Mangeables - ?- Belliqueux

 

Cette histoire n'a pas eu de témoin et c'est sans doute mieux ainsi ! Si un terrien, un seul petit malheureux terrien, s'était trouvé au mauvais endroit au mauvais moment, non seulement l'histoire qui va suivre mais surtout celle, avec un grand H, de notre chère planète, en aurait été considérablement chamboulée ! Mais comme cela se produit quelquefois, le hasard fit que l'improbable arriva.

Le vaisseau Ryykszor-IV parvint dans le système solaire par la déclinaison de Zoâ. Ses détecteurs signalèrent automatiquement la présence d'une planète vivante, la troisième en comptant du soleil. Une vie basée sur la chimie du carbone, une vie luxuriante, robuste et très diversifiée. Les explorateurs Ryykiens captèrent également les nombreux signaux émis par une espèce intelligente, de type humanoïde, utilisant une technologie certes primitive mais non dénuée de promesses. Ils immobilisèrent leur vaisseau près d'une planète géante entourée d'anneaux, position depuis laquelle leurs instruments purent sonder en toute discrétion le monde que ses occupants appelaient " Terre ".

Au même instant, et c'est ici que le hasard intervient pour la première fois dans cette histoire, une Konge-bitta Lumisienne sortit d'un champ d'impulsion sur la déclinaison de Rêzi ! Est-il nécessaire de préciser que la déclinaison de Rêzi est l'exacte réplique tangentielle inverse de Zoâ ? Du moins est-ce ainsi que cela se trouve dans un espace tropolysique, celui utilisé par la majorité des voyageurs de l'infini stellaire. Pour ceux que cela intéresserait, il s'agit d'une géométrie particulière basée non sur le franchissement linéaire des distances ou le contournement des champs gravitationnels intenses, mais sur le " percement " pur et simple de l'espace. Avec immédiate reconstruction tropolysique, cela va de soi ! Mais ces considérations de navigation stellaire importent peu. Par contre, la concomitance spatio-temporelle des deux arrivées extraterrestres est autrement intéressante. Cette coïncidence fut à la base d'un phénomène singulièrement étonnant : les détecteurs Ryykiens ignorèrent totalement la présence Lumisienne, et réciproquement ! Même les plus puissants calculateurs traçant les trajectoires cosmiques les plus complexes n'avaient jamais envisagé ce cas de figure. Chance ou malchance infinitésimale, question de point de vue. La Konge-bitta fit stopper ses machines de l'autre côté du plan de coupe de la planète aux anneaux. Invisible et indétectable des Ryykiens, mais tout aussi incapable de deviner leur présence ! Comme les autres extraterrestres étaient en train de le faire au même instant, les Lumisiens se mirent eux-aussi à sonder la troisième planète en comptant du soleil. Une planète vivante. Une vie basée sur la chimie du carbone, une vie luxuriante, robuste et très diversifiée…

Un certain temps passa. Les détecteurs des deux vaisseaux extraterrestres travaillaient sans discontinuer. La tâche était importante et les analyses se devaient d'être extrêmement poussées. Durant cette première phase des opérations, les uns comme les autres n'eurent rien de mieux à faire qu'attendre et observer. Aussi, nous profiterons de ce laps de temps pour décrire un peu plus en détail les protagonistes de cette histoire. Cette description n'est pas absolument nécessaire pour la finalité de notre récit, mais un peu de remplissage nous fera passer le temps plus agréablement.

Que dire des Ryykiens ? Il s'agit d'une espèce humanoïde assez proche des terriens, du moins d'un point de vue strictement morphologique. Deux bras, deux jambes, taille moyenne. Ils ont la tête chauve, les yeux un rien plus écartés que les nôtres, la vue très basse, les membres grêles, la peau grisâtre et les pieds plats. Ils n'ont que quatre doigts aux mains. Les individus mâles et femelles sont clairement différenciés. Les femelles sont généralement plus petites et ont un ventre arrondi même en dehors des portées. La planète Ryykia n'existe plus. Ce monde n'est plus qu'un caillou stérile en orbite autour d'un soleil mourant. Les Ryykiens n'ont pas une vocation innée pour le nomadisme et en conséquence, ils recherchent une nouvelle planète d'accueil. Une centaine de vaisseaux tel le Ryykszor-IV explorent en ce moment l'univers à la recherche de ce nouvel Eden. À première vue, la planète terre pourrait très bien leur convenir, d'où l'importance des analyses en cours. Les Ryykiens sont pacifiques par nature. Ils accepteraient certainement de partager leurs connaissances scientifiques avec les terriens, en échange d'un territoire assez vaste en zone tempérée. Leur technoscience est de niveau quatre, c'est-à-dire trois points au-dessus du niveau des terriens. Cet écart est considérable. La fracture qui résulterait d'une " colonisation " serait terrible, mais non rédhibitoire, un peu comme ce fut le cas lorsque la civilisation industrialisée rencontra les aborigènes pour la première fois. La condition essentielle posée par les Ryykiens pour accepter de s'implanter sur une planète déjà habitée par une espèce intelligente, est que celle-ci ait un comportement et des mœurs " dignes ".

