La vallée des amants de pierre.

 

Louise a un amant ! Ma chère, ma douce, ma tendre, mon adorée Louise. Encore un, devrais-je préciser, car ce n'est, hélas, qu'un amant après tant d'autres !

Je crois bien que la liste de ces derniers suffirait, à elle seule, pour emporter la décision de n'importe quel jury d'assise en faveur du mari jaloux responsable d'un " coup de folie " libérateur. Mais cela ne risque pas d'arriver. Non pas que la jalousie me soit totalement étrangère, mais parce qu'il faudrait une justice exceptionnellement perspicace pour deviner comment mon honneur fut vengé. Cette liste, puisqu'il faut tout de même en parler, débuta par Sergio. Sauf mon ignorance, celui-là fut le premier qui entra en lice dès après mon mariage avec Louise. Au demeurant, ce garçon occupait pour moi la charge de secrétaire particulier. Un employé efficace et prévenant. Trop, sans doute, puisqu'il rassasia durant six mois ma jeune épouse d'une passion virile que mon âge, considérablement plus avancé, ne pouvait soutenir. Les vingt printemps de mon adorée avaient besoin de cet ingrédient que mes cinquante arrière-saisons ne pouvaient offrir qu'avec une parcimonie bien excusable. Sergio, lui, était toujours prêt ! Louise ne l'aimait pas, j'en suis convaincu. Sa vulgarité, sa stupidité, ses prouesses faciles auprès de la gent féminine, représentaient justement tout ce qu'elle détestait. Elle m'avait épousé parce que, malgré ou à cause de notre différence d'âge, je représentais l'homme cultivé, attentionné et fidèle qu'elle idéalisait. Mais la jeune chair réclamait son dû, et arriva ce qui devait arriver. Louise succomba aux charmes méditerranéens de Sergio. Lutta-t-elle au moins une paire d'heure contre cet élan adultérin ? Je n'oserais le jurer ! L'homme se vantait par ailleurs d'être un amant extraordinaire et il m'est revenu des détails anatomiques sur sa personne ne contredisant aucunement ses gasconnades. Passez-moi l'expression, mais Louise s'est enfilée la grosse crampe de ce bellâtre par tous les orifices ! Lorsqu'il m'arrivait à mon tour de l'honorer, un soir par semaine, avec patience et fragilité, ce devait être un spectacle nettement moins sensationnel. Pourtant, j'en suis sûr, j'étais le seul, le véritable élu de son cœur. Cette déclaration de mari blessé ne souffre aucun doute. Aussi, j'ai fermé les yeux. Puis, un jour, j'ai congédié Sergio en le recommandant à un de mes confrères vivant à plus de mille kilomètres. Louise a toujours ignoré, ou a eu la délicatesse de feindre d'ignorer, que je savais.

Après cet épisode, hormis l'un ou l'autre abandon furtif et sans lendemain aux muses clandestines de la chair, écarts que par définition je ne remarquai même pas, Louise me fut fidèle pendant quelques mois. Nous avions emménagé dans une nouvelle propriété et mon épouse était très occupée par des tâches de décoration intérieure. Je me pris même à imaginer que sa provision d'étreintes sauvages pouvait être suffisante pour combler ad aeternam le déficit de nos moissons ordinaires. Il faut dire que notre sexualité conjugale avait déjà pris une allure sénatoriale. De la fréquence hebdomadaire du début, nous étions passé à la quinzaine avec ce naturel nonchalant qui cimente tant de couples dans le non-dit. Encore quelques années et la mensualité de nos étreintes se profilerait sous nos ciels de lits, jumeaux depuis les origines. Puis il y aurait l'oubli de ces choses, parsemé de loin en loin d'émouvantes retrouvailles. Pourtant, je m'en rendais compte, Louise ne détestait pas ces moments où nous fusionnions nos ardeurs avec juste ce qu'il fallait d'imagination et de doigté pour me permettre de retrouver la verdeur suffisante à l'accomplissement d'un devoir honorable, tandis qu'elle se créait un univers fantasmatique propice à l'oubli et à l'abandon. Evidemment, je n'étais pas Sergio, ni aucun des jeunes adorateurs pleins d'allant qu'elle avait connus avant notre mariage ! Jadis, j'aurais sans doute pu donner des leçons à ces prétentieux dont la fougue compense juste ce qu'il faut les maladresses pour faire illusion auprès des très jeunes femmes. Mais, je dois l'avouer, je n'avais guère entretenu ni l'arme ni la manière. Les plaisirs du lit n'étaient plus, depuis longtemps, ce que je plaçais en tête de mes préoccupations. Contrairement à ce que certains dans mon entourage avaient imaginé, ce n'était donc pas l'espoir d'un regain en cette vitalité particulière qui m'avait amené à demander la main de Louise. Non ! Je l'aimais, à ma manière. Et elle aussi, à la sienne. Nous nous étions rencontrés, compris et aimés sur-le-champ ! D'ailleurs, cette première rencontre ne ressembla en rien à une entreprise de séduction, mais fut plutôt comme des retrouvailles étranges au goût prononcé de surnaturel. La différence d'âge ne nous apparut qu'au retour à la réalité. Une réalité qu'il fallut affronter contre vents et marées. Bref, nous avions admis l'un et l'autre, tacitement, que la sexualité ne serait, ne pouvait être, un lien essentiel de notre couple. Elle existerait, certes, puisque moi-même je n'étais pas encore prêt de renoncer définitivement à ce plaisir, et qu'elle de son côté était naturellement en droit de toujours l'obtenir, d'autant plus que s'il fallait l'en croire, j'étais loin de représenter à ses yeux le repoussoir de chairs fanées qui, souvent, rebute les peaux juvéniles aux contacts intimes. Mais, puisque ce qui précède entraîne un inévitable " mais ", cela voulait dire aussi qu'il y aurait la place pour ces secrets d'alcôves si communs qui, selon l'intelligence des partenaires, se déclinent sur le mode badin, tragique ou vaudevillesque. D'un commun accord jamais formulé, Louise et moi avions choisis l'ignorance : elle serait discrète et moi très myope !

Je croyais pouvoir supporter les modalités d'un tel arrangement. Je croyais que si infidélités il devait y avoir, elles seraient rares, brèves, insignifiantes et suffisamment clandestines pour m'éviter une accidentelle prise de conscience de ces fâcheux écarts. Je croyais aussi qu'avec le temps, cela passerait, et que peut-être Louise deviendrait fidèle par vocation...

