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Jim marchait sur le bord de la route. Les deux côtés de la chaussée se ressemblaient étrangement, comme si la partie de droite était un reflet de celle de gauche, ou le contraire. Quand il y avait un arbre à droite, il s'en trouvait un à gauche. Un joli pavillon avec entrée de garage, pelouse entretenue et arbustes en fleurs, répondait à un autre pavillon, identiquement équipé. Jim n'aurait pas été étonné de voir un autre Jim déambulant de l'autre côté de la rue. Devant chaque propriété, une boîte aux lettres répondait à une boîte aux lettres identique. Il aurait fallu vérifier les numéros pour constater les différences, pairs d'un côté, impairs de l'autre, preuve que ce décor ne bénéficiait pas de l'économie d'un invisible miroir. À y regarder plus attentivement, on voyait d'ailleurs apparaître d'autres différences. Les couleurs ne coïncidaient pas toujours. Une porte blanche d'un côté était brune de l'autre. Des volets clairs à gauche étaient de teinte foncée à droite. Et plus l'observateur s'inquiétait de ces différences, plus l'architecture des pavillons, tel un étrange écho pictural, semblait s'amuser à relever ces dissemblances. Un toit plus incliné ici, une façade plus longue là-bas, une allée en gravier plutôt que des pavés. Puis d'autres détails non symétriques sautaient aux yeux : une fontaine au milieu d'une la pelouse, un petit vélo oublié, un chien attaché, une voiture de sport, une camionnette... Finalement, on pouvait se demander pourquoi le marcheur avait l'illusion que les deux côtés de la chaussée étaient rigoureusement identiques ! Sans doute était-il fort distrait, absorbé dans ses pensées ou trop habitué de vivre dans ce décor pour ne plus lui prêter suffisamment attention. Tel était exactement le cas de Jim Tanner ! Il faut dire qu'il avait des circonstances atténuantes pour expliquer ce manque d'attention. Jim avait tout juste dix ans. À cet âge, on ne s'embarrasse guère de considérations architecturales ou esthétiques relatives aux constructions des grands. Il aurait pu dessiner les yeux fermés la jolie frimousse de Sorya, mais il aurait été bien en peine de citer de mémoire combien il y avait de fenêtres sur la façade de sa maison ! De plus, Jim n'avait jamais connu que ces interminables rangées d'habitations en vis-à-vis, que l'on eût dit sorties du même moule. Les rues rectilignes entre les propriétés étaient identiquement bordées d'arbres, eux-mêmes fichés dans d'identiques cercles de terre au milieu du béton. Ces rues, il les empruntait tous les jours pour se rendre à l'école. L'habitude estompe souvent l'esprit d'observation, c'est bien connu. Enfin, il convient aussi d'ajouter que Jim marchait comme dans un rêve, préoccupé surtout du moyen de satisfaire l'envie de bagarre qui gonflait ses poings serrés dans les poches de sa culotte. Cela lui arrivait de plus en plus fréquemment ! Jim éprouvait de terribles envies d'en découdre avec les autres gamins du quartier. Il voulait prouver à tous ces vauriens qu'il était le plus fort, que ceux-ci avaient intérêt à le craindre et à le respecter. Et plus il parvenait à ses fins, plus il ressentait le besoin d'asseoir cette suprématie en redoublant ses démonstrations de force. Tout en marchant, il se demandait d'ailleurs pourquoi il s'obstinait à vouloir démontrer ce qui n'avait aucunement besoin de l'être. Il était le plus costaud, il suffisait de le regarder ! À dix ans, il faisait déjà une tête de plus que ceux de son âge et rivalisait presque avec ceux de quatorze. Il avait des épaules de lutteur junior, des bras musclés et déliés, des poings solides. Sa taille était fine et flexible, l'idéal pour aller avec ses jambes de sprinter. Personne, dans sa catégorie, ne pouvait le battre question force ou vitesse. Il était vraiment le champion, et s'il n'avait ni coupe ni médaille, c'était sûrement parce que les combats de rue n'étaient pas reconnus comme discipline Olympique. Normalement, il n'aurait même pas dû se préoccuper de la conservation d'un tel " titre ", toute lutte contre lui étant par trop inégale. Mais Jim vivait