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- Un peu de calme s'il vous plaît ! La séance va bientôt commencer. Le commissaire-priseur assortit son intervention de trois coups de maillet sur le devant de sa tribune. Depuis le temps qu'il exerçait cette fonction, il avait acquis une sûreté de geste inimitable. Il parvenait à donner au triple écho juste ce qu'il fallait de résonance pour surprendre l'auditoire, tout en évitant de trop se fatiguer le poignet ou d'abîmer le revêtement de la tribune. En principe, il aurait dû assener le marteau sur un socle prévu à cet effet mais, dieu seul sait pourquoi, on ne l'avait pas livré avec le reste du matériel. Aussi cognait-il directement sur le coin du vénérable meuble derrière lequel il officiait, debout, raide comme une trique, avec toute la dignité dévolue à son titre. Chaque nouvelle journée était pareille aux précédentes. Les clients se bousculaient dès l'ouverture de la salle. Ils voulaient tous être au premier rang pour participer aux enchères. En réalité, chacun était assuré de repartir avec un lot, même s'il devait patienter plusieurs heures avant que la bonne occasion ne se présentât. Les gens avaient néanmoins l'impression que cette proximité facilitait l'adjudication en leur faveur. C'était parfois vrai, surtout en fin de journée lorsque le commissaire et ses adjoints commençaient à en avoir ras la casquette. Façon de parler, évidemment, car ni le commissaire-priseur Oups, ni le greffier Sylvestre, ni les deux commis Trimbale et Coltine ne portaient de casquettes ! Non seulement ils allaient nu-tête, mais ils étaient même complètement nus, comme le voulait l'usage en ce lieu ! - Un peu de silence s'il vous plaît ! Il y en aura pour tout le monde. Et Oups redonna, au dixième de décibel près, le même staccato de marteau sur le coin de sa tribune. Puis il sortit la petite sonnette de son sac de toile et la posa devant lui. Cet instrument, facultatif mais joli, servait à annoncer les mises à prix, à conclure les attributions ou accessoirement pour remplacer le marteau lorsqu'il convenait de varier les signaux permettant de calmer la foule des acheteurs. Le commis Trimbale déposa une vieille cruche en grès et un verre à moutarde sur le pupitre. L'officiant principal remplit la moitié de l'un en y versant ce qui voulu bien dégouliner de l'autre. C'était un fond d'eau de la veille où flottaient des poussières de placard. Le commissaire-priseur jura intérieurement contre l'intendant Gabriel, absent depuis des lustres, incompétent chronique et tire-au-flanc, mais sacrément protégé de la Direction. Décidément, rien n'était plus comme avant ! Oups se rappelait encore le bon vieux temps quand les ventes aux enchères n'étaient pas encore de mise pour redistribuer le stock. À cette époque, les acheteurs étaient disciplinés, patients, courtois. Ils faisaient la queue en bon ordre, en fonction du numéro qui leur avait été attribué dès l'entrée par le Grand Manitou. Lorsqu'ils arrivaient devant le préposé à la distribution, qui n'était pas alors un commissaire-priseur mais un simple planton de garde (néanmoins assermenté !), ils recevaient ce pourquoi ils étaient venus, dans le calme et la discipline. Oh !, il y avait parfois quelques changements de place dans la file ou des échanges de tickets, mais il s'agissait alors d'arrangements entre particuliers, conclus à l'amiable et en parfaite intelligence. Cela n'avait rien à voir avec la cohue d'aujourd'hui. Les temps avaient bien changé et ce marché s'était libéralisé comme le reste, exactement comme tous ce qui suintait de l'humanité en délire ! Aujourd'hui, chacun voulait obtenir le meilleur choix. Du moins ce qu'il imaginait comme pouvant être le meilleur choix. Et, bien sûr, il le voulait au plus juste du crédit dont il disposait ! Il s'ensuivait toujours des tergiversations à n'en plus finir et des poussées de fièvre allant parfois jusqu'aux empoignades au beau milieu des enchères. C'était pathétique à voir. Ces cohortes d'hommes, de femmes et d'enfants, aussi nus que des fantômes qui se seraient fait barboter leur suaire, gesticulant, trépignant, jouant des coudes ou se pinçant les fesses, lançant les bras en l'air en criant des " moi ici, moi ici... ". C'était bien mieux jadis, quand le hasard d'une distribution quasi automatisée réglait seul (ou à peu près, soyons honnête !), l'épineux problème de la qualité fort variable des produits proposés. Aujourd'hui, ce n'était plus qu'une course sordide à celui qui raflerait le meilleur morceau ! Outre le fait de compliquer considérablement le travail du personnel, cette nouvelle méthode d'attribution des lots engendrait des tas d'ennuis : des déçus, des réclamations, des retards, voire des blocages quand, cela arrivait parfois, personne ne se décidait à faire offre sur un lot particulièrement médiocre. Dans ce cas, la règle voulait que celui-ci fût attribué par tirage au sort. Le malchanceux ainsi désigné ne l'entendait généralement pas de cette oreille. Il réclamait, s'énervait, menaçait ou implorait. On perdait du temps. Il fallait lui relire le règlement et parfois l'expulser de force. Jadis, le même mécontent eût accepté ce coup du sort avec philosophie. Un autre effet des enchères publiques était