L'implant comptable

 

- Pourquoi les grandes idées germent-elles souvent chez des hommes de petite taille ?, se demandait Salomon en attendant le retour de l'inventeur.

Il était assis dans un fauteuil au dossier haut et enveloppant, le dos tourné de trois-quarts par rapport à la porte d'entrée du salon. C'était le meilleur endroit qu'il avait trouvé pour surprendre le propriétaire des lieux lorsque celui-ci rentrerait chez-lui. Il était presque vingt et une heures et l'obscurité extérieure colonisait déjà profondément l'appartement. Seul un point vert signalant la mise en fonction du répondeur téléphonique crevait l'atmosphère de son oeil blafard, auquel on pouvait ajouter, à condition d'y faire très attention, de rares reflets posés çà et là. Dans sa position, Salomon était parfaitement invisible. Il aimait jouir ainsi de l'obscurité et du silence, ses meilleurs alliés. Ses attentes, dans ces circonstances, ne lui paraissaient jamais ennuyeuses. Il revisitait en pensée les moindres détails de sa mission et parfois, comme c'était le cas cette fois-ci, il laissait vagabonder son imagination.

Il avait reçu les ordres quelques jours plus tôt et l'ultime confirmation était arrivée moins d'une heure auparavant. L'opération avait donc reçu le feu-vert en haut-lieu et il n'y aurait plus aucun de contrordre de dernière minute. À présent c'était à lui de jouer. Il était prêt, en parfait professionnel qu'il était. En visitant discrètement l'appartement, il avait appris à mieux cerner la personnalité son occupant. La pièce où il se dissimulait, sorte de salon, de bibliothèque et de bureau combinés, était manifestement la pièce la plus fréquentée de l'appartement. L'accumulation de livres, de dossiers et de documents éparpillés sans ordre apparent, témoignait d'une intelligence vive et féconde chez celui qui pouvait s'y retrouver. Or, Salomon avait aussi découvert que l'inventeur était d'une taille relativement modeste, ne dépassant guère le mètre cinquante. Bien sûr, il savait que l'intelligence n'avait rien à voir avec la taille du corps. Il acceptait même avec fatalisme que son double mètre ne lui eût jamais garanti la moindre supériorité intellectuelle, mais son expérience professionnelle lui indiquait néanmoins que les personnes savantes, dont le destin avait voulu qu'il croisât la route, avaient le plus souvent, contrairement à lui, une taille inférieure à la moyenne.

- Sans doute s'agit-il d'une sorte de principe de dépassement de soi, songeait-il dans sa solitude. Les individus de petites tailles s'élèvent par ce qu'ils peuvent...

Il n'alla pas plus loin dans ses réflexions hautement métaphysiques car une clé tourna dans la serrure.

* * *

Carl Lubback était un humaniste extrémiste ! Il fallait entendre par là qu'il plaçait l'homme, l'être humain, en tête absolue des priorités du développement de l'humanité. Sa vision de l'évolution de la société, au niveau planétaire, était on ne peut plus simple et on ne peut plus nette. Naïve et ridicule, raillaient ceux qu'une telle vision dérangeait. Utopique, disaient ceux qui ne voulaient s'impliquer dans un remodelage plus sain et plus honnête de la société. Sa vision représentait pourtant ce que tous, la main sur le cœur, juraient souhaiter de mieux pour le monde ! Une vision pour laquelle bien peu de personnes, malheureusement, acceptaient de se mobiliser. Carl voulait que les humains du monde entier soient égaux en droits, qu'ils bénéficient des mêmes avantages matériels et sociaux, d'une justice égalitaire et honnête, de toutes les libertés individuelles et collectives non contraires aux règles universelles de respect d'autrui, des biens et des institutions ! Il voulait que cessent les profits éhontés d'une infime fraction de cette population, des profits construits sur l'exploitation et la spoliation du plus grand nombre. Il voulait que cessent les déprédations environnementales ne servant qu'à décupler des profits très localisés, tout en hypothéquant les lendemains de toute une planète.

