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1818. Mary Wollstonecraft, épouse Shelley, commet un premier roman : « Frankenstein ou le Prométhée moderne ». Le célèbre monstre rapiécé de morceaux de cadavres, souvent confondu avec son créateur, deviendra le point de départ d’un mythe particulièrement fécond. Naturellement, derrière l’horreur du personnage ainsi reconstitué, le lecteur sait percevoir une certaine innocence et mesurer en retour la monstruosité de sa propre société. 1950. Richard Matheson livre un premier récit bref : « Journal d’un monstre ». Cette nouvelle, sous la forme d’un monologue dit par un enfant mutant monstrueux, enchaîné à la cave par ses parents et ne percevant du monde extérieur que des bribes incompréhensibles, est devenue un classique de la littérature fantastique et d’horreur. Ici aussi, au final, le lecteur arrive au même constat en matière de distribution de la monstruosité au sein de sa société. De tout temps, le folklore, la littérature ou le cinéma nous ont offert la contemplation de centaines de monstres aux formes et aux intentions les plus délirantes. La réalité historique et contemporaine, quant à elle, en produit par milliers, du gardien de camp d’extermination au dictateur halluciné, du psychopathe sanguinaire au gourou orchestrant le sacrifice de ses adorateurs. Quelques-uns de ces monstres, fictifs ou réels, peuvent parfois revendiquer des « circonstances atténuantes ». L’Ogre avait faim et Caligula était fou ! Mais d’autres ne le peuvent en aucune façon, et ce malgré les efforts de certains esprits fort prompts à user de circonlocutions alambiquées et d’expertises fumeuses. Ces défenseurs de l’impossible existent car la guilde des monstres a toujours eu ses adorateurs. Ce sont généralement des individus impliqués, eux-aussi, dans divers exercices de sous-monstruosités inavouables… Voici, un peu à la manière Richard Matheson, la chronique ramassée et imaginaire (*) d’un monstre tristement réel. Pour celui-ci, contrairement à ce que certains tentent d’échafauder en matière d’édulcoration de la réalité ou en recherche de circonstances atténuantes, il n’est pas possible, mais alors vraiment pas possible, de lui accorder le bénéfice d’une quelconque atténuation de responsabilité. (*) imaginaire car, à moins d’un miracle, la vérité ne sera jamais complètement établie sur cette affaire. X. J’ai attrapé la petite fille. Facile. Plus encore qu’avec celles d’avant. Je l’ai coincée contre une haie au bord du chemin. Quelques mots autoritaires pour l’effrayer, pour la tétaniser. Du tout cuit. Chacun sa technique, moi c’est l’autorité. J’en connais qui séduisent, qui complimentent, qui offrent des sourires ou des bonbons. Moi j’y vais en force et si elles résistent, je deviens méchant. Une fois qu’elles sont ferrées, je ramène la ligne et je cogne. Celle là, je l’ai battue immédiatement. Puis, je l’ai traînée derrière des buissons où je l’ai encore frappée. Elle se débattait trop, cette petite garce. Mais c’est pas bien coriace à cet âge là, ça se tortille, ça pleure, ça griffe et ça mord, mais après quelques gifles ça finit par se calmer. Moi je cogne encore plus fort car j’aime ça. Faut pas m’énerver. Je lui ai arraché la culotte. C’est qu’elle m’excitait déjà la garce. Je lui ai montré, moi, ce que c’est qu’un homme. Elle gigotait comme une anguille, mais j’y suis arrivé. Mon dard est passé jusqu’à la garde, d’un coup. Je suis venu trop vite. De sa faute ! Elle m’excitait trop à chialer comme ça avec ses petits yeux de chat terrorisé. Alors je l’ai cognée encore et encore. Finalement elle a plus rien dit, elle bougeait plus. Elle saignait de partout. Je l’ai laissée sur place et j’ai foutu le camp, ni vu ni connu. C’est facile, je vous dis ! XX. C’était écrit dans le journal : « laissée pour morte ». Pour morte, oui, mais pas morte ! Je n’aime pas tuer. Ce n’est pas digne de moi. Et puis, un meurtre, ça fait une sacrée différence. Aux yeux