de contribuer à l'augmentation de la fracture sociale, laquelle ne faisait déjà que trop de ravages au sein des populations. Ceux qui disposaient d'un crédit confortable optaient systématiquement pour les meilleurs lots. Ils pouvaient se permettre d'attendre des opportunités en rapport avec leur haut pouvoir d'achat, tandis que les autres devaient se contenter du tout venant, voire de lots franchement miséreux ! Comme le montant du crédit dont pouvait disposer chaque arrivant lui était accordé, non au mérite (restons humain !), mais en vertu d'antiques étiquettes parfaitement iniques (et parfois aussi d'un bon avocat !), il était évident que les " premiers " avaient plus de facilités pour le rester, tandis que les " derniers " voyaient leur chance de s'élever dans l'échelle sociale s'amenuiser dans les mêmes proportions. Tel était l'effet pervers le plus visible du libéralisme économique : les riches plus riches et les pauvres plus pauvres ! Même ici, au sein de ce qui aurait dû demeurer le dernier bastion de l'humanisme, cette nouvelle philosophie s'était insinuée jusqu'à pervertir les plus anciennes lois. Outre le mécontentement final de la majorité des clients, s'ajoutaient à ce tableau le délabrement des conditions de travail du personnel, la décrépitude des installations, le maillet livré sans son socle, la cruche ébréchée et son eau croupie, l'incompétence et les passe-droits, et par-dessus tout un stress d'enfer ! Le commis Coltine arriva enfin avec la fiche signalétique du premier lot de la journée. Le commissaire-priseur en prit connaissance, toussota, agita la sonnette et prit la parole : - Premier lot : bébé de sexe masculin, bonne conformité générale, blanc, yeux bleus, cheveux châtain, 90 années d'espérance de vie. Arhem ! Milieu aisé, confort assuré, recevra une éducation supérieure. Vie professionnelle gratifiante, 8.1 sur l'échelle de Beurdanlet et Pinard. Arhem ! Vie amoureuse tumultueuse, 9.3 sur l'échelle d'Aphrodite. Vie familiale correcte, entre 5 et 6 sur l'échelle d'Odin. Double descendance. Pas de mauvaise surprise au-delà du taux moyen revalorisé sur l'époque concernée (TMR), 8.5 sur l'échelle de Saint-Sulpice. Arhem ! Naissance demain. Mise à prix : 12.000 crédits… Le commissaire-priseur avait à peine terminé la lecture de la fiche que les acheteurs disposant d'un minimum de 12.000 crédits (chacun connaissait son solde exact remis à jour, lequel était inscrit sur une plaquette en bronze offerte à l'entrée du Grand Sana), se mirent à gesticuler et à lancer des offres. La mise de base était déjà passablement importante, ce premier lot faisant partie des produits appartenant à la classe moyenne supérieure. Beaucoup de participants bougonnèrent de dépit, puis ils se turent, bien forcés d'attendre un lot plus dans leurs moyens. Seule une petite fraction des acheteurs disposait d'un crédit suffisant pour mener les enchères. Une main levée signifiait une surenchère de 500, un doigt de 100, un doigt au coin de l'œil 50, un doigt sur la bouche 10 et, pour les cas les plus miséreux, un doigt dans le nez 1. Le commissaire Oups entama son premier ballet des yeux, des mains et de langue de la journée : - 12.500 à ma gauche, qui dit mieux ? 13.000 devant. 13.000. 13.500 à gauche pour monsieur. 13.500 une fois. Arhem ! 13.600 pour madame devant, qui dit mieux ? 13.700 pour monsieur une fois. 13.700 deux fois. 13.800 dans le fond à droite. Arhem ! 13.900 devant pour madame. 13.900 une fois. 13.900 deux fois. Plus d'enchères ? Oui, 14.000 pour monsieur à gauche. 14.000 une fois. 14.000 deux fois. Une dernière offre ? Arhem ! 14.000 trois fois ! Adjugé au monsieur ici à gauche ! " Tchoc ! ", fit le maillet sur le coin du pupitre. " Digueling - digueling ! ", fit la sonnette en écho. Le premier lot était parti à une vitesse phénoménale. C'était assez normal. Les acheteurs ne disposant que d'un petit crédit, la majorité de la salle, n'avaient pu participer ! Ceux qui enchérissaient sur ce type de lot ne chipotaient jamais avec des petites unités, question de principe. Par ailleurs, les quelques très gros crédits ne s'étaient même pas manifestés, ceux-là attendaient un bébé pourvus de meilleures qualités, si cela était possible. L'acheteur à 14.000 arborait un sourire de vainqueur. Il approcha du greffier Sylvestre afin de faire enregistrer son acquisition. Pendant ce temps, Trimbale alla chercher la seconde fiche et Oups en profita pour esquisser une pantomime à l'adresse de Coltine. Du manche de son marteau il pointa d'abord sa gorge sèche, puis la cruche, puis Coltine lui-même, puis la direction de la resserre où se trouvait le robinet d'eau bénite. L'autre comprit immédiatement qu'il devait aller remplir la cruche avec de l'eau fraîche s'il ne voulait pas que le commissaire-priseur parsemât sa présentation de " Arhem " de plus en plus rocailleux. Il s'exécuta de mauvaise grâce, estimant avec raison que ce genre de travail n'incombait pas à un employé de son niveau mais à l'intendant. Il songea qu'il ferait aussi bien d'aller se plaindre directement en Haut-Lieu de l'incompétence de l'intendant Gabriel. Il en profiterait pour demander sa mutation, car il ne se sentait décidément pas fait pour ce travail au Ministère de la Réincarnation ! |