Cléo

 

Liminaire : peut-être serait-il préférable que les trop jeunes lecteurs, les personnes exagérément prudes ainsi que les trop ardents défenseurs de la cause féminine, s'abstiennent de lire cette histoire. En effet, il y sera surtout question, en termes parfois assez crus, de putains et de prostitution ! Que les Chiennes de garde et autres féministes extrémistes me pardonnent, mais il est des réalités qu'il convient d'évoquer lorsque la situation l'exige, n'en déplaise à celles et ceux que l'énoncé même de ces réalités dérangent. La prédilection que connaît le fantastique à se nicher dans les recoins les plus glauques, les plus sordides et les plus mal famés des constructions humaines, se trouve ici particulièrement confirmée. Vous voilà prévenus ! Qu'il soit bien clair également que je ne souscris aucunement aux opinions et pratiques des personnages évoqués ci-après, et que je me suis contenté de retranscrire, avec juste quelques enluminures de style, le récit qui me fut rapporté par une personne de ma connaissance.

* * *

- Vous qui écrivez des histoires fantastiques, me dit un jour cette personne au cours d'une conversation passablement débridée, j'ai quelque chose qui pourrait sans doute vous intéresser.

Siméon Grosgène (naturellement il ne s'agit pas de sa véritable identité, ce dernier m'ayant instamment prié de ne pas le citer nommément si d'aventure je venais à écrire cette histoire), m'avait cueilli par l'épaule un quinze août en République d'Outremeuse pour m'entraîner dans un bistrot dont, étant donné les circonstances que les Liégeois comprendront, j'ai totalement oublié le nom.

Comment m'avait-il reconnu dans cette foule bigarrée et trépidante, au milieu des flonflons, des pétards, des danses, des mascarades et entre deux coups à boire ? Je l'ignore ! Nous ne nous connaissions guère. Nous nous étions rencontrés une seule fois, des années auparavant, à l'occasion d'un vernissage. Un bref échange d'opinion nous avait convaincu que nous partagions un goût commun en matière de boisson houblonnée, ce qui éclipsait de loin toutes les considérations habituellement échangées dans ce genre d'assemblée. Hélas, quelqu'un l'avait tiré d'un autre côté et notre conversation n'avait pu se poursuivre plus avant. Je m'étais alors discrètement fondu parmi les invités pour, à la première occasion, fuir au plus vite ces mondanités où la bêtise et l'hypocrisie pétillent plus sûrement que le mauvais champagne. Plusieurs années s'étaient écoulées et, croyez-le ou non, j'étais intimement persuadé que Siméon Grosgène était mort depuis presque autant de temps ! Il me semblait avoir entendu dire qu'il n'était plus de ce monde et, ma foi, je n'y avais pas attaché grande importance. Il faisait déjà partie de ces figures intemporelles dont l'admiration ne s'embarrasse guère de ce genre de détail. Jugez de ma surprise quand sa main se posa sur mon épaule alors que je processionnais gaiement, emporté par une cohue indescriptible, désorienté mais jamais perdu, quelque part entre les Grignoux et les Récollets.

- Cher ami, quelle bonne surprise ! Vous prendrez bien un verre en ma compagnie ? Tels furent les mots qu'il cria dans mon oreille.

J'acquiesçai de bon cœur à sa proposition, tout en masquant d'une grimace chaleureuse mon étonnement de le découvrir bien vivant. Quelques minutes plus tard, entraîné par cet homme qui connaissait bien mieux que moi les moindres venelles et arrière-cours de la Cité Ardente, nous nous retrouvâmes à l'intérieur d'un estaminet fort sympathique dont, malgré toutes mes explorations ultérieures, je n'ai pu retrouver l'emplacement. Les bistrots se ressemblent tous dès que ce que l'on y sert vient à agir sur notre perception des choses. Les dimensions s'estompent, les volumes se confondent, les souvenirs s'obscurcissent. L'air y est systématiquement alourdi de senteurs sévères, presque collantes, coincé sous un dais de fumée âcre lui-même soutenu de fragiles colonnades aux pieds de cendres. Les luisances des pompes et de la verrerie sont des rires silencieux, partout pareils. Les bruits, du moins ceux qui existent quand une musique tonitruante ne vient pas les étouffer, forment un patchwork de bruissements, de clapotis, de grincements, de cliquetis, de clameurs, de mots savoureux, de quintes et de rires. Des clients entrent, stagnent un temps dans cette atmosphère et ressortent tels des automates en vous saluant au passage pour un des leurs. Le maître officiant n'a jamais plus de cinq ou six identités : garçon, tavernier, aubergiste, patron ou ma jolie. Il n'est que jusqu'aux rudes banquettes de bois qui vous assourdissent les fesses de souvenirs se superposant sans ordre dans votre mémoire. Ajoutez aussi que, pour la circonstance, l'estaminet en question n'était pour moi que la treizième station d'une procession conduite depuis au moins trois paires d'heures ! J'ai le vague souvenir d'y être installé dans un angle stratégique, adossé contre un mur repeint de nicotine. Quelques affiches bariolées, quelques miroirs, faisaient çà et là comme des fenêtres étranges donnant sur d'autres univers. La table était lourde, épaisse, d'un bois plus que centenaire. Une vraie table amie, experte en tout ce qui s'épanche au-dessus d'elle. Siméon Grosgène était assis en face de moi et deux " péquets " étaient arrivés comme par magie entre nos mains. En ce jour sacré entre tous en République d'Outremeuse, il eût été inconvenant d'oublier d'en passer par-là avant que de poursuivre à la bière !

