Immortelle Irène

 

Les phénomènes étranges commencèrent peu de temps après la mort de Gustave Lange. Moins d'une semaine, pour être précis. Il y eut suffisamment de témoins dignes de foi pour attester, sur l'honneur et sur le sacré, que les choses incompréhensibles se produisant autour d'Irène ne naissaient pas dans l'imagination de la veuve éplorée, pas plus qu'elles n'étaient le résultat du hasard pur et simple !

Gustave et Irène ! Il y a des couples que l'on cite en exemple pour leur parfaite unité, comme s'il s'agissait d'une composition monolithique naturelle, fruit d'une union idéale entre deux êtres destinés, dès l'origine des temps et pour l'éternité, à être liés l'un à l'autre. Pour tous les habitants de Chantreuse, le binôme " Gustave et Irène " était de ceux-là.

Comment le décrire, ce couple idéal ? Il serait bien inutile de se fatiguer puisque quelqu'un d'autre s'y est employé avec brio il y a de cela fort peu de temps ! Anatole Graboulet, notre maire, est passé maître dans l'art de résumer des vies afin d'en extraire le sel permettant à ses discours d'émouvoir ou d'amuser ceux qui, aux grandes occasions, doivent supporter ses envolées grandiloquentes. Or, notre édile en costume et grand cordon s'est surpassé une fois de plus à l'occasion de la petite fête donnée en l'honneur de leur anniversaire de mariage.

Ce jour là, Anatole Graboulet était particulièrement inspiré, d'une part parce qu'il aimait bien Gustave et Irène, ensuite parce qu'il n'est pas si fréquent qu'un couple fête ses noces d'or dans notre petit village, et enfin parce que les élections municipales approchaient à grands pas. Les heureux jubilaires, ainsi que la presque totalité des cent soixante âmes Chantreusiennes, étaient réunis pour l'occasion dans la salle des fêtes. Un vin mousseux coulait sans retenue de bouteille en flûte et de flûte en gueule. Des zakouski circulaient sur des plateaux en inox avant de crépiter sous des dentiers voraces. Le père Joseph torturait son accordéon entre deux ravitaillements de mousse pétillante et Josianne Robinot tirait son caméscope sous les figures rieuses, écarlates, effrontées ou pudibondes, du curé au maire, du joyeux Christian à la prude Eulalie, pour revenir sans cesse sur les mines réjouies du couple mis à l'honneur. De cet enregistrement, il nous suffira d'extraire et de reproduire, à quelques virgules près (*), le panégyrique offert aux jubilaires par notre bourgmestre quelque peu échauffé.

(*) Pour une meilleure compréhension, le discours sera traduit en français, l'original ayant été prononcé dans un dialecte wallon qui n'est plus guère pratiqué que dans notre région.

" Gustave Lange ! Cadet d'une famille de neuf enfants (li p'ti d'jôl qu'arrèdje d'one tripotèie di nouf rouffions...), tu passas tes années d'enfance - c'est du moins ce qu'on racontait dans les chaumières - à attraper la grenouille et l'écrevisse, les caricoles et les lièvres des champs ! Rassures-toi, il y a prescription (clin d'œil complice à Roger Laloi, notre garde-champêtre). Puis il y eut la triste guerre, où plus que d'autres, tu laissas un lourd tribut. Ton père et trois de tes frères furent déportés pour le S.T.O. et ne revinrent pas des camps. Je crois qu'il est juste de dire que tu honoras leurs mémoires avec bravoure par tes exploits au sein de l'armée secrète. Cette sale guerre terminée, fidèle compagnon de résistance, tu étais devenu un homme... et tu épousais Irène ! "

" Nous ignorons encore, cher Gustave, où tu as trouvé cette perle qui allait devenir ta compagne pour ce demi-siècle d'union que nous fêtons aujourd'hui. Ailleurs, dans un autre village, peut-être même dans un autre pays ? Je ne sais si toi-même tu te souviens des origines de ce petit miracle. Nous diras-tu enfin où tu l'as dénichée ? Non Gustave ! Garde bien ce secret, car trop de ces Irène parmi nos jeunes gens d'aujourd'hui annoncerait la fin certaine de la quiétude de notre petite communauté (autre clin d'œil, cette fois à l'attention d'Irène, histoire de désamorcer l'allusion au tempérament particulièrement tempétueux de la belle étrangère.) "