Il faut bien l'avouer, les détecteurs Ryykiens ont quelque peu tiqué en découvrant la situation de la planète. L'invraisemblable arsenal militaire des terriens ; les conflits permanents ; la cruauté de certains individus ; la bêtise de tant d'autres ; les régions économiquement défavorisées, dévastées, saccagées, polluées ; le contraste entre les populations nanties et les autres, l'extrême richesse côtoyant les pires misères… furent autant de paramètres difficiles à intégrer dans le bilan final ! Néanmoins, le seuil critique, compensé par le potentiel de correction positive des nouveaux arrivants, ne fut pas dépassé. Autrement dit, la " moyenne morale " du terrien bien nourri, correctement équipé sur le plan matériel, bien éduqué et moyennement intelligent, se situait à un niveau tout juste acceptable. Naturellement, avant d'envisager un débarquement officiel et des pourparlers bilatéraux visant à établir les conditions d'une implantation en masse sur la planète, il convenait d'effectuer une sorte de " test " préalable. Cette opération devait consister en un contact rapproché avec l'un ou l'autre terrien pris au hasard. Il suffisait de choisir quelques individus représentatifs du " terrien moyen ", de les isoler et d'effectuer sur eux un balayage spectro-comportemental rapproché.

Passons maintenant aux Lumisiens. Ce n'est peut-être pas très original, mais le Lumisien est aussi, par son apparence physique, un très proche cousin du Terrien, et par voie de conséquence du Ryykien. Il faut dire que le standard humanoïde est le plus répandu dans l'univers ! La corpulence du Lumisien est moyenne, sa stature équilibrée. Sa tête est sans particularité notable si ce n'est une dentition carnassière redoutable. Sa vue est très basse, sa peau claire. Il possède six doigts à chaque main. Les individus mâles et femelles sont clairement différenciés. Les femelles sont plus petites et ont des odeurs corporelles nettement plus prononcées que les mâles. La planète Lumis gravite autour d'un énorme soleil rouge dans la galaxie E-716. Sur Lumis, l'exploitation des ressources est poussée à son maximum. La population y est si importante que cela pose de sérieux problèmes d'approvisionnement en nourriture. S'il peut, le cas échéant, se nourrir de viande animale, voire de protéines reconstituées, le met préféré du Lumisien, osons le dire, demeure toutefois l'humanoïde d'espèce inférieure ! Avant que leur civilisation ne s'adonnât à l'exploration spatiale dans un but essentiellement alimentaire, il fallait même entendre par-là la consommation de certaines catégories d'individus au sein de leur propre espèce ! Ceux qui imaginaient que l'anthropophagie ne pouvait exister au sein d'une société évoluée n'ont pas connu les Lumisiens ! Une centaine de bâtiments identiques à la Konge-bitta explore en permanence les galaxies à la recherche de ces précieux garde-manger naturels. À première vue, la population humanoïde de la terre pourrait leur convenir, d'où l'importance des analyses en cours. Les Lumisiens, comme il se doit, ne font pas de sentiments. Si le terrien répond aux exigences nutritives et sanitaires minimales, il pourra soit être placé en stabulation pour reproduction contrôlée, avec croissance et engraissement accélérés, soit être pêché en masse au filet magnétique jusqu'à complet épuisement du stock. Leur technoscience est de niveau quatre, c'est-à-dire trois points au-dessus du niveau des terriens. Cet écart est tel que toute résistance serait vouée à l'échec. L'unique condition posée par les Lumisiens pour démarrer l'exploitation viandeuse d'une espèce humanoïde inférieure, est tout simplement que celle-ci soit mangeable !

