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J'étais en train d'écrire, le regard absorbé entre le clavier et l'écran de mon ordinateur, lorsque mon nez perçu les premiers effluves d'une exécrable puanteur envahissant la pièce. Presque en même temps que l'odeur, je ressentis une onde de chaleur que j'attribuai d'abord à un dérèglement du système de chauffage. J'aurais pu m'accommoder de cette soudaine chaleur et poursuivre mon travail, mais l'agression olfactive était par trop incommodante. Je levai la tête et regardai autour de moi afin de comprendre ce qui se passait. - Ah ! C'est vous ?, fis-je en constatant la présence d'un intrus au centre de la pièce. Aucun doute, la chaleur et la puanteur émanaient bel et bien de cet individu, lequel s'était subrepticement introduit dans mon bureau. - Oui, moi-même !, déclara triomphalement ce dernier. Puis il ajouta, perplexe : c'est curieux, vous ne semblez ni effrayé, ni même étonné de me voir… En effet, je mets un point d'honneur à conserver mon sang-froid en toute circonstance. J'ai oublié jusqu'au fonctionnement des muscles faciaux présidant à l'expression de l'étonnement, c'est dire ! Rien, hormis peut-être une fin du monde à l'heure du thé, ne pourrait m'enlever mon flegme légendaire. Quant à l'effroi et à toute la gamme des peurs subalternes, je les méprise, tout simplement. Pour le prouver, j'en fis ouvertement la remarque à mon visiteur : - Pourquoi devrais-je me sentir effrayé ? Le visage de l'intrus se crispa en une grimace de surprise, immédiatement suivie d'un sourire sardonique contenant mal une terrible colère intérieure. Manifestement, j'avais dû le froisser ! De plus, j'avais machinalement assorti mon injonction verbale d'un geste de la main qui transformait le " vouloir quitter " en un plus explicite " du balai ". On ne devait pas souvent lui parler sur ce ton. D'un geste exagérément cérémonieux, il ramena sa longue queue poilue sur son avant-bras, un peu comme s'il s'agissait d'une canne ou d'un imperméable risquant d'encombrer sa sortie. Le gaillard était assurément vexé ! Allait-il disparaître dans un tonnerre de flammes et de fumées ? Allait-il exploser en une myriade de flammèches empoisonnées ? Allait-il, à la manière d'un sale gamin trépignant d'excitation, martyriser mon parquet de ses pieds fourchus ? Il se contenta de passer du brun-rouge au rouge-ardent, signe évident d'un intense bouillonnement intérieur. Des ondes de chaleur de plus en plus intenses irradièrent en rafale de sa personne. À cause de lui, la température de la pièce devait à présent frôler les quarante degrés Celsius. Je commençais à craindre pour mes livres anciens et mon mobilier précieux. Moi-même, bien que rodé aux étuves des déserts texans et des hammams bulgares, je me mis à perler de sueur. Mais le pire, encore une fois, c'était l'odeur ! D'incommodante, elle devint positivement insupportable. Une abomination ! Une pestilence… Comment dire ? Infernale ! Je me pinçai le nez sans même chercher à dissimuler l'origine de mon malaise. - Vous n'êtes pas très poli, articula-t-il entre ses dents pourries tout en me fixant de son oeil torve. Effectivement, l'inattendu visiteur n'était pas très beau à voir. Déjà, sa longue queue poilue lui faisait un accessoire pour le moins incongru. De surcroît, il était nu, ou plus exactement entièrement recouvert de longs poils tirant entre le roux et le noir, et certainement très sales. Sous cette risible protection capillaire, il était maigrichon, tordu et bosselé. Son sexe se devinait riquiqui et tire-bouchonné sous la touffe poisseuse de l'entrepatte. Une caricature ! Une gargouille ! Quant à sa figure, comment le dire ? Entre ses oreilles pointues et son nez crochu, le reste avait sa place sur une planche anatomique des pires difformités faciales ! Ai-je oublié de mentionner qu'il portait une paire de cornes à faire l'honneur d'un daguet de bonne lignée ? Voilà qui est fait, mais à vrai dire, dans l'architecture générale de sa personne, cet attribut passait presque inaperçu. Il ne lui manquait que la fourche, mais tout le monde sait que cet accessoire fait surtout partie du folklore. - Diable !, fis-je, usant de ce terme comme
d'une banale interjection. Vous faites irruption chez moi sans y être
invité, sans même vous faire annoncer. Vous ne voudriez tout de même
que je vous déroule le tapis rouge ? Il n'avait pas complètement tort. Je manquais à tous mes devoirs d'hospitalité. Il était là, debout au milieu de la pièce, et je ne l'avais même pas invité à prendre un siège. Il est vrai que je m'en serais voulu qu'il abîmât un de mes précieux fauteuils. Mais j'aurais pu au moins lui proposer un rafraîchissement. Il lorgnait par saccade, me semblait-il, vers ma somptueuse armoire à liqueur, à moins que ce ne fût un effet de son regard gauchi. Je doute qu'il ait pu apprécier à sa juste valeur un calva de quinze ans d'âge, mais lui offrir un simple verre d'eau aurait été la moindre des choses. D'ordinaire, je ne traite jamais mes visiteurs avec autant de légèreté, je le jure ! Et ce quelles que soient leur apparence physique ou leurs notions très personnelles de l'hygiène corporelle. Je... Mais qu'est-ce que je raconte ? J'avais évidemment autre chose à faire ! Sans plus attendre, j'ouvris le tiroir du bas de mon bureau, celui où je range un authentique Luger 9mm parfaitement graissé, chargé et prêt à l'emploi. Il sauta dans ma main comme un petit animal de compagnie longtemps privé de l'affection de son maître. Sans hésiter, je visai l'intrus et fis feu par trois fois. Il faut dire que je suis un sacré bon tireur. Chaque coup fit mouche et les pruneaux se logèrent avec un bruit sinistre dans l'anatomie contrefaite de mon vis-à-vis. La chaleur et la puanteur atteignirent instantanément un nouveau sommet dans l'abominable, mais le diable disparut, se volatilisa, se désintégra comme un mauvais rêve lors un réveil impromptu. Ma femme me secouait les épaules, ce qui eut pour effet de me sortir de ma torpeur. Je m'étais assoupi sur mon bureau, le front embouti sur le clavier de l'ordinateur qui en était à envoyer sa millième page de " p " vers l'écran. Cela m'arrivait plus fréquemment depuis quelque temps. Je mangeais trop. Ma digestion devenait pénible et je m'endormais sur le travail ! Que voulez-vous, on a plus vingt ans ! - Tu devrais aérer la pièce, ça pue comme dix mille démons ici, commenta ma femme avant de s'éloigner, son joli minois fermé par une grimace sans équivoque. Mon odorat devait être quelque peu atrophié par ma sieste, mais je pouvais la croire sur parole. Il suffisait d'ailleurs de la regarder. Et puis j'avais encore en mémoire les bribes d'un rêve étrange, un patchwork délirant où il était question de chaleur infernale, de détonations et de gaz délétères... Je compris ce qui avait dû arriver, et m'en excusai en bredouillant : " c'est le chili, chérie… ". |