de la justice je veux dire, pour le cas où je me ferais prendre. Mais ce n’est pas demain qu’on m’arrêtera. J’ai des relations dans le milieu, moi, et ça aide ! Puis je suis un malin. Surtout, j’aime qu’elles se souviennent, qu’elles crèvent de trouille pour le restant de leur chienne de vie. Je veux qu’elles sachent qui est le maître, pour toujours. La prochaine fois je prendrai des photos ou mieux, je filmerai. Je connais des types qui paieraient des fortunes pour zieuter des films pareils. Il faudra que j’y réfléchisse. J’ai un pote qui pourrait tenir le caméscope, ou alors ma femme, cette conne qui m’obéit au doigt et à l’œil. XXX. J’ai bien réfléchi. Il y a du fric à se faire. C’est dingue le nombre de dégénérés prêts à payer le paquet pour une vidéo de ce genre. Cela fait un mois que je tâte le terrain et je vous dis pas la liste des clients possibles. Et pas que de la merde, s’il vous plaît ! Des notables, des gens friqués, du beau monde et même quelques flics. Il faut bien dire que c’est aussi grâce à eux que je me tuyaute. Vous savez ce que c’est, petit service par-ci contre petit service par-là. La plupart de ces clients branleurs sont aussi des malins ! Ils prennent des précautions incroyables pour s’approvisionner. C’est assez normal notez bien, car ça la foutrait mal si on venait jamais à apprendre que tel ou tel « honorable citoyen » visionne en cachette des films où on voit des gosses se faire violer par des types comme moi, parce que les types comme eux n’ont pas le cran de le faire en vrai ! Ces salauds se connaissent, ils se fréquentent, ils partouzent parfois entre-eux et j’apprends peu à peu à les reconnaître. Je sais déjà que certains recherchent des proies jeunes et fraîches pour leur usage personnel. Des filles « prêtes à l’emploi », avec qui ils feront des trucs encore plus dégueulasses que tout ce que je pourrais leur faire. Je me fous de ce qu’ils peuvent bien leur faire, c’est pas mon problème. Moi, je vais gagner un maximum de fric ! À côté, le trafic de voitures, ce sera de l’argent de poche. XXXX. J’en ai attrapé une autre. Pas encore pour les affaires que je projette, mais juste pour moi, un coup en passant histoire de s’amuser. J’aurais dû filmer la scène, mon copain le camé était là. Il tenait la fille pendant que je la baisais. Il aurait aussi bien pu tenir un caméscope ! Bon, ce n’est qu’une occasion de perdue, il y en aura d’autres. D’ailleurs la lumière n’était pas très bonne dans la cave pourrie de ce cabanon en ruine. Gros plan sur les gravats, zoom sur les détritus, retour sur ma queue qui laboure cette petite garce… Trop glauque, manque de fraîcheur, de poésie, faut pas non plus dégoûter le client. Mon copain a voulu passer après moi mais rien, la panne, incapable de bander ! Il lui a gerbé dessus. C’est la drogue, ça le rend impuissant, une épave. Moi je ne touche pas à cette saleté. Je me contente d’en vendre à des types comme lui. XXXXX. Cette fois-ci, le journal a donné moins de détails. Dommage, car j’aime bien lire mes exploits dans la presse. Mais je me doute pourquoi. Les enquêteurs ne disent pas tout. Ils espèrent ainsi avoir plus chance de confondre le coupable le jour où ils l’attraperont. Moi, je rigole bien. M’attraper ? Faudrait pouvoir ! Quoi qu’il en soit, ma dernière victime n’en était pas moins toujours vivante, en loques et en sang, c’est vrai, mais vivante ! Merde, j’aurais dû filmer, finalement. XXXXXX. Des flics sont venus chez moi. Il
paraît que quelqu’un aurait vu ma bagnole non loin du cabanon en
