Réincarnation, mon cul !

 

Action 9.584.322 :
- Couîîîîxxx... Srrrouîîîxxx... Cric-crac (série de grincements divers).
- Mais quand vont-ils mettre un peu d'huile sur ces charnières ? (interrogation intérieure du personnage central de cette histoire).
- Bonjour cher Monsieur (formule de politesse silencieuse imposée au même personnage).
- Relèvera ou relèvera pas ? (interrogation intérieure du même).
- Spok ! (petit choc sourd).
- Ah ! Il m'a relevé (constatation silencieuse du même).
- Zip (petit son bref).
- Ho ! Monsieur est bellement équipé (commentaire faussement élogieux, presque cynique et toujours silencieux du même).
- Zzzzz-brolloolloolloolloo.... lolo... lolo (bruit évoquant une cascatelle se déversant dans un lac de montagne).
- Proôouut ! (bruit évoquant une sorte de dégagement gazeux).
- Et allez donc ! (soupir silencieux du même).
- Zip (idem bruit antérieur).
- Swchwooolloorpsss-swchwooolloorpsss (bruit évoquant cette fois une puissante cataracte se déversant dans le même lac de montagne, dont le trop plein disparaît manifestement par une sorte de siphon).
- Crac-cric... Srrrouîîîxxx... Couîîîîxxx (grincements divers, ordre inverse de la première série).
- Digling (bruit d'une pièce de monnaie heurtant une soucoupe en faïence, et à partir d'ici vous vous débrouillerez pour imaginer le contenu de ces parenthèses).

Intermède.
Quand le Grand Manitou en personne m'a annoncé en quoi j'allais être réincarné, j'avoue que, sur le coup, je ne l'ai pas pris au sérieux ! Pour commencer, je ne m'attendais pas à ce qu'il y eût quelque chose après... enfin de l'autre côté de... enfin je veux dire que je ne croyais même pas que j'étais mort, c'est dire ! Je n'avais rien vu venir, rien senti de particulier, et mes souvenirs étaient flous. Il s'agirait d'un accident cérébral, d'après certains témoignages. Ou d'un meurtre, selon d'autres sources. Je crois que j'étais occupé à discourir sur la nécessité de refouler les étrangers hors de France lorsque c'est arrivé. L'instant d'après j'étais mort ! Ce point de détail importe peu, mais le fait est que je me suis retrouvé, sans transition, pieds et poings liés devant le fameux Juge Suprême ! Le Grand Patron, le Barbu, l'Ancêtre en chef, l'Omnipotent Ventripotent... Appelez-le comme vous voulez.

- Ainsi l'au-delà existe vraiment !, me suis-je dis, fataliste.

Puisqu'il en était ainsi, j'allais sûrement en prendre pour mon matricule. Il faut dire que je n'avais jamais été ce que l'on pourrait appeler un " bon sujet " ! Certains disaient de moi que j'étais une franche crapule, un salaud, un nuisible total ! Le pire, et j'ai appris depuis que cela comptait pour beaucoup dans la peine que je suis en train de purger (sic), c'est que moi non plus je n'avais pas une très bonne opinion de moi-même.

- Voilà ce que vous serez à l'avenir !, m'annonça alors le Grand Manitou d'un air impérial en me désignant l'objet de mon cauchemar actuel.
- Mais… Il n'en est pas quest… , tentai-je de répliquer, car ce n'était pas mon genre de m'en laisser compter, même par Lui.

Mais je n'eus même pas le temps d'achever ma phrase. Je fus assommé par une sorte de gigantesque marteau-pilon et quand je recouvrai enfin mes esprits, j'étais devenu exactement, mais alors là exactement, ce qu'il avait prédit que je deviendrais !