dans un univers hostile. Les gamins du quartier étaient tous d'insupportables garnements. Chaque jour, ils se regroupaient pour essayer de le coincer, en espérant naïvement que cette union permettrait enfin de le terrasser. Les plus malins essayaient d'imaginer toutes sortes de pièges. De son côté, Jim ne se sentait pas non plus la vocation d'un enfant de cœur. Allez savoir pourquoi, il en voulait à tous ces gamins. Il les cherchait et était toujours le premier à vouloir engager une bonne bagarre. Mark et Corey discutaient, assis sur le muret de la propriété des Thompson. Mark avait treize ans et était un vrai dur. Corey en avait dix. Il ne faisait pas le poids sauf à venir en traître dans une bagarre déjà bien entamée. Ils n'avaient pas encore aperçu Jim. Celui-ci se dissimula derrière l'arbre le plus proche, se positionnant de profil afin que ses larges épaules ne trahissent pas sa présence. Il espionna un moment les deux amis qui, comme il s'y attendait, étaient en train de lui dorer un blason d'épithètes peu élogieuses. - Ce Tanner, il se croit toujours le
meilleur, quel salaud ! Un de ces jours, je vais lui casser la gueule
qu'il s'en souviendra, crachait Mark. Jim sourit. D'un bond de chat il fut de l'autre côté de l'arbre, juste en face des deux vantards. - Alors, on cause ?, lança-t-il sur un ton
sans équivoque. Mark avait été trop surpris pour
répondre quoi que ce soit. À ses côtés, le petit Corey jeta de
l'huile sur le feu en beuglant : Il lança d'abord un bras vers une des jambes de Corey, l'agrippa au niveau de la cheville, la souleva et fit basculer son propriétaire de l'autre côté du muret en moins de temps qu'il ne faut pour le dire. - Et de un, se contenta-t-il d'ajouter. Assis juste à côté, Mark était comme tétanisé. Jim le saisit par son col de chemise et l'attira à lui. Debout l'un en face de l'autre, les deux garçons avaient sensiblement la même taille et la même corpulence, avec un léger avantage pour Jim. La bagarre aurait pu être égale si le courage de Mark avait été à la hauteur des propos tenus juste avant. Mais il était visible que ce dernier avait un sérieux besoin d'entraînement avant que ses gestes ne coïncident avec ses déclarations. Jim l'attrapa par les épaules et le bouscula. Une fois, deux fois, trois fois. Il le fit reculer ainsi sur plusieurs mètres. Mark ne savait s'il devait riposter ou détaler sans demander son reste. Corey s'était relevé et regardait la scène avec pitié, n'osant pas intervenir. Mark allait se faire tabasser s'il ne fuyait pas, mais s'il fuyait, Jim se lancerait à sa poursuite, le rattraperait à la course et ce ne serait que partie remise. Un bras se détendit comme un ressort et un poing serré arriva dans un ventre. Il y eut un gémissement et Mark s'effondra sur le sol, recroquevillé comme une crevette, le souffle coupé. - Allons, relève-toi, lança rageusement Jim. Il se tenait fièrement par-dessus sa victime, les poings aux hanches, jambes écartées. - Laisse le tranquille, cria Corey,
toujours à bonne distance. Mark se dépêcha de se relever et prit ses jambes à son cou, aussitôt imité par Corey, qui prit la tangente en contournant la propriété. Jim reprit sa progression nonchalante sur le bord de la chaussée, dont un des côtés avait toujours l'air d'être le reflet de l'autre. Il remisa les poings dans ses poches et pensa à ce qu'il pourrait faire pour satisfaire la nouvelle envie de bagarre qui pulsait déjà dans ses veines. Cette petite altercation l'avait mis en appétit. Corey le moustique n'était qu'une anecdote indigne de lui, mais Mark était un grand de treize ans qui figurerait en bonne place dans son palmarès de victoires. On raconterait bientôt partout qu'il l'avait mis à terre d'un seul coup de poing et sa réputation s'en trouverait rehaussée. Mais cela ne faisait encore qu'une petite mise en bouche. Aujourd'hui, il voulait accomplir quelque chose de plus spectaculaire avant de rentrer chez lui. Il avait à peine parcouru deux cents mètres qu'un meilleur menu lui apparut, penché sur la culasse ouverte d'une Harley-1400 ELG, dans le garage des Dukes. Ce menu se déclinait en deux