Voilà, c'est dans ces circonstances que mon cicérone inattendu, après m'avoir dépeint sa vision pour le moins triviale des femmes, me proposa l'histoire qui va suivre. Il faut bien dire que dans ce genre d'endroit, la conversation ne pouvait emprunter que trois itinéraires : le sport, les femmes ou la politique. Le sport ne nous intéressait ni l'un ni l'autre. Nous n'étions pas assez intimes pour parler politique. Il nous restait les femmes ! Sans doute avait-il remarqué l'une ou l'autre dérive de mon regard à l'occasion du passage d'une mignonnette fine et légère, ou d'une créature plus mûre aux rondeurs étourdissantes et à la bouche prometteuse, ou de n'importe quel jupon pourvu qu'il fût en courbes et en cheveux. Il avait dû capter dans mon œil cette étincelle signalant l'attirance instinctive des hommes ayant pour le sexe opposé l'inclination que l'on devine. Ce détail lui avait suffi pour comprendre qu'il pouvait arpenter ce terrain là sans détour tout en m'entraînant sur ses talons. De mon côté, je savais, car cela était de notoriété publique, que mon compagnon avait la réputation d'être un grand consommateur de charmes féminins. Deux hommes réunis par le hasard dans le lieu par excellence de toutes les confessions, l'un connu pour être un éternel obsédé de la braguette et l'autre, votre serviteur, n'étant pas le moins du monde réfractaire à la chose, ne pouvaient qu'évoquer le beau sexe et plus particulièrement ses rondeurs et ses profondeurs envoûtantes !

- Les femmes, me confia Siméon après quelques minutes d'un bavardage anodin, et tout en récupérant au passage mon regard qui s'essuyait sur la croupe sautillante d'une jeune fille louvoyant entre les tables, les femmes sont toutes des putes !
- Comme vous y allez ! ripostai-je. Voilà un jugement pour le moins lapidaire ! Si, en lieu et place de ma modeste personne, vous aviez en face de vous une représentante du beau sexe, celle-ci ne manquerait pas de vous faire amèrement regretter vos propos ! (En réalité, vu mon état de semi-ébriété, je devais employer des formules bien moins tarabiscotées, mais à présent que je suis dessoûlé, je puis me permettre d'en traduire le sens général dans un style plus approprié à mon récit).
- Evidemment, mon cher ami ! C'est bien pourquoi je vous réserve, ainsi qu'à la moitié masculine de l'humanité, la primeur de cette évidence.
- La primeur ? m'étonnai-je encore. Il me semble, au contraire, entendre la plus vieille et la plus lamentable description appliquée à une moitié de l'humanité par des générations de machos vulgaires. Je m'étonne d'ailleurs que vous...
- Oh ! coupa-t-il avec un geste d'apaisement. Surtout, que mon langage verdi aux expériences de la vie ne vous fâche point. Je suis sans doute injuste vis-à-vis de ces dames, mais sachez que j'en pense autant, et même plus, au sujet de nos frères d'armes ! D'ailleurs, je vous l'affirme : j'aime les femmes ! Toutes. Sans exception. Je les adore, je les respecte, je les vénère… même si ce dernier terme peut, dans certaines circonstances, se révéler douloureusement mal choisi si l'on songe aux effets secondaires résultants d'effusions pas toujours innocentes...

Nous rîmes de ce bon mot et je constatai que le petit verre d'alcool de grain, asséché depuis belle lurette, s'était métamorphosé en un gobelet d'étain, perlé de rosée et débordant d'une belle mousse crémeuse. C'était une manière de réconciliation. Siméon pouvait continuer à traiter les femmes de putains si cela lui faisait plaisir, je l'écouterais avec la docilité d'un éternel débiteur. Je garderais pour moi d'éventuelles réflexions contradictoires et rirait avec lui de ses plus grasses plaisanteries. Je n'étais d'ailleurs pas en état d'alimenter intelligemment la moindre controverse.

- Des putes, mon cher, des putes ! Je puis vous le dire, j'en ai goûté plus de mille ! Que dis-je ? Peut-être dix mille !
- Je suis bien loin d'atteindre un tel score, glissai-je en forçant un soupçon de regret dans la voix.
- Ne croyez pas que je veuille tirer une quelconque gloriole de ce chiffre impressionnant, se corrigea-t-il. Je ne suis plus très jeune et j'ai commencé très tôt, cela compte. D'ailleurs, je n'ai jamais fait que répondre à des besoins physiologiques qui, je le reconnais, me sont impérieux et sans doute plus fréquents que chez d'autres hommes. Que n'aurais-je donné, parfois, pour être débarrassé de cette libido dévoreuse de temps et d'argent ! Ou pour être l'homme d'une seule femme, ce mari presque fidèle qui ne va voir les putains qu'une ou deux fois par an, histoire de se rappeler les formes et les gestes évanouis sous les strates de l'indifférence conjugale...

Bien que je fusse célibataire, ou justement à cause de cet état, je n'étais évidemment pas très d'accord sur le fait que des hommes mariés pussent aller aux putes pour quelque motif que ce fût. Je mentirais en affirmant que, comme n'importe qui, je n'étais jamais passé dans une rue " chaude ". Je m'y étais évidemment rincé l'œil, à défaut d'autre chose. Chose que je réservais depuis toujours à d'occasionnelles petites amies que je collectionnais à mon rythme, c'est-à-dire à une cadence nettement moins effrénée que mon vis-à-vis. Mes épisodiques désirs affectifs et charnels s'étaient toujours trouvés satisfaits de cette façon et je ne m'étais jamais interrogé sur l'opportunité de faire appel à une professionnelle. Si, à l'occasion d'une lointaine permission militaire ou d'une virée mémorable, je me suis retrouvé en cette galante compagnie, je ne m'en souviens plus, parole d'honneur ! Bref, sur cette question, j'étais il faut bien le dire assez naïf et totalement ignorant des usages. Les observations que j'ai pu mener depuis m'ont convaincu de l'extrême justesse des déclarations de mon interlocuteur.

