Le Corps du Christ

 

Vous souvenez-vous du drame d'Otrange ? L'affaire avait fait grand bruit à l'époque. Dix-sept personnes retrouvées mortes, un dimanche de juillet, dans l'église d'un minuscule village ne comptant déjà plus que vingt habitants. Un mystère jamais résolu !

Il est vrai que cette ancienne tragédie n'a laissé que peu d'échos dans les mémoires. Je me demande d'ailleurs si la raison de cet estompement du souvenir n'est pas à rechercher dans les manœuvres sournoises de ceux qui avaient intérêt à ce que la vérité ne vît jamais le jour, plutôt que dans l'érosion naturelle du temps poussant devant lui ses éternelles moissons de faits-divers. Mais, peut-être suis-je en train d'imaginer ce qui n'est pas, ce qui NE PEUT PAS être ? Car, dans ce cas, qui aurait eu intérêt à ce que cette tragédie disparaisse des mémoires, si ce n'est l'Église elle-même ? Et peut-on sérieusement soupçonner l'Église d'avoir ourdi en ce sens ?

Déjà, je m'égare en questions insolubles. Je ferais mieux de présenter ce que je sais de cette affaire. Les informations dont je dispose sont celles que la justice avait entre les mains lorsqu'elle eut à instruire cette affaire. Étant donné la fonction que j'occupe aujourd'hui, mais dont il n'est pas lieu ici de faire référence, j'ai pu accéder fort opportunément à ce dossier. Il faut dire qu'il n'intéressait plus personne depuis bien longtemps et que la poussière des archives du Palais de Justice achèverait de le confondre avec des milliers d'autres dossiers si je ne l'avais, disons, emprunté, le temps de l'étudier et d'essayer, à mon tour, d'y trouver une explication à ce drame. J'ai également en ma possession divers articles de presse parus à l'époque, une presse qui osa rarement s'écarter de la version officielle présentée par les enquêteurs. Il me reste aussi un souvenir personnel, certes confus et sans doute enluminé des délires fantasmatiques de l'enfant que j'étais alors. Mais c'est peut-être ce souvenir qui, insidieusement, guida ma vie et ma carrière jusqu'à ce qu'un jour, enfin, le hasard conjuguât des forces inconnues pour m'offrir la clé d'une énigme que je transportais au tréfonds de moi-même. Cette clé m'a effectivement montré la vérité. Et cette vérité, je m'en rends compte, est parfaitement scandaleuse ! Je ne vous demande pas de la partager ou même d'y croire. Je l'offre simplement à qui voudra la lire.

Otrange fut un de ces villages qui, voici un demi-siècle, connut une importante phase de dépopulation, et je ne parle pas seulement ici du drame qui nous occupe. D'environ cent cinquante habitants depuis le début du siècle jusqu'à la Seconde Guerre mondiale, sa population tomba à seulement vingt unités à l'aube des années soixante-dix. Le vieillissement naturel, l'exode rural, l'épuisement d'une époque jusqu'en ses ressources humaines les plus dispersées, tel fut le lot de ce hameau esseulé. Mais, pour Otrange, l'hémorragie ne semblait décidément pas terminée. Après un dernier dimanche de juillet 1970, la vingtaine d'habitants se résuma brutalement à moins d'une poignée d'individus ! Malgré ce terrible coup du destin, le village ne mourut pas. De nouvelles familles revinrent, mélange d'héritiers éloignés et d'étrangers opportunistes. Puis, quelques années plus tard, l'exode urbain rechargea les campagnes et, aujourd'hui, toutes les maisons sont de nouveau restaurées et occupées. Il s'en construit même de nouvelles et la tragédie, vieille maintenant de plusieurs décennies, ne se remarquerait plus qu'au cimetière, du moins si un vivant un peu curieux voulait encore s'y attarder. Celui-là pourrait recenser seize sépultures, simples croix sans fioritures ou caveaux outrageusement cossus, mais portant toutes la date fatidique du dernier dimanche de juillet 1970. Seize tombes ayant la même histoire, le même secret ! Il en existe aussi une dix-septième portant la même date, pour la même raison, mais celle-là se trouve dans le cimetière d'un village voisin. Cette dernière sépulture, comme en exil du malheur qui frappa Otrange, n'est autre que celle du Père Jean Beuzet. Ce prêtre, la justice eut de bonnes raisons de le penser, fut reconnu seul responsable du drame. Pourtant, si ce n'est une sorte de confession écrite retrouvée dans un carnet du prêtre, cette même justice n'eut pas l'ombre d'une preuve matérielle décisive pour étayer son intime conviction. Qui sait si cette confession n'était pas, simplement, l'exutoire d'un délire parano-dépressif ? Un délire qui devait connaître, contre toute vraisemblance, l'étrange privilège de se voir projeté dans la réalité par un hasard cruel et un mystère plus grand encore.