ruine, aux alentours de l’heure de l’agression. Je ne me rappelle plus toutes les conneries que j’ai débitées ensuite sur le ton de la pauvre victime offusquée. Ça marche toujours. Quand je veux, je peux bluffer n’importe qui. Alors des flics, vous pensez ! J’en riais derrière ma barbe, surtout que parmi les enquêteurs venus pour m’interroger, il y en avait un avec qui je suis en cheville pour d’autres affaires. Il n’allait tout de même pas m’emmerder pour une histoire de petite pute violée alors que je lui fourguais des tuyaux sur des trafics de bagnoles. J’aurais aussi bien pu parler des commissions qu’il touchait sur les livraisons. Il a été sympa et a bien amorti le coup. Le rapport a fini aux oubliettes avec les prélèvements et les témoignages qui auraient pu m’identifier. Je suis sûr qu’il tient des tas gens un peu partout, jusqu’au palais de justice et même dans les hautes sphères. Un jour il me l’avait dit, ils en croquent tous. Sans me préciser qui croquaient quoi exactement, mais je me doute bien comment ça se passe. X. J’ai tout de même laissé passer un peu de temps, on ne sait jamais. C’est vrai que je n’ai pas été très prudent. Il y a quelques années, je m’étais fait prendre et on m’avait mis en taule pour des bricoles de ce genre. Mais depuis, je me suis refait une conduite. Un brave petit citoyen ! Libération anticipée contre suivi psychologique, oui madame ! Vie de famille bien réglée avec femme, enfants et les allocations qui vont avec. Vous connaissez la musique. Le discours de tous ces apprentis humanistes m’a toujours bien fait rigoler. C’est grâce à ces ramollis que je passe entre les mailles du filet. « Pardon monsieur le juge, je ne sais pas ce qui m’a pris. Je n’étais plus maître de moi. Je ne recommencerai plus... » Pauvres nouilles ! « Vous devez me soigner, ça ira mieux après, merci docteur... » Les cons ! Et en plus j’ai des amis, des protecteurs. Ceux-là préfèrent me savoir dehors et continuer ainsi à profiter des services que je peux leur rendre. XX. Je m’organise. Mes petits trafics sont bien huilés à présent. Un véritable supermarché : matériel divers, bagnoles, drogues et bientôt de la chair fraîche ! Je vole, je revends, je kidnappe, je loue, je fournis… et tout le monde y trouve son compte ! Pour un peu, je pourrais presque mettre une enseigne au néon. On me fout une paix royale ! Il y en a toujours un pour en tenir un autre, qui lui-même en tient un autre à qui je peux rendre un service et qui me renverra l’ascenseur le moment venu. On m’ignore par intérêt, la meilleure des protections ! XXX. Depuis que certains savent ce que je projette de faire, les demandes de chair fraîche se multiplient. Ma première idée, c’était l’importation. C’est pas ça qui manque en Europe de l’Est. J’ai passé des vacances là-bas et j’y ai soulevé quelques minettes qui croyaient aux mirages. J’ai même couvert mes frais, façon de parler, mais c’est pas ainsi que je toucherai le pactole. C’est du boulot, des trajets, des risques aussi. Si je me faisais pincer loin d’ici, je ne m’en sortirais sans doute pas aussi facilement. Et puis il y a un autre problème, cette chair là manque de piment, paraît-il. Déjà plus assez fraîche, évidemment. Alors je vais plutôt me consacrer au marché intérieur. XXXX. J’ai construit une cachette sûre dans la cave d’une de mes maisons. Bien malin celui qui pourrait la trouver ! Quatre murs aveugles, un minuscule trou d’aération donnant sur une autre cave, un vieux matelas et un saut de pisse... Tout le confort moderne ! XXXXX. Deux d’un coup ! C’est encore mieux. Cette fois, j’ai pris toutes les précautions : complices biens drillés, voiture maquillée, cibles situées très loin de mon domicile, rapidité d’action, pas de violence sur place, fuite immédiate, pas ou peu de témoins. On a fait du bon boulot ! Les petites sont déjà dans la cache. Deux petits fruits verts et pourtant si tendre ! J’ai quand même dû les corriger. Le narcotique ne peut pas agir tout le temps. XXXXXX. Mon petit réseau de connaisseurs s’est bien étoffé. Ça défile, ça consomme sur place, ça loue et ça emporte, ça zieute, ça renifle, ça filme et ça se branle ! Et je ne suis pas le dernier à en profiter, croyez-moi. Cette double disparition n’est pas passée inaperçue, mais l’enquête piétine. Qui l’eût cru ? Je suis pourtant dans le collimateur depuis le début. Les enquêteurs ne sont pas tous