Siméon Grosgène avait bel et bien raison, j'ai pu le constater de mes propres yeux. Les hommes mariés ou ayant théoriquement ce qu'il faut à la maison pour assouvir leurs fantasmes sexuels, ainsi que ceux qui ne devraient même pas songer aux plaisirs de la chair pour raison de sacerdoce, vont aux putes aussi sinon plus régulièrement que les solitaires par vocation, que ceux qui sont trop laids ou trop timides pour espérer séduire une fille honnête en quête des mêmes distractions. Que ceux et surtout celles qui douteraient de ma parole se rendent, à n'importe quelle heure du jour ou de la nuit, dans un des hauts lieux de la prostitution urbaine. Ils pourront se rendre compte de visu de ce que j'avance. Les moments les plus judicieux pour l'observation sociologique de la grande fièvre putassière se situent entre chien et loup, ainsi qu'aux heures de sortie des usines et des bureaux. Ces heures, surtout au début du mois, représentent parfois de véritables " coups de feu " pour ces dames. Sans quitter la bonne ville de Liège et ses environs, promenez-vous Quai sur Meuse, entre la rue Cheravoie et celle de l'Agneau en passant par le goulet de la ruelle du Champion, filez ensuite vers la gare des Guillemins et son interminable rue Varin, poursuivez vers les fonds de Seraing avec son impasse de la Glacière et le comique tourniquet du Marnix (*). Le plus sûr, si vous craignez de vous perdre en route, est encore de repérer un véhicule conduit par un quinquagénaire en chapeau, bloquant ses roues devant chaque néon, tordant le cou vers les vitrines en mimant des gestes de maquignon, et de le suivre dans sa tournée. Et encore, vous ne découvrirez ainsi que les endroits chauds les plus visibles : les fameuses " carrées " où des putains très dénudées exposent leurs charmes derrière des vitrines bordées de néons roses, où par tous les temps des grues arpentent le trottoir en vous lançant des " tu viens chéri ? " d'une voix éraillée se voulant érotique, où des maquereaux clope au bec tapis dans les coins d'ombres surveillent discrètement leur fond de commerce, où trafiquants et receleurs se retrouvent pour guetter le cave, et où des descentes de police provoquent de soudaines mais brèves désertions de tout ce beau monde. Ce n'est là, encore, que la pointe visible de l'iceberg ! Les bordels privés, les traditionnelles " maisons closes ", les " bars montants " et autres salons de massages bien plus discrets ne sont pas moins fréquentés. La clientèle y est seulement plus huppée et les prix pratiqués à la hauteur des services espérés par des milliers de clients.

J'étais perdu dans la contemplation de ma pinte ruisselante de condensation et de mousse. La voix chevrotante de mon vis-à-vis faisait naître sur cette surface humide d'éphémères silhouettes très dévêtues, aux formes aguichantes, lesquelles profitaient de leur instant de vie pour me lancer des œillades sucrées. Puis, insensiblement, ces visions commencèrent à se structurer bizarrement. Les courbes gracieuses de ces belles devinrent des graphiques austères, les seins généreux se muèrent en colonnes de chiffres et les cuisses accueillantes formèrent des parenthèses ne retenant bientôt plus que des formules abstraites. C'est alors que je me rendis compte que Siméon Grosgène théorisait sur le sujet avec la gravité d'un professeur de mathématiques !

- Toutes les femmes ne sont pas des putains de la même espèce, pérorait-il. Mais toutes le sont, croyez-m'en ! À commencer par celle que, d'instinct, tout homme écarte d'office de ce registre : sa propre mère !
- Comme vous y allez ! objectai-je durement.
- Parfaitement, mon cher ! Car si l'identité d'une mère, et pour cause, ne laisse généralement aucun doute, il n'en va pas de même de celle du prétendu géniteur.
- Evidemment, mais...
- Ha ! Vous voyez bien. Dans le doute, nous devons appliquer la formule générale : toutes des putains ! Et que dire, après cela, de nos sœurs, de nos femmes et de nos filles ?

Que pouvais-je dire en effet ? Je n'allais pas, dans mon état, entreprendre une discussion d'avance stérile avec un interlocuteur aussi extrémiste, d'autant plus que cela risquait de tarir définitivement la source qui me régalait si gracieusement. Siméon Grosgène dut prendre mon silence pour une approbation car il poursuivit son développement comme si de rien n'était.

- Après, n'est-ce pas, il y a l'inévitable corporation des garces communes et gratuites : les voisines délaissées, les bonnes copines, les collègues de travail, les employées modèles qui du chef d'équipe au grand patron gravissent à coups de braguette les échelons de l'entreprise, les goulues prêtes à tout avaler pourvu que s'apaisent leurs démangeaisons, les frénétiques occasionnelles, les insatiables du dimanche, les bonnes ménagères surprises par de trop consciencieux démarcheurs à domicile, et surtout les femmes de nos meilleurs amis, dont la nôtre pour nos meilleurs amis, cela va sans dire…

Bien malgré moi, j'oscillais du buste en un vague signe d'approbation. En vérité, je n'étais pas loin de souscrire à cette classification, ayant eu moi-même l'occasion de l'éprouver dans plusieurs positions. Naturellement, j'aurais émis quelques réserves et usé de précautions oratoires. Mon compagnon, plus entier, plus direct, n'y allait pas avec le dos de la cuillère !