Tel était son credo humaniste. Il n'était pas extrémiste par des actes délictueux qui auraient pu soutenir son discours, mais par la seule logique de sa pensée. Il était inattaquable ! Il parlait vrai ! Aucun raisonnement, aucune philosophie ou religion, aucune politique ne pouvait s'opposer sérieusement à sa logique simple. Surtout, il n'existait pas la plus infime objection technique qui ne pût être aussitôt résolue par l'ingéniosité humaine bien orientée. Lubback était capable de démontrer, en peu de mots, ce qu'il aurait été possible d'obtenir en termes d'amélioration des conditions de vie, partout et sans attendre, s'il ne s'y était pas opposé, en permanence, non pas des contraintes techniques incontournables, mais uniquement des blocages d'égoïsmes et d'orgueil. En conséquence, cet empêcheur d'exploiter en rond avait été insensiblement aiguillé par le système sur une des nombreuses voies de garage où s'enlisent les bonnes intentions susceptibles d'améliorer le sort de l'humanité. Il avait ainsi rejoint les rangs des poètes, des philosophes, des savants naïfs et rêveurs. Son statut de bio-électronicien éminent et de statisticien renommé n'avait rien changé à l'affaire. Son parcours personnel l'avait logiquement amené, contre son gré, dans le clan de ceux dont les discours, trop souvent abscons, voire parfois délirants, s'épuisent en vain contre la coalition de ceux qui prêchent les lois iniques du productivisme. Sa position n'était que très classique et très banale, car les meneurs et les profiteurs sont depuis longtemps passés maîtres dans l'art de canaliser vers le grand large les eaux trop claires qui risqueraient de venir éclaircir la soupe trouble où se joue la domination du monde !

Carl Lubback, dans la solitude d'un laboratoire de province financé au lance-pierres avec les reliquats d'une institution peu regardante, avait néanmoins réussi à mettre au point ce qu'il considérait comme la première étape d'un humanisme fonctionnel subordonné à l'impartialité d'un contrôle technique ! Son " Implant Comptable " pouvait, dès demain, préfigurer l'ABCD (Actif de Base Comptable Déductible) de chaque être humain ! C'était révolutionnaire. Jamais on n'avait osé envisager une telle mise en équation du " coût de la vie humaine ", qui plus est soumise en temps réel au contrôle impartial d'un appareillage d'une technicité au demeurant très simple.

Devant le caractère extrêmement novateur de son invention, Lubback avait décidé d'éviter la ronde habituelle des publications scientifiques soumises au bon vouloir des comités d'expertise. Ce parcours du combattant aurait exigé des années d'efforts inutiles, de combats stériles contre des opinions et non contre des faits. Or, il y avait urgence. Chaque jour perdu, pour les plus démunis, était un jour de souffrances que son invention pouvait, en peu de temps, transformer en bien-être. L'opposition dialectique d'une arrière-garde de scientifiques sclérosés et inféodés aux tenants du Pouvoir n'était vraiment pas le genre de combat qu'il désirait mener. Son invention était au point et ne demandait qu'à être testée à grande échelle avant d'être adoptée dans l'euphorie par tous ceux qui jusque là avaient été manipulés par une minorité d'exploiteurs. Plus qu'une invention, c'était plutôt d'un principe qu'il s'agissait, et l'aspect purement technique de l'appareillage n'était qu'un détail dont l'efficacité et la sécurité étaient déjà bien éprouvées. Aussi, il avait rédigé un rapport décrivant les fonctionnalités de son invention à l'attention directe du chef de l'Etat, un homme d'honneur en qui il avait toute confiance. Ce dernier, conseillé par un essaim de frelons administratifs et téléguidé par les marionnettistes invisibles de la haute-finance et des Pouvoirs occultes, avait invité l'obscur inventeur pour un déjeuner de travail, en toute simplicité.

