L'heure du cancre

 

Je marchais, le cœur triste, au sein d'une immense forêt anormalement nette. Oui, nette ! Son sol était couvert de mousse, ou d'une herbe rase, sans ronces ni racines piégeuses. Les troncs étaient lisses et droits, leurs espacements parfaitement réguliers. Ils supportaient une sorte d'édredon feuillu paraissant unir l'ensemble de la forêt par le haut. Cette chape de verdure me coupait d'un ciel que je sentais clair et perlé d'un bouillant soleil d'été. Malgré ce dais d'aspect oppressant, l'air autour de moi était lumineux et sans ombre. J'avais chaud. Tandis que je marchais sans véritable but, je pris conscience avec une sérénité quasi surnaturelle, qu'une telle forêt ne pouvait exister nulle part sur la terre ! Je suis un petit garçon de la campagne et je sais de quoi je parle. Pourtant, d'une manière ou d'une autre, j'étais bel et bien arrivé dans ce lieu étrange.

Depuis quand étais-je dans cette forêt ? Cette question se formula en moi pour disparaître aussi vite sans avoir reçu de réponse, si ce n'est le ressac d'un lointain brouhaha, une sorte de grondement sourd ressemblant à la voix d'un géant. Un géant qui, j'en étais sûr désormais, ne pouvait plus m'atteindre. Avant, ailleurs, il y avait eu un monde où ce géant discourait, ordonnait, me faisait peur quand son regard tombait dans le mien et quand son doigt pointé soulignait le vide de ma pauvre tête. Puis, pffft ! Plus de géant ! Mais une forêt étrange où ma liberté gagnait peu à peu en confiance. Il me semblait encore entendre sa voix bourdonnante, très loin par-delà des montagnes inaccessibles, mais il s'agissait peut-être d'un simple souvenir pareil à ces ritournelles agaçantes refusant de quitter l'esprit. Je décidai, à défaut de pouvoir l'éteindre complètement, que cette musique pouvait m'accompagner à condition de rester lointaine et inoffensive.

Ma liberté était triste et j'en ignorais la cause. Soudain, mes mains découvrirent des rivières de petits cailloux blancs au fond de mes poches et toute ma tristesse disparut comme par enchantement. Je me mis à semer ces cailloux derrière moi, laissant une piste parfaitement visible dans ce décor de verts et de bruns. Au moins, me dis-je, voilà un chemin que je ne reprendrai pas si d'aventure mon exploration me ramène insidieusement sur mes pas ! Je venais de décider de ne plus quitter ce nouveau monde, et immédiatement le lointain brouhaha diminua de plusieurs tons.

Le temps passa. Je courus en tout sens sachant que partout j'étais chez-moi. Mes poches étaient maintenant vides de petits cailloux mais cela ne m'importait plus. Une clairière apparut alors au détour d'un grand hêtre. L'œil du ciel y creusait un puits de lumière bleue, un puits où je plongeai sans peur. J'étais un homme à présent. Un homme fier, un chevalier, un prince ! Les gelinottes, les grives musiciennes, les sizerins flammés et les bouvreuils pivoines, les écureuils facétieux, les mulots hardis et les belettes rebelles, obéissaient à mes souhaits les plus secrets. La sarabande plumetée et poilue ébouriffa l'air de sa musique sauvage avant de me laisser, tout joyeux, au pied d'un entablement de pierres grises. J'avais devant moi un imposant sarcophage, usé par les siècles, colonisé de mousse et de lierre. Je touchai le monument de mes mains d'homme et je vis un miracle. Le sommet de cet autel était de verre et sous cette fragile protection reposait la plus belle des femmes. Je soufflai délicatement quelques feuilles éparses, tombées des siècles. Elles virevoltèrent, dansèrent et s'enfouirent comme de petites sorcières surprises en plein sabbat. Le couvercle lui-même s'évanouit à la chaleur de mon souffle. La jeune femme endormie m'apparut alors dans toute sa splendeur. Belle. Indiciblement belle.

L'ai-je embrassée ? Je ne saurais le dire. Une voix intérieure me dictait de voler ce baiser, seul geste capable de tirer la belle de son sommeil, de la ramener vers la vie. Mais des ombres célestes assombrirent soudainement le puits de lumière. Des grondements d'orages roulèrent vers moi de tous les cotés du monde. La créature qui répondit à mon baiser fantôme me glaça d'un regard cruel et je m'enfouis avec un tel désordre que mes membres se disputèrent comme un tourbillon de brindilles. Je courus. Je courus à perdre haleine. Ma course fit renaître mes jambes d'enfant tandis que mes habits de prince se métamorphosaient en culottes de garnement. Les arbres fuyaient à gauche, fuyaient à droite. Ceux qui arrivaient devant s'écartaient et je dérivais à une vitesse inouïe vers les confins de plus en plus lugubres de cette forêt. Une forêt où maintenant surgissaient des ronces, des racines et des branches folles, autant de mains agiles comme des serpents, prêtes à me faucher dans ma course comme un frêle roseau. Autour de moi, devant, derrière, par-dessus, des ombres naines couraient, criaillaient et riaient de ma peur. Parfois, l'une d'elles prenait subitement corps et un gnome barbu, vêtu d'oripeaux criards, me jetait des sorts avant de redevenir ombre et de finir en trilles de rires menaçants. Aveugle et ivre de peur, les poumons en feu, je butai de plein fouet dans les jupes d'une horrible sorcière qui, d'une main décharnée, me leva du sol à la hauteur de son regard torve, comme si je n'avais pas plus de poids qu'un fétu de paille. Sa vilaine bouche cracha un rire puant tandis que, de son autre main, elle enfourna entre mes dents une pomme que je savais empoisonnée. Je crachai, crachai et recrachai les morceaux amers qui rongeaient ma bouche. La vieille me lâcha enfin et je tombai, tombai, désespérant de jamais toucher le sol...

