G

À la manière de Gaston Compère poursuivi par Fredric Brown !

Il fallait s'y attendre, il arriva un jour où tous les habitants de la terre eurent un " G " sur eux !

Par " G ", j'entends bien cette espèce d'appareil miniaturisé permettant d'établir une communication téléphonique avec son prochain, sans plus connaître les pénibles entraves ni les abominables contraintes d'une liaison filaire avec un poste fixe.

Soyez conscient, cher lecteur, que je conçois parfaitement combien puérile peut sembler une telle définition. Mais nous sommes dans une histoire fantastique, qui plus est un tantinet surréaliste et se voulant même humoristique, aussi vous me pardonnerez ce verbiage empreint d'emphase pour désigner un appareil devenu aujourd'hui fort banal et que tout le monde connaît, à défaut de posséder déjà le sien. Un téléphone portable, quoi ! Un " GSM ", un " cellulaire ", un machin ultra-léger, ergonomique, boutonneux, sonnant, vibrant et lumineux, avec une mémoire programmable et des tas de fonctions allant du simplement nécessaire au judicieusement superflu.

Je ne vais donc pas perdre mon temps dans la description d'une chose que vous connaissez tous très bien. Sachez seulement que par " G ", j'entends aussi toutes les variantes et toutes les évolutions possibles dudit appareil dont voici, à titre purement indicatif, quelques exemples : kit main-libre, messagerie multidirectionnelle, accès internet, batteries solaires, antenne cure-nez, décapsuleur universel, répulsif ultrasonique pour chien méchant, vibromasseur multi-vitesse, autel portatif avec ciboire et burettes incorporés...

Je tenais à ces précisions afin de ne pas avoir l'air trop ridicule d'ici quelques années lorsque cet appareil aura évolué vers ce que je ne suis pas à même d'imaginer aujourd'hui, non pas que l'imagination me fasse défaut, mais parce que je m'en fous complètement !

Donc, il arriva un jour où tous les habitants de la terre eurent un " G " sur eux. Non pas dans un tiroir à la maison, non pas dans la poche d'un pardessus laissé au vestiaire du Grand Théâtre, non, non et non, j'ai bien dit sur eux ! Et, dois-je le préciser, en parfait état de marche, batterie gonflée à bloc, plusieurs barrettes au réseau.

À vrai dire, je ne sais ce qui est le plus étrange : le fait que chacun ait un " G " sur soi à ce moment précis de mon histoire, ou le fait que chacun sur cette terre ait eu les moyens, finalement, de s'offrir cet accessoire ? Je crois, au vu de la misère du monde, que la seconde proposition est encore plus inconcevable que la première. En effet, à l'heure où j'écris ces lignes (il est 11h28' mais le plus important est évidemment la date : nous sommes le 21 juin 2…), la misère sur notre chère vieille planète semble telle qu'il apparaît parfaitement inconcevable qu'un jour, même lointain, tous les humains sans exception puissent posséder un " G ". Aussi, en admettant que ce qui relève aujourd'hui de l'utopie, voire du miracle, finisse néanmoins par se réaliser, le fait que tous les possesseurs de " G ", c'est à dire tous les humains recensés depuis le berceau jusqu'au catafalque, aient effectivement leur téléphone portable sur eux à un moment donné, ne représenterait plus dès lors qu'une probabilité guère supérieure à la première proposition.

Heureusement que nous sommes dans une histoire fantastique ! Ce petit détail, qu'il conviendra de conserver à l'esprit autant que faire se peut, va donc me permettre de trouver d'étonnantes justifications à ce mystère. Oui, en l'an 2…, nous connaissons encore (toujours devrais-je écrire non sans rancœur en songeant aux puissants qui tirent les ficelles de ce théâtre de marionnettes qu'est devenue notre société, en se pourléchant le groin tout excité par les gros bénéfices qu'ils enfournent sans honte ni remords dans leurs poches en détruisant sciemment la planète et en écrasant, en humiliant, en avilissant des milliards de ploucs…), nous connaissons encore, disais-je, une terrible misère sur cette terre ! Mais la misère des uns fait le bonheur des autres, refrain bien connu. Aussi, puisque ceux qui édifient leur bonheur égoïste au prix d'une exploitation éhontée de la plèbe sont de fieffés salauds, ceux-là, dans mon histoire fantastique, auront également fait en sorte que tous les terriens, un beau jour, aient un " G " (eussent eu, devrais-je dire si je voulais vous emmêler dans un subjonctif à la fois rétrospectif et futur alors que je raconte une histoire supposée passée…, enfin je me comprends).

