à Michel de Ghelderode
(1898 - 1962)
... rêvant que pour une fois je dormais
sans rêver. Je n'achevai pas ce diable de "
Rhotomago ", car non seulement je ne le connaissais que trop pour
l'avoir lu et relu cent fois jusqu'aux prunelles moqueuses de Mima,
l'énigmatique divinité trônant au-dessus de tout, mon chat !... mais,
surtout, parce que les mots qui m'étaient si doux à entendre de cette
voix intérieure, unique, intraduisible même lorsque la bouche s'y
essaye, venaient une fois de plus de trouver la faille ouvrant sur cette
vérité qui ricoche de génération en génération, empruntant le
corps et l'esprit d'un vivant le temps d'une valse d'années, mourant et
revenant chez un autre, y laissant les bleus que le hasard, cet
hypocrite cicérone du destin, exhume à vous en faire crever l'âme.
Faites un effort, je vous en prie, non pas
pour comprendre ce que je veux dire, - là n'est pas le plus important
-, mais pour sentir, pour ressentir, pour vous imprégner de ce moment,
lorsqu'une indicible fusion de cet éther que nous appelons la vie, vous
ferait vous agenouiller devant un père inconnu, vous qui ne plieriez
jamais le genou devant un prince.
Ainsi allaient mes jours et mes nuits,
rêves de songes et clairs de rêves, au cauchemar d'un éveil que mes
yeux fuyaient en dedans.
Qui étais-je depuis tant de temps ? Me
voici : mon visage est un masque et je suis vêtu de chair humaine !
Telle est ma prison. En moi, dans l'obscur insondable par vos cœurs,
sommeillent les délices d'un monde non-encore né, autant que se
dissimulent les strates agonisantes de toutes mes histoires.
Quel sinistre faux-pas me fit choir dans
cette chair ? Hahaha ! Lorsque l'autre, celui d'avant, miraculeusement
réchappé du carnaval où sa vie s'était jouée, arpentait, d'humeur
maussade et cracheuse, l'estran que réveillait mal une aube pécheresse
de trop de libations,… je n'étais pas loin ! Lorsqu'il mit le pied
sur ce qu'il prit d'abord pour une méduse échouée, déjà dégoûté
de ce contact mou et frémissant, avant de rendre le cœur en comprenant
la véritable nature des gluantes membranes caoutchouteuses
éparpillées telles de modernes offrandes païennes,… j'arrivai, moi,
en des terres fort lointaines de cette mer, réchappé par quelle
impudence d'un semblable piège. À l'heure où l'autre comprenait la
vraie nature des monstres évanescents entr'aperçus par une nuit de
mélancolie sur leur barque saoule, eux qui cherchaient le furtif
contact des vivants, même si peu vivant que lui ne l'était quand
l'Achéron mouillait déjà ses chevilles,… je, ailleurs, crevais pour
vivre une barrière d'indifférence et d'oubli.
Tel est le mouvement du monde ! Une infinie
conjugaison d'âmes enserrées dans leurs obligations de survie et de
procréation, qui nous fait trop bien imaginer les complexes rouages de
quelque éternel recommencement.
Pourquoi suis-je ce personnage évadé du
cauchemar de celui qui, aïeul de cœur et d'esprit, eut par un sombre
jour de son temps l'audace de jeter sur le parchemin les encres révélatrices
de son âme meurtrie ? Et toi, ô âme burlesque et fantasque, subtile
et si rare, pourquoi t'ai-je récupérée alors que tu aurais dû finir
dans le néant réconciliateur ? Je ne crois pas aux pêches hasardeuses
! Ne te serais-tu pas, furieuse de trop peu, préoccupée de mieux finir
et apeurée de tout perdre, insinuée dans le premier œuf venu, un de
ceux fécondés par ces mêmes semences insouciantes qui t'ont fait vie,
et que dans ta lucidité d'âge, au sortir de l'aube embuée d'un
carnaval flamand, tu osas dénoncer par giclée de verbes surets ? Moi !
Prétention ? Tu n'étais pas roi et ton
talent, que je n'atteins pas, je te le laisse ! Mes imitations sont ce
qu'elles sont et tu m'obligerais en t'en contentant ! Pourquoi ne
serais-je qu'une suite, un prolongement, une exsudation excrémentielle
d'un geste qui ne m'appartient pas ?
Maudit fantôme ! Tellement habile par tes
vieux mots dans tes vieux contes, à me faire accroire que ton sang
coule dans mes veines. Magicien ! Sorcier ! Dois-je te dire que tu es
mort par la voix que tu me prêtes ? Quelque chose m'en empêche, que je
ne puis décrire, qui n'est personne ni rien, qui n'a pas même de nom
que nous pourrions prononcer aux instants noirs, quand s'annoncent les
sortilèges.
Alors, pourquoi ces accords éphémères
glissant sur la corde du temps ? Pourquoi ce rondo perpétuel dont
chaque participant ne perçoit qu'un quartier, à moins, bien sûr, que
par quelque grâce diabolique, il ne trouve un jour la partition de
celui qui, avant lui, s'échinait sur la même musique ? Cela, je
l'ignore ! Ou plutôt, ce que je sais, je ne le puis dire car...
... que ne donnerais-je pour un rêve de
silence et de noir, sachant que je rêve.