" Hé oui, Irène ! Notre chère Irène ! Quoi de plus savoureux que le souvenir des tempêtes que tu déclenchais, avec une régularité de métronome, chaque fois qu'une main trop hardie osait chiper une sucette dans le grand bocal qui, pour plusieurs générations de garnements, fut le principal centre d'intérêt de l'épicerie que tu tenais au village ! Tu avais raison de nous chasser à grands coups de balais, nous qui dévorions sans vergogne ton fond de commerce. Mais les mêmes garnements savaient aussi que, vers le six décembre, et ce quoi qu'il arrive, ils trouveraient chez-toi le petit sachet de bonbons généreusement déposé par le grand Saint-Nicolas. Personne ici ne saurait l'oublier, et nous n'aurons pas trop d'une autre vie pour te rembourser de tes tendres attentions. "

" Gustave et Irène, vous n'avez pas eu d'enfants, mais d'une certaine manière, vous en avez eu des dizaines qui aujourd'hui vous remercient simplement d'être là, au sein de notre petite communauté. Toi, Gustave, pour les bons et loyaux services que tu rendis, sans jamais faillir à la tâche, en tant que fossoyeur et cantonnier municipal. Toi, Irène, pour ton commerce toujours accueillant, même aux heures les plus impossibles lorsqu'il fallait sauver la ménagère ou le bricoleur. Vous deux, pour votre participation active au sein de la fabrique d'église, du comité des fêtes, du club de football et de pétanque, de la chorale et j'en passe. "

" Chacun de vous eut une vie honorable et exemplaire, mais ce qui force notre admiration aujourd'hui, c'est essentiellement le couple unis que vous formez depuis cinquante années. Comme tous ceux qui un jour ont choisi de s'unir selon la formule consacrée, pour le meilleur et pour le pire, vous avez sans doute connu des hauts et des bas, des moments de joies et des difficultés. Mais qui, ici ou ailleurs, oserait déclarer avoir été le témoin de la moindre ébauche de dispute entre vous ? Personne ! Votre couple est un exemple comme on aimerait en voir plus souvent, comme chacun le souhaiterait pour lui-même et pour ses familiers. Pour cela aussi, veuillez recevoir au nom de tous nos concitoyens, nos plus vives félicitations. (Applaudissements nourris). Et maintenant mes chers amis, levons nos verres à votre bonheur et à votre santé, en souhaitant vous retrouver très souvent ici-même afin de fêter comme il se doit d'autres étapes toujours plus brillantes de votre si parfaite union. "

Hein ? Que dire de plus ! Anatole Graboulet n'a pas menti. Il n'a ni embelli ni exagéré. Ou alors à peine ! Gustave et Irène, vus de l'extérieur, formaient un couple parfait. Il est vrai qu'Irène menait la barque d'une main ferme. Elle " portait la culotte " comme on dit, et ses bretelles étaient tissées dans un verbe acerbe et haut en couleur auquel il valait mieux ne pas trop s'exposer. Mais cela arrangeait fort bien Gustave qui avait plutôt un tempérament de lapereau. Finalement, l'un et l'autre dans ce couple tenaient le rôle correspondant à ses aspirations profondes. N'est-ce pas cela le secret des couples qui durent ? Il est vrai que Gustave, quand Irène devenait impossible à force de tout régenter, prenait quartier plus longtemps qu'il n'aurait dû au bar de la Ficelle. Il y buvait sec ! Mais boire sec n'est-il pas le lot de tout fossoyeur durement éprouvé par les répugnances dont il est parfois amené à s'occuper dans l'exercice de son métier ? Sans doute ! Mais de réelles disputes entre Gustave et Irène, jamais ! Des coups de canifs dans le contrat ? Jamais non plus ! Il y eut bien une rumeur qui, un temps, fit d'Irène la maîtresse du cordonnier, tandis qu'on racontait que Gustave allait voir la veuve Marcolli. Mais allez prouver de telles choses dans un village où les distractions extraconjugales sont aussi communes qu'un collet au coin d'une haie !

