Asile

 

Napoléon retira la main droite de son gilet pour se gratter le cul avec frénésie. L'autre, la gauche, il la gardait négligemment dans le creux de son dos, tournée en poing.

En observant cette scène, le gardien tout de blanc vêtu qui se tenait quelques pas en arrière ne put réprimer une grimace où se lisait un subtil mélange de mépris et dégoût. Les hémorroïdes de Napoléon étaient un sujet de plaisanterie bien connu, mais le spectacle de ce grattage forcené aurait fini par agacer n'importe qui ! Le nabot impérial, la charpente tordue par l'effort, le bassin convulsif, un doigt dans le cul, quel spectacle ! Le garde songea avec une pointe d'écœurement aux malheureuses blanchisseuses qui devaient s'occuper du linge de corps du drôle, et aux efforts qu'il fallait pour récupérer une blancheur aseptique là où s'incrustaient quotidiennement les marbrures brunâtres issues du sinistre havage. Il claqua des doigts avec fermeté. À ce bruit, l'empereur se retourna et se heurta au regard méprisant du gardien. Tel un gamin pris en faute, il mit fin sur-le-champ à son exploitation minière, remisa l'outil dans le gilet et courut se cacher derrière Jérôme, la main gauche toujours tournée en poing dans son dos.

Jérôme ! Un mètre quatre-vingt-dix. Cent quarante kilos. Un crâne de pleine lune, des yeux expressifs comme des boutons de bottines et un éternel sourire niais. Jérôme, quoi !

Le gardien se détourna de l'inoffensif colosse et fit quelques pas vers une fenêtre fortement grillagée donnant sur le parc. La vue n'y était guère originale mais elle avait le mérite d'être apaisante. La nature automnale, chatoyante de couleurs sauvages, contrastait sévèrement avec l'atmosphère aseptisée de l'établissement. Malheureusement, l'agitation de certains pensionnaires ne lui permettait guère de s'attarder trop longuement dans cette contemplation.

- Ahouahouahouahoua - Ahouahouahouahoua !

Une fois de plus, le cri d'un dément le détourna de sa trop brève évasion. Celui qui venait d'aboyer comme un berger des Pyrénées rameutant le troupeau de moutons,... se prenait précisément pour un berger des Pyrénées. Depuis quelque temps, l'homme avait troqué sa langue maternelle aux accents du Pays Basque contre celle plus universelle de son ex-compagne et chienne Croqueloup.

- Croqueloup, au pied !, intima le gardien avec un professionnalisme assuré.

L'homme-chien courba l'échine, cessa de tournoyer autour des quatre bâtisseurs de cathédrale indifférents à ses manœuvres d'intimidation, et vint se pelotonner, haletant et bavant, aux pieds de son nouveau maître. À le voir aussi obéissant, on pouvait sans peine imaginer que s'il avait eu une queue, il l'aurait remuée avec allégresse.

- C'est bien, Croqueloup ! Maintenant va dans ton coin et tiens-toi tranquille, ajouta le garde tout en donnant une tape amicale sur l'épaule du dément.
- Wif ! Waf !, acquiesça Gilbert Gélussac, aujourd'hui Croqueloup.

Il donna un coup de langue sur la main amie et gagna son coin attitré, un poste d'observation d'où il pouvait surveiller tout le troupeau. Les bâtisseurs de cathédrale n'avaient pas eu le temps d'être dérangés par son petit manège. Peu de choses, d'ailleurs, parvenaient à les déranger, si ce n'était les imprécations de l'évêque pris de folie. Quoi de plus compréhensible que ce dernier fût parfois enragé, puisque les quatre bâtisseurs détruisaient toujours la cathédrale avant qu'il ne pût y exercer son office. Ces quatre personnages, assis en vis-à-vis autour d'une table vierge de plans et de compas, montaient de leurs huit mains des murs invisibles percés de rosaces, soutenus d'arcs-boutants, relevés de voûtes ogivales et sculptés de cent-mille démons. Entre leurs mains papillonnantes se devinait parfois une silhouette gracieuse, effilée, mais toujours éphémère, car aussitôt rendue à l'invisible d'une glaise d'air et de gestes. C'était dans ces apogées de grâce divine que, parfois, l'évêque intervenait de sa voix criarde et menaçante.

- Sacrilège ! Sacrilège ! Mécréants ! Iconoclastes ! Maudits tâcherons du diable !