Il faut bien l'avouer, les détecteurs Lumisiens ont quelque peu tiqué en découvrant l'état de la planète et de ses habitants. L'environnement saccagé ; les déversements hautement toxiques d'une industrie primitive ; l'état de santé déplorable d'un grand nombre d'individus ; l'existence de maladies endémiques et d'intoxications diverses… furent autant de paramètres difficiles à intégrer dans le bilan final ! Néanmoins, le seuil critique, compensé par le potentiel de correction positive des nouveaux arrivants, ne fut pas dépassé. Autrement dit, le niveau de comestibilité du terrien moyen, correctement soigné et alimenté, élevé dans un environnement approprié, se situait à un niveau de qualité tout juste acceptable. Naturellement, un test de bouche devait encore corroborer les analyses à longue distance avant de décider de la mise en place d'une zone d'élevage ou de pêche intensive sur la planète. Pour ce faire, il convenait de capturer au hasard l'un ou l'autre individu représentatif du " terrien moyen ", de l'isoler et le dévorer moitié cru, moitié cuit, cette double méthode permettant de juger le plus parfaitement du goût et de la qualité de la chair humaine.

Les détecteurs des deux vaisseaux extraterrestres terminèrent leurs analyses préliminaires. Dans cette opération, les Lumisiens devancèrent de peu les Ryykiens, ce qui est un autre petit détail né d'un pur hasard, détail qui ajoute son grain sel à l'invraisemblance de cette histoire pourtant bien réelle !

- Stock de densité moyenne, cracha l'analyseur de la Konge-bitta. Un peu plus de six milliards d'individus, soit environ 200 millions de tonnes de chair directement consommable et 100 millions de tonnes d'abats utilisables après transformation. (Note: pour une meilleure compréhension, les chiffres sont donnés en valeurs terrestres, de même que le langage des différents protagonistes est automatiquement traduit). Le taux de reproduction est trop lent et serait trop coûteux pour que nous implantions une station d'élevage. Une capture intégrale est de loin préférable. Un test de goût et de qualité nutritive est préconisé sur deux ou trois individus représentatifs de l'espèce : âge moyen, santé moyenne, vivant dans un environnement semi-industrialisé, dans une zone tempérée.

- Allons-y !, décida le capitaine de la Konge-bitta. Messieurs Harpex, Chikkex et Zeppex, rendez-vous en salle de téléportation.
- À vos ordres, capitaine Grouchex !, émirent en écho les trois volontaires désignés.

Un synthétiseur vestimentaire confectionna rapidement quatre tenues d'aspect passe-partout sur base des images recueillies à partir d'émissions télévisées terrestres. Il sortit quatre pantalons de toile noire, rehaussé chacun d'une discrète ligne blanche sur les côtés. Autant de chemises claires et de vestes sombres. Afin de parfaire sa tenue, l'un des Lumisiens avait un chapeau, un autre des bretelles, un troisième des lunettes et le dernier un cigare. Ils eurent quelques difficultés avec les chaussures mais en forçant un peu elles finirent par se mettre. Quatre perruques de formes et de teintes diverses parachevèrent le déguisement. Un assivox implanta dans leur cerveau une douzaine des principaux langages terriens préalablement détectés, accents compris. Cela pouvait toujours servir. Ils se munirent aussi des quelques ustensiles de dégustation nécessaires à leur mission.

C'est ainsi que l'équipage de fins gourmets Lumisiens débarqua sur terre, directement téléporté sur l'arrière d'une habitation très ordinaire, dans un jardin délimité par des haies, des bosquets et des hauts arbres. La maison était vide d'occupants et le jardin, un petit bijou de verdure, parfaitement à l'abri des regards inquisiteurs. C'était un endroit discret par excellence, tout en étant situé au cœur d'une cité passablement populeuse. Les détecteurs localisèrent bientôt de nombreux humains de toutes catégories d'âge et de poids dans un rayon de trois cents mètres. La plupart des pavillons voisins de celui choisi étaient occupés par des familles composées de deux à cinq individus. Il faisait relativement chaud. Le soleil était encore haut sur l'horizon bien que la mesure du temps local indiquât l'achèvement d'une journée. C'était en juillet, quelque part en Europe de l'ouest, dans une banlieue très " classe moyenne " d'une cité de moyenne importance.

- C'est un endroit idéal, remarqua le chef de l'expédition. Nous serons bien tranquilles pour notre petite expérience.
- Il y a tout ce qu'il faut, renchérit le chef cuistot. Voyez ce formidable barbecue !
- Je m'occupe du feu, fit Harpex toujours prompt à se rendre utile.

