Fragment d'Angoisse
(3. Aubin)

 

Le petit avion s'élança de toute la puissance de ses deux moteurs sur le ruban sombre de la piste. Pour la troisième fois de la journée, le pilote emmenait sa cargaison de touristes du ciel. Les premiers, un couple d'européens en vacances, avaient voulu survoler le Grand Canyon et le désert d'Assuna. C'était le circuit classique, celui que vantait la publicité de l'aéroclub. Ensuite, il avait convoyé quatre hommes d'affaires jusqu'à l'aérodrome de Tucsa Moraev, autant dire jusqu'en enfer. Il était revenu à vide, laissant les costumes sombres à leurs affaires louches. À présent, il emportait deux hommes qui désiraient effectuer un saut en parachute. Peu lui importait où ses clients voulaient aller et ce qu'ils désiraient faire, seul l'argent qu'il empochait avant chaque embarquement avait de l'intérêt pour lui. Il lui arrivait même de louer ses services pour des couples n'ayant qu'une seule idée, baiser en plein ciel ! Il tirait alors pudiquement la cloison qui isolait la cabine de pilotage du reste de l'appareil. Du moment que ceux là ne laissaient pas de saletés, il se foutait pas mal de ce qui se passait à l'arrière.

À l'arrière, justement, Aubin Gardner y était contre son gré ! Mathew Finch, son ami, avait spécialement insisté pour qu'il l'accompagne. Il avait finalement cédé à son invitation, malgré le fait qu'il aurait préféré se trouver ailleurs en cette minute. Mathew était un sportif de haut niveau, un as de la chute libre. Par défi et par plaisir, il ouvrait toujours son parachute le plus tard possible. Il détenait le record du club depuis des années et s'entraînait plusieurs fois par mois à ce petit jeu. Aubin sautait beaucoup plus rarement, non qu'il n'aimât pas ce sport, mais il était beaucoup plus occupé que son ami. En fait d'occupations, il profitait surtout des absences régulières de Mat pour s'envoyer en l'air à sa façon avec la femme de ce dernier ! Il jugeait assez hypocritement que Carla était trop jolie pour appartenir à un seul type, qui plus est un type qui passait le plus clair de son temps à se jeter dans le vide. D'ailleurs, Carla était bien de son avis. Elle avait elle-aussi un impérieux besoin d'une forme de déracinement sauvage, mais tout en restant le cul par terre, ou du moins guère plus haut qu'un bon sommier. Aubin avait très vite compris cet appétit et la situation ne pouvait mieux s'y prêter. Leur liaison secrète durait depuis six mois.

L'avion décolla. Ses moulins ronronnaient comme deux félins en guerre contre le vent. Le pilote tira sur le manche afin d'imposer un angle de montée optimal. Il connaissait peu Mathew, qui d'habitude sautait depuis le Centaur piloté par Harry. Mais Harry était absent et il avait embarqué ces deux clients. Il avait tiré la cloison afin de laisser les deux hommes se préparer à leur aise durant la montée. Il n'aurait qu'à les avertir dès que l'altitude serait atteinte. Mathew savait comment manœuvrer la porte et engager le saut.

Les deux hommes demeurèrent silencieux durant toute la montée. Mathew avait un drôle d'air. Lui qui d'ordinaire était si jovial, et qui l'était encore juste avant de monter à bord, offrait à présent un visage sombre et un regard mauvais. Aubin croisa ce regard plusieurs fois et eut la certitude que cette haine, car il ne pouvait s'agir d'autre chose, était dirigée contre sa personne. Son sentiment de culpabilité lui offrait la meilleure des raisons de le croire. Se pouvait-il que Mathew fût au courant pour Carla et lui ?

Aubin s'immergea dans ses pensées durant plusieurs minutes en évitant autant que possible le regard de son ami. Il essayait de réfléchir aux possibilités d'une quelconque indiscrétion. Carla avait-elle avoué leur liaison ? Mathew avait-il découvert un indice ? Ils avaient toujours fait très attention à ne rien laisser paraître de leur liaison passionnée, mais personne n'était jamais à l'abri d'une indiscrétion. La sœur de Mathew, cette petite fouineuse, avait peut-être eu la puce à l'oreille !

- Prépare-toi, nous sommes bons, cracha Mathew, coupant court aux sombres réflexions de son vis-à-vis.

