Fragment d'angoisse
(4. Léonie)

 

Un bruit dans la maison. Il y a un bruit dans la maison !

Léonie se réveilla en sursaut. La vieille dame avait le sommeil léger depuis des années. Surtout depuis la disparition de son mari. Eugène était mort depuis quinze ans maintenant. Quand il était encore là, elle savait dormir. Non pas qu'elle eût une entière confiance dans les capacités de son homme à protéger leurs biens et leurs vies contre d'éventuels visiteurs nocturnes, mais sa présence la rassurait. Eugène était un petit maigrichon qui n'aurait peut-être pas fait reculer le plus hésitant des cambrioleurs, mais il était courageux pour deux ! Il se serait relevé, aurait sauté dans son pantalon à bretelles et crié un " qui va là " à faire hésiter un commando d'assaut. Surtout, il avait une arme, une vieille pétoire qui avait fait la guerre et qu'il conservait plus par nostalgie que par souci de défense, mais qui au besoin pouvait encore tirer ses deux coups et affoler les cambrioleurs. Léonie eut une pensée pour cette vieille pétoire, déchargée depuis des années et qui prenait la poussière sur le dessus de l'armoire.

Elle jeta un coup d'œil au réveil-matin posé sur la table de nuit. Les gros chiffres rouges indiquaient trois heures et dix minutes. À l'extérieur, derrière les volets clos de sa chambre à coucher, la nuit semblait d'une noirceur impressionnante. Un vent fort cinglait en rafales, torturait les buissons du jardin et faisait vibrer les ramures des arbres plus éloignés. Le toit grinçait par intermittence, les soubresauts de quelques tuiles répondaient aux gémissements des poutres. Les conditions pour un cambriolage ne pouvaient être plus idéales !

Cette animation nocturne due aux éléments, ajoutée à un mauvais rêve, avait-elle produit l'illusion d'une intrusion malveillante ? Le bruit de verre brisé entendu un peu plus tôt résultait peut-être d'un quelconque débris soulevé par le vent, lequel aurait malencontreusement traversé une fenêtre donnant sur l'arrière de l'habitation…

Le quatrième pavé du couloir en sortant de la cuisine claqua sèchement, répondant à sa question de la manière la plus nette ! Ce pavé, en partie descellé, bougeait dès que l'on posait le pied dessus. Cela produisait un bruit caractéristique, encore accentué par l'écho du couloir. Si ce pavé venait de claquer, c'était qu'un pied s'était posé dessus !

Léonie n'avait plus le moindre doute à présent. Un intrus visitait le rez-de-chaussée. Il était entré par la fenêtre de la cuisine donnant sur le jardin. C'était évidemment le point faible de l'habitation. Elle se mordit les lèvres de n'avoir pas fait le nécessaire pour renforcer cette fenêtre comme ses voisins le lui avaient suggéré plus d'une fois. La vérité était qu'elle pensait que des cambrioleurs ne viendraient jamais chez-elle, une si petite maison dans un quartier bien tranquille. Il n'y avait rien à voler ici ! Quelques vieux meubles sans grande valeur, un peu d'argenterie, de médiocres reproductions de tableaux, quelques livres, une radio et un téléviseur dépassés, et le strict nécessaire en argent liquide pour les courses de la semaine ! Il fallait être un voleur pitoyable ou fort mal renseigné pour prendre de tels risques pour aussi peu de profit.

Quoi qu'il en soit, quelqu'un était à l'intérieur ! L'intrus avait quitté la cuisine peu intéressante pour explorer les autres pièces. Le pavé disjoint avait signalé son passage dans le couloir. Il pouvait maintenant monter l'escalier pour visiter les chambres de l'étage, ou commencer par le bas, où il y avait un salon, une salle de bain et une bibliothèque. Léonie perçut le grincement de la porte ouvrant sur la bibliothèque. Le voleur explorait le rez-de-chaussée, elle bénéficiait encore d'un peu de répit !

- Peut-être ne montera-t-il pas à l'étage ?, se dit-elle en réfléchissant à toute vitesse.

