par sûr d'avoir compris ce que son compagnon imaginaire avait voulu dire en parlant de " venir ", et il reboutonna son froc, y rangea les pans de sa chemise, replaça les bretelles sur ses épaules et sortit du cabanon qui lui servait de lieu d'aisance.

Une poignée de journées ratissa encore le motel de ses lancinants traits d'ombre et de lumière. Le vent n'existait presque plus et un soleil implacable plombait tout ce que l'ombre des collines ne pouvait protéger. Les tomates mûrissaient à ne plus suivre. Leslie, obligé de remonter l'eau du puits à la main, arrosait matin et soir afin d'éviter que le potager ne se transformât en champ de désolation. Zak et Hiram s'étaient arrangés pour ne plus avoir à remuer que le strict nécessaire de leur anatomie. Ils dormaient la journée dans l'ombre bienfaisante du bungalow n°7. Hiram donnait de la voix de tant à autre pour réclamer sa ration d'eau et de légumes. Leslie y ajoutait parfois un fond de whisky pour avoir la paix. Zak sortait le soir pour chasser le rongeur. Il le fallait bien s'il voulait agrémenter sa bouillie ordinaire d'un peu de sang, et ainsi se persuader qu'il n'était pas en train de devenir un vulgaire lapin. Les cages à serpents grouillaient d'une cinquantaine de locataires. La moisson avait été exceptionnelle, comme si l'approche d'une fin du monde avait fait sortir les reptiles de leurs gîtes pour se précipiter dans les pièges du chasseur. Il était temps que Toy arrive. La réserve de whisky, quatre bouteilles à peine, permettait tout juste une semaine de survie. Accessoirement, Leslie désirait échanger ses impressions sur " l'événement " avec quelqu'un d'un peu plus consistant que Lee. Une invasion de martiens valait bien l'effort d'une conversation un peu plus poussée que d'ordinaire.

En fait d'échange d'impressions, c'était plutôt une révélation que Leslie avait hâte de faire à un autre être humain. Car, il en était persuadé, lui seul avait compris le sens caché de cette soudaine présence de martiens au sein de la population terrestre. Lee était même d'accord avec lui. En fait, c'était Lee qui avait eu l'idée le premier, mais naturellement, pour une question de crédibilité, il valait mieux que ce soit Leslie qui révèle ce qui était en train de se passer.

- Y en a de plus en plus ! avait déclaré Leslie quelques jours plus tôt, en regardant une émission de télévision montrant des scènes de la vie quotidienne dans une cité de la côte ouest.

Effectivement, on les voyait partout. Dans un restaurant, un client mécontent fit renvoyer sa commande en cuisine. Quelque chose n'allait pas avec la laitue. Le serveur haussa les épaules, l'air de n'en avoir rien à cirer, et lui tourna le dos sans plus de manières. C'était un Visiteur, à n'en pas douter ! Dehors, une vieille dame demanda son chemin à un policeman. L'homme renifla avec dédain, haussa les épaules et se détourna, laissant la vieille dans un état d'insatisfaction et de colère contenue qui se passait de commentaire. Un Visiteur en uniforme de policeman ! Et ainsi de suite, dans tous les quartiers de la ville...

- Ils nous remplacent ! avait alors ajouté Lee.

Il avait prononcé ces trois mots avec un tel ton de fatalité que cela avait fait bondir Leslie hors de son transat. Ce faisant, il avait perdu une bonne part de sa bouteille de whisky sur son pantalon. Il était déjà trop saoul pour éviter de s'étaler par terre, mais pas assez pour ne pas avoir compris le sens des paroles de son compagnon imaginaire. Il s'était ensuite endormi à même le sol, ne retrouvant ses esprits qu'en milieu de matinée. L'incroyable révélation, par miracle, ne s'était pas évaporée de sa mémoire. Depuis, il ressassait cette idée à toute heure du jour et de la nuit, du moins quand il n'était pas trop saoul pour perdre le fil de ses pensées. Il s'agissait donc bel et bien d'une invasion ! La présence de ces extraterrestres n'avait rien d'une banale excursion. En fait de tourisme, ces étrangers pratiquaient un remplacement progressif de la population humaine. Le pire, et ce détail le mettait dans une colère noire, c'était que personne, ailleurs, ne semblait s'être rendu compte de ces substitutions. Jamais il n'avait entendu un commentaire allant dans ce sens, et pour cause !

Au journal télévisé du soir, à la question - ô combien pertinente ! - d'un fermier de l'Iowa s'inquiétant de l'influence du pyroxylène-c4 sur sa récolte de maïs transgénique, le journaliste s'était contenté de hausser les épaules en poussant un soupir fort peu télégénique. Voilà qui expliquait bien des choses ! Il avait été remplacé, cela ne faisait aucun doute. D'ailleurs, les journalistes et autres reporters étaient probablement les premières victimes. Les étrangers étaient maintenant partout et Leslie devait à son isolement, loin de la civilisation où se jouait cette tragédie, de pouvoir comprendre la véritable nature du processus d'absorption de ses semblables. Il devait absolument parler à Maître Toy. Ce dernier avertirait alors les autorités ou le conduirait en personne jusqu'à la Maison Blanche, s'il n'était pas déjà trop tard…

Par une heureuse coïncidence, le 4x4 de Maître Toy arriva le lendemain. Il s'immobilisa au beau milieu des bungalows et klaxonna à réveiller les morts, ce qui ne lui ressemblait guère. Hiram hurla de frayeur. Zak jaillit de son repère et courut autour du véhicule en aboyant avec frénésie. Lee s'évapora dans le néant et Leslie parut sur le pas de son bungalow, le fusil à la main. L'asiatique qui descendit du 4x4 ressemblait à Maître Toy, mais il était évident, même pour Leslie dont les yeux brûlés de soleil avaient abdiqué depuis longtemps la reconnaissance de certaines couleurs, que cet individu n'était pas, ou plus, Maître Toy !