Naïf ! Idiot ! Je ne suis pas fier, a mon âge, de ce que mon pauvre cerveau soumis aux soubresauts de mon pauvre cœur, a voulu, tel un nouveau théoricien de l'amour, s'atteler à modéliser ! En vérité, je n'ai rien supporté. Ces infidélités me furent infiniment cruelles, même si je ne montrai en réaction que nonchalance et fair-play. Cette mienne attitude masquait tant bien que mal ce qui aurait dû être de l'ignorance. Car, bien sûr, je fus tenus au courant de tout ! Non seulement je mobilisai mon attention à corriger la myopie qui aurait dû garantir la paix de mon âme, par une surveillance redoublée des allées et venues de ma femme, un espionnage discret et quelques trucs que seuls les vieux renards de mon espèce savent imaginer, mais elle, de son côté, n'attacha à sa discrétion que le minimum de voiles suffisant pour éviter la confrontation directe. Ce n'était pas intentionnel de sa part, mais elle assumait autrement mieux que moi sa part de liberté, imaginant sans doute que mon détachement devait être à la hauteur de ses privautés. En vérité, sa sexualité adultérine explosait comme autant de feux d'artifices, voyante, bruyante, exubérante ! J'étais aux premières loges et je sais aussi que j'étais loin d'être le seul spectateur de ma déconvenue. Si seulement j'avais obéi à mes intentions premières qui étaient d'ignorer purement et simplement cet aspect particulier de notre vie conjugale. Mais non ! Plus ma femme s'octroyait de ces moments de folie charnelle où je tenais le rôle du cocu magnifique, et plus je cherchais à savoir, et plus je souffrais !

Charly succéda à Sergio. Cela dura un mois, peut-être un peu plus car je ne suis pas sûr du début de leur relation. Ce gaillard tenait la boutique de fausses antiquités du bourg voisin, bibelots que Louise commençait à accumuler dans notre habitation contre mon jugement pourtant plus avisé que le sien. Je suis historien, archéologue et expert en art mobilier, autant dire qu'on ne me la fait pas en matière d'antiquités ! Mais j'ai vite compris cet engouement pour la pelure de chêne, le verre-Bakélite et les santons Cantonais : la belle gueule de Charly ! Figurez-vous que l'étalon en question était marié. Je n'eus besoin que d'une lettre anonyme pour déclencher à distance un cataclysme conjugal qui se termina par un divorce aux torts du libertin, suivi d'une soudaine aversion de ma femme pour les affreux bibelots.

Lorsque Louise prit l'habitude, les mardis et les jeudis, de ralentir d'une heure la tournée de notre facteur, il fallut une autre lettre anonyme sur le bureau du Percepteur Régional pour régler le problème. Le responsable jugea plus opportun de déplacer son employé vers une province voisine plutôt que d'avoir à répondre des manquements que je signalais avec force détails, estimant à juste titre que l'acheminement normal du courrier était une tâche incompatible avec le genre de service libidineux dont question en supra.

Il y eut un livreur de pizza qui fit grossir Louise de sept kilos en trois mois tant elle s'empiffra de " douzième gratuite ", si récurrente sur sa carte d'infidélité !

Le type qui passa pour l'entretien annuel de notre chauffage central ne passa qu'une seule fois, mais il fit un boulot remarquable. Jamais la chaudière n'eut un tel rendement et la cheminée un tel tirage. Il ramona, nettoya, bichonna et vérifia plutôt deux fois qu'une le moindre gicleur qui aurait pu laisser filer la moindre calorie. Je le sais de la bouche même de Louise, puisque ce jour-là j'étais absent et que c'est elle qui supervisa les efforts du besogneux. Mon adorée eut une cystite qui passa aux antibiotiques, sournoise affection due probablement au repas vietnamien trop épicé que nous avions consommé la veille.

L'adolescent que j'avais engagé pour les vacances, sur les conseils de Louise, pour l'entretien du parc et des dépendances, passa à côté de ce qui aurait pu devenir pour lui un merveilleux souvenir de jeunesse. Hélas, le puceau n'était pas prêt, semble-t-il, à saisir au bond les allusions rafraîchissantes de ma moitié ! Elle a dû se montrer trop entreprenante, ou peut-être n'était-elle pas au goût du jeunot, car il détala plus tôt que prévu en prétextant d'obscures obligations familiales. De cette histoire non aboutie, je conçus un curieux mélange de satisfaction et d'amertume. Satisfaction de voir enfin un refus dessiner les ombres d'un doute indéfinissable sur le visage de Louise, amertume parce que ma tendre épouse n'avait pas hésité à s'essayer au dévergondage d'un adolescent de quinze ans. Cette amertume se voyait d'ailleurs renforcée par le refus même du garçon, qui contre toute logique pulsionnelle s'était refusé pareille occasion, ce qui pouvait souligner que ma femme, ma fierté, n'était pas aussi désirable qu'elle en donnait l'air.

Il y eut Ramon, l'as des billets enflammés et des bouquets exubérants. Puis Chesterfield, un rouquin impulsif, boutonneux, gras de cheveux, affublé d'un trench-coat impossible et d'une voiture suédoise, ce qui me fit réfléchir longuement sur les insondables mystères de la séduction. J'arrivai finalement à la conclusion que Louise était ce qu'il est convenu d'appeler une " chaude garce ", pas vraiment nymphomane mais néanmoins demandeuse d'un certain kilométrage hebdomadaire, si vous m'autorisez cette trivialité on ne peut plus explicite. J'avais épousé une gourmande, une accueillante, une grimpeuse, et ce n'était pas les quelques mètres d'hésitante varappe que je lui offrais épisodiquement qui eussent pu la satisfaire. Mais, je le répète au risque de passer pour un imbécile : elle m'aimait, moi son mari, tandis que ses amants n'étaient et ne restaient à ses yeux que ce pourquoi ils étaient cueillis, de simples ustensiles sexuels !

Aussi, malgré ma rage silencieuse de ne pouvoir jouer au cocu philosophe comme je l'avais initialement espéré, mais fort de ce précieux et indéfectible amour, je n'ai jamais eu seulement l'idée de me séparer de Louise. Un autre aurait exigé son départ, l'aurait répudiée, battue peut-être ? Moi, je souffrais en silence. J'accumulais une angoisse muette, espérant sans espérer que demain verrait un changement d'attitude dans le chef de ma femme. Je connaissais parfois quelques satisfactions lorsque j'ourdissais dans l'ombre des empêchements dans ses escapades, voire des déchirures définitives. Mais jamais au grand jamais je n'ai voulu connaître le plaisir pervers que certains hommes recherchent en déposant leur femme dans des bras étrangers. Savoir que l'amour, le véritable amour de Louise, m'était réservé, suffisait à maintenir intact mon honneur ainsi que l'intégrité de notre couple.