Voulez-vous connaître les détails concernant cette monumentale, que dis-je, cette pharaonique opération de distribution universelle de " G " ? Sachez que l'on pourrait fort bien s'en passer pour la compréhension de mon histoire, ce qui allégerait d'autant mon récit et soulagerait mes pauvres doigts ankylosés par trop d'heures de " tapatap " sur un clavier pourri. Je vous sens dubitatifs. Je subodore donc que je vais devoir épandre une sérieuse couche de mots sur cet aspect des événements avant de passer à l'objet véritable de mon affaire ! Ce sera du remplissage, ni plus ni moins. Il s'agit d'un travail fastidieux, mais telle est ma croix, sans doute ? De me lire jusqu'au bout sera la vôtre, vous n'aviez qu'à tomber dans une marmite d'imagination quand vous étiez petits !

Premièrement, il y eut la nécessité. Un grand nombre de personnes, principalement au sein des nations nanties, connut soudain la nécessité de disposer d'un téléphone portable afin de pouvoir, à tout moment, en toutes circonstances, établir une liaison avec un interlocuteur tout aussi désireux du même contact. Nous parlons ici essentiellement du monde des affaires. Comprenez que dans le processus d'emballement du productivisme que connaissait notre début de troisième millénaire (ici j'emploie sciemment le passé afin de nous situer en pensée dans un avenir plus lointain mais toujours indéterminé, de façon à pouvoir porter en arrière un regard plus détaché sur l'époque concernée, ce n'est qu'une simple figure de style, donc ne vous alarmez pas), et ce par la faute des susnommés pourlècheurs de groins (les responsables de l'emballement productiviste), la quête anarchique et désespérée d'un fil de cuivre terminé par un providentiel combiné de téléphone (et en ordre de marche s'il vous plaît !), au moment où il aurait fallu justement disposer dans l'urgence dudit instrument à portée de main, avait toutes les chances de devenir un exercice hautement périlleux pour la santé économique des intervenants dans le jeu des accords concurrentiels servant à décider dans l'urgence (encore), du paysage (généralement de désolation) qu'aurait dû engendrer l'échange d'idée subitement géniale et immédiatement applicable de ces messieurs très entreprenants. Si vous n'avez pas perdu le fil de ma pensée, c'est bon signe pour la suite !

Nécessité faisant loi, on conçut des téléphones portables, on satellisa des satellites et on piqua des antennes un peu partout afin de couvrir progressivement la planète du précieux réseau d'ondes, ce jusqu'aux territoires les plus reculés, le champ de bataille du monde des affaires n'ayant pas de limites. Ici, c'est peut-être le moment de se rappeler avec une pointe de nostalgie les premiers appareils de radiotéléphonie, encombrants (ils occupaient jusqu'à un demi-coffre de voiture !), compliqués (il fallait passer par une standardiste souvent mal embouchée), et dont la qualité des communications laissait fortement à désirer (crachotements, friture " sur la ligne ? ", coupures intempestives...). Il est à noter aussi que ces primitives et pesantes installations ne devaient pas être totalement inoffensives pour la santé des utilisateurs, vu que de puissants champs électromagnétiques chatouillaient intensément leur cervelle dans un rayon passablement conséquent. Il paraîtrait même qu'un ministre belge aux triples initiales bien connues (également homme d'affaires confondant allègrement ses multiples casquettes, mais fallait-il le préciser ?), grand consommateur de radiotéléphonie dès les premières heures (du matin et de la dite technologie), serait devenu singulièrement gâteux bien avant l'âge habituel de la retraite. Pour autant que je sache, il n'est pas interdit d'introduire des rumeurs historiquement avérées dans une histoire fantastique, non ?

Il est vrai qu'il peut s'avérer fort utile de disposer d'un " G ". Pour les affaires, les relations urgentes, les imprévus, les appels à l'aide... On n'en finirait pas de soulever des arguments positifs afin de justifier l'acquisition d'un tel condensé de merveilles technologiques. Au moins une vie fut sauvée grâce à un " G ", qui ne l'aurais pas été sans l'existence de cet accessoire, ce qui suffit à lui donner sa lettre de noblesse. Vous aurez remarqué que, jusqu'ici, je lui ai donné du majuscule sans rechigner.