- Les serpents, c'est bien ici ? gouailla l'apparition avant même de saluer le vieil homme.

Pour toute réponse, Leslie pressa la double détente de sa winchester, ce qui envoya deux giclées de plombs dans le ventre de ce qui n'était qu'une grotesque imitation de Maître Toy. Martien ou pas, celui-ci fut propulsé de trois mètres en arrière avant de se recroqueviller et de piquer du nez dans la poussière. Une liqueur brunâtre imbiba aussitôt le sable autour du corps à la manière d'un vin épais remontant dans un morceau de sucre.

- Un de moins ! cracha Leslie en contemplant son oeuvre.
- Ils crèvent comme nous, siffla Lee soudainement réapparu derrière lui.

Leslie se sentit envahi de fierté pour ce qu'il considérait comme un acte de profond civisme. Qui sait, peut-être était-il le premier terrien à avoir éliminé un de ces maudits aliens ? Malheureusement, cela reportait la révélation qu'il comptait faire au monde, et conséquemment le lancement d'une contre-offensive militaire d'envergure. Il ne savait pas conduire une voiture et devait donc attendre le passage de quelqu'un d'autre au motel, ou se rendre lui-même à pied jusqu'à la ville.

- Nous verrons bien dans quelques jours, articula-t-il pour lui même. Puis il donna un grand coup de pied dans le flanc du chien qui léchait le sable imbibé de sang. Il allait devoir enterrer cette charogne d'extraterrestre profondément pour que son clebs ne le dévore pas. Qui sait si cette viande n'était pas empoisonnée ! Il s'empara d'une pelle et d'une bouteille de whisky et se mit aussitôt à l'ouvrage.

* * *

Leslie n'eut pas besoin de se rendre en ville par ses propres moyens. Le lendemain, le shérif rangeait son véhicule de fonction derrière le 4x4 abandonné. Son adjoint et lui en sortirent avec un synchronisme remarquable. Hiram couina comme une vieille pompe mal graissée. Zak arriva comme une balle et se mit à tournoyer autour des deux hommes, aboyant à s'en déchirer la gueule. Il reçut un coup de pied qui l'envoya valdinguer à l'ombre d'un tas de gravats. Par chance, Leslie ne jaillit pas du bungalow un fusil dans les mains. Et pour cause ! Les représentants de l'ordre le trouvèrent affalé sur son transat, ivre mort et ronflant comme une armée de bûcherons. Personne ne chercha Lee, forcément, vu l'état de Leslie.

La suite des évènements fut tellement ordinaire qu'elle mérite à peine d'être évoquée ici. Mais puisqu'il faut bien en finir avec cette histoire, voici ce qui se passa : réveil brutal de l'ivrogne, feu de questions, tour du propriétaire et découverte de la tombe fraîchement creusée… où gisait le cadavre du frère de Maître Toy ! Aveux spontanés du tueur, celui-ci s'emmêlant les pinceaux dans d'extravagantes justifications où il était question d'une invasion de martiens, lesquels se substituaient progressivement aux humains, le tout assaisonné d'une haleine impossible à mettre en mots. Menottes et arrestation !

Les deux policiers haussèrent les épaules et soupirèrent de concert. Ils en avaient déjà entendu de belles dans l'exercice de leur fonction, mais des martiens ! Ils installèrent le vieil homme sur la banquette arrière de leur véhicule. Ensuite, ils inspectèrent une dernière fois le bungalow n°5. Ils y ramassèrent l'arme du crime qui traînait sous le transat.

- Quel taudis ! fit observer l'adjoint.
- J'ai jamais vu un bordel pareil, admit le chef en contemplant le sordide amoncellement de détritus divers, quoique principalement constitué de cadavres de bouteilles, composant le décor intérieur du logis.
- Il mangeait, buvait et dormait sur ce transat, en face de sa télé !

Machinalement, l'adjoint tourna le bouton du téléviseur, s'attendant à ce que l'écran s'illumine et que le diffuseur crachote un quelconque laïus publicitaire. Mais il ne se passa rien. Tout aussi machinalement, il fit ce que tout apprenti réparateur de téléviseur aurait fait à sa place, il cogna énergiquement le côté de la caisse. Pour tout résultat, il n'obtint qu'un sévère bruit de bouteille. Les deux hommes se regardèrent, l'œil étonné. L'adjoint passa derrière le téléviseur pour constater que le fond manquait, tout comme l'intérieur. À la place de l'équipement électronique habituel se trouvaient les trois dernières bouteilles de la réserve de whisky du vieux.

- Emportons ses bouteilles, suggéra le chef en voyant la pêche miraculeuse de son adjoint.

Ils emportèrent également Zak, revenu peureusement se pelotonner entre les jambes de son maître. Une autre équipe viendrait pour récupérer le cadavre et le 4x4, ramener Hiram à la civilisation et libérer les serpents. Quant à Lee, après la boulette qu'il avait commise, il y avait gros à parier qu'il ne se montrerait pas de sitôt !

FIN

© ® Auteur : Claude Thomas, texte déposé.

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