Soit ! Admettons alors que Gustave et Irène formaient un couple presque parfait. Mais qui peut se targuer de pouvoir définir ce que doit être un couple parfait ? Cela peut-il même exister ? Il est vrai que le fils Labory montre une ressemblance frappante avec Gustave Lange. Son nez, surtout vu de profil, ne saurait mentir. Mais peut-on jamais être sûr ? Il paraîtrait qu'à une certaine époque, quand les médisants ont commencé à insinuer des choses autour de cette affaire, Gustave et Irène ne se seraient plus adressés la parole pendant un an ! Ils auraient communiqué en utilisant des petits mots qu'ils laissaient en vue sur la table de la cuisine, comme Signoret et Gabin dans un film célèbre. Mais est-ce pour cela qu'on peut dire qu'ils ne s'aimaient plus ? Ils ne se sont pas séparés, que diable ! Pendant toute cette année, Gustave n'eut plus sur lui d'habits propres et bien ravaudés. Il perdit des kilos à force de ne plus manger chaud et de trop inviter le brasseur quant il aurait dû appeler le boulanger. Cela, on ne saurait le nier ! Néanmoins, Irène et lui restèrent soudés comme se devait de l'être un couple aussi exemplaire. Après la pluie vient le beau temps. En vérité, avouons le, Gustave et Irène formaient un couple comme tant d'autres. L'important était qu'au regard d'autrui, leur couple semblait absolument parfait ! Voilà pour la description.

Gustave est mort une semaine après la petite fête en question. Il n'y a, selon le médecin légiste, aucune corrélation entre ces deux événements ! Le malheureux n'avait ni trop bu, ni trop mangé, ni trop présumé de ses forces lors du petit pas de danse exécuté avec son demi-siècle de dépendance suspendu à son bras. Gustave fut victime d'un banal " accident cérébral ", le genre d'exploit dont personne ne l'aurait jamais cru capable étant donné ses maigres dispositions sur ce plan. Autant vouloir tuer une taupe en l'enterrant vivante. Gustave trépassa néanmoins dans la nuit.

Naturellement, Irène s'effondra de douleur, pleura beaucoup, se plaignit longuement et égrena sa part de chapelet. Puis elle se releva, aidée il est vrai par l'affectueuse sollicitude de toutes les déjà-veuves dont Gustave, au fil des ans, avait enterré les maris et, qui sait, apaisé les sens. Il y eut une belle messe au cours de laquelle le brave curé, malicieux en diable, ne manqua pas de rappeler la petite fête du week-end précédent, quand le défunt si sympathique, si alerte, si vivant, faisait l'admiration de tous ! Il assura, ravivant au passage le souvenir laissé dans toutes les mémoires par le discours du maire, que l'âme du bienheureux Gustave devait présentement se trouver à la droite du Seigneur, quelque part dans un lieu idyllique où il jouissait de délices infinis.

(Avait-il prononcé ces paroles avec une intime conviction ou pour obéir à la routine de son ministère ? Mystère ! Quoi qu'il en soit, il s'agissait d'une affirmation parfaitement exacte ! Vous en aurez la preuve très bientôt.)

Une heure plus tard, le nouveau fossoyeur et son aide descendaient le cercueil dans le caveau de famille. Un caveau jusque là inoccupé, réservé pour Gustave et Irène depuis des lustres. Professionnel, l'ancien fossoyeur s'était réservé la meilleure parcelle, celle où l'humidité risquait le moins d'altérer les bières. Ce matin là, Il bruinait de cette sorte de crachin pénétrant qui parvient toujours à vous glacer jusqu'aux os. Le prêtre et ses acolytes firent une dernière bénédiction. Des mains amies déposèrent les couronnes mortuaires. Irène enregistra, dans un état second, des dizaines de condoléances et autant de poignées de main. Puis les ouvriers scellèrent provisoirement la dalle en enchâssant des coins de bois dans les fentes, remettant à plus tard le travail définitif. Les derniers humains noircis d'habits aux senteurs de naphtaline quittèrent enfin l'enceinte du cimetière et un calme surnaturel s'empara des lieux. Comme le voulait la coutume, Irène organisa chez-elle une petite réception où elle servit du café et des brioches, puis de la goutte. Ses voisines et amies aidèrent pour le service et chacun y alla de ses considérations hautement philosophiques sur la fatalité et les intempéries.