Et, en séparant de force les mains des quatre architectes, il faisait s'effondrer le saint édifice qu'il aurait tant voulu préserver afin d'y pouvoir dire sa messe. Mais en ce jour où Croqueloup surveillait ses moutons et où Napoléon, toujours dissimulé derrière l'énorme carrure de Jérôme, s'était innocemment ramené un doigt dans le cul, l'évêque irascible était parti à Rome ou à Acapulco, emmené par la seringue d'onze heures trente. Survint un martien qui traversa la pièce en diagonale et à cloche-pied, évitant très adroitement les carrés noirs du pavement. Il n'aurait plus manqué qu'il tombât dans un vortex temporel ! Il revint immédiatement par le même chemin, mais sur l'autre jambe. Puis il se cala dans un coin pour, tel un gracieux marabout, attendre patiemment l'heure de la prochaine migration. Paulus Bultus, lui, avait pris possession du plus confortable fauteuil où, affalé à la manière d'un nabab, il étirait des filets de morve de ses narines jusqu'aux coins de ses yeux.

- Poum, poum, poum, poum ! Trouloulou-loulou-loulou, trouloulou-loulou-loulou. Poum, poum, poum, poum ! Ici Londres ! Les Français parlent aux français. Les bas de soie de tante Camille sont filés ! Je répète, les bas de soie de tante Camille sont filés !
- Haouuuuuuuu - Haouuuuuuu - Haouuuuuuu !

Le gardien plaqua vivement sa main sur la bouche de la sirène humaine, un nabot ayant autant de coffre que Pavarotti et qui ne manquait jamais d'avertir l'assemblée d'un possible bombardement de la capitale. Puis, s'adressant à l'oreille du speaker :
- La guerre est finie mon Général. Paris est libéré, alors coupez-moi cette radio !

Le général lâcha son micro imaginaire, ébaucha un salut militaire condescendant et s'en retourna, raide comme une trique, digne comme un cornichon fraîchement sorti du vinaigre, vers ses quartiers de fonction. Prévoyant une accalmie de quelques minutes, le garde retourna à sa position privilégiée près de la fenêtre où, d'un simple regard, il put transfuser une parcelle de sérénité dans son âme fatiguée. La fonction de gardien au sein de cet établissement psychiatrique n'était décidément pas de tout repos.

* * *

- Nous voici dans la salle commune, monsieur le Ministre. Ainsi que vous pouvez le constater, nos pensionnaires sont particulièrement bien encadrés. Notre personnel spécialisé est...
- Je vois cela, monsieur le directeur, coupa l'élu du peuple. Je vous félicite pour la tenue de votre établissement. Combien de pensionnaires accueillez-vous ?
- Cent vingt-huit, monsieur le Ministre. Ce qui est notre capacité maximale compte tenu des effectifs dont nous disposons. À ce sujet, justement...
- Allez-vous me dire que deux ou trois postes supplémentaires ne seraient pas superflus ?
- C'est cela même, monsieur le Ministre. Si nous pouvions compter sur deux internes et trois gardes polyvalents supplémentaires, nous pourrions accueillir jusqu'à cent-cinquante patients. Au-delà, naturellement, il deviendrait nécessaire d'agrandir l'aile ouest, et alors...
- Pour le personnel, je verrai ce que je peux faire. Une révision de nos conventions est toujours possible. Par contre, en ce qui concerne l'agrandissement, je crains fort que les efforts budgétaires ne le permettent pas avant plusieurs années…

Le ministre pressé, le directeur empressé et la douzaine de frelons en costume se dirigèrent en louvoyant vers la sortie de l'asile psychiatrique. Il y eut encore des courbettes, des échanges de poignées de mains et des promesses sirupeuses. Avant de claquer la portière de sa limousine de fonction avec chauffeur, secrétaire et mini-bar, le ministre rappela le directeur. Il le prit à part et, sur le ton de la confidence :
- Surtout, veillez bien sur mon frère, il est si sensible !

Puis, en même temps qu'une enveloppe passait discrètement d'une main dans une autre, le ministre, un mètre quatre-vingt-dix, cent quarante kilos, un crâne de pleine lune, des yeux expressif comme des boutons de bottines, s'enfonça pour de bon dans la banquette moelleuse de sa limousine. Le chauffeur lança la puissante voiture sur le lacet d'asphalte. Deux autres véhicules suivaient, emportant quelques frelons porte-dossiers et cireurs de pompes. Le ministre se tourna alors vers sa secrétaire qui avait pris place sur la même banquette. Il posa négligemment une main boudinée sur la cuisse avenante de la poule et demanda :
- Quelle est la suite du programme, ma toute belle ?
- 15h : inauguration d'une piste cyclable ; 17h30 : rendez-vous avec le représentant d'Electrofion pour ce que vous savez ; 18h : réunion préparatoire pour la constitution de la commission bootslick. Demain : avion pour Genève à 08h15, réunion avec la LGA.