Cette tombe exilée, quant à elle, n'est pas un mystère. Jean Beuzet n'était pas du village. Il officiait principalement dans la paroisse de Géronville, le bourg voisin et son pays d'origine. Il y fut donc inhumé. Je pense que cela arrangea tout le monde. Otrange, trop petite communauté dans ces années-là, ne disposait plus d'un prêtre à demeure. La cure était d'ailleurs à l'abandon, un refuge pour la faune nocturne, un repaire de gamins le jour. Des gamins ? Deux ! Pas un de plus, et encore, l'un d'eux n'existait qu'aux grandes vacances, lorsque ses parents le confiaient aux bras robustes, à la cuisine roborative et aux sermons énigmatiques de sa tante Hortense, une vieille-fille bigote et probablement rosière par vocation. Ce gamin de dix ans, vous l'aurez compris, c'était moi. L'autre garnement était un grand dadais de vingt ans qui m'en paraissait douze, le fils Gozier, trop bête pour intéresser la ville, qui gardait trois vaches et braconnait le lièvre onze mois sur douze, c'est-à-dire quand je n'étais pas là pour raviver l'enfance de son âme en le poussant à partager mes jeux. Quant aux filles, il n'y en avait pas. La créature du sexe la plus jeune et la plus avenante, dont je me rappelle encore aujourd'hui l'exceptionnelle cambrure pour l'avoir longtemps épiée en secret, dissimulé dans les branches d'un pommier à l'heure où, dans sa chambrette, elle libérait sans pudeur sa nudité charnue hors d'inconcevables corsets, devait avoir quarante ans bien sonnés. Cette vénus callipyge n'a jamais su combien elle tordait mes rêves de pulsions naissantes, dressant mes dix ans d'une énergie jusque-là insoupçonnée. Elle est morte, elle-aussi, en ce triste dimanche de juillet, et j'ai emporté son souvenir dans un recoin de ma mémoire où se mêlent, curieusement associés, fantasmes érotiques et musée des supplices.

L'église, elle, ne vivait qu'une heure le dimanche. Le Père Jean Beuzet arrivait sur un vélomoteur pétaradant peu avant les neuf heures. C'était parfois le seul moteur entendu de toute la semaine, si j'exclus un vieux tracteur rarement employé ou un avion n'appartenant pas à ce monde. Un peu plus tôt, ma tante Hortense était allée ouvrir l'église et enjôler les cloches, ainsi disait-elle quand elle s'efforçait de tirer un son des trois filleules pour en tisser l'incisif et lancinant appel à la messe. Naturellement, elle m'emmenait toujours dans cette expédition. Je n'aurais pu m'y soustraire, même en prétextant d'inexistants maux de ventre ou une fatigue surnaturelle. Nos dimanches étaient réglés comme du papier à musique et je ne pouvais que subir la volonté de celle qui, ce jour-là plus que tous les autres de mes vacances, tournait la manivelle de mon existence. Tante Hortense me réveillait tôt. Elle me lavait de la tête aux pieds en n'oubliant rien entre les deux, à ma grande honte. Elle m'habillait avec un soin révérencieux, non pour mon propre confort, mais parce que l'élégance dominicale était à ses yeux une sorte d'offrande faite au seigneur. Puis elle m'emmenait à la messe, le ventre à peine lesté d'un demi-bol de lait. C'est qu'il fallait faire honneur à son dieu avant qu'à son ventre, qui passait après mais s'en réjouirait d'autant ! Ma tante avait de ces formules charmantes pour réduire le monde dans un espace désarmant de logique et de clarté. Comme elle était " responsable " de l'église et détentrice de la précieuse clé, celle que je n'ai jamais su lui voler afin d'étendre mon terrain de jeu jusqu'aux recoins énigmatiques du saint labyrinthe, avec sa sacristie pleine de mystères et son clocher aussi attirant qu'un phare, nous arrivions avant tout le monde dans l'antre de l'Invisible à qui on me demandait de croire, moi qui, pour toute présence, ne discernais en ces lieux qu'un écho inquiétant. L'hiver, me disait-elle, elle s'y rendait encore plus tôt afin de charger un poêle à buse qui ne chauffait rien ou si peu, et je la croyais sur parole.

Je m'aperçois que je m'égare facilement dans cet univers de souvenirs et que je m'écarte du but fixé, vous raconter ce que je sais du drame d'Otrange et qui n'a jamais été révélé à ce jour. Mais, qui sait, le goût sucré et désuet de mes souvenirs de vacances, pour intransmissible qu'il soit, vous aidera peut-être à considérer que la révélation que je vais faire est la vraie explication de ce mystère, une explication que la justice des hommes n'a pu ou voulu trouver.