Action 9.584.323 :
- Couîîîîxxx... Srrrouîîîxxx... Cric-crac.
- Toujours pas d'huile sur ces p... de charnières !
- Bonjour chère Madame.
- M'abaissera, c'est sûr !
- Spok - clok.
- Eh oui !, les femmes m'abaissent toujours.
- Ziiiiip.
- Wow !, belle paire de pattes cette souris, mais tudieu quelle foufoune !
- Zzzzzzbrilliilliilliillii.... liilliilliillii... lliilliilliillii.
- Frit - frot.
- Ziiiiip.
- Drôlement rapide celle-là.
- Swchwooolloorpsss-swchwooolloorpsss.
- Crac-cric... Srrrouîîîxxx... Couîîîîxxx.
- Digling.

Intermède.
Au-début, je ne voulais pas y croire. Non pas que je fusse réellement mort, car cela ne faisait plus le moindre doute dans mon esprit, mais que je fusse vraiment devenu ce qu'IL m'avait annoncé ! Avouez tout de même que c'est un peu fort de café ! Certes, je le reconnais, j'avais fait et dit quantité de choses peu reluisantes dans ma vie. Des choses qui n'avaient pas échappé à ce Grand Juge de mes fesses qui voit tout, qui entend tout. Seulement, je pensais tout bonnement me retrouver en enfer. L'imagerie traditionnelle des judéo-chrétiens, vous voyez ce que je veux dire : le grand chaudron, la fournaise des damnés, les coups de fourches dans le cul, le barbecue éternel,… Et bien pas du tout !

- Pour vous, m'expliqua le Grand Vizir, j'applique le principe de la réincarnation. C'est une variante du châtiment habituel que j'emprunte parfois à mon collègue Krhisny. Simple échange de bons procédés.

Comme j'étais un peu dans le gaz à ce moment-là, je n'ai pas compris toutes les explications, mais j'ai clairement entendu en quoi il voulait me réincarner, ça oui je l'ai entendu ! J'ai voulu protester mais vous connaissez la suite. Bref, l'instant d'après j'étais devenu cette chose, cet objet, cet accessoire plat et battant qui reçoit les parties les plus intimes de mes ex-semblables dans leurs moments les plus bassement organiques. Le temps de me rendre compte de ma nouvelle situation, mon calvaire commençait ! L'horreur ! La déchéance suprême ! L'humiliation perpétuelle ! Je l'avoue, j'éprouve encore parfois un soupçon de concupiscence, mais l'ébauche de ce doux rêve se voit toujours brisée par l'écœurement le plus total. Ces épreuves successives engendrent une appréhension croissante dans mon âme (j'ai donc su que j'en avais une !) et aujourd'hui je peux l'affirmer : on ne s'habitue pas ! Mon premier " client ", je m'en souviens comme si c'était hier, en voici d'ailleurs l'enregistrement :

Action 1 (replay):
- Couîîîîxxx... Srrrouîîîxxx... Cric-crac.
- Mais qu'est-ce que c'est que ce bruit sinistre ? Mais bon sang où suis-je ? Non ! Ce n'est pas vrai ! Je suis dans un... Je suis une... Je suis exactement ce qu'IL vient de dire que...
- Bonjour cher Monsieur.
- Mais qu'est-ce qui me prend de saluer intérieurement l'arrivée de ce gros plein de soupe ? Et contre ma volonté encore !
- Zip.
- Comment ça zip ? Mais il baisse son froc juste sous mon nez ce gros dégueulasse ! Puis il se retourne. Et le voilà avec le caleçon sur les chevilles et les fesses à l'air à présent. Pouah ! Quelle horreur…
- Spok - clok.
- Il vient de m'abaisser sur la cuvette... Non... Il ne va pas ? Mais si il le fait !
- Snnniiick.
- Aïe ! Il vient de s'asseoir sur moi à m'en faire grincer de douleur. Il pèse au moins une tonne ce... Oh ! Quel trou du cul immonde !
- Prout - prout - prrrôôôttt...
- Pfff, pfff, pfff... mais c'est Verdun ici, les tranchées de l'Yser, les jungles du Vietnam...
- Gni - gni - gni... splotch.
- Rectification. C'est Londres en 44 ! Encore un V2 pareil et il m'explose la cuvette ce bougre de constipé.
- Prrrôôôôââââôôôôtttt...
- Hiroshima !
- Frit - frot, frit - frot, frit - frot, frit - frot.
- Zip.
- Swchwooolloorpsss-swchwooolloorpsss.
- Pshiiit - pshiiit.
- Teheux, teheux,... Ça sent le sapin en conserve à présent.
- Crac-cric... Srrrouîîîxxx... Couîîîîxxx.
- Digling.
- Merde alors ! J'en reviens pas. Je suis vraiment devenu une lunette de WC comme IL me l'a dit ! Un vieux modèle en bois. Si c'est pas un cauchemar, c'est drôlement bien imité !