* * *

Salomon retint son souffle et se carra le plus profondément au creux du fauteuil. Il se prépara mentalement et physiquement à ce qui allait suivre. L'arrivant allait sûrement allumer la lumière et la pièce serait instantanément inondée d'une lumière vive. Il ferma un œil afin de préparer au mieux son accommodation visuelle à la nouvelle situation tout en gardant l'autre pour suivre les évènements nocturnes. Dans le pire des cas, il disposerait de quatre à cinq secondes d'adaptation visuelle avant de passer à l'action, et tout irait donc pour le mieux. Mais si l'inventeur était aussi distrait que ce qui était précisé sur la fiche STS, alors il aurait encore plus de temps, ce qui lui permettrait de décider du moment adéquat pour agir.

La porte s'ouvrit. Un petit homme entra, replaça la clé à l'intérieur de la serrure et referma derrière lui. Un léger choc signala la chute d'un attaché-case sur la moquette. Il y eut un bref soupir, suivi d'un autre choc cette fois métallique. Salomon devina le parapluie tombant pointe en avant dans le porte-parapluies en tôle de cuivre situé près de l'entrée. Ce choc fut suivi d'un froissement d'habit, un imperméable bleu marine, en matière synthétique, avec cinq boutons et une fermeture éclair. La fiche de renseignements fournie par le STS était si précise que depuis sa position retranchée, l'autre pouvait sans peine imaginer ces menus détails. Enfin, un petit clic accompagna l'explosion lumineuse du lustre de l'entrée. Cette progression correspondait parfaitement à la simulation préalablement effectuée par Salomon.

- Ne jamais rien laisser au hasard, songea-t-il en glissant sa main droite à l'intérieur de sa veste.

* * *

Le Président avait écouté Carl Lubback avec un grand intérêt. À plusieurs reprises durant la conversation, il était intervenu sur des points de détails, signalant ainsi qu'il avait une bonne connaissance du dossier préalablement envoyé par l'inventeur. Naturellement, mais cela Lubback était loin de s'en douter, le Président agissait toujours ainsi avec ses interlocuteurs. Ce chef d'Etat, comme tous les autres décideurs politiques de la planète, était passé maître dans l'art d'offrir l'apparence d'un homme attentif et intéressé, rompu à toutes les formes de dialogue et surtout excellemment secondé par une armée de conseillers. En réalité, il n'était que le trompe-l'œil d'une machinerie bien huilée dont les intentions véritables se dissimulaient sous l'accumulation séculaire de toutes les manipulations exercées par d'habiles autant qu'invisibles maîtres de l'ombre. Quoi qu'il en soit, cette parodie de déjeuner de travail n'avait nullement empêché le naïf inventeur de présenter son projet.

- Monsieur le Président, commença-t-il, j'ai mis au point un système électronique de comptabilisation des frais réels afférents à la vie de chaque individu, et ce au prorata exact de sa consommation énergétique personnelle pour ce qui concerne les fonctions vitales basiques. Ceci n'est évidemment que la première étape d'un procédé qui devra prendre en compte tous les autres frais inhérents aux activités individuelles, pour lesquels d'autres types de détecteurs, déjà parfaitement envisageables à ce stade de développement de mon invention, devront être mis en service.
- Comme c'est intéressant, admit le chef d'Etat tout en saisissant le minuscule objet que lui tendait Lubback.

Ce n'était qu'un petit cylindre de deux millimètres de diamètre sur trois de long, de couleur argentée et prolongé d'un fin fil d'or d'environ un centimètre.

- L'implant comptable !, expliqua fièrement l'inventeur. Minuscule, d'une sécurité à toute épreuve, inviolable, infalsifiable, de même que les programmes informatiques traitant les informations qu'il transmet en temps réel. Il s'agit ni plus ni moins d'un dérivé, en plus sophistiqué, des premières puces électroniques servant à identifier les animaux de compagnie ou d'élevage. Les fonctionnalités de l'appareil ont été considérablement améliorées, cela va sans dire. Les données mesurées et transmises sont d'une précision absolue et totalement infalsifiables. J'en possède un depuis six mois, implanté ici à la base du crâne (il indiqua sa nuque d'un geste du doigt). Pour les besoins de mes recherches, je suis devenu mon propre cobaye. Il n'y a pas d'effets secondaires à craindre. Quant aux résultats, ils nous ouvrent des horizons nouveaux sur les droits et les devoirs des citoyens, mais surtout sur les droits et les devoirs de la communauté envers chacun de ses membres. Je n'hésiterai pas à affirmer, monsieur le Président, qu'il s'agit là de la première étape pouvant enfin concrétiser la volonté d'une égalisation effective des droits d'accès au patrimoine commun de l'humanité !

