Commensal

 

Une ville. Son agitation infernale le jour, sa fausse torpeur la nuit. Des milliers de gens. Oui, des milliers et plus encore. Autant d'étrangers les uns pour les autres. On ne s'y parle plus, on " communique ". Il le faut bien pour faire marcher tout ça. Mais on ne parle pas vraiment quand on a personne à qui parler. Le temps, substance essentielle ici plus chère que tout, s'écoule dans ces artères plus vite qu'il ne le fait ailleurs. Parler devient alors un souvenir dont le corps apprend à se passer, du moins le laisse-t-il croire. Les esprits se referment et les corps geignent. Ils hurlent en silence. Ils mendient de l'attention en crachant des sourires faux. Ils cherchent désespérément cette présence amie qui pourra les sauver, un temps, de la folie. Certains, bien sûr, prétendent détenir et protéger cette chose précieuse, chez-eux, ailleurs, dans le monde inaccessible de leur intimité. D'autres, plus honnêtes, cherchent toujours, cherchent encore, allant jusqu'à transformer en une sorte de jeu de piste sans fin le découragement qui les porte. Quant à ceux qui l'ont réellement trouvée... Mais où sont-ils, ceux-là, dans cet enfer ?

Dans cet enfer ! Ces trois mots résonnent depuis des mois, depuis des années peut-être, dans la tête d'Isabelle. Ils lui sont plus familiers que l'énoncé de son propre nom, que la caresse de ses doigts dans ses cheveux. Elle les lie à chacune de ses intentions, au moindre de ses gestes. " Je vis dans cet enfer, je travaille dans cet enfer, je mange et je bois dans cet enfer, je dors et je pleure dans cet enfer ! " songe-t-elle à chaque fois que sa raison lui délivre ses vérités. Isabelle colle à l'enfer comme si rien d'autre n'existait dans ce monde. Ces mots, elle les entend même lorsque tout, au-dehors, lui crie qu'ils n'ont pas de sens, quand il fait beau, que tout va bien et que les gens sont gentils. Ce monde n'est pourtant pas une prison. Mais Isabelle, comme tant d'autres dans cette cité oppressante, est soumise par une force qu'elle ne contrôle pas, que la société elle-même ne contrôle pas. Pire ! Il y aurait trop de peur et trop de honte pour oser prononcer le nom de cette force obscure.

Alors Isabelle cherche. Elle cherche comme les autres, en même temps que les autres, et tous se croisent et se décroisent sans se reconnaître. Elle n'ose même pas avouer ce qu'elle cherche, car cela ne se fait pas. Ici, chacun est censé avoir déjà trouvé, ou sur le point de trouver, ou en aveu fièrement affiché de ne rien chercher… Surtout, il ne faut jamais montrer son désespoir, signe par trop évident de l'échec, la pire peste moderne. Alors Isabelle cherche, sans vraiment le montrer ni le dire, la présence amie, libératrice et salvatrice, qui enfin sera sienne. Quand elle traverse la rue, Isabelle cherche. Quand elle prend le métro, elle cherche. Derrière son bureau, au long de ses abrutissantes journées de travail. Dans les boutiques, au cinéma, dans les bars, dans le parc où elle se promène parfois et sur le chemin du retour, jusqu'au moment où elle tourne enfin la clé dans sa serrure. Et même au-delà, chez-elle, dans son appartement triste, elle cherche encore. Dans le frigidaire, dans l'armoire à pharmacie, devant le téléviseur, sous la douche, sous la couette, elle cherche. Enfin, dans son sommeil, abandonnée aux rêves les plus inavouables, elle cherche encore. Elle respire et elle cherche, mais seule se voit sa respiration.

Mais elle en est sûre à présent, c'est pour bientôt ! Sa quête n'a que trop duré. Son chemin de croix se termine. Les signes ne mentent pas, l'échéance approche. Son horoscope lu dans un magazine, son intuition féminine, un regard différent croisé entre deux ascenseurs. Peu de choses en vérité, mais n'est-ce pas toujours ainsi ? La présence amie sera comme dans ses rêves. Un homme sympathique et spirituel. Un bel homme ! Et intelligent. Il sera grand, fort, brun, exactement comme elle les aime. Doux aussi, et délicat, et amoureux. Il exercera un métier honorable. Elle sera fière de lui. Peut-être même sera-t-il riche ? Mais cela importe peu, et ils vivront bientôt ensembles. Et, bien sûr, il aura un défaut ! Un qui se voit de l'extérieur, un de ceux qui singularisent une nature. Un défaut qu'elle seule pourra accepter et aimer, et dont la présence sera comme la garantie d'une appartenance réciproque. Elle ne sait pas encore s'il sera borgne ou boiteux, mais ce sera quelque chose comme ça. Car si cet homme était trop parfait, ce serait sans doute irréel, suspect et peut-être même gênant pour bien enraciner le rêve de ce qui sera bientôt une nouvelle vie.