De Geoffroy Gastaldi, notre avocat conseil, jusqu'à Bernard Hacht-Müller, le responsable de la bibliothèque municipale, en passant par tous ceux dont les noms ont fui ma mémoire au rythme des toquades de ma femme et de mes sournoises manœuvres de diversion, il se passa sept années qui ne virent aucunement disparaître, à peine diminuer, la voracité sexuelle de Louise !

Moi, le digne et riche Percy d'Orgival, historien réputé, archéologue chevronné, jouissant de l'estime unanime de mes pairs, apprécié par mes élèves, président d'honneur de trois Amicales et d'une Académie, membre de trente-six cercles où se croisent les Eminences qui comptent dans la bonne société, décoré de la Résistance et du Mérite, pressenti pour la Rosette,... et bien oui, j'endurais une telle situation !

" Louise, je t'aime. Mais cette fois tu es allée trop loin. Je vais te tuer, Louise. "

Ces mots occupent mon esprit depuis que je sais que Louise aime, oui, aime vraiment un autre homme. Cette fois il ne s'agit plus de sexe, du moins plus seulement de sexe. Elle en aime un autre ! Et comme en cette matière, quoi qu'on en dise, le principe des vases communicants s'applique comme dans n'importe quel système d'irrigation, elle m'aime d'autant moins ! Cet amour dérobé, qui se détache, qui s'enfouit, je ne puis l'admettre, je ne puis le supporter, je ne puis l'excuser ! Et je vais le saborder de la plus belle des manières !

" Je vais te tuer, ma chère, ma douce, ma tendre et adorée Louise ! "

Lorsque Charles Hapgood est venu pour la première fois à la maison, j'ai vu, j'ai su qu'avant peu il passerait par les bras de Louise, ou plus exactement par ses cuisses accueillantes, lieu ô combien plus privilégié de ses folles aspirations ! Charles fit honneur au repas, redemanda de tout en se pourléchant avec volupté, alla même jusqu'à imposer sa présence aux cuisines où Louise officiait par intervalles, sirupeuse à souhait comme elle sait si bien le devenir lors de ses opérations de séduction. Quand il nous quitta, il était près de minuit. Je me doutais qu'un rendez-vous avait été pris et que, déjà, un baiser volé scellait entre-eux un empire de promesses virevoltantes.

Je me trompais. Charles Hapgood était mon élève à l'Institut. Il était devenu tout naturellement mon ami. Il avait vingt-six ans et me servait de premier assistant. Un assistant que, dans les dernières années de mon exercice professionnel, j'initiais tel un fils spirituel aux arcanes de l'archéologie. En fait d'initiation, il s'agissait plutôt d'un échange de bons procédés. Il me faisait bénéficier de ses connaissances dans le domaine des nouvelles technologies, tandis que j'entrouvrais pour lui la boîte à secrets que transporte avec lui tout vieux barbon qui se respecte. Bien sûr, droit d'aînesse oblige, Charles se sentait mon obligé, position qu'il tenait on ne peut plus respectueusement.

C'est pour cela qu'il ne se fourra pas, du moins immédiatement, sous les jupes de ma femme. Lorsque je l'avais invité à la maison, cette pensée m'avait tout naturellement traversé l'esprit. Je l'avais évacuée avec un flegme mesuré, me raccrochant par avance à l'excuse du fatalisme pour justifier mes éventuels déboires. D'ailleurs, je ne doutais pas que Charles connût les " antécédents " de Louise, ce genre d'informations circulant plus facilement que les fausses cartes aux trésors ! Pour lui comme pour beaucoup d'autres, mon épouse devait être répertoriée depuis longtemps dans le registre " femme facile ", comme je devais l'être, moi, sous une appellation du genre " cocu inoffensif ". Ce garçon était spirituel, intelligent, le physique avenant malgré un embonpoint naissant localisé autour de la taille. Son visage dessiné de courbes épaisses trahissait un évident appétit pour les choses de l'amour. En conséquence, il ne pouvait que trousser Louise !

Il ne la troussa pas. Ils firent l'amour ! L'irréparable eut lieu plusieurs semaines après leur première rencontre. Après qu'une cour aussi discrète que mutuellement entretenue les eût convaincus, presque à leurs corps défendant, qu'ils étaient follement épris l'un de l'autre et que je ne devais pas, que je ne pouvais pas être un obstacle à l'explosion d'une telle passion...

Je n'expliquerai pas comment j'ai appris, alors que je soupçonnais " seulement " ma femme de s'envoyer en l'air comme à son habitude avec un assistant de plus en plus distrait au travail, qu'en réalité ces deux là recréaient un monde de sentiments où j'étais progressivement mais sûrement exclu. Là où j'imaginais, à m'en faire mal aux tempes mais bon prince néanmoins, les habituelles fornications endiablées de deux hédonistes, il y avait au contraire un enlisement partagé dans les délices amoureux dont je me croyais jusque là le seul récipiendaire. J'en ai souffert ! J'en souffre encore ! Je n'aurais jamais dû laisser les choses dériver à ce point.

" Je vais te tuer, Louise adorée. Pour ce que tu as fait de notre amour. Ainsi que toi, Charles scélérat. Pour ce que j'endure à présent ".

" Si tu avais eu la délicatesse de me parler, de m'avouer ce changement dans tes sentiments, voire ta volonté de me quitter pour commencer une nouvelle vie avec cet homme,... alors, peut-être, aurais-je accepté l'évidence ? Pouvais-je seulement faire autrement ? Oui, je t'aurais rendu ta liberté sans chercher à te nuire ! Mais tu as commis le crime que nous nous étions promis de ne jamais commettre l'un envers l'autre. Tu m'as trahi. Tu m'as blessé. Bien trop cruellement, cette fois, pour que j'efface l'ardoise comme s'il s'agissait encore d'un de tes vagabondages sexuels. Depuis longtemps, je savais ne plus avoir à défendre mon honneur face à ce genre d'affront, mais il me restait l'écrin d'un amour-propre indéfectible, dans tous les sens que l'on peut donner à ces termes. Tu m'as trahi Louise. Louise tu vas mourir ! "

" Il me reste à actionner ce simple interrupteur. Chère Louise, maudit Hapgood ! Vous périrez plus certainement que deux naufragés sur une lune sans oxygène ".