Mes aïeux quel tourbillon ! Quel maelström affolant ! Des objets et des êtres les plus étranges y pleuvaient de toutes parts tandis que je les traversais dans une chute infinie. J'y vis passer une barbe blanche, une barbe bleue, une barbe rousse. Des millions d'étoiles, des magiciens et des sorciers. Des princes amoureux et des reines cruelles. Assise sous un saule, une petite fille riait en compagnie d'un gros chat philosophe, lequel s'effaça du décor en commençant par la queue jusqu'à ne laisser dans l'air que son sourire satisfait. Un loup claqua des mâchoires si près de mon cou que je reçus les éclaboussures de sa faim. Les arbres, maintenant, étaient monstrueux et laissaient pendre d'invraisemblables citrouilles où grouillaient des vers monstrueux se changeant en rats, en grenouilles, en laquais ou en ogres. Et tout se mélangea, se mélangea, dans le puits à mélasse ou je tombai, tombai...

J'aurais tout donné pour retrouver la piste des petits cailloux blancs, mais la forêt elle-même avait disparu. Le formidable tourbillon, ma chute infinie et tous les éléments incompréhensibles ligués contre moi m'avaient catapulté dans un autre univers. Il y faisait froid et humide. La nuit devait y être éternelle. Un épais brouillard s'insinuait partout telle une sangsue aérienne avide d'ombres. Il rongeait les murs, gommait les rares étincelles célestes et gobaient un à un les halos blafards portés par de squelettiques réverbères à gaz. Un hurlement de douleur et d'effroi creva soudain cette atmosphère empesée des plus terribles miasmes. Il y eut comme le bruit d'une chute, quelque part, puis les stries répétées du sifflet d'un policeman auxquelles d'autres stries répondirent, de loin en loin. Puis une double cavalcade de pas, ombre poursuivie par une ombre sur les pavés humides, entre les façades mortes, arriva sur moi, émergeant d'un labyrinthe invisible. La première ombre me frôla de son aile maléfique et je me mis à courir avec elle. Non, en elle ! J'avais à présent un couteau dégoulinant de sang dans mon poing et la vision atroce du ventre d'une putain que je venais de crever. Un nom fondit dans mon esprit, comme apporté par un fleuve d'acide : " Jack the Ripper ! " Je bondis dans une ruelle que je connaissais pour l'avoir empruntée souvent, plongeai dans une autre et une autre encore. Les sifflets des policemen à mes trousses agonisèrent bientôt dans l'épaisseur d'un monde de plus en plus flou. Une porte claqua dans mon dos. Je roulai dans une pièce, un laboratoire, mon refuge. Le désordre y était indescriptible. Dans mon affolement à chercher dieu sait quoi, des ballons et des éprouvettes se brisèrent, m'éclaboussant d'étoiles de verre et de liquides nauséabonds. Ma main trouva enfin ce que mon âme cherchait et j'avalai goulûment la liqueur sombre d'un dernier flacon. Mon corps fut secoué, déchiré par de terribles spasmes qui me laissèrent agonisant, tordu à même le sol. Puis le calme revint dans mes veines. Je me relevai et rajustai ma tenue. L'instant d'après, ma servante frappa à la porte et annonça : " vos invités sont arrivés, Dr Jekill ".

Tout allait bien à présent. Ils étaient tous là, mes invités, mes amis. Je leur exposai mon fantastique projet autour d'un verre de brandy. Sur la table, devant leurs émerveillés, ma petite machine disparut dans les méandres du temps, emportant avec elle le demi-cigare figurant son futur passager. À ma grande déception, personne, sauf peut-être Filby, ne voulut en croire ses yeux. Mes explications restèrent vaines. Ils rirent. Ils m'accusèrent d'avoir monté un habile tour de passe-passe. Que pouvais-je faire d'autre que m'évader, encore et toujours ?