- Il y a aussi nos petites amies officielles, peut-être les pires ! Ces vraies-fausses amoureuses d'une semaine ou d'un mois, voire plus longtemps avec les plus sots d'entre-nous, celles qui nous attirent sous leur couette ou s'invitent sous la nôtre. Bien sûr, elles écartent les cuisses avec complaisance. Encore heureux ! Elles aiment ça, pour la plupart. Cette stratégie d'invasion ne leur demande donc pas de gros efforts. Quelques-unes font néanmoins semblant d'y prendre plaisir en misant sur la perspective d'avantages ultérieurs n'ayant rien de léger. N'allez surtout pas leur dire qu'elles sont vénales et guère différentes de leurs consœurs qui annoncent le prix de la passe d'entrée de jeu, car elles vous cracheraient à la gueule ! Pourtant, pour le même service et le même agrément, ne nous coûtent-elles pas plus d'efforts et plus d'argent qu'une professionnelle ? C'est qu'il faut assurer avec ces dames : les restaurants, les sorties, les petits cadeaux, les vacances, la belle-famille, les compromis à n'en plus finir, l'engagement à long terme...
- C'est un choix, émis-je en me donnant un air fataliste. Vous-même, d'ailleurs, du moins me semble-t-il...
- Bien sûr mon cher ! Je ne discute pas des histoires d'amour qui fonctionnent pour la vie, ou du moins qui ne se terminent pas avant que d'être amorties, une fois passé le bourbier commun des pertes et profits. Mais, pour une histoire qui marche, dix autres avortent et vous saignent à blanc. Et je ne vous parlerai même pas des tourments du cœur et de l'âme !

Je fis descendre le niveau de ma pinte d'un bon tiers. C'était ce que j'avais de mieux à faire. Mon compagnon m'imita avant de poursuivre.

- J'allais oublier les putes vierges ! En nombre, c'est peu de chose, j'en conviens, mais ne les oublions pas pour autant. Ces femelles trop sèches qui s'offrent comme maîtresses fidèles à un être impalpable et impuissant affublé de tous les noms de Dieu, mériteraient à elles seules une encyclique. Je suis injuste : elles s'offrent souvent aux intermédiaires, aux servants encapuchonnés de ces billevesées, et se montrent alors particulièrement lubriques !

Une quinte de toux amusée l'emporta sur ma volonté d'intervenir.

- Et enfin, seulement devrais-je dire, nous arrivons aux vraies professionnelles. Le plus vieux métier du monde ! Et pour cause, puisque les hommes sont tous des … (ici, il ne prononça pas le mot mais décolla son poing de la table dans un petit mouvement sec et vif, poing duquel émergeait un majeur raidi parfaitement évocateur) … avant que d'être n'importe quoi d'autre !
- Ainsi, vous convenez tout de même que les hommes ont la plus grande part de responsabilité dans cette affaire, risquai-je.
- Evidemment ! Les hommes sont des porcs, des brutes et des idiots. La plupart de ceux qui quémandent les services d'une professionnelle ne sont même pas fichus de la respecter, c'est dire ! Mais je préfère laisser aux femmes le soin de décrire notre moitié d'humanité avec le mépris qui convient. Elles s'y entendent infiniment mieux que nous pour souligner nos travers. Mon intention était de vous amener sur le terrain des prostituées professionnelles parce que j'ai, à ce sujet, quelque chose qui pourrait peut-être intéresser l'auteur d'histoires fantastiques que vous êtes.

Mon attention, qui malgré les envolées truculentes de mon vis-à-vis, commençait tout doucement à se dissiper, se raviva. Je clignai des paupières, achevai ma pinte d'un trait et rectifiai ma position sur la banquette pour mieux me pencher vers le conteur.

- Je n'ai jamais raconté cette histoire à personne, commença-t-il, et si je vous en fait part aujourd'hui, à vous que je connais si peu, c'est parce qu'il est l'heure pour moi de transmettre ce secret. Il s'agit d'un mystère que peu d'hommes partagent. Sans doute, comme je le fais pour vous en ce moment, ceux qui savent le cèdent-ils un jour, vers la fin de leur vie, à une personne qu'ils jugent capable, sinon de le comprendre, du moins d'admettre et de respecter ses règles. Vous en ferez ce que vous voudrez. Si cela vous chante, vous pourrez même raconter cette histoire dans une de vos nouvelles. Personne ne vous croira, cela va sans dire ! Pourtant, si vous vous en donnez la peine, vous pourrez vérifier sa véracité. Cette histoire me fut contée il y a de cela plus de cinquante ans par un homme qui la tenait lui-même d'un autre consommateur de charmes payants...

Je n'étais pas entièrement dégrisé, j'en conviens, mais mon entendement se trouva singulièrement rafraîchi par cette étonnante déclaration ! Je le remerciai de sa confiance par une série de grimaces se voulant des plus bienveillantes.

- Comme vous le savez, reprit-il, les professionnelles du sexe se répartissent en diverses catégories. Je vous ferai grâce des classifications habituelles, variables selon les endroits et les méthodes de rabattage. Grue, amazone, guichetière, masseuse, barmaid, call-girl, escort... il n'y a que l'embarras du choix ! Il y a bien sûr des semi-professionnelles, qui tapinent seulement quelques heures par mois pour arrondir le budget du ménage ou s'offrir de meilleures vacances. Il y a les indépendantes, travaillant sans contraintes et dont on peut même dire que certaines exercent par vocation. Lorsque leurs charmes s'évanouissent, celles-là deviennent, selon les cas, des mères maquerelles ou des repenties cherchant à se refaire une virginité au sein de groupements féministes. Il y a surtout, malheureusement, toutes ces pauvres filles exploitées, paumées, importées d'Afrique, d'Asie ou des pays de l'Est comme de vulgaires marchandises, au gré du déplacement de la misère du monde et de l'ambition des proxénètes. Ces filles-là sont surveillées, parfois séquestrées et battues, et toujours dépouillées des billets arrachés aux poches de leurs michetons. Selon la conjoncture et le standing des établissements, les services offerts sont quant à eux tarifés dans le détail : massage furtif, petite turlutte, grand jeu, bain au champagne ou nuit d'ivresse… ainsi jusqu'aux demandes les plus invraisemblables, les plus répugnantes. La liste des perversions sexuelles masculines représente sans conteste le plus sordide des catalogues ! Bien sûr, les filles ont aussi leurs spécialités et celles qui sont libres de le faire n'acceptent par toutes les horreurs que ces messieurs voudraient parfois expérimenter. Mais toutes ces prostituées professionnelles ont un point commun : avant de vous branler, de vous sucer, de vous laisser gigoter sur elles ou d'exécuter avec vous n'importe quel fantasme impossible à demander à bobonne, elles vous annoncent le prix !

