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S'il y avait eu un témoin, cette nuit-là, sans doute se serait-il bien vite frotté les yeux afin de faire disparaître le mirage subitement apparu dans son champ de vision. Ce geste achevé, il aurait alors constaté, non sans en éprouver un sentiment de stupeur confinant bientôt à l'épouvante, que le mirage d'apparence humaine, au lieu de s'évanouir dans les brumes de son esprit fatigué, au lieu de se diluer dans le néant comme tout spectre digne de ce nom, continuait à être parfaitement visible ! Notre témoin aurait pu se pincer le gras du bras, s'arracher les cheveux ou marteler son front, le résultat n'en aurait pas été différent. Dans cette avenue en chantier, interdite à la circulation, avec sa chaussée zébrée de profondes saignées, ses mamelons de gravats, ses mikados de tuyaux, ses engins de génie civil laissés au repos pour la nuit, et en y ajoutant la tristesse d'un mois d'octobre particulièrement bruineux, il semblait pourtant du dernier incongru d'y croiser autre chose qu'un chat de gouttière en quête d'un dernier en-cas. Un monstre sur chenille appuyait son bras crochu au pied d'un haut mur de briques formant l'enceinte extérieure d'une ancienne caserne. Il attendait le jour et le retour d'un conducteur en casquette et bleu de chauffe pour s'ébrouer à nouveau, cracher sa fumée noire et déployer ses membres d'acier. Il avait déjà dévoré le mur sur une longueur de plus de cinquante mètres et il lui en restait autant avant d'en avoir fini avec l'élargissement de ce côté de la rue. Toute la journée, le bras prolongé d'un bac aux dents carnassières s'était acharné à basculer des tranches de ce mur tel un vulgaire cake trop sec. Les vieilles briques cédaient, explosaient en gravats et en poussières, et d'un habile mouvement tournant, le bac récupérait les miettes, pivotait d'un quart de tour et servait l'assiette d'un camion à benne. Dès que celui-ci était repu, il s'en allait et un autre arrivait pour le remplacer. Lorsque le bras devenait trop court, le monstre déplaçait ses chenilles jusqu'à une nouvelle portion de mur. Encore un jour et tout ce qui avait été la limite infranchissable d'une caserne militaire du début du siècle aurait définitivement disparu. C'est dans ce décor, à seulement quelques mètres du monstre endormi, sur la portion du mur encore debout, qu'un homme nu comme un ver apparut, comme vomi du néant ! Honoré Subrac étira ses membres ankylosés par près d'un siècle d'incrustation mimétique dans le mur de briques. Redevenir un être humain normal, un être de chair et d'os, n'était pas un exercice particulièrement agréable, à présent il s'en rendait compte. Il avait presque fini par oublier ce que cela faisait d'avoir des bras et des jambes, des muscles et des articulations, de pouvoir remuer, respirer, percevoir les battements de son propre cœur, de se mouvoir librement... Et puis surtout il avait froid ! Il frissonna des orteils à la racine des cheveux, ce qui eut pour effet secondaire de ramener la vie jusqu'en ses dernières cellules. Paris était glacial en cette nuit d'octobre et Honoré Subrac n'avait que ses mains pour couvrir sa nudité. - Naturellement, cela fait longtemps que ma houppelande et mes pantoufles ont disparu, soupira-t-il. Il ne pensait pas si bien dire. Son ami les avait discrètement ramassées un siècle plus tôt avant de les mettre en lieu sûr. Honoré songea un moment faire un pas en arrière pour réintégrer la chair minérale du mur, un mur qui avait été sa chair et son domicile durant toutes ces années. Mais cela ne servirait à rien. Demain le mur serait détruit et, si par malheur il s'y trouvait encore, lui avec ! Il devait donc quitter les lieux, il n'avait déjà que trop tardé. Ces derniers jours, il avait vécu un véritable enfer. Les vibrations produites par les engins de chantier créaient des micro-fissures, effritaient le ciment et descellaient les briques. Il avait même craint qu'une lézarde plus profonde ne parvienne à fractionner son anatomie, tel le couperet d'une invisible guillotine. Une telle épreuve aurait probablement signifié sa mort instantanée, du moins il n'avait pas envie de prendre ce risque. Il avait découvert que son incroyable don de mimétisme, qui lui permettait de se fondre littéralement dans n'importe quel substrat, était également une