Isabelle veut ce défaut, sinon rien ! Heureusement, il n'est guère difficile d'en trouver. Le contraire serait une gageure. Toutes les personnes ont au moins un défaut. Certains sont tellement apparents qu'ils rassurent. Les plus vils sont bien sûr en dedans, tapis dans l'ombre jusqu'au jour où une affreuse éruption les révèle au monde. Isabelle veut un homme avec un gentil défaut bien apparent ! Elle veut qu'il en soit ainsi car elle sait qu'elle devra en offrir un semblable en partage. Parce qu'elle porte bien mal son nom, Isabelle ! D'ailleurs, elle se fait appeler Isa. Ce diminutif est venu tout seul, des autres comme d'elle-même. Bien sûr, Isa est adorable sous son masque un peu fruste, derrière ses erreurs de courbes et ses traits communs. Dessous, derrière, en dedans… Mais, hélas, on ne voit qu'Isa, on ne communique qu'avec Isa. Les autres ne la voient pas vraiment telle qu'elle est en dedans et ne parlent pas à celle qui se tait sous des chairs si ordinaires.

Le chat a disparu ! Le chat s'est enfoui. Happé par une fenêtre entrouverte, dévoré par la ville. Il ne reviendra pas, Isabelle le sait. Elle l'avait recueilli, affamé, mais il ne s'était jamais senti chez-lui dans cet appartement. Sans doute préfère-t-il la rigueur des ruelles à la mélancolie de la maisonnée. C'était le dernier signe, maintenant les bonnes choses vont enfin arriver. C'est inévitable.

C'est arrivé ! De la façon la plus étrange, la plus inattendue qui soit. Une lettre ! Elle se trouvait au milieu des publicités jamais lues et des factures toujours reportées. Une belle enveloppe blanche, sobre, élégante. Une adresse manuscrite, écrite par une main que l'on souhaiterait déjà saisir. Isabelle hésite longtemps. Instinctivement, elle sait que c'est une bonne, une excellente nouvelle. Enfin, elle s'installe sur son lit et ouvre la missive.

" Chère Isabelle, ne m'en veuillez pas d'avoir cherché votre nom et votre adresse, mais il fallait... Cette lettre est pour moi le seul moyen de... Depuis que je vous ai aperçue... Vous ne me connaissez pas mais... Je suis fou de vous... Répondez-moi... Votre amour... "

Trois pages ! Trois pages d'une écriture fine, sans rature, sans trace d'une hésitation, pour exprimer l'essentiel. Un homme, quelque part, n'avait pas vu Isa, mais percé le secret d'Isabelle. Il avait pénétré directement son âme et ne désirait plus que retrouver l'instant de cet ineffable bonheur. N'était-ce pas lorsqu'elle déjeunait, esseulée, à la terrasse du café Knops ? Ou alors cet homme, l'autre jour, dans l'ascenseur ? Le souvenir d'émois fugaces et flous se répandit en elle avant de s'évaporer dans un soupir. Cet homme n'avait osé, ou voulu, ou pu lui parler à ce moment là. Alors il avait cherché l'identité de celle pour qui son cœur, depuis, battait d'un rythme nouveau. Il accrochait tous ses espoirs à cette lettre, jurait qu'il n'importunerait plus celle qui ne voudrait y répondre, mais adorerait à jamais celle dont il ressentait, déjà, l'infinie bonté d'âme. Il laissait un nom, une adresse, une supplique. Isabelle décida d'y répondre.

" Cher inconnu,... Mon étonnement... Parlez-moi un peu plus longuement de vous,... Et alors, peut-être... "

Une lettre brève, simple, bien éloignée de l'exaltation joyeusement ressentie quelques minutes plus tôt. Mais une réponse amenant habilement une autre réponse, et plus qu'un espoir, un réel intérêt conditionné par l'élémentaire pudeur d'une femme émue de correspondre aux espoirs d'un inconnu.

