Fragment d'angoisse
(1. Cathy)

 

La petite fille pleurait par saccades douloureuses. Elle aurait voulu ne plus bouger, ne plus respirer, disparaître à jamais dans les replis de la couette où elle se terrait, enroulée en un nœud d'angoisse indicible. Ses sanglots broyaient sa gorge et il lui semblait que le tremblement de ses membres allait finir par la disloquer entièrement. Une peur plus intense que tout ce qu'elle avait connu jusqu'ici pulsait à l'intérieur de sa tête, cognait dans son ventre et vrillait ses membres. Elle ne pouvait hurler et ravalait ce cri impossible en enfournant un coin d'oreiller dans sa bouche.

Elle avait tout entendu. La dispute, les cris, le fracas des objets explosant contre les murs et s'écrasant sur le sol. Puis la détonation. L'épouvantable détonation ! Ce n'était pas la première fois que ses parents se criaient des mots horribles et cassaient des choses. Elle en ignorait toujours la véritable raison. Peut-être était-ce sa faute à elle ? Sa mère lui avait assuré que non, son père avait haussé les épaules. Mais parfois, elle entendait des " ta fille " que l'un et l'autre se jetaient à la tête comme si elle avait été la plus mauvaise chose de la maison. Et cette fois-ci, il y avait eu ce bruit terrible. C'était la première fois qu'elle l'entendait en vrai. Elle savait ce que c'était pour l'avoir entendu souvent à la télévision. Il était toujours associé à des images pénibles, des disputes, des attaques de bandits, des règlements de comptes. Elle savait aussi quel objet le produisait ! Son père en avait un qu'il portait à la ceinture pendant la journée, pour son travail. Un jour, elle avait voulu toucher la crosse qui dépassait de l'étui. Il l'avait aussitôt menacée de sa voix la plus rude et levé une main plus haut que sa tête. Il avait suspendu son geste, mais son regard courroucé en disait plus long encore que la gifle qu'il avait failli lui donner. Il avait ensuite rangé l'objet quelque-part dans sa chambre.

La chambre où quelques secondes plus tôt retentissaient les cris que la détonation venait d'effacer. À la télévision, quand les armes claquaient ainsi, les gens tombaient, se tordaient de douleurs, saignaient beaucoup et souvent ne se relevaient pas. Ils mouraient. Mourir, c'était ne plus se réveiller, plus jamais. C'était ce qu'on lui avait répondu en trois mots acides, comme chaque fois qu'elle osait poser des questions dérangeantes.

Elle n'osait deviner ce qui avait pu se passer. C'était arrivé ici à la maison comme à la télé. Qui était tombé dans la chambre ? Maman ? Papa ? Le coup était peut-être parti tout seul et la balle était allée se loger dans le mur ! Ce n'était peut-être rien d'autre que le bruit, après tout. Maman allait se remettre à pleurer et papa quitterait l'appartement en claquant la porte. Puis maman viendrait voir si elle dormait. Elle ferait semblant, pour ne pas ajouter à la tristesse de sa mère. De longues heures passeraient. Elle finirait par s'endormir. Papa rentrerait très tard dans la nuit, ou seulement le demain.

Mais non ! Cela n'allait pas. Il aurait dû y avoir de nouveaux cris après la détonation, ou au moins quelques paroles assourdies, des mouvements, quelque chose… Hélas, le silence qui subitement s'était emparé de la maisonnée était tout ce qui nourrissait son angoisse. Et ce silence était encore plus terrible que les cris et les coups.

La petite fille savait qu'elle n'oserait jamais sortir de dessous sa couette pour vérifier ses craintes. Pourquoi le devrait-elle ? Pour découvrir ce que, dans quelques heures, le jour aurait sans doute effacé ? Les nuits arrangeaient souvent les angoisses les plus horribles, elle le savait déjà malgré son jeune âge. Dormir ! Elle devait dormir. Oui, mais pas avant que ce terrifiant silence ne quitte la maisonnée ! Alors elle se mit à guetter le moindre crissement, le moindre murmure, le moindre écho lointain. Mais seules ses entrailles douloureuses lui répondaient dans cette immensité de solitude. Elle ne percevait que ses miaulements de fillette éperdue de terreur. Dormir ! Il fallait dormir. Oublier ce cauchemar. Demain, au réveil, tout serait arrangé, comme toujours. Elle plongea peu à peu dans un néant incertain, accompagnée par la musique triste coulant de sa gorge.