Venons en maintenant à ce terrible dimanche de juillet. Je revois ma tante Hortense s'occupant du moindre faux pli qu'auraient pu prendre mes pantalons, laçant mes chaussures, rectifiant ma cravate et rajustant ma mèche rebelle. Ensuite, je nous vois à l'église, avant tout le monde. La grosse clé qui tourne et décoince la haute porte, laquelle s'écarte en grinçant sur un univers hostile. Oui, hostile ! La fraîcheur moite, l'odeur âcre, les gargouilles menaçantes essayant de s'extraire des piliers. L'horreur squelettique et sanguinolente, clouée sur sa croix et chapeautée d'épines. Les masques de trahison et d'hypocrisie ressortant des tableaux alentour. Les vitraux passés ne reconnaissant même plus la lumière. Un confessionnal imposant comme une forteresse qui, dans ma jeune imagination, devait cacher une trappe menant directement en enfer. Et puis l'autel entoilé de blanc, qui ne pouvait masquer qu'une pierre rougie sur laquelle, sans doute, des sacrifices humains étaient perpétrés lorsque je n'étais pas là ! Au plafond, au-dessus du cœur, suintait un nuage d'orage duquel jaillissait un être hirsute, l'oeil sévère, le geste menaçant et qui, plus qu'à un divin protecteur, me faisait penser à un vilain rapace prêt à fondre sur l'agneau égaré. Quant à la vierge à l'enfant, sa fadeur immaculée me faisait l'ignorer. Elle n'était à mes yeux qu'une zone blafarde sans relief ni attrait. Non, il n'y avait rien en ce lieu pour émerveiller l'enfant que j'étais... à moins de pouvoir un jour y revenir en cachette afin de transformer ce décor à ma guise, fort d'une imagination stimulée par l'interdit. Mais cette option m'était interdite, justement, aussi étais-je dans le même état d'esprit chaque dimanche, attitude qui m'est restée et que j'ai depuis longtemps érigée en dogme : je n'aimais pas aller à la messe ! D'autant que ma chère tante savait entretenir ma frustration. Souvent, elle me disait : " un jour tu pourras faire sonner les cloches à ma place ". Et je salivais de joie à l'idée de me balancer le long de ces cordes épaisses, de plonger vers le ciel, entraîné par la force mystérieuse dissimulée par-delà l'endroit où disparaissait le cordage, là où se trouvait l'inaccessible " nid des cloches ". Lorsque je demandais quand arriverait ce fameux jour, sa réponse était invariable : " quand tu seras plus grand ". Il y eut le drame. Jamais, de ma vie, je n'ai eu l'occasion d'enjôler les cloches, ni à Otrange ni ailleurs, et je ne suis pas loin de penser que mon mépris pour les choses spirituelles tient pour partie de ce minuscule détail.

Le dernier dimanche de juillet 1970 commença donc comme ceux que j'avais connus jusque-là. J'attendais que ma tante eût fini son peu gracieux exercice de voltige, déçu encore une fois de n'avoir pu toucher les cordes. Jean Beuzet était arrivé et se préparait dans la sacristie. J'étais ressorti et m'amusais, assis sur la monture d'acier encore chaude et aux relents d'essence qui avait amené jusqu'ici le maigre curé. Je ne sais pour quelle raison il n'était pas question que je fusse enfant de choeur. Peut-être parce que j'étais étranger au village ? À moins que cela ne fût une condition imposée par des parents avisés ? Aussi, vu la pénurie de candidats, le prêtre officiait avec la seule aide du fils Gozier, qui faisait ce qu'il pouvait pour rester dans le rythme. Dans ces moments-là, mon camarade de jeu me faisait bien rire. Je le reconnaissais à peine dans sa robe étriquée, avec ses gestes empesés et son air de chien battu. Les paroissiens arrivèrent et prirent leur place. Chacun avait son prie-Dieu attitré, une chaise courte sur pattes qui était à la mesure de mes jeunes jambes, mais certainement pas à celles des vieux habitants d'Otrange. Moi, je devais rester à côté de ma tante, sur la chaise portant le numéro trente-deux. Je me souviens encore des chiffres bosselés sur la plaquette de cuivre que mes doigts ont parcouru maintes et maintes fois. Mais ce jour-là, cédant sans doute à mon insistance, ma tante accepta " à condition que je sois sage et que je me tienne correctement ", que je rejoigne le vieil Arthur Moulne, Fernand Bracque ainsi que Jules et Marcel Donge. Ces anciens se singularisaient en se tenant dans le jubé, non loin, justement, de l'épaisse liane filant dans le clocher et à laquelle j'aurais tant voulu me balancer. J'ignorais tout du privilège de ces hommes qui avaient le droit d'assister à la messe depuis ce perchoir sans jamais s'asseoir ou s'agenouiller. Bref, quand la messe commença, je me tenais debout entre les quatre anciens sur le pont arrière d'un vaisseau de pirates, le nez au niveau du bastingage où je recevais des embruns d'encens, les yeux épris de vertige et savourant les impressions inédites d'un panorama de soumission. Je ne désespérais pas, secrètement, de pouvoir enfin grimper aux cordages, d'amener une voilure imaginaire ou de disparaître par le haut du mat de misaine... Mais les événements en décidèrent autrement !

Ici, je ferais aussi bien de reproduire quelques extraits des nombreux articles de presse qui relatèrent " l'affaire d'Otrange ". Ceux du " Nord-Matin " et de " L'Aiguille Rouge " sont sans conteste les plus précis et les plus exhaustifs, sans jamais basculer dans le sensationnalisme outrancier ou les spéculations abusives. Les voici sans retouches :

Lundi, Nord-Matin :
Un drame épouvantable s'est produit hier matin dans le hameau d'Otrange, commune de Géronville. Pas moins de dix-sept personnes ont trouvé la mort de façon mystérieuse alors qu'elles assistaient à l'office dominical. Le prêtre lui-même, le Père Jean Beuzet, fait partie des victimes. Selon les premières informations, il pourrait s'agir d'un empoisonnement collectif, mais les enquêteurs ignorent encore quelle pourrait en être la cause. Parmi les paroissiens présents à la messe, il n'y aurait que deux rescapés : un garçonnet de dix ans et monsieur Arthur Moulne, âgé de soixante-dix ans. Ce drame mystérieux est une véritable catastrophe pour Otrange qui, à la suite de ce malheur, ne compte plus à présent que quatre habitants !