Les jours passèrent et Irène vit chaque matin son deuil s'alléger d'une fraction d'oubli. Quoi de plus naturel ! La vie continue ! Elle était toujours triste, certes, mais à plus de soixante-dix ans il est de bon ton de n'entretenir avec la mort que des rapports strictement protocolaires, car trop de familiarités pourrait inciter cette dernière à repasser plus vite que prévu ! Or, Irène estimait, à juste titre, qu'elle pouvait patienter aussi longtemps qu'il conviendrait à Dieu pour se rappeler sa présence ici-bas. Néanmoins, elle cultivait malgré elle un étrange sentiment. Le même, d'ailleurs, que tous les habitants du village. Ces derniers, naturellement, ne se seraient jamais permis d'en faire écho devant la pauvre veuve. Ce sentiment pouvait se résumer par une formule lapidaire : un couple ayant vécu si longtemps ensemble,... ferait aussi bien de partir ensemble ! C'était cru, mais suffisamment logique pour s'imposer dans tous les esprits !

Irène fut-elle inconsciemment attirée vers la mort par cette funeste pensée ? Ce qui arriva est-il le fait du simple hasard ? Voilà qui est impossible à savoir. Ce qui par contre est indéniable, c'est que la brave femme frôla plus d'une fois, et de très près, l'aile invisible de la sinistre faucheuse au cours des semaines qui suivirent la mort de son mari ! C'est dans ce climat de deuil et d'incertitude que se placent les phénomènes étranges dont il est question à la première ligne de ce récit.

Le premier de ces incidents bizarres eut lieu au guichet de la banque Verneuil, 16 rue du Monfat à Tourange. Irène était allée à la ville afin de régler quelques formalités administratives, dont la résiliation d'un compte bancaire commun devenu inutile. Le notaire Devenne lui avait recommandé cette formalité après avoir réglé les modalités de la succession. Le brave Jules Loups, qui avait eu la bonté d'emmener Irène en ville avec sa voiture, attendait derrière son volant, stationné à seulement quelques mètres de l'entrée de la banque. Il peut témoigner, il a tout vu. Irène attendait son tour derrière deux autres clients tandis que le banquier trifouillait un listing kilométrique qu'une imprimante aux stridulations exaspérantes venait de vomir sur son bureau. C'est alors qu'un voyou encagoulé, pistolet au poing, déboula comme un sauvage devant les guichets ! L'homme vociféra ses menaces à l'intention de tout ce qui bougeait. Les deux clients hurlèrent de frayeur, le banquier s'aplatit derrière son comptoir blindé tandis qu'Irène, sans même réfléchir, assena un violent coup de parapluie sur le crâne du braqueur ! Malheureusement, le parapluie n'était pas aussi solide que le crâne du bandit. Le premier moment de stupeur passé, ce dernier contre-attaqua en pointant son arme directement sous le nez d'Irène.

- Toi la vioc, tu vas mourir !, beugla-t-il.

Comme de juste, elle crut sa dernière heure arrivée, voire, pour être plus précis, son dernier instant. La proximité du canon pointé devant ses yeux lui fit l'effet d'un lugubre tunnel d'où la mort elle-même allait jaillir dans une explosion de fin du monde.

- Voyou !, répliqua-t-elle néanmoins.

L'autre, de rage, pressa la détente. Le canon était à cet instant posé directement sur le front d'Irène. Il y eut un déclic sec, un bruit de culasse martyrisée par un ressort qui claque, mais aucune détonation. Il essaya une seconde fois, sans plus de succès ! Affolé, il recula de quelques pas et regarda autour de lui. Le banquier, n'écoutant que son courage, remonta la tête de dessous son comptoir et s'apprêta à intervenir en force. Il avait déjà déclenché l'alarme reliée au commissariat et sorti un revolver de son tiroir. Les autres clients, tétanisés, ressemblaient toujours à deux mannequins de cire trop blanche dont l'un, comble de réalisme, aurait connu une fuite urinaire. Voyant son mauvais coup raté, le voyou prit ses jambes à son cou et fonça vers la sortie. Il n'alla pas bien loin. Jules Loups, qui avait deviné ce qui se passait dans la banque, s'était discrètement approché de la porte. Il cueillit le malfrat d'un solide coup de manivelle en pleine poire.

