Fragment d'Angoisse
(2. Félix)

 

Noir ! Félix ramena une main vers son visage pour se frotter les paupières. Il pensait qu'un bandeau, ou des lunettes opaques, pouvaient recouvrir ses yeux. Mais il n'y avait rien. Simplement, les yeux grands ouverts, il ne discernait que l'effroyable profondeur du noir.

- Aveugle ! Je suis aveugle,… se dit-il.

Il s'étonna lui-même de la désinvolture avec laquelle il s'expliquait la totale obscurité où il se trouvait plongé. À vrai dire, il n'y croyait pas ! Il avait toujours eu une vue excellente et il sentait confusément qu'il ne pouvait pas être aveugle. Si tel était néanmoins le cas, alors cela ne pouvait être qu'un malaise temporaire. Avant peu, il aurait recouvré toute son acuité visuelle. D'ailleurs, il lui semblait déjà deviner une étrange sarabande de démons multicolores se découpant sur le fond des ténèbres. Des déchirures écarlates, des éclairs d'acier bleui, des fenêtres mouvantes virant du jaune solaire au violet nocturne, des baudruches dorées explosant en myriades d'étincelles de feu... Il finit par comprendre que ce cinéma imaginaire naissait des pressions exercées sur ses globes oculaires, et il arrêta de se frotter les yeux.

Il attendit que ce déluge intérieur de fausse lumière se dissipe et se fonde à nouveau dans un noir apaisant. Après tout, la solution était peut-être plus simple et plus rassurante : la pièce où il se trouvait pouvait être plongée dans le noir absolu ! Cependant, cette solution ne cadrait pas avec les mouvements qu'il ressentait. Car, à l'évidence, des gens s'occupaient de lui. On le déplaçait. On le menait quelque part. Il avait l'impression d'être soumis à un mouvement mal défini, une sorte d'oscillation latérale très douce répondant à un glissement horizontal infini. Il se sentait comme flottant à la surface d'un lac. Il était en position allongée sur une sorte de brancard et des porteurs le transportaient quelque part ! Mais si tel était le cas, pourquoi avait-on éteint toutes les lumières ?

Il aspira profondément, gonfla ses poumons au maximum et retint sa respiration. Il resta ainsi de longues secondes, profitant de l'étrange ivresse qui semblait revigorer son cerveau. Un incendie s'installa bientôt dans ses poumons et son cœur se mit à cogner avec violence. Il relâcha l'air emprisonné par la bouche. Il sentit alors un léger reflux de l'air expiré, comme si celui-ci butait contre un obstacle proche de son visage. Dans le même temps, son esprit reprenait peu à peu conscience de toutes les sensations envoyées par son corps. C'était une épreuve épouvantable. Il avait mal partout et se sentait d'une faiblesse extrême. Il était ankylosé de la pointe des pieds à la racine des cheveux. Il essaya de se rappeler ce qui avait bien pu le mettre dans un état pareil. Il constata avec horreur que la seule chose dont il se souvenait était sa main frottant ses yeux, quelques secondes plus tôt. Le souvenir de ce simple geste lui parvint, atrocement douloureux. Des crampes terribles tiraillaient ses doigts et son poignet tandis que son coude semblait comme soudé en une masse compacte. Il avait dû, inconsciemment, forcer sur son bras endormi pour accomplir ce geste et la douleur qui se révélait avec un temps de retard était à présent intolérable. Son cerveau en déduisit qu'il avait dû rester dans une immobilité forcée durant de longues heures. Cette évidence ramena une rafale de souvenirs plus anciens. Il fut alors submergé d'images, de cris et d'impressions tumultueuses.

Il travaillait sur un toit. Il plaçait des lattis sur des chevrons afin de préparer le travail du couvreur. C'était la grange des Willemans. Il faisait très chaud. Le soleil tapait rudement sur ses épaules nues. Le marteau glissait constamment dans sa main humide et les pointes brûlaient ses lèvres. Quelle habitude de toujours placer des clous en bouche alors qu'une sacoche prévue à cet effet pesait à sa ceinture ! Ses mouvements se faisaient lents et imprécis. Une latte se tordit sous un mauvais coup et fila vers le bas. Le marteau tapa son genou. Il jura en se redressant vivement, tenant sa jambe endolorie entre ses mains. Il n'eut pas le temps de crier à son compagnon de lui relancer le morceau de bois capricieux. Son pied glissa de la poutre où il s'était arc-bouté. Il perdit l'équilibre. Sa main rata le chevron qui aurait pu le retenir. La corde... Il n'attachait jamais la corde de sécurité ! Il piqua dans le vide. Sa tête heurta un parpaing d'angle. Il perdit connaissance et s'écrasa cinq mètres plus bas sur une palette de blocs.