Après la nécessité, ou pour être exact en même temps qu'elle, vinrent la mode, la frime et le m'as-tu-vu ! Pour être dans le coup, il fallait avoir son " G ", sinon on était plouc. Comment, cher ami, vous n'avez pas encore votre " G " ? Dépendre d'un fil à la patte, de nos jours, quel manque de tact ! Et puis l'air est ir-res-pi-rable dans les cabines publiques, cela empeste le prolo et le touriste fauché ! Voici, en guise d'illustration, une minuscule tranche de vie découpée dans l'atmosphère de la Cité Ardente (Liège), place Cathédrale :

Description de la scène :
Un piéton pressé louvoie entre d'autres piétons pressés. Il a l'œil vague, une main collée contre sa joue, et dans cette main le précieux, l'incontournable, l'inénarrable et minuscule " G ". L'homme parle à son poing et personne ne s'étonne plus de ce qui, quelques années plus tôt, aurait provoqué des sourires et des tournicotis d'index sur les tempes.
Dialogue (ouvrez l'accent liégeois) :
- " Hâleau, mi pt'ite pôyette ? Dis, j'chuis ben rarrivé à Lièche. C'est pour te dire que j'arriverai une heure en avance à la maison ".
- " Oufti chéri ! tu fais bien d'm'appeler ! J'vais tout'suite mettre les patates à cuire ". Puis, s'adressant en aparté au grand singe allongé sur elle et qui venait, temporairement, de suspendre son limage forcené : " Dis Albert, grouille toi d'finir, mon homme va rentrer plus tôt, et n'oublie pas ton chapeau en partant " (Fermez l'accent liégeois).

Ha ! Dégainer son " G " dans un lieu public pour s'entendre annoncer un bouchage d'évier, et prendre un air de docteur es tuyauteries afin de prescrire une ordonnance de Destop ! Appeler Ginette dans le train en prenant des airs de ministre pour lui dire, en code transparent comme le jour, de faire préchauffer le four et d'enfiler sa guêpière de chez Trois-Suisses. Que de moments d'anthologie se sont ainsi susurrés dans les troutrous du gégé !

Mais, reconnaissons-le, à ce stade de pénétration du " G " dans la populace, malgré les efforts de la sacro-sainte nécessité et du vigoureux m'as-tu-vu, nous n'en étions encore qu'à quelques millions de terriens possédant un " G ". Il va donc falloir faire appel au fantastique pur et dur pour expliquer comment et pourquoi tous les terriens, un jour, auront (ou " ont eu ", si vous préférez conserver le style rétrospectif usité plus tôt) la chance de posséder le précieux appareil mainte fois susmentionné. Certains puristes avanceront, non sans d'excellentes raisons, que le fantastique peut aussi justifier une bonne part des acquisitions répondant au seul désir de nécessité et de frime, mais il s'agit d'un débat de spécialistes en psychologie dans lequel nous n'entrerons pas. (Quand je dis nous, c'est naturellement de moi seul qu'il s'agit, mais ce soupçon de majesté sert a montrer qui mène la barque ici, non mais sans blague !)

Chevauchons donc la vague fantastique pour affirmer, sans l'ombre d'une hésitation, qu'il y eut une hallucinante marée d'obligations ! On obligea, oui madame, et ce sous peine d'excommunication de la Grande Eglise de la Consommation, de nombreux acteurs (vous, entre autres), à se munir du fameux Riot-G (qu'il convenait de dégainer à tire-larigot histoire de crever son forfait aussi souvent que possible). Qu'il soit nécessaire ou non, le " G " devait être annexé à chaque terrien. Toute personne pouvant, à un moment ou un autre, se trouver dans une situation où une liaison téléphonique avec une autre personne était, non pas nécessaire, non pas utile, mais simplement possible (envisageable théoriquement serait encore plus exact) devait, et c'était un ordre implicitement matraqué par les grands prêtres de la dite Grande Eglise de la Consommation, être impérativement munie d'un " G ". Pourquoi ? À tout hasard ! Parce qu'on ne sait jamais ! À quand les casques à pointe avec prise de terre ?

Il y eut bien sûr des obligations que le Législateur, poussé dans le dos par les lobbies des télécommunications et les fouilles bien garnies d'inavouables gâteries, s'empressa de décliner en autant d'articles de Loi qu'il valait mieux, pour sa santé de contribuable taxable et amendable, ne pas transgresser. Ainsi, il fut décidé que chaque personne " en déplacement d'un point vers un autre dans un espace autre que strictement privé ", devait obligatoirement avoir un " G " sur elle. Tous les enfants âgés de deux ans jusqu'à la majorité, hors de la présence de leurs parents ou tuteurs légaux, devaient avoir un " G " avec eux. Les moins de deux ans devaient être encadrés en toutes circonstances par au moins un porteur de " G ". Toutes les personnes de plus de soixante-dix ans, etc.