services de choix : Gordy Daranian, 16 ans, et Greg Hash, 15 ans. Les deux ados avaient les mains dans le cambouis. Ils préparaient les pièces pour remonter la moto de l'aîné des Dukes. Ce dernier n'était pas là, heureusement car celui-là était d'un gabarit trop conséquent pour figurer sur le menu, du moins avant quelques années. Mais Gordy et Greg pouvaient faire l'affaire ! C'était risqué, mais si Jim parvenait à les rosser, ou au moins à leur tenir tête suffisamment longtemps pour les ridiculiser, sa suprématie sur le quartier prendrait des allures de règne absolu. Il deviendrait la référence en matière de force et d'habileté à la lutte. On le craindrait. On viendrait lui demander des conseils. Les derniers rebelles viendraient humblement se soumettre et il deviendrait un chef de bande craint et respecté... - Salut les gars, cria-t-il en s'arrêtant
devant le garage. Gordy ne releva même pas la tête. Il nettoyait une bielle dans un bac d'essence. Jim Tanner ne dégagea pas le moins du monde. Au contraire, il s'approcha. - Vous savez ce qu'il vous dit, le morveux
?, claironna-t-il lorsqu'il fut arrivé à trois mètres des deux ados. Greg et Gordy se regardèrent, absolument ahuris. Puis ils considérèrent Jim de la tête aux pieds, avant de se regarder de nouveau. Une même décision passa dans leurs regards croisés. Il fallait réagir ! On ne se laisse pas impunément traiter de merde de chien, de brosse à vomi ou de tas de chiottes dans ce quartier, sans faire en retour couler le sang, fût-ce celui d'un effronté de dix ans ! Gordy lâcha la bielle et se redressa d'un trait, immédiatement imité par son copain. Jim avait déjà pris une dizaine de mètres quand les deux grands s'élancèrent à sa poursuite. Il pouvait bien s'autoriser cet espace de sécurité, vu que les autres étaient deux et plus âgés. Il courait maintenant à pleine vitesse, zigzaguant entre les véhicules en stationnement et les haies délimitant les propriétés. Il se sentait dans une forme extraordinaire. Il ne courrait pas, il volait ! On aurait dit un renard agile poursuivi par des deux chiens patauds. - Quel dommage qu'il n'y ait personne pour me chronométrer, songea-t-il. Un de ces jours, il faudra absolument que je fasse mesurer mon temps au cent mètres. Qui sait se je n'approche pas déjà le record du monde ? Malgré sa vélocité extraordinaire, les deux grands tenaient encore la distance. Ils peinaient à quinze mètres derrières lui. Jim les entendaient souffler dans son dos comme de vieilles locomotives. Il ralentit sensiblement sa course afin de ne pas les décourager trop vite. Il avait besoin de les mener le plus loin possible et de les ridiculiser au maximum. L'écart se réduisit et se stabilisa à une dizaine de mètres. Jim sauta une haie, se faufila par le trou d'une palissade, contourna une piscine, fit une glissade dans un patio au sol dallé de marbre, se catapulta par-dessus une barrière et se récupéra dans une rue voisine. Greg était toujours sur ses talons, à distance contrôlée, mais Gordy ne suivait plus... - Moins un, songea Jim. Mais il n'eut pas le temps de savourer cette demi-victoire et comprit rapidement son erreur. Gordy venait d'apparaître au coin de la nouvelle rue et lui faisait face ! Il allait être pris en tenaille. Sans perdre une seconde, il obliqua sur la gauche, forçant sa courbe au risque de s'étaler de tout son long au beau milieu de la chaussée. Mais ses foulées étaient aussi sûres que celles des plus grands champions. Il s'engagea dans une ruelle en récupérant son avance initiale sur ses poursuivants, bien moins habiles que lui pour négocier le même virage. Il s'apprêtait même à accélérer pour les lâcher définitivement quand, après avoir sauté par-dessus des cageots abandonnés, il constata qu'il se trouvait dans une impasse ! Une palissade de planches, haute de trois mètres, barrait le fond de la ruelle. Impossible de sauter ou d'escalader un tel obstacle avant que les deux autres ne l'agrippent. Une seule solution s'offrait à lui : la bagarre ! Il se retourna, le dos appuyé contre la palissade, et fit bravement face au deux grands qui venaient de comprendre la situation. - Tu es fait comme un rat !, cria l'un tout