Le chauffeur chauffait les bielles et les pistons en jouant du pied droit avec la désinvolture de ceux qui se savent au-dessus des lois. Il avait allumé la radio où un speaker égrenait les informations sur un ton monotone. Deux guerres, trois révolutions, un coup d'état, deux marées noires, un crash aérien, un marasme boursier, cinq attentats, une brochette de scandales politico-financiers, un assortiment d'empoisonnements alimentaires et l'annonce que des extraterrestres risquaient de débarquer d'un jour à l'autre. Tout allait donc pour le mieux dans le meilleur des mondes. Il avait aussi relevé la séparation avant/arrière du véhicule, une vitre opaque, afin de ne pas être distrait par la position agenouillée de la secrétaire en train de réanimer un asticot fatigué. La fonction de ministre, asticot fatigué ou non, n'était décidément pas de tout repos sur les routes de France.

* * *

- Je vous félicite, Directeur Commodore ! Vous faites là un travail remarquable !
- Merci ô Tentacule Suprême, mais je n'ai guère de mérite. Les terrestres sont si coopératifs…

Malgré sa modestie empruntée, le directeur nouvellement promu Commodore ne put empêcher la palpitation de ses ouïes et la verdeur de ses bajoues. Non seulement il éprouvait une réelle fierté du travail accompli par son équipe depuis plusieurs siècles, mais les compliments du Tentacule Suprême lui allaient droit au foie ! Autour de lui, ses adjoints frémissaient d'allégresse. Ce n'était pas tous les jours qu'un Tentacule du Haut Conseil se déplaçait en personne pour effectuer une tournée d'inspection et décerner un titre nobiliaire à un obscur directeur en poste au fin fond de la galaxie. Sans doute y avait-il du renouvellement tentaculaire en perspective, et peut-être même un contrôle dodécaséculaire des budgets alloués aux différents secteurs sociaux. Quoi qu'il en soit, ce n'était pas son problème. Il savait qu'il demeurerait le directeur de la seule colonie psychiatrique de l'univers et savourerait encore longtemps le titre honorifique de Commodore que l'autre venait de lui décerner.

Il recula d'une palme, aussitôt imité par ses adjoints, afin de mieux présenter la projection panoramique de son oeuvre. Des vues sélectionnées de la planète terre envahirent aussitôt la salle de conférence de la station balise. Cette station, en vérité un vaisseau spatial sophistiqué, était stationnée à quelques encablures de la planète, parfaitement dissimulée derrière un paravent d'espace trompe-l'œil. La navette du Tentacule Suprême était quant à elle amarrée derrière le vaisseau et tout aussi indétectable par les ridicules moyens techniques des terrestres.

Les images qui arrivaient étaient positivement affolantes ! Chaque extraterrestre présent dans la salle de réunion pouvait voir de ses six yeux des représentations incroyablement réalistes de ce qu'un chauffeur de limousine, des milliers de kilomètres plus bas, entendait dans sa radio.

- A t-on déjà vu une société se comporter de façon aussi ridicule ?, souligna le Directeur Commodore.
- C'est à la fois amusant, pathétique et effrayant, admit le Tentacule Suprême.
- Nous avons ici un véritable concentré de ce que pourrait devenir n'importe quelle société de la Confédération, qui en compte à ce jour plusieurs millions, si nous n'en expurgions les éléments psychologiquement défaillants.
- En effet ! Quel désastre cela serait !
- Heureusement que la terre était là ! Songez à ce qu'aurait pu coûter la construction d'un asile psychiatrique de cette capacité sur une de nos planètes, ou encore la création de milliers de petites unités décentralisées !
- Cette communauté humanoïde mentalement déficiente fut une véritable aubaine pour le reste de la galaxie !
- Oui ô Suprême Tentacule. Dans presque cent pour-cent des cas, le terrestre est par nature un déficient mental, un désaxé, un névrosé, un psychopathe ou n'importe quoi de peu recommandable, d'où l'absence de contact formel de notre Confédération avec ce peuple.
- Ces hideuses créatures n'étaient pas dignes de nous rejoindre, approuva le politicien. Les terrestres constituent le plus fameux ratage de l'évolution !
- Mais nous avons su néanmoins en profiter, renchérit le Commodore. Depuis des siècles, chaque fois qu'un individu, quelque part sur un de nos mondes, présente des signes d'instabilité mentale grave, nous l'exilons ici, dans cet asile psychiatrique planétaire.
- Magnifique !
- Naturellement, nous n'exilons que son esprit ! Sa psyché défaillante intègre le corps d'un jeune terrien dont il chasse l'esprit originel, et personne là-bas n'y voit jamais de différence ! Il ne nous reste plus qu'à détruire le corps devenu inutile de notre ex-compatriote. De cette manière, nous ne commettons aucun crime aux yeux de nos Lois, tout en purifiant néanmoins notre société.
- Je sais tout cela, approuva le Tentacule Suprême. Et je n'ai que des félicitations à vous transmettre de la part du Haut Conseil pour l'efficacité de votre gestion.