Lundi, L'aiguille Rouge :
… Le témoignage de monsieur Moulne sera sans doute très utile aux enquêteurs. Voici l'interview qu'il a bien voulu accorder à notre correspondant avant d'être emmené, en premier lieu pour subir des examens approfondis à l'hôpital Sainte-Claire du Breux, ensuite à l'hôtel de police de Bretteville, pour interrogatoire.
" J'étais dans le jubé avec Fernand Bracque et les frères Donge, comme chaque dimanche. Le gamin était avec nous. C'est un neveu d'Hortense R..., qui nous vient seulement aux grandes vacances. La messe se terminait. Tout avait été parfaitement normal jusque-là, sauf que le sermon du Père Beuzet me sonnait encore aux oreilles. Il ne mâchait jamais ses mots, ce curé, et il avait beau être maigre comme un fil de cuivre, il savait se faire entendre. Mais cette fois, il y est allé rudement fort sur les péchés du monde, sur la purification des âmes et ce genre de choses. Faut dire qu'il était exalté ! Le Père Beuzet, c'était pas un curé jovial comme l'Abbé Loriot qui officiait auparavant, on aurait plutôt dit un de ces inquisiteurs du Moyen-Age toujours en quête de péchés à extirper et d'âmes à sauver. Enfin, paix à son âme, aussi troublée fût-elle ! Il venait juste de terminer l'eucharistie quand c'est arrivé. Je n'y suis pas allé, d'ailleurs je ne descends jamais à la communion, question de principe ! Tous les autres y sont allés, sauf le gamin qui est resté près de moi à me demander des choses sur ce qu'il voyait. Le curé a finalement remisé son matériel dans le tabernacle. Alors il s'est retourné vers nous et,... il s'est effondré d'une pièce. Presque en même temps, le fils Gozier, - c'est celui qui faisait l'aide de camp, enfin je veux dire l'enfant de cœur, il était un peu simplet mais on l'aimait bien par ici -, a piqué du nez sur le côté. Le plus surprenant, c'était le silence. Personne n'a crié ! Ils étaient tous agenouillés sur leur chaise et personne ne bougeait. Les frères Donge et Fernand Bracque n'étaient pas remontés dans le jubé, mais cela ne m'étonnait pas, car après l'eucharistie ils attendaient toujours en bas, dans l'entrée, la fin de la messe. Je suis bien resté une demi-minute à me demander ce qui se passait. Le gamin se cramponnait à ma jambe et lui non plus ne comprenait pas pourquoi personne ne bougeait. J'ai eu la frousse de ma vie, je peux le dire, pourtant j'ai connu les tranchées et les bombardements, mais là... C'est à ce moment que plusieurs personnes ont commencé à bouger, mais c'était pas naturel monsieur, non, pas naturel du tout ! Les gens s'affaissaient mollement, comme au ralenti. Ils glissaient de leur chaise, s'effondraient les uns après les autres comme des pantins ramollis, et toujours dans un silence de mort. Le gamin a crié et ça m'a secoué. Je suis descendu avec l'idée de soustraire au plus vite le gosse à cette scène horrible. Mais en bas des escaliers, près du baptistère, il y avait les corps étendus de mes trois compagnons que nous avons dû enjamber pour gagner la sortie. J'ai dit au gamin de courir chez Maria Catelaine, qui ne vient plus à la messe à cause de sa hanche malade, et de lui dire qu'elle appelle vite les secours. Pendant ce temps, je suis revenu à l'intérieur de l'église pour comprendre ce qui se passait. J'ai fait attention, car je pensais d'abord à une sorte de gaz asphyxiant. J'ai ouvert les portes en grand et respiré dans un mouchoir. Je ne savais pas s'ils étaient morts ou simplement évanouis, mais à voir les figures de mes trois compagnons, je croyais bien avoir reconnu la faucheuse. C'est que je l'ai vu plus souvent qu'à mon tour, cette noire misère ! Ils étaient morts, monsieur, tous ! Je n'ai pas eu besoin d'attendre les secours pour savoir qu'il n'y aurait rien à faire pour relever tous ces malheureux. "
Comme l'avait si justement pressenti monsieur Moulne, les secours arrivés rapidement sur place ne purent que constater le décès de dix-sept personnes. L'empoisonnement par ingestion d'une substance particulièrement virulente semble ne laisser aucun doute. Monsieur Moulne, ainsi que le jeune garçon, furent immédiatement emmenés en observation à Sainte-Claire du Breux. Leur état de santé actuel ne présenterait heureusement aucun signe d'empoisonnement. Des examens sanguins devraient révéler, dans les prochains jours, s'ils ont été exposés eux aussi à un quelconque poison. Pour l'heure, monsieur Moulne est entendu comme témoin par la police judiciaire. C'est le juge d'instruction Mathieu qui prend en charge cette pénible affaire, sans doute la plus étrange et la plus dramatique survenue dans notre province depuis bien longtemps. "

Mes parents sont arrivés le jour même. On m'a gardé jusqu'au lundi soir en observation, mais j'allais très bien. Naturellement, j'étais choqué, mais c'était surtout l'agitation et l'affolement des adultes, plus que ce que j'avais véritablement vécu, qui me communiquait un certain malaise et m'incitait à verser quelques larmes sur le souvenir de ma tante Hortense. Pauvre tante Hortense, mais aussi pauvre Gozier, mon seul compagnon de jeu, pauvre Juliette, ma vénus du pommier, pauvre tout le monde de ce petit village qui m'accueillait si gentiment et qui maintenant n'existait plus, ou presque. On me questionna avec beaucoup de précautions. Mais que pouvais-je dire ? Oui, j'avais vu le curé tomber comme une marionnette coupée de ses fils. Oui, j'avais vu les autres faire de même dans une sorte de ralenti impressionnant. Non, je n'avais rien entendu. Pas une plainte, pas un cri. Puis j'avais couru au village pour prévenir une dame qui, devant ma mine affolée et devinant à demi-mot mes explications, avait aussitôt saisi son téléphone pour appeler les secours. La suite, c'était un brouhaha de sirènes et d'agitation, mes parents arrivant en hâte, l'hôpital, des examens, des questions, une sorte de vertige latent qui, à la longue, me conduisit presque à occulter cet épisode de ma vie.