Intermède.
Voilà, ce fut mon premier client. Pour un baptême du feu (hum !), avouez que ce fut corsé. Depuis il y en a eu d'autres, des millions d'autres, et des beaucoup plus dégueulasses ! Je peux vous assurer qu'on ne s'habitue pas. Les " petites commissions " de ces messieurs qui vous éclaboussent et vous coulent dans le cou, on ne s'y fait jamais. D'autant que la moitié au moins néglige de me relever. Je ne vous dis pas quand ils secouent popol pour en extraire l'avant-dernière goutte, la dernière étant toujours pour le caleçon (des réincarnations mineures, paraît-il). Les dames, car j'ai cette chance ( !?) de me trouver dans un lieu public très fréquenté accessible aux deux sexes, m'éclaboussent moins, c'est un fait. Mais elles s'asseyent chaque fois. Et il y en a des grosses, mais des grosses ! Le plus éprouvant, évidemment, ce sont les " grosses commissions ". Les constipés, c'est usant pour mes reins et mes nerfs, mais encore relativement propre, si je puis m'exprimer ainsi. Par contre, les chiasseux, les gicleurs à lisier, les injecteurs à merdasse, les touristas franco de porc, ça vous repeint un appartement en moins de deux ! Bonjour les coulées et les odeurs. Et puis il y a les cas particuliers, les bizarres, les incroyables, les innommables, les abominables, et toujours en gros plan ! Celui qui s'éclate une hémorroïde grosse comme une noix. L'autre qui se retire du fion des accessoires invraisemblables. Un autre qui s'y pousse un préservatif bourré de poudre blanche. Celle qui s'installe une boule vibrante là où d'autres s'enfilent des tampons. Tampons qui me passent toujours sous le nez, bien entendu. Sans oublier le branleur du mardi et sa sœur du jeudi. Cet autre encore qui me brûle au septième degré en m'écrasant sa cigarette sur le râble. Et cet exécrable pervers qui m'a léché comme si j'étais une glace vanille ! La seule personne qui a un peu de considération pour moi ici, c'est madame pipi qui me désinfecte plusieurs fois par jour. J'aurais pu plus mal tomber. Je vous assure, ce n'est pas rien d'être réincarné en lunette de WC !

- Hacht ! Z'il dhe plaît Chean-Marie, dhu ne bourrais bas vermer un beu dha krante keule ? Doujours à dhe blaindre, doujours à rousbéder ! Gu'est-ze ke che dois tire, moi alors ? Zela fait blus dhe zinguante ans ke che zuis la kuffette izi. La merthe et le bibi, z'est moi ki les affale chour abrès chour !
- Excuse moi Adolphe. J'oublie toujours que tu es là toi-aussi !

Action 9.584.324 :
- Couîîîîxxx... Srrrouîîîxxx... Cric-crac.
- Et c'est reparti mon kiki. Il y a affluence aujourd'hui.
- Bonjour cher Monsieur.
- Relèvera ou ne relèvera-pas ?
- Zip.
- Allons bon, il ne m'a pas relevé. Je suis encore bon pour les éclaboussures.
- Prrrôôôttt !

FIN

© ® Auteur : Claude Thomas, texte déposé.

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