façon de connaître une sorte d'immortalité, à condition toutefois que ce substrat perdure ! Jadis, il avait dû se dissimuler en catastrophe dans ce mur. À cette époque il avait à peine trente ans. Il en ressortait aujourd'hui, après toutes ces années, à peine vieilli d'un jour ! Qui plus est, ses blessures par balles, qui auraient été mortelles dans le monde ordinaire des humains de chair, s'étaient ici finement cicatrisées grâce aux incroyables capacités de résistance du mur ! Maintenant qu'il était sorti de sa cachette et avait retrouvé son corps d'origine, il ausculta instinctivement les endroits de sa personne où les projectiles l'avaient touché, juste avant qu'il ne s'enfonce dans le mur. Trois dans la tête et autant dans la région du cœur ! Bien malin celui qui aujourd'hui aurait pu deviner qu'il avait encaissé dans ses parties les plus vitales le contenu d'un entier barillet de revolver ! Cette " réparation " avait pris des années, certes, mais le temps ne comptait pas vraiment à l'intérieur du mur. Tout y était plus " statique ", et le temps ne faisait pas exception. Il avait bien l'impression d'y être resté très longtemps, mais cette parenthèse dans sa vie ne lui avait pas pesé le moins du monde. Le mur était douillet, protecteur, insensible ou presque aux variations climatiques et aux intempéries. Surtout, ainsi dissimulé aux yeux de tous, Honoré ne craignait plus la colère d'un certain mari jaloux qui, jadis, l'avait pourchassé le revolver au poing ! En effet, cet homme ne pouvait être totalement certain de l'avoir tué, même après avoir tiré sur lui à bout portant, puisque le corps avait littéralement disparu devant ses yeux ! Peut-être s'était-il cru le jouet d'une hallucination et avait-il continué à le rechercher très longtemps dans tout Paris afin d'assouvir sa vengeance ? En vérité, Honoré Subrac jugeait cette sortie forcée comme une épreuve injuste et douloureuse. Il était très bien dans ce mur ! Depuis sa position qu'il estimait privilégiée, il s'était fait à tous les changements intervenus depuis un siècle. La première chose qu'il avait pu constater dès après son incorporation dans le mur, c'était l'absence totale de douleur. Ses blessures mortelles s'étaient comme " figées " et une lente métamorphose avait reconstitué une chair minérale, parfaitement équivalente à celle d'avant. C'était durant cette sorte de convalescence, nécessaire sous peine de rouvrir ses plaies en sortant prématurément de sa cachette, qu'il avait pris goût à sa nouvelle situation. Quel calme, quelle paix à l'intérieur du mur ! Plus d'importuns, plus d'obligations d'aucunes sortes. Finis les embarras de la vie. Et ici, au moins, le mari humilié ne pouvait le retrouver. Que celui-là pense l'avoir tué ou non, qu'il le cherche encore ou qu'il ait abandonné sa quête vengeresse, cela n'avait plus d'importance. Honoré avait décidé de passer le reste de sa vie en symbiose avec ce mur, bien à l'abri de tout et détaché du reste ! Aujourd'hui, l'homme sanguin dont il avait si bien connu la femme, devait être mort de vieillesse depuis longtemps ! D'ailleurs lui-aussi aurait dû être mort depuis longtemps, indépendamment des coups de feu reçus. Pour les autres, ceux qui le connaissaient, il l'était certainement. Sa disparition prolongée équivalait à son décès. On avait dû liquider sa succession, vendre ses meubles et sa maison. Même son ami, celui à qui il avait révélé son secret et qui avait été le témoin de la poursuite fatale, devait le croire mort et à jamais incrusté dans ce mur de briques. Le brave Guillaume avait dû voir l'impact des balles sur sa personne de chair, puis le phénomène presque instantané d'incorporation dans le mur contre lequel il s'était jeté. Tandis que le tueur s'enfuyait, épouvanté de ne plus trouver de corps à l'endroit où il venait juste de faire feu, son ami avait passé sa main sur le mur encore tiède. Il avait touché l'endroit où semblaient se trouver la poitrine et la tête, là où les balles avaient laissé quelques éraflures sur la carapace minérale. Sans doute devinait-il plus qu'il ne voyait l'endroit où Subrac, probablement touché à mort, s'était dissimulé dans un dernier sursaut. Comment cet ami aurait-il pu imaginer qu'au lieu de rendre son dernier souffle dans cette gangue minérale, il y resterait en vie, s'y réparerait peu à peu et y