Une sorte de moue sur mon visage exprima cette évidence bien connue de tous les hommes.

- C'est toujours très simple, poursuivit Siméon Grosgène. Elles annoncent le prix du service minimum et c'est à vous de discuter, avant de passer aux actes, des majorations éventuelles pour les extras que vous désirez ! Si vous omettez de marchander, vous pouvez vous attendre à un relèvement intempestif des tarifs au beau milieu de l'affaire, à vos risques et périls !
- Tout le monde sait cela, ripostai-je faussement sûr de moi alors que, mentalement, je prenais des notes à toutes fins utiles.
- Oui, mais saviez-vous qu'il en existe une qui, si vous savez vous y prendre, ne vous demandera pas d'argent ?
- Vous voulez rire !
- Pas le moins du monde. Attention, je ne veux pas parler de cas exceptionnels, comme de la gentille attention d'une professionnelle envers un adolescent trop mignon et sans le sou, ou du geste commercial d'une autre pour un de ses bons clients. Ecartez également la nymphomane qui, dans ce cas, ne serait pas à considérer comme une véritable putain. Non mon cher, je connais une prostituée qui, dans certaines circonstances, ne demande pas d'argent !
- Du bénévolat, en quelque sorte.
- Pas exactement, pas exactement...

Une expression de mystère se lisait à présent dans les yeux de Siméon Grosgène. Il fit une pause et en profita pour rallumer sa pipe, ce qui eut pour effet de nous isoler dans un brouillard de Semois.

- Elle s'appelle Cléo, me confia-t-il dans un souffle.
- Cléo ? fis-je comme si je cherchais ce prénom dans mes souvenirs alors qu'il était évidement qu'il ne pouvait s'y trouver dans ce genre de registre.
- Vous ne pouvez la connaître, m'assura immédiatement Siméon. Il s'agit naturellement d'un nom d'emprunt, un pseudo de métier. Sa véritable identité est … Mais je ferais aussi bien de vous raconter l'histoire telle qu'elle me fut rapportée la première fois.

Il tira alors quelques bouffées de sa pipe, assécha consciencieusement sa pinte de bière et fit signe au barman afin qu'il nous ravitaille. Il profita de ces opérations pour rassembler ses idées. Enfin, l'œil malicieux, il se lança dans un récit qui se révéla proprement incroyable !

Je me suis longtemps demandé, après cette entrevue, s'il n'avait pas essayé de monter un énorme canular à mes dépens. Un canular dont Cléo, une prostituée de ses amies, aurait été complice. J'imagine que cela les aurait bien fait rire lorsque, bien naïvement, j'aurais voulu vérifier la véracité de cette histoire ! Mais il se trouve que j'appris le décès de Siméon Grosgène, cette fois bien réel, quelques jours seulement après notre entrevue. Une longue et pénible maladie dont l'issue fatale lui était connue depuis des mois. Bizarrement, une rémission inespérée lui avait permis de profiter, une dernière fois, des joies de ce monde, dont une heure ou deux en ma compagnie dans un bar de la cité liégeoise. Sa présence en ce lieu était en soi un autre mystère, mais je le vois mal, dans ces circonstances, monter une mystification dont il n'aurait eu que fort peu de chance de savourer l'éventuel dénouement ! Plusieurs semaines passèrent encore après cela. J'ai investigué dans le milieu de la prostitution. J'ai finalement trouvé Cléo. Du moins, une prostituée qui se fait appeler ainsi, qui ressemble à la Cléo décrite par Siméon et qui n'est pas tombée des nues lorsque je lui ai dis que je connaissais son secret. Je n'ai pas encore de certitude quant à la totale véracité de l'histoire contée par Siméon Grosgène, mais cela ne saurait tarder. Pour cela, je dois d'abord revoir Cléo. Je devrais plutôt dire la retrouver. Alors j'aurai la preuve. En attendant, voici tout ce que je sais de cette affaire :

Siméon Grosgène avait à peine vingt ans lorsqu'un homme lui raconta, un peu dans les mêmes circonstances qu'il le fit pour moi, l'histoire de Cléo. Il ne me révéla pas l'identité de cette personne mais je crus comprendre qu'il s'agissait d'un politicien bien connu sur la place liégeoise voici un demi-siècle. Siméon et lui, bien que de générations différentes et sans vraiment se connaître, partageaient la même attirance pour ces femmes vénales arpentant le pavé. Comment cet homme avait-il connu Cléo ? D'une manière similaire. Et avant lui d'autres hommes détenaient déjà ce secret, depuis des lustres et des lustres… Car Cléo existe depuis fort longtemps, des siècles, à n'en point douter !

Je m'étais étranglé de stupeur quand Siméon Grosgène avait déclaré, sans l'ombre d'un sourire, que Cléo était immortelle ! Devant ma mine ahurie, il s'était repris en avouant qu'il ne savait pas si elle était véritablement immortelle, ou si elle détenait " seulement " le secret de l'éternelle jeunesse. Cette seconde proposition n'étant pas moins stupéfiante, je l'avais prié d'être plus précis. En effet, il m'invitait implicitement à rechercher cette Cléo afin de bénéficier gracieusement de ses charmes, perspective à laquelle je n'étais pas réfractaire. Néanmoins, je ne me voyais guère recherchant les délicatesses sexuelles d'une dame aussi… mûre ! Au mieux, je me l'imaginais dépassant allègrement les soixante-dix printemps, dont au moins les deux-tiers de tapin, et l'image que je m'en faisais ne plaidait pas exactement en faveur d'un réchauffement de ma libido. Mais Siméon avait insisté, assurant que l'apparence d'éternelle jeunesse de Cléo, aussi fraîche et aussi douce qu'une débutante, ne pouvait laisser indifférent le véritable amateur de charmes féminins.