Le président eut une moue où se mêlait l'appréciation (bouche ployée en arc de cercle vers le bas, lèvre inférieure bulbeuse), et le doute (sourcils rehaussés en accents circonflexes, rides symétriques aux tempes). Cette grimace lui avait demandé des années d'entraînement et faisait la hantise ou le bonheur de tous ses imitateurs.

- Cela me fait penser à l'invention du célèbre Colt, gloussa-t-il en jaugeant du regard le petit inventeur. Le Colt qui, si mes souvenirs sont exacts, fut baptisé " l'égalisateur ", en ce sens qu'il offrait à chacun les mêmes chances de survie dans un monde où la force brutale l'emportait fréquemment sur le droit...

Carl Lubback esquissa un sourire. Sa petite taille l'obligeait à tordre le coup pour regarder le président dans les yeux, car non seulement le " grand homme " l'était dans tous les sens du terme, mais son fauteuil présidentiel taillé sur mesure par un ébéniste avisé présentait aussi la subtilité de lui faire gagner quelques centimètres sur ses invités. Malgré ce sentiment renforcé d'infériorité, Lubback reprit ses explications avec entrain.

- Ce Colt-ci sera néanmoins plus efficace car il n'est même plus nécessaire d'être un expert dans le maniement d'arme à feu. L'implant comptable remplira son office quoi qu'il arrive, indépendamment de la volonté de son possesseur. Tout comme, si je puis me permettre, il ne sera plus nécessaire aux individus spoliés de leurs droits fondamentaux d'être fortunés, experts en droit, ou d'avoir des relations privilégiées, pour oser contrer avec quelques chances de réussite les malversations des exploiteurs de tout bord.

Les mots étaient dits, tranchants, définitifs. Un ange passa, sous la forme d'un majordome qui, dans la meilleure tradition de la servilité domestique, ajusta au millimètre le niveau du vin dans les verres, balaya les miettes rebelles et calibra l'ordonnancement des couverts, le tout en quelques gestes d'une discrétion telle que personne ne remarqua son passage. L'homme invisible était un larbin en livrée d'apparat, ganté de blanc, serré de pourpre et de fausse dorure, ayant le tropisme du retrait gracieux pour mouvement principal.