demeurerait de son plein gré toutes ces années, le temps n'ayant plus de prise sur lui ? Honoré Subrac avait fait le choix de disparaître ainsi de son siècle. Le temps avait passé, saison après saison, ni monotone ni exaltant. À une certaine époque, on avait peint le mur, mais cette triste pelure s'en était allée en écailles au bout de quelques années. De temps en temps, une affiche dont il percevait le message inversé, bouchait la vue qu'il avait sur le monde. En fait de vue, ce qu'il percevait était plutôt une impression vague et discontinue d'agitation et de calme, de noir et de lumière, de bruits et de silences. Il perçut néanmoins des changements caractéristiques. Il en était certain, il y avait eu deux ou trois périodes très troublées, sans doute des guerres ou des révolutions. Mais ces menaces ne s'étaient jamais vraiment précisées autour de lui. Le plus surprenant avait été une autre sorte d'invasion, des voitures sans chevaux, bruyantes, rapides, de plus en plus nombreuses et répandant une affreuse odeur de gaz brûlé ! Mais il s'était adapté avec le siècle. Ce qui se passait à l'extérieur du mur ne le dérangeait guère. Les pluies devenaient plus acides, mais par chance il se trouvait dans une orientation faiblement exposée aux rafales. Et si par malheur il arrivait qu'un pochard ou un étudiant en goguette se soulage la vessie sur ses briques du bas (ainsi parlait-il de lui-même comme un humain aurait parlé de ses jambes), ce n'était qu'un désagrément mineur vite oublié. Plus récemment, il s'était vu zébré de traits de peinture assez incongrus. Pour autant qu'il pût en juger depuis sa position, cela représentait une énorme paire de ciseaux, ou alors un article autrement trivial dont un reste de décence ne lui permettait pas d'évoquer une meilleure description. Bref, Honoré Subrac serait bien resté un siècle de plus dans cet état s'il n'avait pas été dans l'obligation, pour sa survie, d'obtempérer à cette expropriation forcée. Mais où aller ? Pouvait-il reprendre une activité normale dans son corps d'être humain ? Ou était-il préférable de retrouver un mur plus accueillant ? Cela pouvait d'ailleurs être autre chose qu'un mur car son extraordinaire pouvoir de mimétisme lui permettait de se fondre dans quasi n'importe quoi ! Pour l'instant, peu importait sa nouvelle destination. Il fallait d'abord quitter cette rue inhospitalière à force d'être défoncée et remaniée à longueur de journée. Autant qu'il pouvait se rappeler, en allant vers le nord il déboucherait sur un boulevard et ensuite, trois ou quatre rues plus loin, il arriverait dans le quartier où se trouvait jadis sa maison. Peut-être était-elle toujours là ? Il progressa avec précaution sur une centaine de mètres en contournant les tas de gravats, en enjambant les tranchées et en tenant ses " bijoux de familles " dans le creux de ses mains pour obéir à un renouveau de pudeur qui lui était venu en même temps que son corps se recomposait. Il avait terriblement froid et commençait à avoir mal aux pieds. L'extrémité de la rue en chantier apparut enfin, un peu comme la sortie d'un puits de ténèbres qui aurait été muni d'un couvercle en bois. Il dut escalader une haute palissade de planche et effectuer un rétablissement périlleux pour se retrouver de l'autre côté. La dangerosité de son exercice l'empêcha de réfléchir à ce qu'il entreprenait. D'un bond fort peu gracieux, il tomba alors dans le tumulte d'un monde insensé ! Le boulevard n'était pas exactement ce qu'il espérait trouver. La rue calme et tranquille de jadis était devenue une artère illuminée de mille feux, avec des automobiles filant à des vitesses invraisemblables dans un sens et dans l'autre, avec des badauds par dizaines malgré l'heure tardive, avec des choses incompréhensibles dans toutes les directions où son regard effrayé osait se perdre. Il n'avait pas fait trois pas qu'il monopolisait déjà l'attention de tous les noctambules à sa portée, amusés ou offusqués, qui le pointaient du doigt en rigolant ou en crachant des obscénités. Plié en deux et les mains entre les jambes, il se précipita en travers de la chaussée. Les automobiles se mirent à corner rageusement tandis que leurs conducteurs lançaient à son endroit des volées d'insultes. Il courut, désespéré et aveuglé par les puissantes lanternes de ces monstres ronflants de colère. Sa