Un miracle ! Il y avait eu un véritable miracle ! L'arme s'était enrayée. Lorsque les policiers la vérifièrent, un peu plus tard, ils constatèrent qu'elle fonctionnait parfaitement. Le cran de sûreté n'était pas mis et rien n'aurait dû empêcher le coup de partir. Le mystère était total. Le sang froid d'Irène fut unanimement reconnu et elle eut droit à la reconnaissance éternelle, ou peu s'en fallait, de la banque Verneuil. Au village, la nouvelle de l'exploit se répandit comme une traînée de poudre et nombreux furent ceux qui vinrent féliciter Irène pour son courage, ou simplement pour admirer de plus près à quoi ressemblait une miraculée ! C'est à ce moment que quelqu'un lâcha une petite phrase lourde d'implications et de conséquences. " Gustave protège Irène depuis l'au-delà ! ". Cette explication, qui au demeurant en valait bien une autre, fit rapidement le tour du village. On s'en doute, elle en fit sourire plus d'un, mais beaucoup d'autres, au contraire, estimèrent que cela devait être vrai.

(Oui ! Ceux-là avaient raisons. Il fallait effectivement voir dans ce miracle l'œuvre protectrice de Gustave, aussi invraisemblable que cela puisse paraître.)

Quelques jours plus tard, un tôt matin, Irène sortit de chez-elle pour aller s'acheter son demi-pain quotidien. Elle n'avait que la rue à traverser pour se rendre chez le boulanger. Etait-elle distraite ? Songeait-elle encore, avec un frisson rétrospectif, à son exploit de la banque ? Quoi qu'il en soit, elle ne remarqua pas la fourgonnette de Firmin Legrouin, notre boucher-charcutier, qui arrivait à toute allure. Comme à son habitude, celui-ci fonçait à tombeau ouvert afin de prendre de l'avance sur sa tournée. Irène se trouvait justement au milieu du passage. La rue, à cet endroit, est particulièrement étroite. Depuis sa vitrine, le boulanger vit distinctement ce qui allait arriver. L'accident était inéluctable. D'instinct, il ferma vivement les yeux et rentra la tête dans les épaules. Il y eut un formidable crissement de pneumatiques. La fourgonnette partit en travers, glissa, bascula sur le flanc et ripa rageusement sur la chaussée en direction de la pauvre Irène. Pauvre Irène qui n'avait plus le temps de sauver ses os ! Elle eut cependant la présence d'esprit de se racrapoter sur elle-même, de se mettre en boule la tête entre les genoux. Protection bien dérisoire face à la montagne de ferraille qui glissait vers elle, menaçant de la laminer comme un vulgaire hérisson. Il y eut alors un choc terrible qui parut désarticuler tout le quartier. Lorsque le boulanger osa rouvrir les yeux, la fourgonnette était de l'autre côté d'Irène ! Celle-ci se relevait gaillardement et ne semblait pas avoir été touchée !

Firmin Legrouin était sonné, gisant au milieu de ses côtes de porcs, de ses jambons, de ses poulets, de plusieurs mètres de boudins et de saucisses, un couteau à désosser fiché dans la cuisse droite. Sa balance brinquebalait à vingt mètres dans le caniveau, ainsi qu'une planche, des scies, des couteaux, l'aiguisoir et trente-six crochets. Le chien de la mère Lacleuse, plus vite remis de ses émotions que n'importe quel témoin, rafla une saucisse qui en tenait dix autres et détala sans demander son reste. Irène n'avait rien. Absolument rien ! On expliqua ce nouveau miracle par un invraisemblable concours de circonstances. Le véhicule en glissade sur son flanc avait percuté simultanément deux bornes placées de chaque côté de la route étroite. Ce blocage inopiné avait eu pour effet de soulever la fourgonnette et de lui faire exécuter un soleil à un bon mètre de hauteur, assez pour passer par-dessus la tête d'Irène qui, sans le savoir, avait eu le bon réflexe en se recroquevillant. L'engin désarticulé était retombé sur son autre flanc, de l'autre côté d'Irène, et il avait terminé sa glissade contre le muret de la mère Lacleuse.