Il y avait effectivement tout ce qui fallait sur place. Harpex versa un plein sac de charbon de bois dans la cuvette du barbecue, un modèle construit en briques réfractaires d'une capacité fort engageante. Il ajouta le contenu d'un flacon d'huile de démarrage, trouvé lui aussi dans la réserve, et lança le feu d'une petite giclée de son arme laser. Après quelques minutes, une bonne couche de braises bomba le barbecue de sa chaleur rayonnante. Il ne manquait plus que le principal : la viande !

Durant ce temps, Zeppex avait fait le guet et Chikkex le tour du propriétaire. Ce dernier avait déniché une excellente bouteille d'eau de javel, laquelle accompagnerait merveilleusement leur petite dégustation. De son côté, Grouchex avait disposé les instruments pour l'abattage et de découpage sur une table de jardin en matière plastique.

- Maintenant que tout est paré, nous ferions bien de nous mettre en chasse, décida le chef. Deux ou trois individus de corpulence moyenne devraient suffire.

Il allait désigner deux volontaires pour partir à la chasse dans les jardins alentours lorsqu'une sonnerie retentit à l'intérieur même de l'habitation. Un coup d'œil au détecteur signala la présence de deux individus devant la porte principale du pavillon. La sonnerie redoubla. Les visiteurs imprévus devaient sans doute s'impatienter.

- Nous avons de la chance, fit Grouchex. Le gibier vient se présenter spontanément ! Harpex et Zeppex, allez ouvrir, vite ! Vous devez inviter ces personnes à passer au jardin, et s'ils résistent : couic ! Il accompagna ses paroles d'un geste tranchant de l'index au niveau du cou.

Entre-temps, sur le vaisseau Ryykszor-IV, les détecteurs des autres extraterrestres avaient eux-aussi terminés leur travail.

- Population d'un peu plus de six milliards d'individus répartis inégalement sur tous les continents. Il y a possibilité d'une implantation dispersée de nos colons. Le comportement général des terriens est assez difficile, à la limite inférieure du niveau moral que nous exigeons pour établir ce partenariat. Néanmoins, nos apports devraient théoriquement combler ce déficit. Un contact préalable est préconisé avec deux ou trois individus représentatifs de l'espèce : situation socioprofessionnelle moyenne, environnement semi-industrialisé, zone tempérée.

- Bien, il ne nous reste plus qu'à établir ce contact, observa le capitaine. N'oublions pas que les résultats de cette analyse rapprochée seront décisifs pour la suite de notre programme. Laurops et Hardops, vous vous chargerez de cette mission.
- À vos ordres capitaine Charlops.

Un synthétiseur vestimentaire confectionna rapidement deux tenues d'aspect passe-partout sur base des images recueillies à partir d'émissions télévisées terrestres. Il sortit deux pantalons de toile noire, rehaussé chacun d'une discrète ligne blanche sur les côtés. Autant de chemises claires et de vestes sombres. Afin de parfaire cette tenue, l'un et l'autre avaient un chapeau. Ils eurent quelques difficultés avec les chaussures mais en forçant un peu elles finirent par se mettre. Deux perruques parachevèrent le déguisement. Un assivox implanta dans leur cerveau une douzaine des principaux langages préalablement détectés, accents compris. Cela pouvait toujours servir. Ils se munirent aussi des analyseurs nécessaires à leur mission. L'un et l'autre furent enfin équipé d'un implant émetteur situé à la base du crâne, ce qui devait permettre au reste de l'équipage d'estimer en direct l'évolution de leur mission.

C'est ainsi que les deux émissaires Ryykiens débarquèrent sur la terre, directement téléportés sur le devant d'une habitation très ordinaire, située sur une parcelle délimitée par des haies, des bosquets et des hauts arbres. Le téléporteur avait judicieusement déterminé le point d'arrivée, un endroit discret par excellence tout en étant situé au cœur d'une cité passablement populeuse. Les détecteurs localisèrent quatre terriens occupés sur l'arrière de l'habitation. Il suffisait de prendre contact avec eux, de s'isoler dans la maison sous un prétexte quelconque ou en utilisant la force, et d'analyser les caractéristiques comportementales de ces individus représentatifs de l'espèce. Il faisait relativement chaud. Le soleil était encore haut sur l'horizon bien que la mesure du temps local indiquât l'achèvement d'une journée. C'était en juillet, quelque part en Europe de l'ouest, dans une banlieue très " classe moyenne " d'une cité de moyenne importance.