- Selon les principes humanistes que je défends, reprit bientôt l'inventeur, la vie humaine a un prix. Il ne s'agit pas d'un prix " dérisoire " comme le laissent souvent sous-entendre ceux qui sont dans la position de l'exploiter. Ceux-là parlent toujours de celle des autres, bien entendu ! Ce prix n'est pas non plus " infini " comme le voudraient certains humanistes intégristes par trop éloignés des réalités de la vie. Et nous ne parlons pas non plus d'un prix " astronomique " comme cela se constate parfois lorsqu'il est question de soigner ou de rétribuer certains privilégiés. Mais il existe un prix " moyen ", un prix " universel " !
- Un prix de base, en somme ?, compléta le Président.
- En quelque sorte. Mais c'est bien mieux qu'un simple prix de base, lequel ne correspondrait, dans notre démonstration, qu'à un crédit minimum alloué à chacun d'entre-nous. D'ailleurs, je sais que certains seraient plutôt tentés d'y voir un passif minimum ! Il suffit de voir combien nos dirigeants - je ne dis pas cela pour vous monsieur le Président -, cultivent cette habitude consistant à répartir les dettes et les problèmes sur la multitude afin d'en minimiser les effets, ou selon l'orientation du programme politique, pour affoler les gens.
- Vous voulez sans doute parler de la dette publique et des responsabilités collectives ?
- Oui. Mais également de toutes les formes de dettes, financières ou autres. Le passif militaire est invraisemblable. Des tonnes d'explosifs planent virtuellement au-dessus de chaque tête de pipe. La dette environnementale est d'ores et déjà terrible, cela n'est que trop visible. Les dettes financières des Etats et des Institutions sont affolantes, mais négligeables en regard des colossaux bénéfices réalisés et localisés ailleurs. Si l'on acceptait de répartir ceux-ci selon le même principe de redistribution, comme on le fait de manière automatique pour la dette globale…
- Expliquez-vous, cher monsieur ! Voulez-vous démontrer que chaque terrien, sur son bilan personnel, n'est pas en quelque sorte une entreprise en faillite condamnée à accroître sa dette pour survivre, mais au contraire une entité bénéficiaire d'origine, laquelle serait tout bonnement spoliée de ses dividendes par le système ?
- C'est exactement cela, monsieur le Président ! Si ce n'est que le système en question se réduit à un petit nombre d'individus qui n'œuvrent pas de concert, ou même pas du tout, pour l'amélioration de la cause commune. À l'heure actuelle, les richesses générées par nos activités sont devenues si importantes qu'en terme de valeur sonnante et trébuchante, chaque être humain pourrait se voir gratifié d'un crédit passablement important ! En fait, ce nouveau " crédit individuel " serait même beaucoup plus important que le théorique " solde moyen " obtenu en divisant les revenus globaux par le chiffre de population, méthode qui ne sert qu'à illusionner les gogos. Oui, monsieur le Président, ce " crédit individuel " est bien plus important que tous les revenus minimum d'insertion et autres allocations de survie, qui ne sont que poudre aux yeux pour esclaves et assistés. Mes calculs le démontrent et je puis les soumettre à l'analyse de qui voudra honnêtement les examiner. Même en compensant l'énorme passif dont chaque terrien, bien malgré lui, hérite en contrecoup de la gestion calamiteuse de la planète, - un passif mesuré par les dépenses qu'il faudrait théoriquement consentir pour effacer totalement cette dette -, par la richesse globale engendrée par nos activités et mesurée à l'aune des valeurs que nous accordons à toute chose, j'affirme que chaque être humain vaut, au cours d'aujourd'hui, l'équivalent de...
- Oui, oui, coupa prestement l'habile politicien. J'ai vu vos chiffres et mes experts ne peuvent, du moins à ce stade de leurs investigations, démentir vos conclusions.
- J'en suis convaincu, monsieur le Président. Ce chiffre universel moyen, réparti en une base annuelle naturellement indexable, autorise une conception résolument nouvelle des statuts des citoyens du monde ! Si chaque individu pouvait enfin prendre connaissance de sa " valeur financière de base ", et ce quelles que soient ses autres qualités personnelles ou sa productivité propre, alors celui-ci adopterait automatiquement un comportement d'autant plus responsable, tout en récoltant directement les fruits de la bonne gestion de ce capital de base. - Ne pouvez-vous être plus clair, cher monsieur Lubback ?
- Certes, monsieur le Président. Imaginons que chaque terrien vaille, disons... 50.000 euros en base annuelle. Ce n'est qu'un exemple. En regard des chiffres réels cités dans mon dossier, ce chiffre est encore bien faible, vous en conviendrez. Cela signifie que ce terrien serait naturellement en droit d'obtenir chaque année la jouissance de ce capital.
- Comme vous y allez !
- C'est théoriquement correct mais irréaliste, évidemment !
- Evidemment !
- En réalité, l'individu consomme déjà une grande partie de ce capital virtuel, et ce en " préjudiciant " son substrat : la nature, les productions, la collectivité, l'hypothèque sur le temps... Il ne s'agit donc que d'une traduction comptable de la loi universelle d'entropie ou, en quelque sorte, d'un impôt naturel sur sa valeur virtuelle ! D'où l'intérêt de pouvoir quantifier exactement nos diverses consommations afin de soustraire ce chiffre du capital en question ! À la suite de cette opération mathématique au demeurant assez simple, l'individu pourrait alors recevoir une sorte d'allocation différentielle, plus ou moins importante en fonction des " dépenses de fonctionnement " qu'il aurait effectuées durant l'année fiscale écoulée.