Il me la décrivit telle qu'il l'avait aperçue la première fois, voici cinq décennies, et telle qu'il l'avait encore rencontrée peu de temps auparavant. Entre les deux descriptions, il n'y avait pas la valeur d'une ride ni la place d'un cheveu blanc, pas plus que de poitrine flétrie et de fesses fatiguées ! Sa bouche était toujours identiquement souriante et son regard pétillant de malice. Cléo était très jolie. Elle l'est encore, je puis l'affirmer ! Son corps est tout simplement parfait. Chose étrange, son anatomie doit plaire aussi bien à ceux qui aiment les femmes grandes et minces, qu'à ceux qui apprécient les petits formats tout en rondeurs. On jurerait presque qu'elle possède la faculté de conformer son corps aux exigences esthétiques de ses admirateurs. Pour moi, elle est d'une taille moyenne, plutôt mince mais avec juste assez de courbes aux endroits où ces détails enchantent mes sens. Je suis intimement convaincu que, pour d'autres, elle apparaît aussi bien sous les traits d'une déesse nordique, d'un beau fruit africain ou d'une lolita d'extrême orient ! Son visage encadré d'une épaisse chevelure sombre est… Comment décrire ce phénomène ? Ni beau ni laid, ni remarquable ni commun ! Il est une parfaite synthèse du charme de tous les visages féminins de la création ! En ce sens, il est incroyablement émouvant. Néanmoins, ses traits ne semblent pas pouvoir s'imprimer longtemps dans la mémoire tant ils se fondent au confluent de tout ce qui alimente nos fantasmes. Seul son regard est immuable, unique, déchirant, puissant comme une mer tempétueuse. Et pourtant il est assyrien, babylonien ou d'une de ces contrées faites uniquement de déserts et de soleil. Il vous déshabille au-delà de l'âme. C'est en cherchant ce regard que l'on trouve Cléo.

Que Cléo soit attirante, je voulais bien le croire. J'en ai aujourd'hui la preuve. Qu'elle résiste mieux aux outrages du temps qu'à ceux endurés dans l'exercice de sa profession, je veux bien l'admettre. Qu'elle détienne le secret de l'éternelle jeunesse ou de l'immortalité, ma foi, je ne suis pas contre l'irruption d'un peu de fantastique dans mon quotidien. Mais qu'une prostituée, même aussi spéciale, propose des passes gratuites, voila qui dépassait largement mon entendement ! De ce dernier élément, j'aurai la confirmation ou le démenti lorsque je la rencontrerai à nouveau. Car, bien sûr, ce n'est pas aussi simple ! Siméon Grosgène m'expliqua la procédure à suivre avant d'être autorisé à savourer sans bourse délier (si on peut dire !), les charmes de Cléo, ce que lui-même fit à maintes reprises tout au long de sa vie.

Il faut d'abord trouver Cléo une première fois, ce qui n'est pas une entreprise si aisée. Parmi les clients des bordels, même les plus assidus, personne ne semble la connaître. Ou alors il s'agit toujours d'une autre fille ayant momentanément emprunté ce surnom. Grosgène m'avait prévenu : Cléo a de nombreux clients, des michetons ordinaires qui la connaissent sous d'autres noms et qui, bien sûr, ignorent tout de son secret. Ces clients-là payent, consomment, rentrent chez-eux et oublient très vite ce moment d'égarement. Quant aux rares privilégiés qui détiennent le secret, ils ne vous diront rien ! Siméon m'avoua que j'étais le seul à qui il transmettait le secret, parce que Cléo elle-même lui avait demandé de trouver un candidat pour cette sorte de passation de relais. Que j'écrive ou non cette histoire ne changera rien au destin de Cléo, ni au mien. Il m'assura que je comprendrais pourquoi le jour venu. Quant aux filles du métier, elles parlent de Cléo comme d'une ancienne, d'une occasionnelle, d'une incertaine. Les maigres informations recueillies sont toujours de troisième ou de quatrième main. " Cléo était ici hier", " peut-être viendra-t-elle demain ", " il me semble qu'elle est à Amsterdam ou à Paris... "

Cléo voyage. Cléo change fréquemment de quartier, de ville, de pays. Telle est sa stratégie. Elle ne travaille jamais deux jours de suite au même endroit. Parfois, elle fait le trottoir dans les ruelles les plus sordides. Un autre jour elle tourne dans les beaux quartiers ou officie dans les salons des grands hôtels. Le lendemain elle loue une carrée et se montre en vitrine. Ailleurs elle travaille dans un club privé, ou sous le couvert de petites annonces, ou encore via une agence... Autant dire que la trouver relève du plus grand des hasards ! Ce qui est sûr, c'est qu'elle revient régulièrement tapiner au cœur de la Cité Ardente. Est-ce sentimental ? Est-ce un autre besoin qui la rappelle à Liège ? Siméon Grosgène m'affirma que, toujours, dans sa jeunesse, il avait pu rencontrer Cléo dix à douze fois par an dans cette ville, lui qui au demeurant en fréquentait tous les bordels chaque jour de l'année ou peu s'en faut. Plus tard, il avait pu la retrouver en bien des endroits du monde, au gré de ses propres pérégrinations.