Effectivement, le pilote annonça au même moment que l'altitude et la position étaient atteintes et qu'ils devaient sauter dans la minute. Aubin se leva comme un automate, ajusta son harnais et son casque. Mathew était déjà prêt et s'occupait de la porte. Les deux hommes se placèrent côte à côte, face au vide. Ils abaissèrent simultanément leurs lunettes protectrices sur leurs yeux. Ils connaissaient la manœuvre de saut en duo. Aubin devait sauter le premier, couler en chandelle puis s'amortir en toupie. Mathew suivait et piquait vers lui pour effectuer la jonction. La descente commune durerait alors jusqu'au moment de la séparation et l'ouverture des voiles. Comme toujours, Aubin ouvrirait le premier tandis que son compagnon continuerait à foncer vers le sol comme une pierre. Il compterait mentalement les secondes et son angoisse monterait au fur et à mesure du rétrécissement de la limite de sécurité. Pour Mathew, la vie pouvait basculer dans la mort pour une fraction de seconde de retard !

- Je sais que tu baises ma femme !, hurla Mathew à l'oreille de l'autre en même temps qu'il lui donnait une solide poussée pour le propulser dans le vide.

La chute d'Aubin ressembla à la vrille d'un pantin désarticulé. Il avait parfaitement entendu l'accusation. Mathew savait ! Mathew allait le tuer ! Il pensa actionner immédiatement la commande d'ouverture de son parachute, mais il devait d'abord se stabiliser dans une position plus saine. Il n'était pas assez expérimenté pour pouvoir se tirer d'un possible enroulement des cordages. Mais non, Mathew était son plus vieil ami ! Il n'allait pas le tuer pour si peu, il n'oserait pas… Il vit dans un tour sur lui-même que Mathew avait sauté, et dans le suivant qu'il se précipitait sur lui. La jonction était imminente. Il se mit à plat et cessa enfin de gigoter. Une seconde plus tard la main de Mathew saisissait son poignet avec vigueur. Les deux hommes pivotèrent et Mathew attrapa également l'autre poignet d'Aubin. Ils se regardèrent mais le sourire habituel des hommes volants n'existait pas sur leurs visages.

- Je sais tout !, hurla Mathew.
- Tu es fou... Ce n'est pas vrai !, hurla à son tour son compagnon de descente.

Les paroles arrivaient à peine aux oreilles, mais il ne fallait pas être spécialiste de la lecture labiale pour comprendre le sens des grimaces. Les yeux de Mathew dardaient des feux accusateurs tandis que la tête d'Aubin ballottait d'un bord sur l'autre en un mime dérisoire de dénégation. Les secondes de cette confrontation s'étirèrent en affreuses minutes d'angoisse pour Aubin.

- Lâche-moi, mais lâche-moi donc, s'affolait ce dernier en voyant arriver l'instant dramatique où ils auraient dû, normalement, rompre la figure, et où sa main aurait enfin trouvé la gâchette de libération de sa voile.

Il gigotait et tirait sur ses bras comme un forcené, mais l'autre le tenait aux poignets avec une force peu commune, l'empêchant de rompre la figure de sa propre initiative. Mathew se rapprocha encore. Les deux casques se heurtèrent, les visages étaient à moins de dix centimètres l'un de l'autre. Les yeux d'Aubin roulaient en tout sens, du sol qui montait vers eux à une vitesse vertigineuse, à l'altimètre de son poignet qui commençait à s'affoler, avant de revenir sur la grimace cruelle de son ami. Son ami ? Comment ce monstre pouvait-il être son ami ? L'image de Carla s'imposa dans son esprit et il comprit qu'il n'était plus en position de nier quoi que ce soit. Mathew le tenait.

- Lâche-moi, hurla-t-il encore, cette fois sur un ton de pitié.
- C'est moi qui ai plié ton parachute, lui lança Mathew avec un sourire démoniaque.

Mathew avait à peine achevé qu'il relâcha sa prise, larguant son compagnon à plusieurs mètres de lui. Il eut encore le temps de voir la pire des terreurs à présent installée dans le regard d'Aubin, et cela lui procura un plaisir indicible. Il était temps, l'altitude limite approchait de seconde en seconde. Il actionna sa commande manuelle et sa voile se déploya avec un claquement rassurant. La tension des cordages passa dans son harnais et, après le premier choc, il eut immédiatement l'impression de s'enfoncer dans une couche d'ouate accueillante. Au-dessous de lui, Aubin filait en gigotant de tous ses membres, essayant vainement de déclencher l'ouverture de son matériel.

FIN

© ® Auteur : Claude Thomas, texte déposé.

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