stupides. Beaucoup se doutent et quelques-uns savent. Mais que voulez-vous, quand on a des relations ! Il suffit de semer quelques grains de sables dans la belle mécanique de ceux qui voudraient mener une enquête loyale, faire quelques diversions, quelques dissimulations, et plus rien n’avance, plus rien n’aboutit ! Ceux là piétinent dans trente-six directions. Ils évacuent, ils dispersent, ils obstruent... Et moi je me marre ! XXXXXXX. Et allez donc, encore deux autres ! Celles-ci sont plus grandes. Petite erreur d’appréciation, qu’importe. Le coup fait, il était de toute façon trop tard, alors autant les emporter. C’était un peu plus difficile mais on y est arrivé, c’est le métier qui rentre. Je sens bien que cette marchandise va me rester sur les bras. Trop grandes, pas assez fraîches. Et rebelles avec ça. Il va falloir s’en débarrasser plus vite que prévu. Du sale boulot. Je ne tue pas par plaisir, seulement par nécessité, faudrait pas me jeter tous les vices du monde sur le dos ! X. Problèmes en perspectives ! La marchandise se dégrade. Certains clients exigent des choses trop compliquées, un meilleur service. Un de mes complices devient franchement encombrant. Ma femme m’emmerde. Une bande de ferrailleurs me cherche des crosses. Certains flics sont plus curieux qu’ils ne devraient. Ceux-là sont en train de manigancer un truc avec je ne sais quel magistrat pour court-circuiter mes protections. Je suis déjà sous surveillance, je le sais, même si ça compte pour du beurre. XX. Merde ! Décidément, rien ne va plus. On m’en veut de plusieurs côtés à la fois. Il y a du coup monté dans l’air. Me voilà en prison pour plusieurs semaines simplement parce que j’ai voulu régler son compte à une bande de chapardeurs. Je voulais juste leur faire peur, je le jure. Zut, il ne manquait plus que ça, une perquisition dans mes maisons à présent ! Heureusement, ils ne trouvent rien. Enfin, je veux dire le principal ! La cachette des gamines est une petite merveille, mais j’ai eu chaud. Ma femme se tait, heureusement. Elle saura quoi faire pendant mon absence. Entre ceux qui font consciencieusement leur boulot et les autres, la partie se joue serré. J’ai quand même de la chance ! Ils n’ont emporté que des babioles. Il faudra néanmoins que mon avocat les récupère car certains trucs pourraient sembler bizarres. XXX. Je m’ennuie comme un rat mort dans cette cellule. Que de temps perdu ! Mes affaires sont en train de péricliter, c’est sûr. Mes meilleurs clients se sont débinés au premier coup de chaud. Tous mes projets sont à l’eau. La marchandise... Comment vais-je retrouver la marchandise à mon retour ? Je crois que ma femme n’est pas à la hauteur pour assurer l’intendance. J’aurais pas dû descendre mon associé, il aurait pu veiller dessus, lui. Quoique je suis sûr qu’il n’aurait pas fait ce qui fallait non plus. Quand je sortirai d’ici, il va falloir tout recommencer à zéro ! XXXX. Je suis dehors, enfin ! La situation était bien comme je le pensais, il a fallu que je creuse une nouvelle fosse derrière la maison. Le grand nettoyage. Maintenant, je suis bon pour renouveler la marchandise. Je vais cueillir une ou deux proies innocentes et rameuter tous les pervers du royaume ! Heureusement que j’ai un nouvel intermédiaire efficace pour cette partie-là. Il a le bras long, celui-là. Il en sait des choses sur un tas de gens. On a beau dire, mais les affaires, la politique et les partouzes, ça crée des liens. XXXXX. Et de une ! Les affaires vont pouvoir reprendre. XXXXXX. Misère ! Ils se sont donnés le mot ou quoi ? On dirait qu’ils ne me font plus confiance. Moi qui croyais qu’on se paluchait déjà la crampe en haut-lieu, que les gros billets allaient recommencer à couler dans ma hotte ? Tant pis, je la garde pour moi. Et j’en cueille même une deuxième, comme au bon vieux temps. Merde ! Revoilà les ennuis. Je suis repéré. Des flics m’auraient reconnu. Pas ceux d’ici qui me couvrent, ni les juges qui m’ignorent, mais