Un double meurtre ? Parfaitement ! Si on m'avait dit un jour que je commettrais un double meurtre, qui plus est de sang froid, j'aurais probablement vissé mon index sur ma tempe avant de désigner un aussi peu crédible marchand d'avenir. Moi, Percy d'Orgival, un assassin ! Même au cœur de mes actions de résistance les plus délicates durant la dernière guerre, je n'ai jamais fait usage d'aucune arme. J'excellais dans la logistique, l'approvisionnement, l'espionnage et les opérations de diversion, mais j'ai toujours laissé les actions de force aux camarades plus doués que moi pour ces choses. Non que je sois un lâche, je crois n'avoir rien à prouver sur ce plan, mais simplement parce qu'il n'est pas dans ma nature d'attenter à la vie d'autrui. C'est pourtant ce que je m'apprête à faire aujourd'hui, et je l'avoue, j'en éprouve un ineffable plaisir !

Ce qui me motive, c'est d'abord l'exaspération à laquelle je suis arrivé en constatant que Louise, ma tendre Louise, éprouve à présent les sentiments d'un amour intense pour Charles Hapgood. Je sais maintenant que dans son cœur, je suis passé au second plan, autant dire que je n'existe plus. Cela je ne puis le supporter. Ensuite, je sais que quoi qu'il arrive, je ne serai jamais inquiété pour ce double meurtre. Ce sentiment de totale impunité est, je l'avoue également, particulièrement grisant. Je n'aurai même pas besoin de faire disparaître les cadavres ! Les corps, du moins les " restes " dont je suis le seul à connaître la véritable nature, resteront à la vue et à la disposition de toutes les personnes fréquentant la section d'analyse lithologique de l'Institut, et ce pour les cinquante prochaines années ! Qui imaginerait que les " fragments " de ma femme et de son amant peuvent se trouver dans les caisses, les tiroirs et les vitrines d'un endroit aussi fréquenté ? Enfin, je me réjouis en imagination du phénomène incompréhensible qui plongera, un jour lointain, les membres de l'Institut dans la stupéfaction et l'horreur la plus totale. Ce phénomène, malheureusement, je n'y assisterai pas moi-même car il est peu probable que je sois encore de ce monde dans un demi-siècle !

Je crois pouvoir affirmer que le double meurtre que je m'apprête à réaliser sera à la fois le plus fantastique et le plus machiavélique des crimes jamais perpétrés dans toute l'histoire de l'humanité. Il n'est pas impossible que d'autres avant moi, connaissant le mystère que je vais vous révéler, aient eu la même idée. Mais ceux-là n'ont laissé aucun témoignage de leurs forfaits. Quant aux traces de crimes similaires, elles ont évidemment disparu. Par ailleurs, je bénis le hasard qui, au moment où j'en avais le plus besoin, a agencé pour moi les dernières pièces d'une énigme dont je cherchais à percer le mystère depuis plus de quarante ans.

Connaissez-vous la légende de la vallée des amants de pierre ? Non, j'en étais sûr ! Seuls quelques vieux fouineurs comme moi ont entendu parler de cette histoire. Horace Gonthier en parle brièvement dans son " Catalogue des sites mégalithiques d'Europe occidentale ", Edition Marchecour, 1893, chapitre XII, section 7. Il se contente de localiser fort approximativement ladite vallée et de signaler une légende s'y rapportant. Légende que se transmettent encore, du moins à cette époque, les vieux paysans du cru. Gonthier fut ma première source d'informations concernant cette histoire. En 1936, l'ethnologue Raymond de Luve rapportait une version très détaillée de cette légende dans son opuscule " Folklore du pays d'... ", mais il avouait ne pas connaître la localisation de la vallée, endroit qu'il considérait d'ailleurs comme parfaitement mythique. Plus récemment, voici une trentaine d'années, un auteur que je ne citerai pas et dont je ne préciserai pas les références bibliographiques, situe quant à lui très exactement la fameuse vallée dans un ouvrage très spécialisé de memnotopologie. La page 217 de cet ouvrage montre même la photographie d'un mégalithe à demi recouvert par une végétation très dense. L'auteur parle d'un " champ de mégalithes ", mais il faut plutôt comprendre une distribution aléatoire de plusieurs roches naturelles remarquables sur un terrain fortement accidenté, situé dans une petite vallée encaissée au fond de laquelle serpente la rivière L... Il dresse une carte du site où l'on peut effectivement découvrir une quinzaine de ces roches. Par ignorance, ou parce que son travail s'écarte de toute considération ethnologique, il ne fait pas la moindre allusion à la légende et ses commentaires sur les formes curieuses, voire évocatrices de certains mégalithes, restent fort évasifs. Enfin, j'ai encore retrouvé quelques allusions à la légende dans la nouvelle " Le chemin d'amour ", de Maude Ascholt, parue dans la revue poétique Thrillion en janvier 1995. Cette brave dame s'est vraisemblablement inspirée de la légende qui nous intéresse ici, quoique manifestement parvenue jusqu'à elle après un détour mystérieux par le folklore amérindien. Peut-être existe-t-il un endroit sur le nouveau continent où s'opère une magie identique depuis des temps immémoriaux ? Je l'ignore. J'ai pu situer celui dont il sera question ici, et cela fut amplement suffisant pour l'accomplissement de mon plan. Vous l'aurez compris, c'est pour éviter un engouement " touristique " vers ce lieu chargé de mystère, et par la même occasion empêcher que d'autres " accidents " ne surviennent, accidents qui s'ils étaient trop récurrents pourraient donner des soupçons à certains enquêteurs, que je tiens à demeurer volontairement obscur sur la localisation du site. Par contre, pour ce qui est de la légende, je puis être plus disert. La voici telle que l'ethnologue Raymond de Luve la rapporta :

" ... La légende des amants de pierre remonterait, dans sa formulation classique, à l'époque de l'occupation romaine. ... Il est cependant manifeste que nous sommes en présence d'une transmission bien plus ancienne, aux origines celtiques indéniables. Le choix des symboles, l'enracinement quasi fusionnel d'un acte donné en un lieu donné sans jamais rencontrer aucune velléité de transposition latérale, le rappel aux forces telluriques et aux mystères entourant les principes vitaux sacrés, tous ces éléments conduisent à accorder une origine celtique au récit tel qu'il peut encore être recueilli aujourd'hui (dans les années trente), auprès des anciens de la communauté paysanne locale. Une fois n'est pas coutume, cette légende nous parle d'amour. Il s'agit d'une sorte de recette, inédite autant qu'étrange, permettant au véritable amour de triompher des ennemis et du temps. La notion de sacrifice n'est évidemment pas absente, comme souvent dans ces traditions, mais c'est la première fois que nous constatons ce qu'il faut bien appeler une rémission, voire une rédemption, dans le chef de celles et ceux ayant le courage d'accomplir l'initiation sacrificielle. Cette rédemption doit être comprise comme un retour à une situation acceptable par la communauté, ou comme la pleine victoire des candidats s'étant soumis à l'épreuve. Elle est aussi étrangement différée dans le temps ! Au point de presque annuler la valeur initiatique, dont le véritable sens nous échappe encore, de l'épreuve en question.