- Ça va aller Cathy. Je sais que tu m'entends, ma chérie. Ça va aller, je te le promets. C'est fini maintenant.

Ce n'était pas un rêve ! Cette voix, c'était maintenant, près d'elle, au cœur de la nuit. Elle ne dormait pas encore. La fillette frissonna. Elle resserra la boule de son petit corps et pressa très fort ses paupières. Cette voix, si anormalement douce, lui parlait maintenant comme une nouvelle menace. Elle arrêta de respirer quand elle sentit la main se poser sur la couette, un peu au-dessus de ses épaules.

- Ça va aller, ma chérie. Je vous aime, toi et maman. Je vais tout arranger.

Pourquoi disait-il des mots qu'il n'avait jamais prononcés auparavant ? Pourquoi maman n'était-elle pas venue ? Cathy sentit comme un liquide glacé envahir son ventre. Son cœur cognait à lui déchirer les côtes. Pouvait-elle croire de tels mots alors qu'une angoisse invisible hurlait le contraire partout autour d'elle et jusqu'au plus profond de son âme ? Elle sentit la couette glisser lentement sur son dos. D'instinct, ses petites mains agrippèrent les plis du tissu mais cela ne ralentit pas l'inexorable mise à nu. Elle savait qu'il était inutile de résister contre la force de son père. Elle abandonna et plaqua ses mains sur son visage. La fraîcheur nocturne dissipa instantanément la douce tiédeur du cocon détruit. Elle frissonna de plus belle.

- Ça va aller Cathy, répétait toujours la voix des ténèbres.

Et pendant que la voix parlait, une main caressait ses cheveux, délicatement, comme jamais elle ne se souvenait avoir senti la main de son père accomplir ce geste. Etait-ce bien sa main ? Etait-ce bien sa voix ? Cette douceur étrange n'était-elle pas une ruse employée par une créature monstrueuse ? La chose approcha son visage et déposa un baiser sur la tempe où collait une mèche de cheveux blonds. Elle sentit le contact moite assorti du picotement d'une moustache. Elle perçut le léger pincement des lèvres. La vague odeur de tabac qui accompagnait ce baiser aurait pu être rassurante, mais celle-ci fut vite gommée par un épouvantable remugle de bière aigre. Cette haleine qui trop souvent filtrait de la bouche de son père était surtout synonyme de dispute. La main quitta progressivement les cheveux et vint cueillir les poignets de la fillette, maintenant réunis en une prière muette. L'homme tira lentement sur les bras, obligeant l'enfant à sortir de son enroulement protecteur.

- Maman..., gémit-elle.
- Ça va aller, ma chérie. Je vais tout arranger maintenant, répétait la voix.

Elle osa enfin ouvrir les yeux, prête à supplier toutes les grâces du monde. Sa chambre était plongée dans une pénombre à peine diluée par quelques clartés indirectes provenant du couloir. C'était cependant suffisant pour comprendre ce que ses yeux lavés de larmes découvraient. L'autre main de son père tenait l'objet interdit. Le canon de l'arme luisait méchamment, son oeil noir pointé sur elle. Une tempête de mots incohérents, de cris et de pleurs éclata dans le monde de ses pensées enfantines. La seconde suivante, une fièvre terrible noyait son âme de toute la détresse du monde. Elle eut encore la vague sensation de culbuter en arrière et de plonger dans un puits sans fond.

L'homme se redressa et sortit de la pièce, tout éclaboussé de sang. Il regagna la chambre conjugale où sa femme gisait sur le sol, une balle dans le cœur. Il regarda la scène et haussa les épaules. Son visage était orné d'un sourire écœurant de cynisme et ses yeux étaient ceux d'un fou. À cet instant, il pensait que s'il avait été appelé sur un tel lieu dans l'exercice de sa profession, il aurait eu la tâche facile. Ses collègues se féliciteraient du même constat le lendemain.

- Je vais tout arranger, mes chéries, prononça-t-il encore.

Il retourna l'arme contre sa tempe et une troisième détonation déchira la nuit..

FIN

© ® Auteur : Claude Thomas, texte déposé.

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