Mercredi, Nord-Matin :
" ... Drame d'Otrange. L'hypothèse d'un empoisonnement se confirme. Le Père Jean Beuzet, dont certaines révélations laissent à penser qu'il pouvait être atteint d'une forme de folie mystique, aurait orchestré lui-même la plus diabolique des eucharisties. Le poison, d'une nature encore indéterminée à ce stade de l'enquête, mais d'une virulence et d'une rapidité d'action inouïe, aurait été incorporé aux hosties consacrées. Cela expliquerait pourquoi seuls les fidèles ayant reçu l'eucharistie se sont effondrés, pris d'une paralysie subite des fonctions respiratoires et motrices, avant d'être entraînés dans la mort sans pouvoir esquisser le moindre geste ou même de pousser un seul cri. Les dernières hosties recueillies dans le ciboire, ainsi que celles non encore consacrées trouvées dans la réserve, ont été saisies aux fins d'analyses, de même que la bouteille de vin de messe. La confirmation de la présence d'un poison dans ces échantillons, ainsi que sa véritable nature, ne devrait pas tarder. Par ailleurs, les corps ont été autopsiés ou sont en passe de l'être afin de déterminer précisément la cause des décès, le mode d'action et la nature de ce terrible poison. Outre les premières déductions des enquêteurs et du médecin légiste, la thèse d'un empoisonnement orchestré par un prêtre atteint de troubles mentaux, est maintenant confortée par la découverte d'un carnet révélateur dans les affaires de Jean Beuzet. Selon nos sources, celui-ci aurait noté assez clairement des intentions allant dans le sens des événements qui viennent de se produire ".

Effectivement, les enquêteurs découvrirent assez rapidement ledit carnet au domicile du prêtre. Un carnet où ce dernier, d'une écriture fine et venimeuse, laissait couler de son âme sur le papier des intentions pour le moins en opposition avec la charité chrétienne et l'amour du prochain ! L'homme était visiblement dérangé mentalement. Une santé précaire ainsi qu'un célibat que d'aucuns lui supposaient ambigu, ne devaient pas être étrangers à son délire de persécution et à ses pulsions meurtrières. Ce carnet, pièce à conviction principale, j'ai pu en prendre connaissance en compulsant le volumineux dossier de cette affaire. Après sa lecture, on comprend pourquoi les enquêteurs ont immédiatement cerné le Père Beuzet comme étant le responsable tout désigné de l'empoisonnement collectif d'Otrange.

Je ne voudrais pas alourdir inutilement mon récit en reproduisant ci-après l'intégralité des quelque cinquante pages de ce parfait manuel de détestation, qui est un véritable recueil d'intentions criminelles indignes d'un serviteur de Dieu. Des psychiatres pourraient y reconnaître les signes grandissants et cumulés d'une évidente psychopathie meurtrière. Je n'y ai vu que haine, soutenue par une vision passablement perturbée de la réalité. Les dernières pages, surtout, étaient puissamment évocatrices de ses intentions. Son crime y était pour ainsi dire consigné noir sur blanc ! Voici quelques extraits choisis de ce carnet, à vous de juger :

p.8 " Ce sont des monstruosités qui se disent humaines ! Ils sont le mal. Ils font le mal. Ils répondent à leur nature de bête, car la nature humaine est inexistante en eux ".

p.26 " J'ai encore reçu leur boue acide. Ils la déversent en moi comme un tombereau de fumier sur un champ, comme le purin de leurs étables dans le ruisseau du monde. Ils prennent le Seigneur pour une fosse d'aisance tout juste bonne à recevoir les pires dégueulasseries qui suintent de leurs pseudoâmes. J'en ai assez de leurs immondices, de leurs excréments puant la vanité et l'hypocrisie. Ils ne méritent pas le pardon, ils ne méritent même pas d'expier, ils ne méritent même pas d'exister ".

p.41 " Je n'en peux plus. Est-ce le diable qui vient à la pêche aux damnés dans ces villages ? " (Ici, Beuzet parle non seulement d'Otrange, mais de Géronville, de Marcuseau et de Bierce, les villages dont il avait alors la charge paroissiale. Cela permet de supposer qu'il prévoyait peut-être de pratiquer la même eucharistie finale au sein de ces autres communautés. À titre préventif, les hosties récupérées dans ces paroisses furent également saisies et analysées, ainsi que toutes les bouteilles de vin de messe).

p. 46 " Je me dois d'éliminer cette engeance ! Mes bénédictions sont impuissantes. Même un exorcisme n'en viendrait pas à bout. Ces gens sont le mal incarné et je me dois de débarrasser Son Oeuvre de ces miasmes purulents ".