À ce rythme, il ne resta bientôt plus aucun endroit ni aucune situation où le port du " G " ne fut rendu, non pas souhaitable, mais obligatoire ! Naturellement, l'on vit fleurir de nombreuses formules permettant aux personnes ne disposant que de maigres ressources, d'acquérir elles-aussi le fameux instrument. Il y eut des formules de financement plus qu'alléchantes bourdonnées par des publicistes pervers. Des subsides alloués par le Ministère des Télécommunications (cela coulait de source) dont au moins cinq pour-cent servirent réellement à appareiller les plus démunis, le reste de cette manne tombant dans d'indiscernables escarcelles, comme toujours. Des ONG raclèrent les fonds de tiroirs de leurs généreux donateurs et bénévolèrent sans gêne au secours des sans-G. Moult œuvres sociales de ou sans confession religieuse se positionnèrent en marge de ce grand mouvement, récupérant les indécis et appareillant les plus méritants. Des solidari-G en fanfare et musique, des concours dont le niveau intellectuel ne dépassait pas la valeur d'une demi-toise sur l'échelle de Binet-Simon, des cadeaux bonux dans la semoule de blé dur et j'en passe ! Conséquemment, le prix du fameux " G ", du moins le modèle de base sans fioritures ni options indécentes, dégringola jusqu'à ne plus représenter qu'une somme proprement dérisoire. Ainsi galvanisé (au figuré !), un " G " minimal au look spartiate se retrouva bientôt dans la poche de chaque pauvre des pays dits nantis. Paradoxalement, ceux qui, riches ou pauvres, avaient déboursé des sommes souvent faramineuses pour l'acquisition de ces petits appareils à boutons et à abonnements, furent d'autant plus satisfaits de pouvoir exhiber des modèles au luxe tapageur, passablement différents de ceux émergeant des pognes des pauvres ploucs assistés socialement et téléphoniquement par la déjà susmentionnée Grande Église de la Consommation. Pour les déshérités des pays pauvres, il fallut attendre un peu plus longtemps. Il y eut des accords internationaux où l'on instaura, en matière de résorption des dettes extérieures, l'échange de millions de " G " contre n'importe quelle matière ou ressource locale de moindre importance, comme le riz, le café, les bananes, le sucre, le pétrole, les minerais, les pierres précieuses, le droit de polluer les sols ou la main-d'œuvre locale à prix riquiqui. Les installations pour la gestion de cette nouvelle marée télécommunicatrice furent, bien entendu, laissées aux mains des puissances étrangères, pas folles ! Le résultat de cette politique agressive, et un peu téléphonée il faut bien le dire, fut que, comme dans les pays nantis, le " G " devint le premier compagnon de l'homme, de la femme, de ceux qui oscillaient entre les deux ou qui n'étaient plus ni l'un ni l'autre tout en restant les deux à la fois, des plus babillants bébés aux plus crachotants vieillards, et je crois qu'ainsi je n'ai oublié personne. Les chiens et les morpions, vexés de la tournure de cette nouvelle donne évolutive, connurent une agressivité décuplée, les premiers projetant parfois leurs crocs sur les mains parlantes, les autres grattant ce qu'ils pouvaient, mais il s'agit d'anecdotes n'influençant guère le but que nous nous sommes fixé ici.

Restait-il des individus, à ce stade, ne disposant pas encore du fameux téléphon-sans-fiche ? Certes ! Fort peu il est vrai, mais il en restait ! Qui ? Quelques réfractaires ! Des allergiques, des originaux, des frimeurs inverses, des m'as-tu-vu contraires... Pour combattre ces obstinés, il y eut bientôt des lois si sévères, si terribles, que les dernières résistances tombèrent avec la même imparable sécheresse que les factures du désormais omnipotent Maître " G ". Le dernier résistant recensé avoua, à contrecœur, avoir finalement accepté de se munir d'un " G " modèle super-luxe doré sur tranche, liseré platine, touches ciselées au lazérium, articulations sur rubis, antenne signée Gerbert, présenté dans son écrin en pelure de malachite sur peau de zébu, et surtout gracieusement offert par la " Call-and-Pay Universal Company ", l'ultime société de télécommunication ayant fini par racheter toutes les autres !