Pas un cascadeur au monde ne se risquerait à tenter un tel exploit, avait dit le Brigadier Froidart en constatant les dégâts. Miraculée Irène ? Cette fois, il n'y eut plus personne pour douter qu'un phénomène étrange enveloppait la très récente veuve. Elle était bel et bien protégée ! Et cette protection ne pouvait être que l'œuvre de son défunt mari qui, depuis l'au-delà, veillait sur la sécurité de sa moitié restante. Irène elle-même commença à être convaincue par cette explication. Cela signifiait que Gustave l'aimait vraiment, même par-delà la mort ! Mais dans ce cas, pourquoi ne souhaitait-il pas qu'elle le rejoigne au plus vite ? Cette équation cent fois retournée se transforma rapidement en supplice pour sa pauvre tête.

Histoire de se changer un peu les idées, Irène décida de se joindre à une excursion organisée pour personnes du troisième âge. C'est ainsi qu'elle partit, dans un car trois étoiles équipé de l'air conditionné et de toilettes chimiques, pour visiter une cristallerie, manger le morceau avec des copines et accessoirement se voir forcée à l'achat d'un tas de choses chères et inutiles par une équipe de baratineurs confirmés. La visite de la cristallerie ne fut qu'une formalité amenant au dîner, lequel, digestion oblige, devait préparer la séance de vente forcée. Celle-ci n'eut pas lieu. Tous les participants devinrent malades après avoir consommé l'omelette aux champignons. Irène aurait dû y goûter elle-aussi, mais c'était sans compter un incident mineur mais déterminant dans les cuisines. Une serveuse maladroite laissa échapper l'assiette qui lui était destinée. On voulut lui refaire la même chose mais il n'y avait plus de champignons ! Aussi, on lui prépara une omelette au lard. Irène fut la seule à ne pas être intoxiquée par l'entolome livide qui s'était subrepticement glissé parmi les psalliotes champêtres. Vingt-six lavages d'estomacs. Deux morts. Un scandale épouvantable.

Miraculée Irène ? Comment ne plus y croire ! Dans le village, on commença à venir chez-elle afin de recevoir sa bénédiction et l'imposition de ses mains sur les plaies rebelles. Ce qu'elle fit d'ailleurs sans trop se forcer, curieuse qu'elle était de voir si son nouveau statut s'étendait aux pouvoirs habituellement réservés aux saints guérisseurs. Le résultat de ces simagrées fut pour le moins aléatoire. En attendant, cette histoire de protection exercée sur elle par son défunt mari continuait à lui poser de sérieux problèmes de conscience. Le brave homme devait l'aimer follement, bien plus qu'il ne l'avait jamais montré durant toutes leurs années de vie commune. En conséquence, elle se sentit doublement attirée vers lui, qui était de l'autre côté. Elle voulait le rejoindre ! Ce devait être un magnifique endroit, ce paradis où il était permis d'observer le monde des vivants et d'aider les êtres chers !

(Elle ne croyait pas si bien dire !)

Rejoindre Gustave, un Gustave redevenu amoureux comme au premier jour, pour l'éternité,... Voilà qui devait être la chose la plus merveilleuse qui se puisse imaginer ! Mais dans ce cas, pourquoi la protégeait-il ainsi ? Parce qu'il l'aimait, c'était évident ! Mais ne s'aimeraient-ils pas mieux s'ils étaient de nouveau réunis ? Irène ne savait comment trancher ce dilemme. Ou plutôt si, elle savait ! Gustave, transformé en invisible chevalier servant, la protégeait contre les dangers extérieurs susceptibles de lui occasionner des désagréments, des douleurs, voire de raccourcir prématurément sa vie. Soit ! Mais il ne pourrait rien faire si elle choisissait de le rejoindre de son plein gré...

Il se passa encore quelques jours avant qu'Irène ne prît une grande résolution. Elle se rendit alors dans son grenier, choisit une corde d'apparence solide et la passa autour de la poutre maîtresse. Elle aurait préféré utiliser le poison mais le récent épisode des champignons vénéneux, où elle avait eu tout le loisir d'observer les secouristes purgeant les ventres malades à grand renfort de pompes stomacales, lui avait fait écarter cette option par trop dégoûtante et assurément aléatoire. Elle fit un beau nœud coulant, monta sur une chaise, passa la corde autour de son vieux cou et sauta dans le vide.