En ce sens, cette légende offre un aspect résolument neuf par rapport aux traditions cérémonielles classiques et cela nous incite à envisager l'hypothèse qu'il pourrait s'agir d'une des premières, sinon de la toute première intention récitative délibérément fictionnelle de l'histoire de l'humanité. Voici, en résumé, ce que dit cette légende :

L'amour entre deux êtres, l'amour véritable, non pas les arrangements du corps et des contingences matérielles, non pas la passion fulgurante dont le feu éphémère laisse les âmes nues et vulnérables, mais l'amour majuscule, rare, précieux, représente l'énergie absolue, indispensable pour nourrir " l'Esprit Créateur du Monde " ! Les " Enfants de la Terre " ont le devoir de préserver cette énergie, de la recevoir avec respect dès qu'elle apparaît et de l'employer avec justesse afin de " bonifier " leur descendance. Les enfants de ces enfants deviennent alors des " guides " pour les générations futures. Voilà pour le principe général, mais la réalité amoureuse est bien souvent autre et ces anciens s'en étaient évidemment aperçus !

En effet, les " amours véritables " sont, la plupart du temps, des amours contrariés ! Ils ne naissent pas au bon moment, ni entre des êtres légalement confirmés pour accueillir ce prodige au sein de couples formés ou d'arrangements conclus. Que faire si cela se produit entre des individus séparés par n'importe quelle sorte d'interdit traditionnel (barrières sociales, culturelles, conventions préalables, etc.) ? Faut-il donner la priorité immédiate au ciment tribal, ou au contraire privilégier une croyance impalpable aux effets différés ? De nombreuses traditions nous informent sur les habitudes, souvent très cruelles, de ces peuples en matière de traitement de l'adultère (qui est une facette que peut prendre, très souvent, la fameuse énergie sacrée envisagée ici). Notre légende offre une solution à ce dilemme !

Deux êtres se découvrant récipiendaires de cet amour en situation d'interdit, pouvaient choisir l'exil dans " la vallée des amants de pierre ". Ils s'enfuyaient alors vers ce sanctuaire par une nuit précise du calendrier lunaire. Lieu protégé, lieu sacré, inviolable. Là, après avoir accompli l'acte d'amour, ils fusionnaient dans la chair même du monde et se transformaient en un mégalithe aux formes vaguement évocatrices de la position qui était la leur en cet instant. Ceux qui, lancés à la recherche des fuyards, osaient néanmoins s'aventurer dans cette vallée marquée du tabou, ne découvraient que des roches insolites où une imagination subtile pouvait parfois entrevoir les formes d'amants enchevêtrés, comme fondus l'un dans l'autre et déjà érodés par des siècles d'intempéries...

Mais cette situation ne devait être que transitoire ! Les amants pétrifiés revenaient à la vie, retrouvaient leurs corps de chair et de sang au bout de 589 lunes (environ 50 ans), sans avoir vieilli d'une seule journée ! Ils pouvaient alors connaître un bonheur nouveau, s'aimer sans limites ni contraintes, loin des hostilités anciennes qui avaient, forcément, disparu dans l'oubli du temps et au-delà de la mort des ennemis.

On perçoit immédiatement le bénéfice d'une telle opération, laquelle agrée à la fois l'amour-propre des individus dépossédés de l'amour d'un partenaire légitime, et le respect d'une antique croyance ! Les personnes abandonnées voyaient dans cette prétendue minéralisation des amants un juste châtiment des conjoints infidèles (lesquels, on s'en doute, profitaient de l'aubaine de l'arrêt des poursuites pour s'enfouir vers des contrées plus accueillantes). D'un autre côté, le respect de la croyance prônant la préservation de l'amour véritable demeurait sauf. Les amants étaient toujours considérés comme vivants dans une sorte de minéralisation temporaire, laquelle se terminerait un jour, autorisant enfin l'éclosion de l'énergie miraculeuse détenue en eux. Les prêtres et les plus érudits devaient bien imaginer que les amants en fuite faisaient " cela " sans perdre de temps, mais l'honneur était sauf, et pour " l'Esprit Créateur du Monde " cela revenait finalement au même...

Raymond de Luve, en bon ethnologue qu'il était, ne croyait évidemment pas à la possibilité de la moindre réalité physique de cette légende. Il ne s'était même pas occupé de chercher une éventuelle localisation de ladite vallée. Durant longtemps, comme tout scientifique qui se respecte, j'ai été de cet avis. Mais cette légende m'a toujours fortement intrigué. Devrais-je dire que j'étais presque jaloux d'un tel triomphe de la liberté et des sentiments les plus purs ? Il y a quelque chose d'intensément romantique dans cette histoire. La foi naïve en une fusion charnelle aussi totale entre deux êtres qui s'aiment, suivie d'une renaissance non moins miraculeuse dans un monde débarrassé des fâcheux d'antan, procure une ivresse délicieuse à tous ceux qui, un jour, ont osé rêver d'absolu ! Le hasard m'a alors permis de rassembler d'autres pièces de ce mystère. La littérature d'Horace Gonthier a renforcé mon intérêt. Ensuite j'ai découvert le traité de memnotopologie de X... qui a ébranlé mes certitudes rationalistes. On peut aussi y ajouter diverses allusions cueillies çà et là, liant la légende celtique à l'endroit localisé par X.

Cette vallée existe bel et bien et se trouve aujourd'hui, par une chance extraordinaire, dans une zone protégée où la civilisation moderne n'a guère étendu son emprise. Les mégalithes à demi dissimulés par la végétation sauvage sont-ils réellement des minéralisations d'amants s'étant octroyés en ce lieu, au beau milieu de leur fuite éperdue, quelques délicieux moments d'abandons charnels ? Il serait ridicule de penser une chose pareille à notre époque, n'est-ce pas ? D'autant plus qu'étant donné la présence effective de plusieurs mégalithes, il faudrait concevoir une survivance du mythe qui verrait de nouveaux amoureux reproduire épisodiquement le phénomène, puisque selon la légende les amants doivent reprendre vie au bout d'un demi-siècle ! Autrement dit, le plus vieux mégalithe du site ne devrait pas avoir plus de 589 lunes ! Impossible ! Ridicule !