Le président écoutait avec une attention redoublée. Un mot, surtout, venait d'éveiller ses réflexes. Impôt ! Plusieurs lampes aux significations contradictoires s'étaient mises aussitôt à clignoter dans son esprit : " mécontentement populaire, nouvelles recettes, financement de projets, détournements, enrichissement personnel... ". Lubback quant à lui continuait sur sa lancée.

- C'est ici qu'entre en jeu mon implant comptable, monsieur le Président. Cette petite chose peut mesurer exactement la consommation individuelle rendant compte de l'exercice naturel de la vie. Ainsi, tout est mesuré, pesé, analysé, comparé et finalement traduit en une valeur chiffrée que l'on pourra soustraire du capital initialement alloué à chaque citoyen par le jeu de la balance actif/passif. La différence lui serait reversée annuellement, ou réclamée chez ceux qui auraient trop profité des plaisirs de la vie par rapport à la moyenne universelle.

Le président eut une déglutition pénible qu'il adoucit d'une gorgée d'un excellent champagne.

- Ce n'est évidemment que la première étape d'une nouvelle forme de taxation positive des personnes, poursuivait l'inventeur. Il conviendra ensuite d'adapter, avec la même logique, une taxation positive du patrimoine, des revenus du travail, des manœuvres boursières, etc. Mais mon implant comptable associé à la notion de capital universel moyen, pose idéalement le premier jalon d'une nouvelle forme de citoyenneté responsable dont l'élan, enfin unanimement orienté vers l'accession au mieux-être de chacun, sera grandement bénéfique pour l'avenir de l'humanité.

Knock-down ! Minute de silence. Champagne.

- Monsieur Lubback, reprit enfin le chef de l'état, votre idée est certes révolutionnaire et mérite une réflexion approfondie. Mais comment comptez-vous convaincre la population d'accepter la pose, et surtout le contrôle de votre implant ?
- L'argent, monsieur le Président ! Lorsque les citoyens sauront ce qu'ils " valent " en réalité, chiffre transposé en un montant annuel passablement considérable, ils accepteront avec empressement que l'on contrôle leurs " dépenses de fonctionnement " même les plus intimes, à condition qu'ils puissent recevoir en retour le différentiel annuel ! Ils fonctionneront alors " à l'économie " et non plus " à crédit ". Voulez-vous quelques exemples de ce que mesure l'implant ?

Le président acquiesça d'un mouvement de tête et Lubback lui présenta une liste. L'homme parcourut le feuillet en marmonnant tout du long entre ses dents.

  • Respiration : volume d'air inspiré et expiré, calcul du rendement en fonction de l'activité physique, analyse des qualités bactério-chimiques de l'air, mesure des niveaux de pollution, mesure du tabagisme actif et passif ;

  • Mesure du rythme cardiaque, variation des températures corporelles en fonction des activités physiques (travail, loisir, nécessités), en fonction des caractéristiques physiologiques individuelles, en fonction des conditions géo-climatiques locales, calcul du rendement énergétique moyen ;

  • Nourrissage : mesure des apports alimentaires solides et liquides, analyses quantitatives, qualitatives et nominatives (identification automatique permettant une mesure des coûts variables selon la localisation du sujet) ;

  • Excrétion : mesure des matières excrétées, mesure du rendement énergétique en fonction des caractéristiques déjà citées, évaluation du coût des diverses formes d'excrétions, d'évacuation et de retraitement ;

  • Maladie, handicap, accident, soins et hygiène corporelle : prise en compte automatique des variations physiologiques inhérentes aux dysfonctionnements transitoires ou permanents, compensation du taux de dépendance, mesure des dépenses quotidiennes en matière d'hygiène, de soin ou d'embellissement ;

  • Veille, sommeil, activités : mesure des phases et calcul du rendement compensé ;

  • Paramètres divers intégrés : poids, taille, âge, taux individuel de transformation énergétique, activités physiques, sexuelles, intellectuelles, oniriques,...