La pauvre femme perdit connaissance immédiatement. Lorsqu'elle ouvrit enfin les yeux, une éternité plus tard, ce fut pour chercher désespérément de son regard flou la présence rassurante de Gustave. Elle rencontra un visage familier, puis un autre et encore un autre, mais pas de Gustave ! Il y avait là le docteur Gothard, sa voisine Henriette et le boulanger d'en face. Aucun de ceux-là n'étant mort, du moins à sa connaissance, elle en conclut rapidement qu'elle non plus n'était passée de l'autre côté.

- Vous avez eu de la chance, expliqua le toubib. Le nœud s'est bloqué sur la corde au lieu de serrer votre cou, puis la corde s'est détendue comme un élastique, vous déposant au sol sans heurt.
- Une chance de pen..., enfin je veux dire une sacrée chance, ajouta le boulanger.
- C'est Gustave ! C'est lui qui veille sur vous et qui a encore fait ce miracle, commenta Henriette des larmes plein les yeux.
- Gustave ou pas, trancha Gothard, vous allez nous promettre de ne plus recommencer de tels d'enfantillages, Irène !

Irène promit. Elle aurait promis n'importe quoi pourvu qu'on la laissât seule. Ce qui ne se présenta pas tout de suite car on l'emmena à la clinique pour y subir des examens plus complets. On la gava de tranquillisants et de vitamines, à toutes fins utiles. Elle dormit beaucoup d'un sommeil lourd et sans rêve. Elle reçut des visites et dut cent fois entendre la même histoire : elle était LA miraculée de Chantreuse ! Et même une quadruple miraculée, tout ça grâce à la haute protection de son défunt mari !

(Encore une fois, l'opinion de tous ces braves gens était parfaitement exacte !)

Après quelque temps d'observation, elle put enfin rentrer chez-elle. Son environnement familier, tout en quiétude silencieuse, était l'endroit propice pour effectuer un nécessaire " examen de conscience ". Les effets des drogues calmantes et euphorisantes administrées de forces par les médecins s'estompèrent rapidement. Son esprit redevint parfaitement clair et elle put enfin analyser sereinement la situation. Elle n'avait plus l'intention de se suicider puisque Gustave, manifestement, ne le voulait pas ! Mais le grand mystère de cette protection posthume ne cessait pour autant de la tourmenter. Les autres voyaient cela comme une bénédiction, comme un miracle permanent, bientôt comme une curiosité locale qui attirerait les touristes et relancerait le commerce dans la localité ! Devait-elle entrer dans les ordres ? Se retirer dans un couvent ? Ou au contraire refaire sa vie sans se soucier du qu'en dira-t-on ? Assise à la table de sa cuisine, une jatte de café fumant devant son nez, elle se prit la tête entre les mains et articula un pathétique : " Mais pourquoi Seigneur ? "

Généralement, le Seigneur ne répond pas à ce genre de supplique. IL aurait beau faire ! IL reste sourd, et pour cause, IL l'est. Rarement, IL délègue un subalterne qui laisse au demandeur une réponse évasive, insuffisamment précise pour que celui-là comprenne ce qu'est exactement l'au-delà, ou alors pouvant se prêter à des interprétations divergentes. Ce jour-là, pour Irène, IL fit une exception. IL lui donna une réponse claire et précise !

Il n'y eut pas de voix mystérieuses emplissant soudainement l'atmosphère, ni d'ange annonciateur arrivant avec éclairs et trompettes, ni aucun des prodiges extraordinaires habituellement rapportés en ce genre de circonstances,... mais juste un petit fait curieux ! Quand Irène, après avoir posé sa question, leva machinalement les yeux au ciel, enfin pour être exact vers le plafond de sa cuisine, elle vit se matérialiser une feuille de papier, laquelle coula mollement sur la table. Sans se poser de question sur l'incongruité du phénomène, elle s'empara du précieux document divin et l'examina avec une fébrilité mêlée de crainte.