course fut brève. L'une de ces voitures, arborant sur son toit des lumières tournantes bleues et blanches, bloqua ses roues devant lui dans un épouvantable bruit de scie. Honoré tomba par terre et se ramassa en une boule misérable. Il n'eut même pas le temps de songer qu'il pouvait se " mimétiser " dans la chaussée, une surface grasse et puante, que quatre mains vigoureuses le soulevaient du sol et le propulsaient sans ménagement à l'intérieur du véhicule. Ces mains vigoureuses étaient prolongées par des manches d'uniformes, desquels sortaient, par le col, des mines patibulaires, elles-mêmes surmontées de képis luisants, ce qui lui fit reconnaître sans le moindre doute possible des représentants de la force publique. Certaines choses n'avaient pas beaucoup changé avec le temps. On lui passa de force une sorte de gabardine orange qu'il serra contre lui, trop heureux de pouvoir enfin dissimuler sa nudité. Un pandore secourable lui indiqua comment faire fonctionner le système de fermeture qui lui était totalement inconnu, lequel ressemblait à une couture mécanique à va-et-vient. Après cet intermède qui stupéfia les policiers, il fut bombardé de questions auxquelles son esprit fraîchement réveillé eut toutes les peines du monde à répondre. Il aurait dû prévoir l'éventualité d'une arrestation pour exhibitionniste et préparer des réponses " plausibles " pour l'entendement des pandores. Il aurait pu prétexter une agression, les bandits l'ayant dépouillé de tous ses avoirs jusqu'à sa chemise et ses chausses. Mais au lieu de sortir cette fable, Honoré raconta la vérité ! Il se retrouva au poste vite fait bien fait. Là, un policier en civil prit le relais de l'équipe de ronde, laquelle avait clairement laissé entendre que leur " prise " ne devait pas disposer de toutes ses " facultés mentales ". - Nom ? Le policier pianota sur un étrange clavier tout en regardant un non moins étrange écran. À vrai dire, tout semblait étrange aux yeux d'Honoré même si, à son époque, il s'intéressait déjà aux merveilles de la science et des techniques. Manifestement, on avait plus évolué en ce dernier siècle que dans toute l'histoire de l'humanité. Quelques secondes plus tard, le visage du représentant de l'ordre se barra d'une grimace de perplexité. - Il n'y a pas de Subrac à cette
Adresse,... monsieur Subrac ! Le policier observa son suspect au fond des yeux, la bouche sur le point de libérer un soupir de fin du monde. L'homme qu'il avait en face de lui, nu comme un ver sous le ciré aimablement prêté par ses collègues, avait un visage franc et honnête, une coupe de cheveux vieillotte mais soignée, une moustache impeccable en guidon de vélo, et il ne ressemblait en rien aux habituels détraqués du milieu de la nuit, amateurs de soirées trop arrosées ou trop assaisonnées de n'importe quoi d'hallucinogène. Il paraissait sincère dans son délire. Honoré Subrac, du moins si tel était son véritable nom, ressemblait à un honnête citoyen au look d'avant-guerre (la grande !), et qui aurait été dépouillé par un bandit particulièrement scrupuleux. Peut-être était-il amnésique ? - Votre nom ?, réessaya le policier. Il y eut un silence de ceux annonciateurs de cataclysmes. Heureusement, le policier en avait entendu d'autres et il avait les nerfs solides. Le candidat assis en face de lui, malgré sa bonne mine, était bel et bien un perturbé grave du ciboulot ! Aussi, il prit l'attitude recommandée par le règlement dans ces circonstances : du calme, de la sympathie, de la bienveillance. Il pria le sieur Honoré Subrac de bien vouloir lui conter par le menu ce qui avait pu l'amener à se retrouver dans le plus simple appareil, en pleine nuit, en pleine rue, et en plein pendant son service. L'autre, pensant cette fois avoir affaire à un interlocuteur enfin compréhensif, lui conta exactement ce que vous savez déjà, y compris l'épisode final du cocu justicier et, bien sûr, sa disparition dans le mur d'enceinte d'une caserne grâce à un procédé de mimétisme de sa spécialité ! D'ailleurs, il voulait bien démontrer sur-le-champ la réalité de cette incroyable fantasmagorie, pourvu qu'il puisse tomber la veste, en l'occurrence le ciré orange, et s'approcher de n'importe quel mur. Le pandore expliqua sereinement que rien ne pressait et qu'il le croyait sur parole. Entre-temps, il avait déjà averti le service