Ne me demandez pas une explication rationnelle de ce mystère. J'ai aujourd'hui la conviction que la légende dit vrai. Littéralement ! Je crois que des amants égarés renaîtront de ces pierres, et des suivantes qui ne manqueront pas d'apparaître sur ce terrain lorsque d'autres amants s'y aventureront pour y savourer, en toute impunité, les ardeurs de leurs amours clandestins. Le lieu est sauvage mais enchanteur. La petite rivière, les cascatelles, les anses accueillantes, la nature dispensant à discrétion ses ombrages magiques et ses senteurs affriolantes,... tout cela est très naturellement propice aux intentions les plus intimes. Au fil des ans, même si la fréquentation de l'endroit se raréfie, il doit y passer suffisamment d'amoureux éprouvant l'irrésistible besoin d'y dépenser leur " énergie d'amour ", même si ceux-là ignorent tout de la légende. Parmi ces couples, quelques-uns ont forcément dû se trouver au bon moment lunaire, si tant est que cette précision ait une importance aux yeux de l'antique divinité celtique gardienne du sanctuaire, pour entraîner la fabuleuse alchimie capable de transmuter la chair humaine en roche ! Quoi qu'il en soit, en vertu des statistiques élémentaires, il n'y a pas d'impossibilité pour expliquer la présence permanente sur ce terrain d'un certain nombre de mégalithes différents dans l'espace et dans le temps !

Oui, différents dans l'espace et dans le temps ! Voilà ce que j'ai découvert ! Par rapport aux anciens relevés, certains mégalithes ont manifestement disparu, tandis que d'autres sont tout aussi bizarrement apparus !

Horace Gonthier, en 1893, décrivait un mégalithe remarquable évoquant, selon lui, deux amants surpris dans une position " évangélique " pour le moins équivoque, et qui auraient " fusionné comme sous l'effet d'un feu intérieur, passionnel et dévorant " (l'homme n'était pas avare de ces envolées poétiques). Or, contre toute logique, ce spécimen remarquable n'est pas répertorié sur le plan dressé par l'auteur X. Sur ce relevé effectué soixante années après le passage de Gonthier, et qui date aujourd'hui d'une trentaine d'années, ce dernier localise précisément une quinzaine de roches remarquables. Or, il y a trois mois, j'ai envoyé Franck, un de mes élèves, en repérage sur le site. Ce garçon, muni d'un appareillage électronique dernier cri, a effectué un relevé topographique des plus précis. Curieusement, ce dernier relevé contredit en partie celui de X, qui offrait néanmoins toutes les garanties d'un travail minutieux. Selon le rapport de Franck, six mégalithes sont localisés en parfaite concordance avec ceux de X, tandis que cinq autres semblent avoir " changé de place " et quatre auraient purement et simplement disparu !

N'importe qui aurait mis en doute la précision du relevé antérieur ou une erreur dans le travail de mon élève. D'autres iront imaginer un saccage du site pour expliquer les déplacements, les disparitions, voire les apparitions de nouveaux mégalithes ! Peut-on se demander pourquoi des plaisantins voudraient dépenser autant d'énergie pour déplacer des roches de plusieurs centaines de kilos sur un site aussi encaissé, qui plus est sans laisser de traces de leurs opérations ? Si la légende dit vrai, ce dont je suis maintenant persuadé, l'explication de ces modifications est tout autre, et incroyablement plus fantastique. Les mégalithes arrivés " à terme ", après les 589 lunaisons, ont forcément disparu en se retransformant en personnes vivantes ! Ces couples, sans conteste très perturbés par leur étrange aventure, surtout ceux ignorant tout du mystère attaché à cet endroit, ont dû regagner la civilisation le plus discrètement possible. Les nouveaux mégalithes recensés par mon élève, ou ceux paraissant avoir changé de place, bien que d'aspect aussi ancien que les autres à en juger par leur érosion naturelle apparente, sont des nouveaux couples arrivés par la suite, pris à leur tour au piège de la minéralisation !

Invraisemblable ? Délirant ? Cela le serait si je n'avais trouvé d'autres indices, presque des preuves, de ce que j'affirme. Voici, prélevés dans la presse locale, quatre petits articles qui apportent du crédit à cette thèse fantastique :

- Juillet 1975. Émoi dans la petite commune de F... (j'enlève volontairement les localisations trop précises). La disparition inexpliquée et simultanée de madame Pingeot Jocelyne et de monsieur Leclerc Francis laisse deux familles dans la douleur et l'incompréhension. Les conjoints respectifs des deux disparus ne s'expliquent toujours pas cette double disparition. Toutes les hypothèses sont envisagées. L'enquête s'oriente toutefois vers l'hypothèse d'une fugue amoureuse...

- Août 1982. Découverte ce week-end d'un véhicule abandonné au lieu dit " la R.... du C... " La voiture immatriculée aux Pays-Bas n'a pas été signalée volée et ses propriétaires demeurent introuvables. Les battues effectuées dans les environs n'ont pas permis de retrouver le couple de touristes hollandais, lequel avait sans doute l'intention de pratiquer le camping sauvage près de la rivière L... S'agit-il d'un enlèvement, d'un double meurtre ou d'une mise en scène destinée à masquer une fuite ? …

- Septembre 1964. Les deux adolescents fugueurs, Martine M. et Sébastien G., n'ont toujours pas été localisés. Certaines sources semblent indiquer qu'ils auraient pris la direction de R... avec l'intention de gagner l'Italie. D'autres croient savoir que les jeunes tourtereaux avaient l'intention de camper dans la région jusqu'à ce que le différend opposant leur famille soit enfin aplani.