Il s'agissait d'un banal feuillet, blanchi au chlore, ressemblant à n'importe quel papier à lettres d'administration. Un logo pré-imprimé dans le coin supérieur gauche représentait, stylisé, un être majestueux émergent d'un altocumulus et dardant des rayons de lumière dans toutes les directions. C'était passablement kitsch mais la qualité de la dorure témoignait que l'expéditeur n'était pas dans le besoin. Irène fut très impressionnée. Sous le logo, un seul mot : DIEU. C'était donc on ne peut plus officiel ! Pour arriver à lire le message, la pauvre femme dut poser la lettre sur la table tant ses mains tremblaient. Le plus simple est sans doute de reproduire intégralement le contenu de cette missive :

En haut de la lettre, quelqu'un avait ajouté une note d'une écriture manuscrite volontaire : Copie du courrier divin adressé à M. Gustave Lange.

Sous cette note débutait la lettre proprement dactylographiée :
" Formulaire A129/c. Procédure de mise en demeure de niveau 1 "
Ça avait l'air bigrement sérieux ! Ligne suivante, en gras, centré :

" Avertissement "

Plus bas, à droite : " TU : 2000/02/11 AC : 09.25,56 "
La date et l'heure, songea Irène de plus en plus impressionnée.
Plus bas, à gauche : " Nos réf : 217/14a "
Foutre !
Plus bas, enfin : " À l'attention de Monsieur Gustave Lange (A.D.7.326.984.123),

Monsieur,
Cher fils,
Après examen attentif de votre demande, nous sommes au regret de vous informer que nous ne pouvons vous autoriser à poursuivre vos actions de protection concernant Madame Irène Calbut, veuve Lange (A.V. 7.326.998.726).

Votre argumentation préalable, à savoir (nous vous citons) :
1° Pour la première fois au monde je me sens libre et heureux ;
2° Je veux profiter seul des avantages auxquels j'ai légalement droit ;
3° Ma femme a toujours été pour moi, si je puis m'exprimer ainsi, une terrible emmerdeuse, et je ne tiens pas à la retrouver de sitôt, surtout que si j'en crois le règlement elle devra de nouveau rester avec moi quand elle arrivera ici ;
4° Plus tard elle arrivera, plus longtemps je pourrai profiter de ma situation actuelle...

... ne peut en aucune façon autoriser, justifier ou induire le traitement spécial que vous souhaitez voir appliquer autour de la personne vivante précitée. Cette décision est sans appel et suspensive de toute nouvelle action assimilée à l'objet de votre requête. En conséquence, nous vous informons que, conformément aux termes du contrat de location-vente d'un coin de paradis signé par vous en date du (voir votre contrat), toute désobéissance de votre part, à savoir vos manœuvres pour détourner le cours naturel des évènements terrestres, sera sanctionnée selon les modalités prévues au chapitre 7, alinéa 3, du règlement d'ordre intérieur annexé au dit contrat.

Croyez bien que Nous sommes au regret de ne pouvoir accorder une suite favorable à votre requête. Veuillez agréer, Monsieur, Cher Fils, nos éternelles salutations. "

Signature finale : " Dieu "

Irène relut sept fois le divin courrier avant de comprendre. Puis son abattement se transforma en rage sourde. Ainsi, son saligaud de mari était intervenu, lui sauvant la vie à plusieurs reprises, uniquement pour avoir la paix ! Pour ne pas être rejoint trop vite au paradis ! Un instant, elle songea à se pendre une seconde fois, ou mieux, à se tirer un coup de fusil en pleine tête pour en finir sur-le-champ. Puisque son " cher époux ", maintenant averti par Dieu en personne, était interdit de miracle, elle serait vite auprès de lui pour l'agonir d'insultes jusqu'à la fin des temps ! Mais elle renonça finalement à cette option. Elle décida, au contraire, qu'il était temps pour elle de profiter de la vie. Il allait voir ce qu'il allait voir, ce saligaud !

- Espèce de vieux salaud !, s'écria-t-elle en levant un poing au ciel, du moins vers le plafond de sa cuisine.

Dans l'au-delà, le fantôme invisible de Gustave qui voyait et entendait tout, s'esclaffa de cette pantomime grotesque. Il venait de réussir un fameux coup ! Cette fois, il était assuré d'être tranquille pour un bon bout de temps. Irène ne chercherait plus à le rejoindre et ferait même très attention à sa santé. Faire quelques miracles, c'était bien joli, mais réussir à chiper le papier à entête du Grand Manitou et à imiter sa signature sur un courrier inventé de toutes pièces, ça c'était grandiose !

FIN

© ® Auteur : Claude Thomas, texte déposé.

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