Peut-être aimeriez-vous connaître le nom de ce héros de la Résistance anti-G ? Il s'agit tout simplement d'Aloïs Thûthe, homme portant de grosses moustaches et des caleçons longs et qui, pour une grappe de raisons que je n'évoquerai pas ici, avait toujours voué aux œuvres de Bell (Alexander Graham, de sinistre mémoire), une haine digne d'un homme portant de grosses moustaches et des caleçons longs, ce qui n'est pas peu dire ! Que l'on sache seulement que ce brave homme, avant sa conversion finale au port du " G ", avait à son passif l'écrabouillage de plusieurs centaines de ces appareils, tous offerts par de vilains tentateurs voulant l'intégrer de force dans la grande famille des joignables. Que l'on sache aussi qu'il était en contravention avec plusieurs dizaines de lois instaurant le port obligatoire du " G " et que, refusant de payer ses amendes, il croulait littéralement sous les dettes. Que l'on sache enfin qu'il était fatigué de lutter contre ces hordes de bienfaiteurs se bousculant au portillon de son pavillon de banlieue pour lui offrir " G ", abonnement, forfait et assistance, et qu'il mourut d'une embolie cérébrale peu de temps après sa conversion, dans l'indifférence générale. Exit donc Aloïs Thûthe dans le registre des numéros désatribués.

Donc, tout le monde possédait enfin son " G ". Sauf qu'il restait encore les cas particuliers. Heureusement que j'y songe avant de passer au final de mon histoire, un final aussi extravagant qu'effrayant, comme vous vous en rendrez compte très bientôt. En effet, en marge des adeptes convaincus ou obligés du " G ", il y avait différentes catégories d'handicapés ne pouvant, pour des raisons évidentes à saisir même par un lecteur dépourvu de toute imagination, utiliser un " G " ordinaire. Il y eut donc des adaptations techniques spectaculaires permettant aux individus les plus défavorisés par une nature parfois fantasque et cruelle, ou par les aléas de l'existence dans une société dangereuse et polluée, de disposer enfin, comme tout le monde et même avant beaucoup, du précieux sésame social.

Les sourds-muets purent disposer d'un appareil capable de transposer la voix de leur interlocuteur en phrases clairement lisibles sur écran. Quant aux mots qu'ils inscrivaient en retour, ils étaient transformés en paroles intelligibles, voire traduits dans la langue idoine, avant d'être transmis au " G " de leur correspondant. Des appareils plus perfectionnés autorisèrent bien sûr les images, la vidéo, la lecture labiale assistée, le fax et la brosse à reluire en supplément. Les sourds-aveugles disposèrent d'une membrane picoteuse reproduisant en braille les paroles reçues. Les muets-aveugles reçurent, en plus, un clavier tactile pour la composition de leur message, lequel était automatiquement transformé en flot de belles et bonnes paroles si l'interlocuteur était, par chance, un bonentendant. Les doubles manchots, para et tétraplégiques, eurent des dispositifs adaptés, fichés sur casquette, monture de lunettes, accoudoir de fauteuil ou, must du must, directement greffés sur l'os de la mâchoire et répondant aux mouvements de la langue ou des sourcils. Les légumes complets (veuillez m'excuser pour cette catégorisation pour le moins lapidaire), furent appareillés pour " on-ne-sait-jamais-au-cas-où ", d'un assistant porte-G (un porteur de portable, profession qui aurait paru passablement ridicule et servile en d'autres circonstances, mais qui trouvait ici pleinement son emploi). Les débiles mentaux, enfin, obtinrent des bontés du Ministère des Armées, un " G " assisté d'un appareillage électronique top-secret permettant une prise en charge automatique de la communication, avec traduction des requêtes les plus folles en formules socialement admissibles par ceux qui avaient le déplaisir de recevoir leurs appels. Il se murmure, d'ailleurs, que nombre de ces appareils fort spéciaux auraient été fournis à d'autres catégories d'utilisateurs, notamment une tripotée de chanteurs populaires et de sportifs que la plus élémentaire décence m'interdit de nommer ici.