Il convient donc de la trouver une première fois. Lorsqu'elle travaille en vitrine, elle appose parfois un petit carton au bas de sa fenêtre indiquant simplement " Cléo ". Un seul regard et vous comprenez que c'est elle. Une petite annonce signée " Cléo " sous la rubrique " massage " d'un journal spécialisé, et vous avez également une chance. Si elle tapine en extérieur, alors il vous faudra demander le prénom de toutes celles qui vous aborderont du traditionnel " tu viens chéri ? " Ailleurs, dans les boîtes, les bars, les clubs privés, vous devrez chercher, demander et demander encore. Celles qui affirmeront s'appeler Cléo pour vous faire plaisir et ne pas perdre un client, seront immédiatement trahies par l'insipidité de leur regard. Persévérance et hasard sont les ingrédients nécessaires pour espérer rencontrer cette femme, sans savoir lequel plus que l'autre aura réellement guidé vos pas.

- Mais si cette chance vous sourit enfin, me confia Siméon Grosgène, surtout ne commettez pas la gaffe de lui poser l'habituel " combien ? " Si tel était le cas, elle vous considérerait comme un client ordinaire. Vous seriez obligé de sortir les billets pour un service on ne peut plus banal et vos chances de retrouver Cléo une seconde fois seraient alors proches du néant.
- Mais alors que faut-il faire ? demandai-je passablement anxieux.
- Lui raconter une histoire ! Cléo écoute très bien. Elle adore les histoires, qu'elles soient vraies ou tirées de votre imagination, des récits d'aventures ou de fiction… Durant toutes ces années, je lui ai réservé la primeur de toutes mes enquêtes policières ! Elle adore aussi le fantastique, raison pour laquelle je vous cède volontiers cette affaire.

J'étais, vous en conviendrez, passablement interloqué par ces déclarations. Raconter une histoire à une prostituée ? Quelle drôle d'idée ! Il est connu que certains hommes se contentent de déballer leurs déboires conjugaux sans même rechercher de caresses sexuelles, mais tout de même ! D'un autre côté, se fendre d'une petite histoire n'était pas cher payé pour pouvoir, ensuite, passer un bon moment dans les bras de cette femme aussi belle qu'étrange.

- Soit ! Admettons que je lui raconte une histoire, que se passe-t-il ensuite ?
- Ensuite ? Rien ! ajouta Siméon dans un sourire orné d'une volute de Semois.
- Rien ?
- Rien la première fois ! Ce sera, en quelque sorte, votre droit d'entrée dans le cercle très fermé des clients privilégiés de Cléo. Après cela, vous pourrez revenir auprès d'elle autant de fois que vous le souhaiterez. La retrouver, curieusement, deviendra alors pour vous une chose aisée. Le hasard, ou je ne sais quelle force mystérieuse, vous fera croiser son chemin, un peu comme si votre désir guidait vos pas à votre insu. Veillez toutefois à ne pas abuser de ce privilège. Vous devez en user avec raison. À chaque rencontre, Cléo vous demandera une histoire. Attention, veillez également à toujours lui proposer une nouvelle histoire. Elle a une mémoire phénoménale et vous arrêterait immédiatement si d'aventure vous vous répétiez.
- Certes, certes,... mais pour... euh... pour la chose ?
- Rassurez-vous mon cher ami ! Vous y aurez droit dès la seconde entrevue. Je puis vous assurer que vous quitterez Cléo plus satisfait que vous ne l'avez jamais été.
- Elle est donc si… si experte ?
- Dans son genre, oui. Je ne puis vous garantir que vous baiserez de façon extraordinaire, mais votre satisfaction atteindra des sommets que vous ne soupçonnez même pas.
- Et vous dites que cela peut durer des années pendant lesquelles Cléo ne vieillit pas d'une ride ?

Siméon approuva d'un hochement de tête. Ses yeux ne me regardaient plus mais je vis qu'ils étaient emplis d'une insondable tendresse. Il songeait à Cléo. Il était avec elle, en pensée, pour la dernière fois. Il savait que pour lui le miracle prenait fin, que plus jamais il ne la reverrait. J'aurais voulu lui poser mille autres questions mais je ne sais quelle pudeur m'en dissuada. Sans doute était-ce l'idée informulée que si je le questionnais plus avant, je détruirais la fragile sensation de merveilleux dans laquelle son récit m'avait plongé. Ma raison ne pouvait admettre que cela fût possible. Pourtant, dès cet instant, ma décision fut prise : j'irais à la recherche de Cléo ! À tout hasard, j'aurais une histoire toute prête à lui raconter pour cette première rencontre. La suite dépendrait de la véracité de cette affaire. Qu'avais-je à perdre ? Ces idées tourbillonnaient dans ma tête tandis que je ressentais un lent et progressif engourdissement de tous mes membres. La fatigue des dernières heures, l'alcool accumulé dans mes veines et la douceur de cette sorte de rêve fantastique conté par mon fumeur de pipe, se liguèrent contre ma volonté. Je crois bien que je me suis endormi quelques minutes. Lorsque je revins à la réalité, Siméon Grosgène avait disparu. Sa chopine vide et l'odeur rémanente du tabac pour pipe attestaient encore de sa présence quelques minutes plus tôt. Je n'avais pas rêvé. Le barman m'expliqua par signes que mon compagnon, me voyant endormi, s'en était allé discrètement après avoir réglé les consommations. Généreux, l'homme m'offrit un dernier " péquet " pour me donner du cœur au ventre avant d'affronter le monde extérieur. La nuit était déjà bien avancée mais la vieille cité vibrait toujours sous les danses et les cris des fêtards. Il me semblait que des lambeaux de foule processionnaient tantôt à reculons, tantôt par le travers, dans des ruelles aux dimensions sauvages. J'étais ivre, oui ! Je m'écartai progressivement de ces masques déformés par d'horribles plaisirs et gagnai des territoires de plus en plus silencieux. Je reconnus enfin une rue que je connaissais, puis une autre, et trouvai finalement un chemin pour rentrer chez-moi. Avant de me jeter sur mon lit, j'eus encore la force de noter quelques mots afin d'être en mesure, au réveil, de me souvenir et de composer ce récit.