des types autrement décidés. XXXXXXX. Ils m’ont eu ! Cette fois, ma chance a tourné. J’aurais dû piquer une voiture pour faire ce dernier coup. Quelle bêtise de prendre la mienne. Je me suis retrouvé au poste vite fait bien fait. Et ces enquêteurs sont d’une autre trempe. Je ne vais pas tenir longtemps. Rien ne semble pouvoir les arrêter. Ils ont des preuves et personne ne sait ou ne veut plus me couvrir. X. Je leur ai donné les deux gamines. Il le fallait bien. Ils auraient fini par les trouver tôt ou tard. Ils sont trop coriaces. Quel battage médiatique nom de dieu ! Un véritable cataclysme dans l’opinion publique. Ce petit juge intègre ne va pas lâcher le morceau aussi facilement. Ça va être le grand déballage, à moins que... XX. Ils ont creusé partout. Ils ont trouvé les corps. Cette fois-ci, les carottes sont cuites ! Je vais faire sauter le couvercle jusqu’en haut. Ces enquêteurs ne s’en remettront jamais quand ils verront jusqu’où ils peuvent remonter la filière. Tous les naïfs de ce pays vont se réveiller avec un mal de crâne épouvantable en découvrant la vérité. La pourriture suinte de haut, je vous le dis. XXX. Quoique… le temps change ! La résistance s’organise. Finalement, je ne révélerai rien de ce que je sais. Ou alors au compte-gouttes, plus tard, histoire de maintenir la pression ou de brouiller les pistes. Des voix bien intentionnées m’ont assuré que j’avais tout intérêt à faire traîner les choses et à me taire sur certains « détails » de mon organisation. Mes affaires s’en trouveront grandement avantagées au final. Si je parle, ils me descendront tout de suite, ici même, en prison. Ils sont capables de tout. Si je joue le jeu, ils m’aideront en secret. Je dois choisir la meilleure stratégie. L’emprisonnement est une chose pénible mais je suis relativement bien traité, bien nourri et d’excellents avocats me sont tombés du ciel. Je reçois même du courrier d’admiratrices, c’est dingue ! Et quel spectacle, nom de Dieu ! XXXX. Oui, c’est dingue ce qui se passe autour de moi ! Je suis aux premières loges de la plus fantastique entreprise de désinformation jamais organisée dans ce pays. Responsables et forces de l’ombre tirent en secret les ficelles d’un grand jeu de dupes. Chacun avec ses motivations personnelles, peur de la vérité, souci du maintien de l’ordre et des privilèges ou orgueil blessé, mais tous se rejoignant pour enterrer la vérité, coûte que coûte. Il ne se passe guère un jour sans que je ne constate un événement qui tire mon affaire du côté de l’oubli ou qui tende à en diminuer l’ampleur, petite touche par petite touche. Ceux qui croyaient que la vérité allait éclater au grand jour sont en train de comprendre que cela ne sera pas aussi simple. XXXXX. Cela fait des mois que ça dure et il s’est passé bien des choses. Mon affaire a pris une tournure inespérée. Je bénéficie, ainsi que mes complices, d’avocats expérimentés et retords à souhaits. Des tireurs de ficelles manipulent tout ce qu’ils peuvent. Cela embrouille les enquêteurs et enlise le dossier. Le juge d’instruction tellement déterminé qui me tenait par le collier depuis le début, s’est vu dessaisi du dossier. Un coup formidable ! La zizanie s’est installée au sein des équipes d’enquêteurs. On saucissonne le dossier. On disperse les preuves et on égare les intervenants. Tout se complique, bientôt un chat n’y retrouvera plus ses jeunes. Et puis il y a les leurres ! Rien de mieux que des écrans de fumées pour égarer les recherches, distraire l’opinion publique et disperser les énergies tandis que ma défense s’organise. Si je voulais, je n’en finirais plus de citer ces manœuvres de diversions : fausses accusations d’hommes politiques ; le coup de la secte satanique avec sacrifices humains ; un pasteur serial-killer providentiellement ressorti du placard ; des fouilles interminables dans des endroits impossibles ; des demi-folles rapportant des histoires monstrueuses à mi-chemin entre la vérité