Bref, et cette fois nous y sommes, tout le monde finit par avoir son " G " et il n'y eut aucune, absolument aucune dispense du port de celui-ci ! On essaya même d'influencer quelques mammifères supérieurs afin qu'ils deviennent accrocs au portable, c'est dire. Les chimpanzés et les chauves-souris semblaient les meilleurs candidats envisageables. La conque de mer, bien que d'un règne différent, fut retenue un temps sur cette même liste. Heureusement, la ligue des droits des animaux, incommensurablement plus puissante que sa sœur aînée s'occupant du droit des humains, fit intervenir l'article premier de sa constitution ratifiée par tous les états depuis des lustres (nous sommes dans une nouvelle fantastique, rappelez-vous), afin de tuer dans l'oeuf toute velléité d'offense au règne animal. Exit le teckel bluetooth ou le siamois ringtone. Ainsi, le jour arriva où tous les terriens possédèrent un " G ". À partir de cette étape, il ne nous reste plus qu'à envisager ce qui n'apparaît plus dès lors si invraisemblable : le fait que tous les terriens eurent un " G " sur eux !

Ici, telle une fusée larguant son dernier étage propulseur, permettez-moi de dire adieu à la faconde stakhanoviste de Gaston Compère et hello à la logique tranchante de Fredric Brown. Vous ne connaissez peut-être pas ces deux auteurs ? Si vous passiez un peu plus de temps à enrichir votre culture générale en explorant la littérature plutôt que suspendu à votre " G ", vous pourriez savourer pleinement cette petite histoire. Par exemple, votre inculture ne m'obligerait pas à faire explicitement référence à une nouvelle fantastique de Fredric Brown intitulée " Un coup à la porte ". Cette histoire débute ainsi : " Je connais une jolie petite histoire d'épouvante qui tient en deux phrases. Le dernier homme sur la terre était assis tout seul dans une pièce. Il y eut un coup à la porte... ". Le reste, c'est du bavardage ! Du bavardage brownien, c'est-à-dire amusant, piquant, logique et tranchant. Tout était dit dans cette introduction. C'est le dernier homme sur la terre, il entend un coup à la porte, et voici l'horreur, l'angoisse, la peur, la frayeur, la terreur, l'effroi et tous les synonymes de l'indicible sentiment qui s'abattent sur le malheureux lecteur, par personnage interposé. À mon tour d'arriver avec mon " G " pour vous faire connaître la même horreur, angoisse, peur, frayeur, terreur, etc.

Mais d'abord, posons un problème arithmétique simple. Si dix personnes disposent chacune d'un téléphone et des coordonnées des neuf autres, combien de téléphones peuvent, au maximum, sonner en même temps ? Cinq ! Cinq appelants, cinq appelés, un appelé ne pouvant appeler. OK ? Maintenant, complexifions un peu en supposant la possibilité d'appels multiples simultanés, d'interconnexions, de déviateurs d'appels, de messageries automatiques ou de tout ce que l'on voudra de techniquement correct (pas de magie, sorcellerie ou autres para-bièstries). Reposons la même question. Réponse : neuf ! Oui, neuf " G " pourraient sonner en même temps ! Pourquoi pas dix, me demanderez-vous ? Parce qu'au mieux des possibilités techniques, il en faudra toujours bien un qui appelle tous les autres ou, autrement dit, qui " initie le process d'appel ". Ipso facto, celui-là ne pourra être appelé au même instant par aucun des neuf autres. Non pas que cela soit techniquement irréalisable (faisons confiance aux ingénieurs fous pour rendre possible cet ultime option), mais parce que cela n'aurait aucune raison d'être, vu que d'une manière ou d'une autre les autres sont déjà en communication avec ce numéro…

Autrement dit, cet aparté catabatique dans l'univers enchanteur de la logique, lequel pourrait sembler fuligineux aux yeux des philosophes allergiques et méprisants envers les sciences véritables, démontre simplement qu'il est rigoureusement impossible que TOUS les téléphones d'un groupe donné dont les membres s'appelleraient simultanément les uns les autres, puissent sonner en même temps ! Retournons maintenant à notre histoire et finissons-en une bonne fois pour toutes.

Ce jour-là, chaque terrien avait son " G " sur lui et, soudain, dans toutes les poches, sur toutes les ceintures, les accoudoirs et les casquettes, tous les " G " se mirent à sonner... Tous ! TOUS !

Conséquemment, tout le monde " décrocha " et servit dans sa langue de Voltaire le désormais traditionnel " salusémoitéou " ayant remplacé l'antique " allô, qui est au bout du fil ? " Et, à chaque bout des invisibles fils électromagnétiques reliant virtuellement ces milliards de " G " à autant de têtes absolument incrédules,… il n'y eut, enfin, qu'un imprononçable silence.

FIN

© ® Auteur : Claude Thomas, texte déposé.

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