- Décembre 1968. Le facteur de R..., monsieur Rémy-André Malraux, fit une rencontre étonnante au cours de sa tournée d'hier jeudi. Il se trouva subitement en présence d'un couple d'inconnus errant sur la route de R..., au lieu dit " la passe du G... ". L'homme et la femme, âgés d'une vingtaine d'années, étaient entièrement nus et, on le comprendrait à moins vu la saison, passablement transis de froid ! L'employé des postes leur prêta immédiatement les secours nécessaires mais sans parvenir à comprendre ce qui avait bien pu leur arriver. Agression ? Farce ? Les deux inconnus tenaient des propos incohérents. L'homme paraissait surtout s'inquiéter de l'issue de la guerre... de 14-18 ! Quant à la femme, elle ne cessait de parler d'une famille de la région aujourd'hui entièrement disparue. Ils tombèrent l'un et l'autre dans un état d'hébétude total lorsqu'ils remarquèrent la Une des journaux que transportait leur samaritain. Ils ont été emmenés à l'hôpital de L... où médecins et enquêteurs essayent de démêler ce double cas de folie particulièrement étrange.

Que dire de plus ? Ceux qui ne sont pas encore convaincus ne le seront jamais ! Sans doute s'agit-il des mêmes qui ne peuvent croire à l'amour...

Grâce à l'article de presse de 1968, j'ai pu, par simple rétro-calcul, retrouver quel était le moment lunaire durant lequel devait se déclencher la métamorphose. Je ne sais si la concomitance entre l'acte amoureux au sein de l'endroit en question, et ce moment précis de la lunaison, est une nécessité absolue ou une enluminure de la légende. Ce détail importe peu mais j'ai préféré néanmoins intégrer cette donnée dans mon plan, afin d'être sûr de l'accomplissement du prodige et conséquemment de la réussite de ma vengeance !

C'est au moment ou je comprenais enfin la véritable envergure de cette légende et où la localisation du site, vérifiée et complétée par mon élève, s'achevait, que je pris connaissance de mes derniers et pires déboires conjugaux ! Louise avait encore un amant. Ma chère, ma douce, ma tendre, mon adorée Louise. Mais pas un simple " amant de plus ", épisode auquel j'étais, à défaut d'être devenu indifférent, au moins habitué. Mais un amant de cœur ! Louise aimait Charles. Charles aimait Louise. Et cette idylle naissante m'effaçait aussi sûrement qu'un vieux tableau livré aux coups de brosses rageurs d'écoliers pressés de filer en récréation.

Je ne pouvais tolérer la déliquescence d'un amour qui, toujours jusqu'ici, nous avait uni Louise et moi contre vents et marées. Autant mourir ! Mais, à la réflexion, n'ayant jamais eu de tendances suicidaires, je décidai qu'il était plus " juste " que ce fût eux ! Un plan de vengeance machiavélique germa dans mon esprit avec une telle soudaineté que je crus y voir un phénomène m'obligeant à vérifier scientifiquement ma théorie sur la vallée des amants de pierre.

Louise et Charles s'aimaient ? Et bien soit ! Je ne pouvais plus rien y faire. Si leur amour était véritable, aussi puissant que celui que nous connaissions ma femme et moi avant qu'il n'entre, par ma faute, dans notre vie, alors... S'ils se prouvaient leur amour réciproque au cœur de cette vallée magique, au moment propice à l'accomplissement du prodige, alors... Alors ils se transformeraient en une grotesque statue de pierre, un mégalithe supplémentaire paraissant déjà érodé par le travail des siècles bien que né de leurs récents ébats. Ils se retrouveraient ainsi prisonniers du minéral pour 589 lunes, exclus un demi-siècle du monde des vivants ! Par contre, si leur amour n'était qu'un feu de paille passionnel, ou encore moins que cela, alors il ne se passerait rien, ils reviendraient comme si de rien n'était. Et dans ce cas je reprendrais Louise qui tôt ou tard finirait par se lasser de cet amant, comme elle s'était lassée de tous les autres avant lui.

C'était exactement ce que j'allais vérifier avec toute la rigueur et toute la froideur de la méthode scientifique. J'ajoute immédiatement que dans l'éventualité du premier résultat, c'est-à-dire la disparition de Louise et de Charles Hapgood et l'apparition d'un nouveau mégalithe, j'avais prévu une suite très personnelle à la légende ! C'est dans cette suite que réside d'ailleurs ma véritable vengeance, ce que je n'hésite pas à appeler un double assassinat ! En effet, qui nous dit que l'état de minéralisation transitoire n'est pas un long moment d'extrême félicité, d'extase inédite, de bonheur indicible ? Je ne voudrais pas leur laisser ce plaisir. Et puis, étant donné mon âge, je ne survivrai plus un demi-siècle pour assister à la résurrection de Louise et d'Hapgood. Même si cela se pouvait, le spectacle de leur amour jeune et intact me serait une chose aussi horrible qu'aujourd'hui. Cela non plus je ne le supporterais pas. Voilà pourquoi ces deux là doivent mourir !

Le montage de mon plan, ou devrais-je parler de mon expérimentation, fut une opération extrêmement aisée. J'organisai une expédition dans la vallée des amants de pierre. Son objectif : contrôler les données rapportées par Franck, établir les bases d'éventuelles fouilles archéologiques autour des mégalithes, et enfin vérifier les assertions concernant la forme vaguement anthropomorphique de certaines formations rocheuses. J'avais également prévu de ramener un de ces mégalithes à l'Institut pour des analyses minéralogiques plus approfondies. Les participants de l'expédition : votre dévoué Percy d'Orgival, Charles Hapgood, Franck et bien sûr ma Louise qui serait là pour soutenir moralement " ses " hommes, et plus physiquement l'un d'eux en particulier. Il va de soi que je n'avais révélé à personne les meilleurs détails de la légende, me contentant d'évoquer les allusions concernant l'aspect anthropomorphique des roches, histoire de titiller la libido de deux d'entre-nous…

Nous fûmes sur place le dix juin, exactement au moment lunaire moins deux nuits. Nous campâmes sur le site, le premier hôtel se trouvant à plus de cinquante kilomètres. Deux tentes : la première pour Louise et moi, l'autre pour Hapgood et Franck. Le premier jour se passa en relevés et en vérifications. Louise prit des photos des premiers mégalithes découverts sous la végétation, et quelques-unes de Charles en plein exercice de débroussaillage viril. La soirée autour du feu de camp fut charmante, les saucisses excellentes, la boisson heureuse. Franck gratta la guitare avec un talent que nous ne lui connaissions pas. Louise dormit toute la nuit avec moi, mais je la sentis gigoter comme en proie à un prurit incoercible l'attirant au-dehors. Le matin du deuxième jour, je reçus un appel téléphonique sur mon portable. Il y avait un problème à l'Institut ! L'expérience de fluométhyltransphydation tournait mal, les paramètres dégringolaient, les jauges se bloquaient sur des valeurs incompréhensibles et l'étudiant affolé ne savait plus à quel saint se vouer. Je l'avais averti avant notre départ que, si jamais cette expérience tournait mal, il devait m'appeler aussitôt. Dès qu'il avait eu le dos tourné, j'avais versé un soupçon de chloryte-4-méronase dans le solus du ballon. C'est donc sans surprise que je m'attendais à recevoir son appel paniqué une vingtaine d'heures plus tard !