Voilà, c'était aussi simple que cela. La suite n'était qu'une bousculade dont il ne se rappelait rien mais que son cerveau reconstituait parce que c'était dans la logique des choses. Ses amis l'avaient secouru. On l'avait placé sur une civière et transporté à l'hôpital le plus proche. Avait-il des fractures ? Etait-ce grave ? Etait-ce douloureux ? Tout ce qu'il ressentait, c'était que des gens étaient en train de le transporter. Il n'aurait su dire s'il se trouvait encore sur le chemin de l'hôpital, ou si plusieurs jours s'étaient déjà écoulés dans une sorte de coma tandis que les médecins réduisaient ses fractures et pansaient ses plaies. Il sentait juste qu'on le déplaçait, comme au long de couloirs interminables. Une salle de repos ou un bloc opératoire ? Il n'aurait su le dire ! Mais pourquoi faisait-il si sombre ?

La première chose était de faire savoir à ces gens qu'il avait repris connaissance. Il avait pourtant bougé un bras, mais les autres ne semblaient pas l'avoir remarqué ! Il devait réessayer. Il fit un effort violent pour renouveler son geste. Son bras se souleva avec une lenteur désespérante. Il voulut le lever au-dessus de sa tête mais il fut arrêté après seulement une dizaine de centimètres. Quelque chose le recouvrait. Il tâta l'obstacle, dur et lisse. Il trouva un angle, le suivit par le côté, en trouva vite un autre et s'arrêta enfin sur une surface verticale. Son autre main, explorant l'autre côté, découvrit en même temps les mêmes contours. Il eut alors l'impression de se trouver dans une sorte de boîte recouverte d'un long couvercle, une sorte de caisse, un …

- Non ! Ce n'est pas possible ! Je ne suis pas mort, hurla-t-il.

Son cri mourut avant de naître. Il s'étrangla dans sa gorge trop sèche, entre ses mâchoires trop crispées et sa langue d'étoupe. Mort ! Non, il ne l'était assurément pas ! Il se sentait incroyablement vivant. Il bougeait, il respirait, il pensait ! Il devait y avoir une erreur, cela ne se pouvait…

Félix comprit alors la raison de l'obscurité si totale. Il n'était pas aveugle, mais même les meilleurs yeux n'auraient rien pu discerner dans cette prison de planches finement assujetties. Une angoisse indescriptible monta de ses entrailles, se liquéfia dans ses veines, pour s'électriser enfin sur sa peau en un interminable frisson de glace. Il sentit que son cercueil prenait une inclinaison dans un sens puis dans l'autre, la tête et puis les pieds. Le même mouvement se renouvela une fois, deux fois. On le trimbalait vers une destination qu'il ne devinait que trop ! Il était vivant, cela ne se pouvait ! Vivant, mais sans voix ni forces. Non ! Il ne voulait pas être enterré vivant ! Plutôt mourir dans l'instant que connaître cette longue agonie !

Mais ce mouvement, au-dehors, c'était la vie, c'était l'espoir. Il devait appeler, crier, cogner, gratter, faire n'importe quoi pourvu que les vivants, dehors, aient leur attention attirée. Peut-être prendraient-ils peur en constatant cette étrange résurrection. Mais ils finiraient bien par comprendre. Ils dévisseraient alors le couvercle. Au besoin ils l'arracheraient. De l'air frais, de la lumière ! Félix plaça tous ces espoirs en cet éblouissement libérateur.

L'homme mobilisa ses dernières forces et gratta le couvercle avec ses ongles. Presque immédiatement, il sentit qu'on le déposait. Le balancement cessa. Les porteurs devaient avoir entendu et se demandaient, sans doute avec une pointe d'effroi, s'ils n'avaient pas rêvé. Il gratta encore, mais si faiblement que le son glissa à peine jusqu'à ses propres oreilles. Le déplacement reprit sur deux ou trois mètres. Dans un sursaut, il gratta plus fort, avec frénésie. Le mouvement cessa de nouveau, preuve que quelque chose se décidait enfin au-dehors.

Ils ne pouvaient pas l'enterrer ainsi, pas sans vérifier si ce qu'ils venaient d'entendre était le fruit de leur imagination ou la réalité inconcevable d'un mort revenant à la vie. Félix perçut des grincements et eut l'impression qu'on travaillait sur les poignées du cercueil. Ils devaient chercher à l'ouvrir. Que ne se dépêchaient-ils pour dévisser le couvercle plutôt que s'attaquer aux poignées ! Qu'importe, ils allaient le tirer de là d'une minute à l'autre. Félix ressentit un dernier déplacement horizontal, parfaitement rectiligne, presque mécanique. Il s'étonna, puis conclut qu'ils avaient dû pousser le cercueil sur une sorte d'établi pour faciliter leur travail. Quelques secondes plus tard, un bourdonnement étrange s'amplifia autour de lui au point de faire vibrer toute sa caisse. Il songea qu'ils devaient attaquer l'obstacle à l'aide d'un quelconque appareil électrique.

Ce n'est que lorsque la température devint intolérable qu'un vieux souvenir lui sauta à la gueule. Il avait toujours voulu être incinéré…

 

FIN

© ® Auteur : Claude Thomas, texte déposé.

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