  • ...

- Mais,... mais c'est diabolique !, conclut le Président en déposant le feuillet devant lui.
- Il s'agit d'une simple évaluation, très précise, du coût de fonctionnement individuel de chaque être humain, dès que l'on considère que la vie a une valeur quantifiable et que l'exercice de celle-ci est naturellement tributaire d'un substrat nourricier, au sens le plus large, qu'il convient de revaloriser à sa juste valeur.
- J'entends bien mais... N'est ce pas, comment dire, quelque peu inégalitaire ?
- Absolument pas, monsieur le Président ! Ce système est au contraire le plus démocratique qui se puisse imaginer. Il ne faut pas perdre de vue que le programme d'analyse tient compte des différences telles que les caractéristiques génétiques et physiologiques, les localisations géographiques, les situations sociales, les caractéristiques professionnelles, les impondérables, etc. Or, ces différences naturelles sont peu de choses par rapport aux indices habituels relatifs aux comportements. En effet, avec ce système, le " coût de vie " d'un individu naturellement en bonne santé n'est guère différent de celui qui, tout aussi naturellement, serait malade et nécessiteux de soins intensifs. Par contre, la différence se marque immédiatement au profit d'un individu adoptant un comportement favorisant sa bonne condition physique, par rapport à quelqu'un ayant un comportement de laisser-aller, voire de sabotage caractérisé. Le premier entamerait nettement moins son capital que le second ! Il en serait de même pour les individus vivant dans le confort excessif, le luxe outrancier, ceux sélectionnant exclusivement les consommables et les activités d'exception. Ceux-là dépasseraient rapidement la fameuse " moyenne universelle du prix de la vie " et devraient rembourser annuellement la différence, tandis que les autres, en fait la majorité de nos concitoyens et la majorité des terriens, ceux qui par choix ou par obligations vivent aujourd'hui sous ce seuil, récupéreraient cette différence !

Lorsque Lubback s'arrêta de parler, les yeux de son illustre interlocuteur étaient ronds, sa bouche ovale et sa main crispée en une griffe vaguement inquiétante. C'était terrible à voir ! Non pas l'image extérieure qu'il offrait, mais le spectre invisible que l'on devinait enragé sous le crâne présidentiel. Ce petit inventeur venait très naïvement de présenter le plus parfait baromètre socio-économique adapté à l'unité humaine !

- Evidemment, poursuivait Lubback, il s'agit là de la première étape. Comme je vous l'expliquais, d'autres formes de taxation positive des personnes devront être adaptées aux revenus du patrimoine, du travail et de toutes les activités susceptibles d'engendrer des revenus différentiels par rapport à la moyenne universelle. Rendez-vous compte ! Dès que mes calculs seront officiellement rendus publics, la notion de capital universel deviendra une référence que plus personne, à l'exception de la frange restreinte des profiteurs du monde, ne voudra ignorer ! Tout naturellement, afin d'améliorer leurs conditions de vie en profitant du " return " de ce différentiel, les personnes deviendront plus honnêtes, plus raisonnables, plus logiques avec elles-mêmes et avec le substrat nourricier,... Bref, de véritables citoyens du monde ! La civilisation s'engagera alors sur des voies infiniment meilleures...