et le délire ; un insaisissable dépeceur inventé de toutes pièces, et j’en passe ! Les médias soufflent le chaud et le froid, des clans de se créent, des thèses s’affrontent. Je ne croyais pas pouvoir bénéficier d’un tel cafouillage, il faut croire que certains ont vraiment les chocottes. J’ai tout de même eu un moment de doute quand j’ai vu ce qu’une commission d’enquête parlementaire parvenait à mettre au jour. Il s’en est fallu de peu que le pire soit découvert. XXXXXX. J’ai bien failli me faire avoir comme un bleu ! Il est clair que, parmi ceux qui me soutiennent en secret, certains préféreraient me savoir mort que vivant ! Comment ai-je pu être aussi idiot ? L’attrait de la liberté immédiate est une force irrésistible. Je devais m’évader et disparaître en Amérique du Sud. Tout était combiné d’avance. Une surveillance distendue, pas ou peu de couverture policière. Je devais me débrouiller pour fausser compagnie à mes deux gardiens et courir jusqu’au premier point de rendez-vous. Une voiture devait m’attendre. Un bon grimage, de faux papiers, le passage de la frontière et la liberté ! Je me suis préparé et le jour venu, j’ai fais ma part du boulot. Mais personne ne m’attendait ! Ma cavale fut de courte durée. J’ai eu néanmoins une chance du tonnerre, sinon je crois bien que je me serais fait « mesriniser » au premier carrefour ! Heureusement pour moi, c’est un brave garde forestier qui m’a repéré en premier. Il m’a sauvé la vie sans même s’en rendre compte. X. Le temps passe. Je n’ai pas digéré le coup tordu qu’on a voulu me faire et j’ai menacé de révéler certaines choses. J’ai immédiatement obtenu de nouvelles assurances. On verra bien... XX. Effectivement, le « détricotage » de mon dossier a repris de plus belle. S’ils exagèrent encore un peu, ils finiront par démontrer que je n’ai ni enlevé, ni séquestré mes victimes ! Tout juste si j’ai un peu malmené les dernières en leur offrant asile et protection contre des méchants que je ne connais pas. Si cela se trouve, ce sera moi la malheureuse victime de cette sordide affaire ! C’est absolument incroyable comme on peut tourner les faits et les gens dans ce pays ! XXX. Des années d’instruction pour en arriver là ! Mon procès est couru d’avance. La peine maximale ? La théorie voudrait que je ne sorte jamais de prison mais je sais que ça s’arrangera. On me l’a promis. Je suis encore jeune et quand je sortirai, je ne serai pas sans rien ! D’ailleurs je suis coincé. C’est qu’ils ont bien manœuvré afin de m’isoler. Quoi que je dise, maintenant, on ne me croirait plus. Les preuves qu’on n’a pas voulu chercher quand c’était encore possible n’existent plus. La vérité… la vérité est dans ce qui a été dit, mais bien malin celui qui pourrait encore la réveiller. Des années plus tard. Fiction ? X. Je suis dehors, enfin ! Ces quelques années d’incarcération n’ont pas été si pénibles, en vérité. Comme il m’avait été promis pour prix de mon silence, je fus relativement bien traité et j’ai un fameux pactole à gauche, de quoi faire la bringue jusqu’à la fin de mes jours ! J’ai bien cru, à une certaine époque, que je finirais « suicidé » dans ma cellule, mais j’avais pris mes précautions. En cas de mort suspecte, des papiers auraient été rendus publics immédiatement, des aveux circonstanciés et des accusations pour le moins explosives ! Il aurait fallu démontrer que je mentais encore, même après ma mort, et cela n’aurait pas été sans dangers. Ils ont préféré me dorloter. Je suis libre, enfin ! Déjà, je suis invité sur un plateau de télévision. Un « débat-vérité » où sont conviés les principaux protagonistes survivants de l’affaire. Je me réjouis de pouvoir justifier mon innocence devant les caméras. Car je suis innocent, cela va de soit. Cette nouvelle carte de visite m’est indispensable car, voyez-vous, je ne compte pas me terrer à l’autre bout du monde. Je serais même assez tenté par la politique. Pourquoi pas ministre de la Justice, un jour ? |