Et voici maintenant le passage le plus déterminant : p. 50 " Je sais ce que je dois faire à présent. C'est Son ordre que m'apporta cette nuit l'Ange de Lumière. J'obéirai. Je dois satisfaire Notre Seigneur en exterminant pour Lui ces maudits villageois. Je vais empoisonner les hosties que ces bouches mécréantes et hypocrites gobent sans honte ni remords à chaque eucharistie. J'ai le cyanure ! Je savais que j'avais bien fait de conserver ce poison trouvé après le déménagement de la pharmacie. C'était un signe, déjà, de l'Omniscient Maître des destins. Je vais imbiber les hosties et ainsi, Dieu lui-même punira par sa chair ineffable ses créatures perdues. Je partagerai moi aussi cette eucharistie et, s'Il m'en juge digne, Il me permettra de vivre et de poursuivre ma tâche purificatrice, pour Lui... "

Inutile de préciser que ce passage, la dernière page écrite du carnet, acheva de convaincre les enquêteurs de la culpabilité du Père Beuzet. Désormais, pour tous, il ne faisait plus aucun doute que celui-ci avait bel et bien empoisonné ses ouailles, jugées imméritantes à l'aune de son délire de persécution et de sa soudaine " inspiration divine ". Malheureusement pour lui, le cyanure avait été plus fort que sa foi !

L'histoire pourrait s'arrêter là. C'est d'ailleurs ainsi que les journaux de l'époque scellèrent ce drame. Les " hosties au cyanure " achevèrent d'expliquer la mort des seize paroissiens d'Otrange et du curé fou. Le carnet du prêtre expliquait tout, les origines, les intentions, la méthode,... mieux que la meilleure démonstration policière, mieux même que des preuves autrement déterminantes ! Nombreux furent ceux qui se satisfirent de cette explication par trop évidente. Les hommes, il est vrai, sont toujours prompts à accueillir comme vérité les théories les plus confortables. Pourtant, si j'ai parlé au début d'une affaire jamais résolue, c'est bien parce que cette explication, pour un esprit vraiment soucieux de vérité, ne peut être entièrement satisfaisante. C'est également ici qu'interviennent mes propres interrogations sur d'éventuelles manœuvres secrètes ayant contribué à l'érosion du souvenir collectif autour de cette affaire.

En effet, si on prend en considération (du moins si on le veut bien, ce qui semble ne pas avoir été le cas à l'époque), les éléments du dossier que je vais maintenant présenter, la thèse officielle devient pour le moins douteuse. Ces éléments furent pourtant évoqués jadis, mais d'une manière fort légère, comme si cela n'avait guère d'importance en regard des fameux " aveux " du tout désigné coupable. Pour preuve, cet extrait d'article de presse de l'Aiguille Rouge : " ... les analyses n'ont toujours pas révélé la nature exacte du poison utilisé par le Père Beuzet pour... ". Cette petite ligne, extraite d'un journal de la gauche radicale, fut une des rares allusions publiques au problème de l'absence de traces matérielles. Dans la presse d'obédience catholique, il y eut sur cet aspect du problème un silence monacal. Les autres médias, qui avaient déjà classé l'affaire en désignant le Père Beuzet, ne revinrent jamais sur leurs déclarations premières. Si un doute était parfois soulevé, c'était sur les capacités d'analyse des laboratoires, et non sur la culpabilité du premier intéressé. Puis le temps passa. Il y eut d'autres faits-divers, d'autres crimes à élucider, d'autres catastrophes à relater. L'affaire d'Otrange se vit reléguée vers les pages de plus en plus intérieures jusqu'à disparaître complètement des colonnes. Aussi, l'opinion publique considéra toujours, avant d'oublier complètement, que l'absence de preuves objectives ne pouvait en aucune manière remettre en cause la culpabilité du Père Beuzet. Ce qui est plus surprenant, c'est de constater la même désinvolture dans le chef du magistrat instructeur, du moins si on en juge par la célérité avec laquelle cette affaire fut classée, la mort du présumé meurtrier éteignant la charge d'éventuelles poursuites (en vérité, des devoirs très précis furent demandés, mais les résultats surprenants fournis par les différents laboratoires ne suffirent pas à relancer l'instruction). Enfin, si j'ajoute les dernières impressions du gamin que j'étais à l'époque, témoin miraculé de cette triste affaire, alors je me demande simplement : n'a-t-on pas voulu étouffer une autre sorte de vérité ? Une vérité incroyablement scandaleuse, indécente, proprement inadmissible ! Et, dans ce cas, qui d'autre que la plus haute hiérarchie de l'Église aurait pu couler sur les faits une telle chape de plomb ?

Voici ces éléments qui, dans n'importe quelle autre enquête, auraient suffi à amener le magistrat instructeur à rechercher, sinon un coupable plus adéquat que le Père Beuzet, au moins des preuves plus formelles, plus palpables, de sa culpabilité !

Outre le précieux carnet aux aveux, les enquêteurs trouvèrent effectivement un flacon d'acide cyanhydrique au domicile du père Beuzet. Il fut vite établi que ce flacon avait été soustrait du stock de l'ancienne pharmacie Gillot de Géronville (flacon de 200ml étiqueté: Gillot et fils, acide prussique, HCN+16m, lot.04/12, usage vétérinaire, + triple tête de mort). Mais ce flacon était plein et toujours scellé d'origine ! Naturellement, le Père Beuzet pouvait avoir récupéré plusieurs flacons et fait disparaître celui ayant servi pour sa sinistre besogne...