- À mon avis, fit Laurops en désignant un petit bouton blanc fixé sur le côté de la porte d'entrée principale, cet interrupteur électrique sert à signaler notre présence aux occupants. J'ai vu ça dans un documentaire.
- Enfonce-le, approuva Hardops.

Il y eut une sonnerie dans la maison et les deux Ryykiens perçurent aussitôt un léger remue-ménage sur l'arrière.

- Appuie encore, insista Hardops. Ça va les faire venir. On insiste pour qu'ils nous invitent à l'intérieur et à la première occasion, on les paralyse ! Il ne nous restera plus qu'à les passer à l'analyseur comportemental.

La porte s'ouvrit. En voyant les deux spécimens qui se tenaient derrière celle-ci, les Ryykiens eurent le bonheur de constater que leur déguisement s'accordait parfaitement avec la mode locale. Les deux Lumisiens, est-il nécessaire de le dire, se firent exactement la même réflexion. Il s'engagea alors un dialogue pour le moins surréaliste, dans la langue terrienne en usage sur cette partie du monde.

- Bonjour messieurs.
- Messieurs bonjour.
- Auriez-vous l'obligeance de nous accorder quelques minutes de votre précieux temps afin que nous puissions vous entretenir d'une affaire de la plus haute importance ?
- Nous ne saurions décliner une aussi aimable proposition. Si vous voulez bien vous donner la peine d'entrer, nous serons mieux à l'intérieur pour discuter de cette si importante affaire.
- C'est dans la poche, songèrent Laurops et Hardops en croisant un regard entendu.
- C'est dans la poche, songèrent Harpex et Zeppex en croisant un regard entendu.

La politesse exigeait que l'hôte fît passer l'invité devant lui. Les deux Lumisiens s'écartèrent de façon à permettre le passage des deux Ryykiens. Ceux-ci pénétrèrent dans le hall, confiants et heureux d'une telle aubaine. La porte d'entrée se referma. Ce fut comme un signal. Harpex dégaina son arme et envoya une giclée paralysante sur Laurops tandis que Zeppex faisait de même sur Hardops !

- Par Keatops !, tonna le chef Ryykien qui, depuis son vaisseau, n'avait rien perdu de la scène grâce aux transmissions des implants de ses deux émissaires. Ces terriens sont d'ignobles brutes, de fieffés hypocrites ! Ils font montre d'une politesse mielleuse avant d'attaquer leurs semblables sans la moindre raison et par surprise. Pauvres Laurops et Hardops. Nous n'avons même pas prévu la possibilité d'intervenir pour les tirer de ce mauvais pas. Il ne nous reste plus qu'à observer la suite des événements.
- Amenez la viande par ici, cria Grouchex depuis le jardin. Je commence à avoir faim !

Ce qui se passa durant les minutes suivantes mériterait certainement d'être décrit dans les moindres détails, non seulement pour satisfaire la curiosité morbide des lecteurs de ces lignes, mais aussi pour le cas où il serait possible de traîner en justice les Lumisiens pour double crime de sang suivi de cannibalisme ! Cette seconde option étant une impossibilité et la première n'étant pas d'un intérêt capital, il suffira d'apprendre que les malheureux Ryykiens ont été proprement assommés, traînés dans le jardin, suspendus, déshabillés, saignés, éviscérés, découpés en morceaux et présentés sous forme de buffet sur la table de jardin. Laurops fut exécuté le premier et préparé pour le barbecue, sous les yeux de Hardops demeuré suspendu dans un état de paralysie consciente. Ce dernier put donc contempler l'horrible scène et prendre conscience de ce qui l'attendait. De frayeur, il urina et déféqua abondamment dans le coin où les autres l'avaient entreposé. Il connut le même sort que son compagnon peu après, sans se douter qu'il allait être simplement accommodé en carpaccio.

Le capitaine Charlops et les autres Ryykiens demeurés sur le vaisseau ne perdirent rien de ces horribles scènes. Malgré la mort des deux émissaires, les implants enregistraient et transmettaient instantanément les informations sur l'attitude de ceux qu'ils prenaient toujours pour quatre terriens organisant sur le pouce une petite fête entre amis.