L'attente anxieuse, puis enfin une autre lettre, brûlante au toucher. Cette fois, il parlait de lui. Il était exactement comme elle se l'était imaginé, un habile mélange de traits cueillis çà et là tout au long de sa quête, mais jamais encore amalgamés en un seul être complet. Il promettait une photographie dans son prochain courrier. Il expliquait aussi pourquoi il ne l'avait pas abordée à l'instant ou le ciel avait arrangé le miracle de leur rencontre. Il n'aurait pas pu lui parler ! Et il s'en excusait, comme si pour la première fois de sa vie, il regrettait de ne pouvoir faire ce qui lui était à jamais impossible. Il était muet…

Isabelle tressaillit. Une boule invisible se forma dans sa gorge. Muet ? Elle ne pourrait donc jamais entendre les mots les plus doux s'échappant de ses lèvres... C'était à la fois terrible et merveilleux ! Ces mots, elle les lirait de ses yeux, de ses doigts et de toutes les parcelles d'un corps qu'elle acceptait pleinement en elle, déjà. Pourquoi parler, en effet, quand l'essentiel est à l'intérieur ? La présence amie n'en serait que plus douce. Un handicap aussi criant augurait une âme comparable à la sienne. Leur fusion serait totale. Sa réponse, cette fois, fut bien plus qu'amicale. En une ligne, elle expédiait au diable d'un enfer désormais disparu, cette histoire de silence obligé. Il pouvait lui écrire, faire des gestes qu'elle pourrait apprendre, leurs lèvres parleraient sans voix et leurs yeux feraient le reste. Tout cela n'était que détails...

Deux autres lettres se croisèrent et un premier rendez-vous eut lieu. Merveilleuse soirée dans un restaurant italien, poursuivie dans un cabaret en fête. Elle dansa, elle but, ils rirent et se parlèrent longuement, utilisant leurs mains et leurs yeux sous les regards amusés d'un monde qu'eux ne voyaient plus. Il la raccompagna à sa porte mais n'entra pas ce soir là. Ils décidèrent de se revoir très vite, mais il ne donna plus signe de vie pendant quinze jours. Isabelle s'inquiéta. L'angoisse d'affronter une nouvelle déception s'ancra en elle. Avait-elle rêvé cette merveilleuse soirée suivie de tendres promesses ? Les lettres étaient là, étalées sur son lit, cent fois relues. Mais la boîte aux lettres demeurait désespérément vide. Une fièvre sournoise tourmenta son corps, l'empêchant de se rendre au travail. Puis, un soir, un coup de sonnette ramena le feu dans ses veines.

C'était lui. Son regard triste s'excusait de cette absence prolongée. Il avait des choses à expliquer mais cela pouvait attendre, l'important était qu'il soit enfin de retour, pour toujours. Elle le fit entrer, ils s'enlacèrent avec force et leurs baisers scellèrent définitivement le non-dit de leurs sentiments partagés. Définitivement. Lui pour elle et elle pour lui. Ils firent l'amour de suite, dans un grand silence, intensément.

Plus tard, tandis que la présence amie s'était assoupie dans la chambre, Isabelle s'esquiva vers la cuisine. Elle prépara un repas pour deux, pour la première fois depuis longtemps. Riz aux épices chinoises, émincé de blanc de poulet, légumes vapeurs, sauce aigre-douce. Elle posa deux assiettes, les couverts et deux verres. Elle déboucha un grand vin, acheté quelques jours plus tôt en prévision de cette occasion. Dans l'armoire à pharmacie, elle retrouva le petit flacon sur lequel ricanaient deux minuscules têtes de mort. Elle versa un peu de vin dans l'évier et remit à niveau avec le poison. Une merveilleuse odeur de cardamome éveilla le dormeur. Ils s'installèrent, mangèrent et burent joyeusement.

La ville. Son agitation infernale le jour, sa fausse torpeur la nuit. Des jours et des nuits qui s'accumulent, inexorables, mêlant et démêlant des milliers d'étrangers les uns pour les autres. Puis certains se rappelèrent Isa. D'autres, au bureau, s'inquiétèrent. Où était Isa ? Les policiers, n'obtenant aucune réponse, durent faire appel à un serrurier. Ils découvrirent enfin son corps recroquevillé dans un coin de la cuisine. Il avait cessé de geindre, de hurler et de mendier depuis plus d'une semaine. Son esprit s'en était allé en laissant comme l'ombre d'un sourire encore visible sur une bouche entrouverte. La table était dressée pour deux, mais seule une assiette avait reçu de la nourriture tandis que les deux verres, curieusement, avaient contenu du vin. Les enquêteurs s'inquiétèrent un temps de ce mystère, cherchant partout l'hôte inconnu. Le poison était dans le vin. Les empreintes de la victime sur la bouteille, sur les deux verres et sur le flacon retrouvé dans la poubelle. Il n'y en avait pas d'autres. Ils trouvèrent aussi les lettres, celles de l'homme et les réponses d'Isa. Cela relança un peu l'intérêt pour le visiteur inconnu, jusqu'à ce que l'on s'aperçoive que les deux écritures étaient identiques et que la photo, découpée dans un magazine, était celle d'un acteur depuis longtemps disparu, ayant joué jadis des rôles de séducteurs dans de vieux films muets…

FIN

© ® Auteur : Claude Thomas, texte déposé.

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