Les dix-sept corps furent effectivement autopsiés (Dr Junot de Géronville ; Dr Salpêteur de Nançay). Des échantillons furent envoyés vers différents laboratoires spécialisés en toxicologie (Pr. Champagne au Centre Universitaire de Ligure ; Pr. Angstroën du NSO à Copenhague ; le département TPL du Saint-Vladimir Hospital de Londres). Les rapports de ces éminents spécialistes sont unanimes. Les avis des premiers témoins et des médecins légistes ne laissent aucun doute sur la cause des décès : l'empoisonnement ! " Les corps présentent tous les signes d'une mort quasi instantanée subséquente à l'ingestion d'une substance présentant une très haute toxicité ". Je vous ferai grâce des détails techniques expliquant la manière dont ce poison, à la fois neurotoxique et hémotoxique, s'est attaqué au système nerveux et aux organes des victimes. Il suffit de savoir qu'entre le moment où les sucs digestifs ont libéré l'agent létal et où celui-ci a provoqué la paralysie progressive des fonctions vitales, il s'écoula seulement de deux à trois minutes, temps variable selon la résistance des sujets. Cette constatation correspond parfaitement au témoignage des deux rescapés.

J'ai parcouru attentivement ces rapports, surtout ceux réalisés par les laboratoires spécialisés. Il existe une autre unanimité : la nature exacte du poison ne put être déterminée ! En réponse à une demande du juge d'instruction, plusieurs notes précisent qu'il ne peut en aucun cas s'agir d'un composé cyanhydrique, dont les effets sont très caractéristiques et les traces aisément décelables même à des doses infinitésimales. " Les autres poisons envisagés, dans les limites de nos connaissances scientifiques, ne peuvent rendre compte totalement des dégâts observés ni surtout de la rapidité du processus ". Le flacon saisi chez le père Beuzet fut aussi analysé. Il contenait bien de l'acide prussique, un poison d'une grande virulence, certes, mais qui ne pouvait être la cause des décès d'Otrange. Naturellement, le Père Beuzet pouvait avoir utilisé une autre variété de poison, fort méconnu ou dénaturé par le temps, et que, pour des raisons incompréhensibles, les meilleurs spécialistes en toxicologie ne parvinrent pas à déceler...

Par ailleurs, les dernières hosties consacrées du ciboire, ainsi que celles de la réserve, furent aussi analysées. Ainsi que le vin de messe, bien que seul le prêtre, selon le rite catholique, ingurgitât ce dernier. Les hosties et le vin des autres paroisses où le Père Beuzet officiait furent saisis et analysés également. Ici non plus, les spécialistes des différents laboratoires ne trouvèrent aucune trace de poison, même infime ! Encore une fois, le Père Beuzet pouvait avoir distribué toutes les hosties empoisonnées, celles qui restaient ainsi que le vin n'ayant pas été corrompus...

Oui, reconnaissons-le, n'importe qui aurait été tenté d'écarter d'un revers dédaigneux ces analyses spéculatives pour s'en tenir aux seuls faits établis : les aveux anticipés du prêtre et l'évidence unanimement confirmée d'un empoisonnement ! Quand bien même le poison restait introuvable...

Mais était-il vraiment introuvable ? Un dernier document découvert dans le dossier demeure particulièrement troublant et ne semble pas avoir été exploité à sa juste valeur par le magistrat instructeur. Il s'agit d'une annexe du rapport envoyé par le NSO de Copenhague concernant des tests pratiqués sur des échantillons d'hosties et de vin. Ce qu'il révèle, en quelques lignes, ne laisse pas d'étonner ! Aucune substance toxique ne fut découverte sur les échantillons, mais...

" ... Les souris de laboratoire qui reçurent de minuscules parcelles des dernières hosties consacrées (ciboire d'Otrange), moururent immédiatement dans les mêmes conditions que les victimes humaines. Les hosties non consacrées (réserve d'Otrange et autres paroisses), n'entraînèrent par contre aucun désagrément chez les sujets testés. Ces dernières expériences ont malheureusement entraîné la destruction définitive du lot d'échantillons qui nous fut envoyé. Le vin ne présente, pour sa part, aucune toxicité. Soulignons néanmoins que nous ne disposions pas d'un échantillon de vin consacré au cours de cette même liturgie. Aucun point de comparaison n'étant donc possible entre vin consacré et vin de réserve ".

Ainsi, la toxicité des seules hosties consacrées, celles qui restaient dans le ciboire d'Otrange, avait été démontrée ! Qui plus est, le Pr. Angstroën, semblait insinuer que s'il avait pu tester un reste du vin consacré, celui-ci se serait, peut-être, révélé aussi toxique que le pain ! Bien sûr, cela pouvait vouloir dire que l'empoisonneur avait " traité " uniquement les hosties placées dans le ciboire d'Otrange, et que s'il avait pareillement " traité " le vin du calice, il n'y avait plus trace de celui-ci pour le prouver. Mais cela pouvait signifier aussi toute autre chose…

Cette lecture eut pour effet de raviver en moi des souvenirs d'une extrême ténuité. Je vais essayer de les reconstruire ici, afin d'étayer ce que je crois être l'ultime vérité sur cette affaire.