Décrire leur colère ne servirait à rien mais le verdict fut sans appel. Les terriens (du moins les usurpateurs qu'ils voyaient à l'œuvre), considérés comme des individus représentatifs du comportement ordinaire de l'espèce humaine, furent irrémédiablement rangés parmi les créatures à exclure définitivement des relations Ryykiennes. Les mœurs de ceux-ci étaient absolument incompatibles avec le degré de morale qu'ils attendaient d'une colonie assimilable ! Pour un peu, ils auraient pu faire penser aux sinistres anthropophages aperçus un jour sur Lumis, une espèce dont les Ryykiens se méfiaient comme de la peste cosmique. À la fois déçu par sa mission et infiniment attristé du sort de ses deux compagnons, Charlops fixa un nouveau cap au hasard sur une déclinaison de Zoâ. Le Ryykszor-IV fila bientôt en distorsion 8, sans être détecté par le Konge-bitta Lumisienne stationnant de l'autre côté de Saturne.

- C'est fade !, estima Zeppex.
- C'est filandreux, fit remarquer Harpex.
- C'est même écœurant, nota Chikkex.
- Pouah ! Le foie est dégueulasse, cracha Grouchex.
- Quelle est votre appréciation pour le cru ?, questionna Zeppex.
- Très médiocre !
- D'une qualité très inférieure aux prévisions !
- Positivement écœurant !

Les quatre goûteurs se regardèrent. Ils étaient visiblement déçus de cette première dégustation de viande crue. Ils lorgnèrent alors vers les pièces qui rissolaient doucement sur la grille du barbecue. Zeppex fit passer la bouteille d'eau de javel et tous burent à la régalade. Le breuvage corsé eut tôt fait d'effacer le goût si désagréable de la viande humaine crue, du moins de ces usurpateurs qu'ils avaient pris un peu vite pour des individus représentatifs de l'humanoïde ordinaire peuplant cette planète.

Cependant, les Lumisiens n'étaient pas encore au bout de leurs déceptions. Le grill se mit bientôt à exhaler une odeur vaguement caoutchouteuse, bien vite remplacée par une autre, plus persistante, plus incommodante, rappelant le gouarde ou pire encore, le rumis d'zir ! Il était manifeste que cette viande ne se prêtait pas non plus à la cuisson. En désespoir de cause, Harpex accommoda les côtelettes et les cuissots avec les aromates les plus puissants qu'il avait à sa disposition. Rien n'y fit. Le résultat offert par la cuisson au barbecue n'aurait même pas intéressé un krachmol au goût atrophié après un jeûne de quarante clujes.

- Je ne mange pas de ça !, déclara Grouchex avec une moue de dégoût.
- Ça a l'air infect, compléta Harpex en se penchant sur le foyer.
- On dirait presque du Ryykien, fit remarquer Zeppex. Vous vous souvenez de ces êtres immangeables qui errent de monde en monde ?
- Je suis malade ! Je crois que je vais vomir, émit enfin Chikkex après s'être dévoué pour mordre dans un morceau d'épaule.
- Quelle est votre appréciation pour le cuit ?, demanda Zeppex d'un ton las, juste pour la forme.
- Immangeable !, firent en cœur les trois autres.

Cette affirmation fut d'ailleurs ponctuée par un gargouillis épouvantable émanant du ventre de Chikkex, lequel ne put maîtriser plus longtemps les tensions de son estomac révulsé.

- Quittons cette planète au plus vite, conclut le chef d'expédition.

C'est ainsi que les Lumisiens décidèrent à leur tour de quitter la terre, ainsi que le système solaire et cette partie fort inintéressante de la galaxie, pour ne jamais y revenir. Grouchex donna un coup de biodésintégrator sur les abondants reliefs du festin champêtre qui leur avait été si peu appétissant. Les restes des deux corps disparurent dans le néant en quelques secondes. Un coup de téléporteur plus tard, l'équipe étaient à bord de la Konge-bitta. Un coup de distorsion 8 après, les Lumisiens étaient à des années lumières sur la déclinaison de Rêzi.

Maintenant, si jamais j'attrape le bougre de petit malotru qui a utilisé mon barbecue pendant mon absence, qui a osé pénétrer dans ma maison, qui a vidé une bouteille d'eau de javel pour je ne sais quel usage, qui non content s'est permis d'uriner et le reste dans le coin où je range ma mobylette,… je jure que je lui fais avaler son extrait de naissance !

FIN

© ® Auteur : Claude Thomas, texte déposé.

Menu des Nouvelles