* * *

Carl Lubback en était certain, il avait convaincu le Président ! Cela avait même été plus simple que prévu. Le chef de l'Etat l'avait écouté avec bienveillance et curiosité. C'était un homme brillant, intelligent, ayant la réputation d'une grande honnêteté. Le grand homme savait où était l'intérêt de son peuple, de la nation et de l'humanité tout entière. À la fin de son exposé, il l'avait chaleureusement remercié en lui promettant qu'il allait rapidement proposer l'installation d'une commission dont l'objet serait l'étude de la faisabilité de son projet. Cette commission serait bien entendu constituée des meilleurs experts, philosophes, experts-comptables et scientifiques,... et Lubback lui-même en serait le président ! Il fallait apprendre au monde l'existence de cette valeur universelle du prix de la vie humaine et les avantages qu'il y aurait à ajuster au plus vite le système socioéconomique traditionnel sur cette nouvelle définition. Le reste n'était que détails, détails que des technocrates auraient à peaufiner, à résoudre et à présenter en terme de loi. Sans doute faudrait-il encore quelques années avant de voir l'instauration des premières communautés fonctionnant avec le système de l'implant comptable. Il y aurait une période d'essai et d'adaptation. Il y aurait des communautés témoins un peu partout dans le monde. Puis les gouvernements opteraient pour la systématisation de l'implant chez les nouveau-nés. Enfin, après trois ou quatre générations, l'humanité naviguerait en paix sur une voie résolument humaniste…

Carl Lubback pénétra immédiatement dans son bureau. Tout à son excitation, il ne remarqua pas la présence de Salomon. Il alluma son ordinateur et lança le programme de visualisation des informations émises par son propre implant. Bien sûr, il devait encore améliorer le programme, mais les colonnes de chiffres et les courbes scintillantes offraient déjà un merveilleux spectacle. L'intégralité de sa consommation personnelle, relativisée en fonction de ses caractéristiques propres, s'étalait maintenant devant ses yeux. Le minuscule écart dû à ses activités de la journée apparaissait à l'extrémité de la courbe. Sa consommation de mets raffinés, de vins fins et de champagne au cours du déjeuner présidentiel se détachait nettement de son ordinaire. Cet écart substantiel était cependant très loin d'hypothéquer un solde annuel largement positif. Néanmoins, à la lecture d'une telle courbe, il était manifeste qu'un individu connaissant exclusivement ce type de consommation tout au long de son existence, ajouté aux autres caractéristiques existentielles attachées généralement à ce mode de vie privilégiée, dépasserait très largement le solde universel moyen. C'est alors que Lubback remarqua le reflet sur l'écran de son ordinateur.

Vif et silencieux comme un serpent, Salomon lui fit une clé de bras autour du cou, l'immobilisant de toute sa puissance. Il lui injecta sans attendre le contenu d'une seringue dans l'épaule. Lubback mourut en moins de cinq secondes. L'ordinateur émit un bip sonore et l'écran se figea automatiquement sur l'image d'un nouveau bilan comptable. Un message indiquait que le possesseur de l'implant Alpha-0001 venait de décéder et le programme avait instantanément réglé l'inventaire. Le solde était largement positif et revenait à la communauté.

Salomon sourit sans vraiment comprendre les raisons de cet étrange phénomène informatique. La mort de son " client " paraîtrait parfaitement naturelle. Il avait fait du très bon boulot. Une équipe de nettoyeurs s'occupait en ce moment du laboratoire et passerait ensuite dans ce bureau pour se charger de l'ordinateur et des archives, mais cette partie de l'opération n'était pas son problème.

* * *

Dès après le départ de Lubback, le président avait provoqué la tenue d'une vidéo-conférence secrète avec plusieurs de ses éminents collègues, hauts dirigeants et grands financiers. Ensemble, des quatre coins de la planète, ils avaient décortiqué le dossier laissé par l'inventeur, transformant allègrement le projet initial, le détournant de ses visées altruistes pour en extraire un nouvel et sublime moyen d'exploitation, de contrôle et de corruption.

- Oublions cette notion ridicule de valeur universelle de la vie, cracha le Président. Sinon comment conserverions-nous nos positions et nos privilèges ? Cependant, l'implant comptable est un outil absolument génial. Voyez les infinies possibilités de taxations, de contrôle et de maîtrise qu'il représente ! Nous devons absolument faire avaler ça au peuple.
- Comme vous avez raison, cher ami, renvoyèrent en cœur les maîtres du monde.

FIN

© ® Auteur : Claude Thomas, texte déposé.

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