en peinant pour récupérer son souffle. Les trois enfants se jaugèrent du regard durant plusieurs secondes, le temps pour deux d'entre eux de récupérer leur souffle, et pour le troisième de décider de la meilleure stratégie de défense. - Pas de quartier !, hurla Greg en fonçant droit sur l'ennemi. Il n'alla pas très loin. Il s'affala comme une loque, cueilli par un coup de bâton qu'il n'avait pas vu arriver sur le sommet de son crâne. Jim remercia mentalement le samaritain ayant oublié ce providentiel bâton au fond de la ruelle. Gordy, qui avait emboîté le pas à son ami pour mieux fondre de concert sur le morveux, s'arrêta pile. Puis il fit plusieurs bonds en arrière pour éviter les moulinets que Jim dessinait maintenant avec son bâton par-dessus sa tête. Le gosse tenait l'arme à deux mains et traçait un tourbillon invisible avec une vigueur peu commune. L'air sifflait rageusement et le mouvement circulaire prenait une cadence qui ne donnait aucun signe de faiblesse. Un seul coup de ce gourdin aurait pu envoyer n'importe qui au tapis pour le compte. Greg avait l'air bien sonné et si jamais il osait se relever, l'autre n'aurait eu aucune difficulté pour l'assommer une seconde fois. Gordy regarda autour de lui. Il ne pouvait affronter ce gamin les mains nues. Il lui fallait une arme. Il trouva un autre bâton et s'en empara. Il se mit en position, hargneux comme un chien enragé, plus décidé que jamais à moucher ce jeune avorton qui avait eu son copain par surprise. Cette fois le combat allait être vite réglé : d'abord un blocage, puis une immobilisation suivie d'une tripotée de coups qui ferait que même sa mère ne le reconnaîtrait plus ! C'est exactement ce qui arriva, à ceci près que ce fut Gordy qui resta sur le carreau. Bien sûr, il n'était pas amoché au point que sa mère ne puisse plus le reconnaître, mais son anatomie offrait néanmoins le terreau idéal pour une collection de bosses et de bleus de premier choix ! Les deux ados gémissants désertèrent la ruelle, l'un soutenant l'autre, sous le regard narquois du jeune vainqueur. Ils louvoyèrent ainsi jusqu'à disparaître au coin de la rue. Cette fois Jim Tanner était heureux, pleinement satisfait de sa petite excursion. Une sonnerie intermittente se fit entendre dans le lointain. Il était temps pour lui de rentrer. Il s'élança, courut de plus en plus vite, finit par décoller du sol et fila comme une fusée par-dessus les maisons et les arbres. Il arriva directement dans son lit au moment même où sa mère passait la tête dans sa chambre. - C'est l'heure, Jimmy. Il est temps de te
lever. Jim sauta de son lit pour filer dans la salle de bain. Il en ressortit trois minutes plus tard, peigné, lavé (?) et habillé de ce qu'il fallait pour commencer une nouvelle journée d'école. Un solide petit déjeuner l'attendait sur la table de la cuisine, mais comme à son habitude, il n'en avala que des miettes. Jim n'avait vraiment pas beaucoup d'appétit le matin, ni d'ailleurs à aucun autre moment de la journée. Il allait sortir, son cartable sur le dos, quand sa mère le rappela : - Jimmy, n'oublie pas ton fortifiant ! Il goba le jus amer avec une grimace qui en disait long sur le goût que devait avoir le médicament. Cette nouvelle obligation matinale l'ennuyait beaucoup mais il n'y avait pas moyen d'y couper ! En admirant cette vilaine grimace, et derrière celle-ci son fiston toujours aussi maigrichon qu'un assemblage de fils de fer, sa mère se demanda si elle ne ferait pas mieux de rappeler le médecin. Depuis un mois que son Jimmy prenait quotidiennement ce sirop fortifiant, il ne s'était pas encore épaissi d'une pelure d'oignon ! Il n'était pas en mauvaise santé, mais ce retard de croissance et cette vitalité de moucheron commençait sérieusement à l'inquiéter. Jimmy sortit et prit le chemin de l'école en longeant le profil des arbres. Il scrutait loin devant lui pour être sûr d'être le premier à repérer le petit Corey, et le cas échéant pour vite changer d'itinéraire. Ce sale gamin l'attendait toujours quelque part avec l'idée de lui donner des coups... |