Je réquisitionnai Franck pour m'accompagner dans ce voyage de retour vers l'Institut, ce qui nous faisait au moins une dizaine d'heures de route avec le 4x4, plusieurs autres sur place pour résoudre le problème, autant pour prendre du repos et la même chose pour revenir sur le site où Charles et Louise devaient, en nous attendant, poursuivre les investigations prévues au programme. Ces deux-là donnèrent vraiment l'impression de regretter notre départ précipité, ce qui ne laissa pas de m'étonner sur leur remarquable talent de comédiens. Je m'attendais à ce qu'ils abattent le travail qui leur était assigné en un temps record, afin de pouvoir consacrer l'essentiel du temps restant à leurs ébats amoureux. Franck devait se dire la même chose, et en plus que j'étais bien naïf de les laisser seuls dans un endroit aussi propice aux récréations amoureuses, mais il ne fit aucune remarque à ce sujet.

La suite des événements correspondit exactement à ce que j'avais planifié. En rentrant à l'Institut en compagnie de Franck, je m'étais forgé un alibi en béton. En soirée, devant témoin, je donnai un coup de fil à ma femme afin de l'assurer que le problème du labo était résolu, et confirmer notre retour dans l'après-midi du lendemain. Cela donnait aux amoureux une pleine nuit de cette fameuse lunaison propice à l'accomplissement du mystère ! Ils pourraient ainsi s'adonner à ce que, en sérieuse compagnie et à des centaines de kilomètres, j'imaginais avec une certaine délectation perfide.

Frank et moi fûmes de retour sur le site le lendemain vers seize heures. Le matin, j'avais essayé à plusieurs reprises, toujours en vain, de contacter ma femme par téléphone. Pour expliquer ce silence devant mon assistant, j'avais bien sûr argumenté que son portable devait être débranché ou sa batterie déchargée. Mais au fond de moi je devinais déjà dans ce silence la réussite de mon plan ! Sur place, nous ne trouvâmes personne. Nous criâmes longtemps, sans résultat. Les tentes et le matériel étaient comme abandonnés, mais il n'y avait aucune trace de lutte ou de pillage. Nous appelâmes la police et une battue fut organisée, qui ne donna évidemment aucun résultat. La seule chose passablement étrange fut la découverte, sur le lieu même du campement, à côté du feu du camp et posé sur une couverture, d'un mégalithe dont la forme générale évoquait un je-ne-sais-quoi de libidineux. Pour corser l'affaire, des vêtements appartenant aux deux disparus furent retrouvés autour de cette pierre. J'échafaudai rapidement la théorie que Charles et Louise devaient avoir trouvé plus loin cette formation rocheuse particulièrement représentative de ce que nous désirions emporter à l'Institut, et qu'ils l'avaient tirée jusqu'au campement avant de disparaître pour une raison inconnue.

Cette explication passa comme une lettre à la poste, même pour Franck qui pourtant jurait ses grands dieux qu'il n'avait pas répertorié ce mégalithe lors de sa première inspection. Après tout, ce n'était qu'un banal rocher et il aurait fallu être complètement fou pour soutenir que cette chose était une minéralisation de Louise et Charles en plein exercice de copulation ! Les policiers envisagèrent toutes les possibilités classiques : accident, enlèvement, meurtre, fugue amoureuse... Mais comme aucun indice ne permettait à l'enquête de progresser dans un sens ou dans l'autre, l'affaire fut finalement classée sans suite. De mon côté, je pris successivement les attitudes correspondant à l'évolution de l'enquête : intrigué, inquiet, affolé, attentif à recevoir une éventuelle demande de rançon, puis progressivement fataliste.

Sur place, je décidai d'abandonner l'exploration du site. Je fis néanmoins emporter comme il était prévu le fameux mégalithe sur lequel je projetais d'effectuer une série d'analyses minéralogiques. Il est maintenant ici, à l'Institut. Je sais pertinemment que ce que je m'apprête à faire n'est guère scientifique. On m'accusera peut-être un jour d'avoir pillé un site archéologique dans le seul but de pratiquer une expérience absurde et inutile. Quel intérêt y a t-il, en effet, à effectuer des tests minéralogiques sur une roche aussi commune ? On mettra cette lubie sur le compte des émotions que j'aurai vécues. Peut-être mettra-t-on en doute ma santé mentale. Mais plus probablement ne dira-t-on rien, car je suis Percy d'Orgival et j'ai ici mon mot à dire plus que quiconque.

Plus j'examine le mégalithe, plus j'y reconnais ma Louise, ma chère, ma douce, ma tendre, mon adorée Louise ! Elle semble couchée sur le dos, les cuisses relevées selon un angle qui témoigne de l'ardeur avec laquelle Charles et elle s'abandonnaient l'un à l'autre. Lui est soudé par-dessus, comme roulé en boule, débordant de toutes parts telle une grosse grenouille cherchant à étouffer sa proie. Les bras, les jambes et les têtes sont mélangés en un indiscernable magma solidifié à la hâte. La roche à pourtant l'air usée par plusieurs siècles d'intempéries.

Je sais, moi, que cette minéralisation est récente et qu'elle vit ! Je sais que dans 589 lunes, de cette roche émergeront deux amants hébétés, toujours jeunes et prêts à recommencer une vie d'amour, d'extase et d'enchantement. Mais cela ne sera pas ! Une simple pression sur cet interrupteur et tout sera dit.

" Je vais te tuer, Louise, ma chère, ma tendre, mon adorée... "

Une simple pression. Le moteur électrique commandant la puissante lame-diamantée rugit maintenant avec une férocité inouïe. Lunettes protectrices sur mes yeux et masque anti-poussières sur mon nez, on est jamais assez prudent. D'une main ferme, je guide la lame dans l'épaisseur de la pierre. Et je découpe méthodiquement les amants maudits en tranches de diverses épaisseurs, sans éprouver le moindre dégoût ni le moindre remord. J'imagine en souriant l'horreur et l'incompréhension de ceux qui, dans un demi-siècle, découvriront des chairs putréfiées en lieu et place de ces échantillons sans valeurs...

FIN

© ® Auteur : Claude Thomas, texte déposé.

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