Je me trouvais donc dans le jubé avec Arthur Moulne et trois autres adultes. Comme à chaque fois que ma tante m'entraînait à la messe, je m'intéressais plus à l'aspect théâtral de celle-ci, au jeu des personnages, au décor et surtout aux dérives de ma propre imagination, plutôt qu'au sens chrétien à donner à cette cérémonie. Jusqu'à hier, j'étais un athée convaincu et sans doute l'étais-je déjà en germe à cette époque. Pour moi, la " foi chrétienne " était et est toujours un ramassis d'histoires insensées, d'énigmes vulgaires, de croyances stupides où ma raison implacable et sereine ne rencontre que de l'incohérence entretenue par des générations d'esprits faibles. Aujourd'hui, suite à ce que je sais avoir découvert, mon athéisme s'est sans doute vu quelque peu ébranlé. Mais cela ne change en rien, bien au contraire, le dégoût que j'éprouve pour toutes les formes de spiritualités élaborées par l'homme, et pour celle-là en particulier ! Avoir la foi ? Seulement si des faits irréfutables m'y obligent, et encore, ce sera alors pour ranger cette prétendue divinité au rang des pires prédateurs, des entités les plus nuisibles !

Mais revenons au drame d'Otrange, car mes états d'âme ne sont que des conséquences sans importance par rapport à la vérité qui se dévoila ce jour-là. Je me rappelle avoir posé plusieurs questions au brave Arthur Moulne, en chuchotant car ma voix aurait pu porter jusqu'à ma tante Hortense qui n'aurait pas manqué de se retourner et de me lancer son regard courroucé. Arthur Moulne n'était guère croyant. Je crois qu'il venait à la messe par la force de l'habitude, pour se montrer et discuter le coup avec ses vieux amis. Enfin, je veux dire qu'il ne dissimulait guère ses motivations premières, au contraire de beaucoup d'autres. Il n'a d'ailleurs pas eu à regretter son attitude vu que son refus de participer à l'eucharistie lui a indubitablement sauvé la vie. Ce dimanche-là, je lui ai d'ailleurs demandé à quoi rimaient, justement, les préparatifs de cette eucharistie, qu'étaient donc ce corps et ce sang du christ qu'il fallait manger et boire ? Sa réponse, il me semble la réentendre à mon oreille :
- Ces gens-là, mon petit, croient que le corps du christ réapparaît pour de vrai dans les hosties et que le vin se transforme en son sang. Ils appellent cela la transsubstantiation.
- La quoi ? Insistai-je.
- C'est une sorte de magie...

Je m'étais reculé en faisant la grimace. Comment était-il possible de manger de la chair humaine et de boire du sang ? Qui plus est d'un individu mort par crucifixion il y a près de deux mille ans et dont le corps, qu'un autre mystère disait ressuscité et monté au ciel, devait être abominablement décomposé depuis le temps ? Ainsi, chaque dimanche, ma tante Hortense mangeait de la chair humaine faisandée… Mon copain Gozier, la belle Juliette, et tous ces gens ? Un curé vampire ? Non ! C'était impossible ! Dans quel monde de fous étais-je tombé ? Ma tête bourdonnait d'incompréhension et, en même temps, l'horreur de la situation me captivait. Je me rappelle avoir fixé mon regard sur les manipulations du prêtre tout en souhaitant, de toutes mes forces, voir apparaître des lambeaux de chair sanguinolente dans le ciboire et que le vin clair s'épaississe soudain d'un sang putride. Quelle joie mêlée d'horreur j'aurais ressentie si, depuis ma position, j'avais pu voir les mains du prêtre saisir, en lieu et place des petites rondelles blanches, des tranches de chair saignante, puis les bouches de tous ces communiants cannibales s'orner de grimaces écarlates...

La suite des événements gomma mes élucubrations fantasmatiques avec la violence que l'on sait. Il y eut en moi de l'étonnement, un peu de peur et beaucoup d'agitation pendant les heures et les jours qui suivirent. Puis le temps me passa le baume de l'oubli. Le gamin devint un homme, emportant avec lui un minuscule grain de mystère qui, inconsciemment, devait le guider sur le chemin de la vérité. Aujourd'hui, j'ai enfin compris ce que mon entendement avait, depuis tout ce temps, refoulé au tréfonds de mon âme. Pour la première fois peut-être dans l'histoire de la chrétienté, et cela parce qu'un gamin à l'esprit par trop cartésien avait souhaité, avec toute la puissance de sa jeune imagination, voir se concrétiser dans la réalité l'une des plus sottes croyances de ses contemporains, une véritable transsubstantiation avait eu lieu...

Oui, ce dimanche-là, le mystère de la transsubstantiation eut bel et bien lieu dans la petite église d'Otrange. Dans un aveuglement général, le symbolisme devint réalité, - véritablement ! -, ainsi que le soutiennent contre toute logique ceux qui se targuent d'avoir la foi. Le corps du christ, - véritablement ! -, fut offert en partage à dix-sept chrétiens, dévots convaincus ou présents en ce lieu par la force des convenances et de l'habitude. Des chrétiens qui, obéissant à un rite dégradant, l'ingérèrent sans sourciller. Et ce corps du christ, tant adoré par ses armées de fidèles, était à l'image de ce Père Eternel qu'il représentait sur notre terre : un poison mortel !

FIN

© ® Auteur : Claude Thomas, texte déposé.

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