médical spécialisé dans la prise en charge de ce genre de client. Ce Subrac était probablement évadé d'un établissement quelconque. On allait envoyer une équipe de " ramasseurs " et tout rentrerait dans l'ordre. De son côté, toujours nu sous son ciré plastifié, Honoré Subrac commençait à comprendre qu'il n'était pas véritablement pris au sérieux. Il voulut mieux s'expliquer. - Il est possible, commença-t-il, je dis bien possible mais non certain, que mon ami ait fait le nécessaire pour accréditer mon histoire ! Voyez-vous, mon ami était au courant de mon extraordinaire pouvoir de mimétisme. Il m'a vu exécuter cette manœuvre plusieurs fois. Et puis, surtout, il a été le témoin de mon assassinat... Enfin de ce qui ressemblait à mon assassinat, car il ne pouvait pas savoir que je survivrais à six coups de revolver tirés à bout portant, n'est-ce pas ? Sans doute a-t-il pensé que j'étais mort dans le mur, incapable de réapparaître à ses yeux. Aussi, peut-être a-t-il laissé quelque part un témoignage de cette affaire ? Malgré le surréalisme de la situation, le
policier demeura très professionnel. Il répliqua, finaud : Honoré haussa les épaules et soupira. Il se prit soudain la tête dans les mains. Le fait d'avoir dû poser ces questions lui révélait à quel point ses espoirs devaient sembler vains à son interlocuteur. Si son ami avait voulu préserver sa mémoire, la première chose qu'il aurait faite aurait été de protéger, d'acquérir et peut-être même de déplacer la portion du mur où il s'était incrusté. Ensuite il aurait expliqué le pourquoi d'un tel agissement, quitte à passer pour un fou aux yeux de ses contemporains et de laisser ce même sentiment au regard de la postérité. Mais rien, manifestement, n'avait jamais été fait en ce sens. - Pouvez-vous au moins me donner
l'identité de votre ami, continua l'enquêteur avec le secret espoir
que ce nom serait celui d'un quelconque parent de l'énergumène. Puis il se leva de sa chaise tout en
invitant l'autre à le suivre. Et Subrac se retrouva encagé dans la cellule de garde-à-vue avec la promesse qu'on allait lui apporter un café chaud, des biscuits et des vêtements décents. Pour le reste, il avait enfin compris que la volonté du représentant de l'ordre n'était pas, véritablement, de s'occuper sérieusement de son cas ! Revenu à son bureau, le policier trouva le planton de service qui arborait un sourire goguenard. Il avait écouté l'interrogatoire d'une oreille, puis des deux, et avait eu bien du mal à ne pas éclater de rire lorsque le foldingue s'était mis à raconter son histoire de mari jaloux et de " mimétisme minéral " ! Néanmoins, lorsque l'autre avait parlé d'Apollinaire, il avait lancé une rapide recherche sur internet en croisant le nom d'Honoré Subrac avec celui de l'écrivain bien connu. Parmi les liens trouvés, un renvoyait directement à un titre évocateur " La disparition d'Honoré Subrac " ! Il s'agissait ni plus ni moins du texte d'une courte nouvelle fantastique, laquelle s'étirait maintenant sur l'écran de son l'ordinateur. - Peut-être pas si fou que ça, fit-il entre ses dents. Lisez ça, chef, vous allez rire ! L'autre plongea dans le récit vieux d'un siècle. Au fur et à mesure qu'il approchait de la fin, une curieuse impression de " déjà entendu " s'empara de lui. Le mari cocu, les coups de feux, le mur... Il eut un curieux pressentiment. Au dernier mot de la nouvelle, il se précipita vers la cellule de garde-à-vue, toujours parfaitement bouclée de l'extérieur. Vide ! Un ciré orange traînait par terre. À cet instant, le pandore eut l'impression fugace qu'une ombre dessinait comme un sourire sur le plâtras du mur du fond. Mais il eut beau changer d'angle de vision, il ne la retrouva jamais. ... Depuis, le policier fait le guet devant la cellule. Autant dire qu'il n'a jamais digéré que son pensionnaire se soit fait la malle à son nez et à sa barbe, provoquant l'hilarité de ses collègues et un blâme de sa hiérarchie. Bien sûr, il ne croit pas que Subrac soit une sorte d'Houdini des commissariats. Lorsque la cellule est vide, il laisse la porte ouverte et attend, dissimulé à quelques mètres. Il attend qu'un homme nu, arborant une moustache en guidon de vélo, sorte sur la pointe des pieds pour trouver un hôtel plus accueillant. De temps en temps, il plante un clou dans le mur du fond, on ne sait jamais... |