En effet, si le voleur savait la maison occupée, peut-être ne voudrait-il pas prendre le risque de réveiller l'occupant et resterait-il au rez-de-chaussée ? Mais s'il ne trouvait rien en bas, - et il ne trouverait rien puisqu'il n'y avait là ni argent ni valeurs en bas -, alors il serait tenté de monter. Il visiterait les chambres et tomberait forcément sur elle ! À cette pensée, elle ressentit une sévère accélération des battements de son cœur. Sa respiration suivit aussitôt la même cadence et une sueur glacée imprégna sa chemise de nuit au niveau de sa poitrine.

Que pouvait-elle faire pour se défendre ? Elle passa en revue les quelques solutions encore envisageables. Elle pouvait allumer la lumière, faire du bruit, barricader sa porte, crier, ouvrir sa fenêtre pour tenter d'ameuter les voisins. Mais la première maison était à plus de trente mètres et par ce temps personne ne l'entendrait. Le voleur pouvait ne pas avoir peur et, plutôt que de s'enfouir, foncer sur elle afin de la faire taire. Elle pouvait aussi faire semblant de dormir profondément, remonter les couvertures sur elle et attendre…

Le tiroir de la commode du salon grinça. L'autre avait donc déserté la bibliothèque, une pièce lugubre pompeusement baptisée ainsi parce qu'elle abritait une misérable encyclopédie et une douzaine de romans à cinq sous arrivés là dieu sait comment. Evidemment, aucun voleur n'était assez sot pour emporter les vingt kilos d'une encyclopédie périmée depuis des décennies ! Les portes du buffet s'ouvrirent et se refermèrent presque aussitôt. Il n'y avait rien non plus là-dedans pour attiser la convoitise d'un cambrioleur.

Le téléphone ! Comment n'y avait-elle pas songé immédiatement ! Il était là, sur sa table de nuit, à portée de main ! Léonie s'empara du combiné. Sa main tremblait comme si le vent du dehors s'était trouvé un jumeau silencieux à l'intérieur de la pièce. Mais qui prévenir ? La pauvre femme hésita. Plusieurs touches étaient programmées. Il y avait le médecin, les pompiers, la police, les urgences, sa fille... ou alors elle devait composer les numéros. De toute façon, il lui fallait de la lumière pour trouver les touches...

La sixième marche de l'escalier craqua comme elle avait coutume de le faire chaque fois que l'on posait le pied sur elle. Léonie se figea, le combiné dans une main, l'autre sur l'interrupteur de la lampe de chevet. Plusieurs secondes s'écoulèrent ainsi, grignotant inexorablement l'opportunité qu'il y avait encore à se servir du téléphone. Celui qui gravissait l'escalier était donc un individu décidé. Peut-être même était-il armé ? Peut-être même était-ce un tueur ? À présent, Léonie percevait le déplacement du bandit mètre après mètre. Les lattes du parquet ne permettaient guère une progression complètement silencieuse. Le mouvement cessa juste de l'autre côté de sa porte...

La pauvre femme regretta de ne pas avoir réagi plus vite. Elle aurait dû sortir de son lit sur-le-champ et verrouiller sa porte de l'intérieur. Maintenant il était trop tard. L'autre aurait ouvert avant qu'elle ne parvienne au milieu de la pièce. Elle n'avait plus beaucoup de choix : soit faire semblant de dormir en espérant que l'intrus ne lui ferait aucun mal, soit allumer la lumière et le menacer de toutes ses forces. Dans un cas comme dans l'autre, il pouvait se jeter sur elle pour lui faire avouer où elle cachait ses maigres économies. Elle frémit au souvenir des articles de presse où l'on disait que des personnes âgées avaient été brutalisées, voire torturées à mort pour quelques misérables billets. Le rythme de son vieux cœur frôlait l'emballement. Sa respiration avait cessé sur une paralysie de sa poitrine, laquelle lui faisait maintenant l'effet d'une fragile enveloppe de glace.

Son doigt appuya sur l'interrupteur et une lumière crue inonda instantanément la chambre de reliefs et d'ombres. Elle eut le temps d'apercevoir la poignée de la porte accuser un mouvement tournant. Le reste se passa dans une confusion mortelle que les enquêteurs durent péniblement reconstituer.

FIN

© ® Auteur : Claude Thomas, texte déposé.

Menu des Nouvelles