Ma fuite irréfléchie reprit de plus belle. Je connus alors, à mon corps défendant, une succession d'aventures extraordinaires. Je parcourus le monde en ballon et l'espace en fusée. Je devins invisible et cambrioleur. J'appris à traverser les murailles pour les mêmes raisons. Mais ailleurs, enivré du meilleur Amontillado, je ne pus défaire le sort derrière lequel mon infortune m'avait amené. J'explorai les souterrains d'un monde sans lumière où des âmes délétères m'obligèrent à hurler des millions de fois une étrange vérité : " je suis d'ailleurs ! " Partout, je dus combattre des dragons resurgis de toutes les strates oubliées de l'histoire. J'affrontai des géants aux ailes tournoyantes sous un implacable soleil d'Espagne. Ma raison y mourut, m'entraînant corps et âme, ficelé telle une javelle sur le dos d'une salamandre gigantesque. L'animal rampa bientôt sous le méchant ciel d'une Flandre putride. Il m'abandonna devant la Maison du Diable. Des mots inquiétants coulèrent de mes lèvres, des mots qui ne pouvaient être miens, et pourtant, je les entends encore : " Elle sue la morgue des grands qui l'habitent et la terreur de ceux qui la frôlent. La façade est un masque grave où l'on cherche en vain quelque sérénité. C'est un visage tordu de fièvre, d'angoisse et de colère, qui ne parvient pas à cacher ce qu'il y a d'abominable derrière lui. " Et cette maison m'avala, pauvre mouche décomposée que j'étais !

Y eut-il un geste céleste, à ce moment, pour me venir en aide ? Je ne puis le croire, car celui qui l'autorisa devait être le mal incarné...

Je me retrouvai isolé du monde sur une île des tropiques. Là, à l'écart des ignorants et des bien-pensants, je fabriquai des humains hors de la chair de mes animaux de compagnie, ou le contraire, je ne sais plus, tant je perdis rapidement toute notion d'humanité. D'ailleurs, perdu à cette entreprise, je regagnai bientôt le continent à bord d'une goélette sans équipage. J'y trouvai femme à ma convenance. Pauvre Mary ! Puis, rongé par une nouvelle passion morbide, je me mis à soudoyer les employés des morgues et des cimetières afin qu'ils me livrent les cadavres les plus récents. Je fis passer ces corps sous mon scalpel, outil que je guidai à la perfection entre les chairs mortes afin d'en détacher les pièces nécessaires pour la créature que je recomposai en grand secret. Créature sans nom, le feu du ciel te donna vie ! Tu t'évadas. Tu massacras notre famille et nos amis. Les hommes te pourchassèrent de villages en cités, jusqu'aux glaces du pôle où tu exilas à jamais tes souffrances infinies. Je devins fou. L'espace et le temps copulèrent sous mon crâne et vomirent des mondes parallèles. Les Martiens débarquèrent et déclenchèrent la plus terrible des guerres. Moi, un autre, ou cent autres à la fois, je m'enfuis vers l'est. J'arrivai en Transylvanie, pays de brumes et de hurlements, où je n'eus de cesse de revenir à Londres, mordre le cou de mes maîtresses pour me désaltérer de leur vie écarlate...

Le chasseur de vampire m'a retrouvé ! Je n'en puis plus. Il fait jour derrière mes yeux clos de fatigue et cette lumière sera ma perte. Il me tient ! Je sais ses intentions et ma haine impuissante ronge mes muscles paralysés. La mélasse où je suis englué retient ma volonté de fuir ce dernier monstre. Le dernier ? Ou le premier de tous ? Je devine le pieu à la pointe acérée qu'il pose sur mon cœur. Il me semble voir, dans un brouillard d'aube, la masse qu'il s'apprête à abattre avec rage et détermination. Et il frappe, frappe et frappe encore ! Et je hurle tel un possédé en m'éjectant du cauchemar où mon pauvre cœur vient d'exploser...

- Alors Thomas ! Je vous y prends à dormir pendant mon cours !

La voix tonne par-dessus ma tête tandis que des rires à peine étouffés fusent alentours. Le géant pointe son terrible doigt vers moi. Je l'aurais parié. Un invisible trait de feu semble jaillir de cet index menaçant pour venir fourrager ma poitrine tel un pieu de l'enfer. Je dois répondre quelque chose…

- Je... euh...
- Taisez-vous ! Vous me ferez le résumé de la leçon pour demain, et tâchez d'être complet !

Puis le géant vire de bord et retourne à son bureau d'un pas décidé. Il y rassemble des feuillets et des livres, qu'il fourre négligemment dans une musette défraîchie. En même temps sonne la cloche libératrice.

- Merde ! Je me suis endormi. Pourquoi tu m'as pas secoué ?, je demande à René, mon voisin de table.
- Ben mon vieux, tu avais l'air si bien parti. Si tu t'étais vu !
- Pfff ! C'est malin. De quoi il a causé, le prof ?
- La littérature fantastique, les vieux contes, Wells, Poe, Frankenstein, Dracula,... la totale ! Je te passerai mes notes.
- Y a intérêt, j'ai vraiment rien suivi !

FIN

© ® Auteur : Claude Thomas, texte déposé.

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