Le Tentacule Suprême se propulsa vers le sas de téléportation qui devait le ramener dans sa navette. Les autres le suivirent, révérencieux à l'excès. Il y eut encore d'interminables mélanges de ventouses et des promesses doucereuses au sujet d'un renouvellement possible de la décoration de la station balise, qui en avait bien besoin vu le manque de précision qui en fut donnée dans ce récit. Avant de se glisser dans le sas, le haut dignitaire rappela une dernière fois le directeur. Sur le ton de la confidence, il lui dit :
- Prenez bien soin de mon ex-femme, elle est si sensible ! Sa psyché a investi le corps d'une secrétaire de ministre, dans ce pays appelé France…

Puis, en même temps qu'une pastille de psion triple-crédit passait discrètement d'une ventouse dans une autre, le Tentacule Suprême s'enfonça pour de bon dans la cabine de téléportation. Il se retrouva instantanément dans sa navette de fonction avec équipage sur-qualifié, gardes du corps triés sur la comète, secrétaire-masseuse et mini-bar. Le pilote reçut l'ordre de lancer l'engin sur les coordonnées du bercail. Le Suprême s'isola dans ses quartiers avec sa secrétaire-masseuse et lui posa négligemment sa plus grosse ventouse sur sa fesse gélatineuse. Il demanda :
- Quelle est la suite du programme, ma toute belle ?
- Temps libre et distraction jusqu'à Glloq+16, ensuite préparation du rapport pour le Haut Conseil, mais rien ne presse.
- Alors, ma toute belle, vous savez quoi faire, n'est-ce pas ?

Le Tentacule Suprême s'affala sur l'immense couchette de son aquarium-à-coucher tandis que la secrétaire, devenue masseuse, massait avec application l'énorme turgescence violacée pointant entre les ventouses ventrales du patron. Cela dit, toutes proportions gardées, la chose était d'une conformation parfaitement ordinaire. En sourdine, la radio du bord égrenait, monotone, les nouvelles de la galaxie : deux guerres cosmiques, trois collapses planétaires, deux reflux peptomagnétiques, un crash stellaire, un trou noir bouché, un assortiment de fins du monde et l'annonce qu'un Dieu vengeur allait bientôt faire parler de lui. Tout allait donc pour le mieux dans le meilleur des mondes. La masseuse passa à la vitesse supérieure et prit la chose en bouche. La fonction de Tentacule Suprême, turgescent ou non, n'était décidément pas de tout repos au sein de la grande Confédération Galactique.

* * *

- Voilà, Sublime Majesté. Tel est le point de la situation...
- Vous vous foutez de moi Gabriel ?
- Que nenni Bon Maître ! Mais c'est ainsi, rien ne va plus dans Votre Création !

L'ange replia ses ailes entre ses jambes, penaud comme une poularde prise en flagrant délit de picotage interdit. Devant lui, LUI ! Indémodable sur son trône vaporeux, barbu, chevelu, ventru, la toge négligée et une haleine de bouc... Dieu ! Enfin, pour être exact, une des multiples représentations de Dieu qu'il est possible de recueillir dans n'importe quelle société d'olibrius ayant eu la balourdise de L'inventer.

Et c'était vrai que plus rien n'allait dans SA création ! Quel affreux spectacle ! Quelle désolation ! Quel monde de fous… Oui, IL n'avait réussi qu'à créer un monde de fous !

- Je me sens si las, mon bon Gabriel, si las !
- Que puis-je faire pour vous être agréable, Seigneur ?
- J'aimerais une petite pipe, mon bon Gabriel !

L'ange regarda le Seigneur, à la fois attristé et dégoûté. Le Créateur, dans toute sa munificence, voulait encore une petite pipe ! Ce n'était pas tant le fait de devoir offrir sans rouspéter cette petite gâterie à son Seigneur qui produisait chez Gabriel cette tristesse et ce dégoût, mais plutôt la vision de l'horrible couvre-chef que le Tout Puissant s'obstinait à arborer depuis des millénaires. Gabriel s'agenouilla, grimpa par-dessous la toge entre les cuisses du Seigneur et se mit à l'ouvrage. Au moins, dans cette position, il ne voyait plus l'énorme entonnoir vissé sur la tête de Dieu !

FIN

© ® Auteur : Claude Thomas, texte déposé.

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