J'appris le décès de Siméon Grosgène la semaine suivante. À ma grande surprise, son exécuteur testamentaire me fit parvenir une enveloppe cachetée, très légère. Elle contenait un billet plié en quatre sur lequel il avait tracé ces simples mots : " Cherchez Cléo. S.G. " C'est ce que j'ai fait. Je n'avais d'ailleurs nul besoin de cette dernière invitation pour me mettre à la tâche. Durant des mois, j'ai arpenté les rues chaudes de la ville. J'ai épluché les petites annonces dans les rubriques " massages " et " rencontres " de nombreux journaux. J'ai forcé les portes des bars privés. J'ai posé beaucoup de questions au point de devoir espacer mes expéditions tant je devenais suspect aux yeux des tenanciers, des souteneurs et même de la police. J'ai aussi perdu pas mal d'argent car plusieurs Cléo, se jouant de ma naïveté, me firent l'affaire avant même que je réalise mon erreur. La chair est faible et, je le confesse, je ne déroge pas à la règle. Accessoirement, j'appris des tas de choses sur le comportement sexuel de mes contemporains et ma naïveté sur ce point s'est définitivement envolée. Je connais maintenant les recoins de la ville empestant l'urine, le vomis et la fornication. La désagréable sensation de poser la semelle sur un préservatif souillé ne m'est plus étrangère. Je connais les postes d'observation des macs et des indics. Je sais reconnaître une fausse débutante d'une vraie occasionnelle. Je devine les filles tenues par des proxénètes impitoyables et celles ayant choisi volontairement d'exercer ce métier. Ces dernières trouvent plus avantageux de tordre quelques queues par jours plutôt que de se soumettre à l'esclavage d'un guichet ou d'une caisse enregistreuse, quand ce n'est pas aux fantasmes d'un patron qui exige, gratuitement, les mêmes services. Je repère d'un coup d'œil le client habitué, celui qui ne se cache pas de sa curiosité ni de ses désirs. Rien à voir avec l'hésitant, le timide, le nouveau venu ou celui cherchant à dissimuler ses traits derrière un col relevé et des lunettes sombres. Plus drôles encore, ou plus pathétiques, sont ces nombreux maris que l'alliance démange tant et tant qu'ils se frottent nerveusement l'annulaire en s'esquivant furtivement des bordels… Quel formidable révélateur sociologique que la prostitution ! J'allais finalement abandonner, presque convaincu que Grosgène m'avait raconté des bobards, lorsque je découvris Cléo.

Cela se passa exactement comme il me l'avait dit. Elle officiait " en vitrine ", dans une de ces sordides carrées du centre-ville, illuminée de profil par un néon rose. Un carton apposé au bas de la fenêtre indiquait simplement " Cléo ". C'est vrai qu'elle est très belle ! On lui donnerait à peine vingt ans. Je lui ai souri. Elle m'a rendu ce sourire. Je suis entré. Elle a tiré le rideau et mis le verrou. Je me suis recommandé de Siméon Grosgène, du secret, du mystère. Elle a souri de nouveau, donnant force et vie à un univers de promesses envoûtantes. C'était bien elle, cette fois, la seule, l'unique, la merveilleuse Cléo ! Elle a apprécié l'histoire que j'avais préparée à son intention. Avant que je ne la quitte, sans lui avoir parlé de ce qu'un homme vient habituellement chercher dans ce genre d'endroit, elle me promit qu'à l'avenir, à condition que je veuille bien lui raconter une nouvelle histoire à chacune de mes visites, nous ferions l'amour sans qu'il ne soit jamais question d'argent entre nous. Je la retrouverais aussi plus aisément, aidé dans mon désir par une étrange magie, et notre complicité durerait autant d'années que j'en pourrais vivre…

Toutefois, à l'heure où j'écris ces lignes, je me demande s'il s'agit bien d'amour au sens où l'homme l'entend quand il va voir une prostituée ? Ce sera gratuit tant que j'aurai une histoire à lui raconter, cela, elle me l'a bien spécifié. Mais je me demande, tout de même, de quelle sorte d'amour il s'agit...

Plusieurs semaines se sont écoulées depuis cette première rencontre et je n'ai pas encore revu Cléo. À vrai dire, je n'ai pas encore cherché à la revoir. Siméon m'avait averti que je ne devais pas abuser du privilège. Cela me convient très bien car ma libido est loin d'être aussi envahissante que ne l'était la sienne. Je crois, enfin j'ai maintenant cette sorte d'intuition, que le jour où je voudrai revoir Cléo, il me suffira d'aller dans n'importe quel lieu de débauche ou de prostitution, et cela où que je me trouve dans le monde. Une force mystérieuse, qu'il ne m'intéresse ni de connaître ni de comprendre, fera en sorte que je l'y retrouve.

Est-ce un hasard ? Hier, en passant devant une petite bouquinerie située à l'angle du boulevard de la Constitution, dans l'ombre de Saint-Pholien, une pensée sauvage raviva le souvenir de Siméon Grosgène et de Cléo. Un livre, dans la vitrine, attira irrésistiblement mon attention. Les contes des mille et une nuits ! L'envie me prit de l'acheter et sa lecture fut pour moi une révélation. Je sais à présent qui est Cléo ! Je comprends d'où lui vient ce regard ensorcelant où les sables dorés de l'orient semblent préserver du jour brûlant deux oasis de douceur. Il lui fallait un nom plus facile à porter sous nos latitudes. Plus discret, surtout, que Shéhérazade ! Je sais maintenant la manière dont elle venge ses sœurs de la cruauté des hommes depuis l'aube des temps...

... Ce soir, je suis le roi Chahriyâr et j'expie. Je rends la vie à toutes celles qui partagèrent ma couche et que je fis étrangler au petit matin.

(*) Avant " l'épuration " et les aménagements de ces quartiers.

FIN

© ® Auteur : Claude Thomas, texte déposé.

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