Vacances de rêve

 

Pour aller loin, prenez un Orsalien.
Pour aller longtemps, prenez un Drogillian.
Pour aller fort, prenez un Kröne.
Pour aller à rebours, prenez un Alioure.
Pour aller bref, prenez un Cherref.
Pour aller nulle-part, prenez un Yolls.
Pour aller jadis, prenez un Minétis.
Pour aller demain, prenez un Iodain.
Pour aller heureux, prenez un Siloseu.
Pour aller douloureux, prenez un Chllartz.
Pour aller ennuyé, prenez un Lormalien.
Pour aller malin, prenez un Mensadien.
Pour aller jouissant, prenez un Swilsan.
Pour aller peureux, prenez un Flousa.
Pour aller valeureux, prenez un Lhonngweillywoilleigwwayaoneu.
Pour aller terrorisé, prenez un Nazo.
Pour aller partout, prenez un Wappitou.
Pour aller puissant, prenez un Ohnnda.
Pour aller spirituel, prenez un Domiriel.
Pour aller compliqué, prenez un Jestouique.
Pour aller zinzin, prenez un Terrien ! (*)

Goush-78.514/CE poussa un profond soupir. Il propulsa ainsi pas moins de sept volutes d'une vapeur verdâtre hors de ses trompes nasales. Remarquant que la dernière volute ne vrillait pas comme les autres, il se moucha avec force, expulsant un écœurant sloarp à même le sol de l'appartement. Il se foutait royalement des bonnes manières ! Il avait loué ce cherraps pour la durée d'une furne au prix prohibitif de 512 kards la nepft, c'est dire s'il se croyait autorisé à prendre ses aises !

Il lâcha ensuite une flatulence tonitruante par son second orifice anal, jouant tel un gosse avec la soupape du circuit de fermentation. Il se délecta de l'odeur nauséabonde qui envahit la pièce au point de faire passer les détecteurs de fumées en phase de pré-alerte. Heureusement, l'hôtel était pourvu de cellules intelligentes, lesquelles savaient tenir compte de la présence du Sonoyave. Cela se passait toujours ainsi avec ces monstruosités ambulantes. Il fallait pratiquer une désinfection totale des locaux après chacun de leur passage. Si l'Empire AA n'avait pas eu besoin des Sonoyaves pour exécuter les travaux les plus pénibles dans les soutes de vaisseaux Trans-Galactica, sans doute les aurait-on laissé croupir sur leur planète fangeuse. Malheureusement, ils étaient indispensables et savaient la manière de le rappeler. Le travail rude et risqué pour lequel ils s'étaient spécialisés leur procurait certains avantages : une paie excellente et des privilèges particuliers comme la possibilité de bénéficier de vacances de luxe par transvitation. Pour les autres familles constituant l'Empire AA, il n'y avait pas d'autre choix que supporter les Sonoyaves, leur incommensurable vulgarité et leurs caprices infinis !

Goush rejeta la liste avec dédain. Si c'était là tout ce que ce club de vacances pouvait proposer comme destinations de transvitation, il irait voir ailleurs ! Mais au préalable il passerait sûrement sa déception en explosant le mobilier de sa suite. Déjà, il avait ravagé une malheureuse couchette A-gravit simplement parce que le pose-verre était de guingois sur l'accoudoir. Le service d'étage avait remplacé l'article ruiné en vouant tous les Sonoyaves au trou noir ultime et en allongeant la note du fou furieux d'une pénalité de 500 kards. En représailles, il avait laissé suinter ses trompes à chacun de ses passages au restaurant.

La liste revint naturellement à sa portée, obéissant à la programmation du service à la clientèle. Goush la reprit mais cracha néanmoins un sloarp conique de sa meilleure trompe. La chose immonde alla se ficher dans le mur opposé avant de se liquéfier lentement et de dégouliner vers le sol telle une limace orangée traversant un bain acide. Ce malotru de Sonoyave souhaitait vivement consacrer une partie de ses vacances à vivre une petite transvitation, mais il n'arrivait pas à fixer son choix sur la destination. Il n'en était pas à son coup d'essai dans ce domaine et il voulait en avoir pour son argent. Plusieurs fois déjà, il avait eu l'occasion de prendre la peau d'un REME (Représentant d'une Espèce Moins Evoluée) pour toute la durée de la vie de l'hôte parasité. Aussi, il connaissait la chanson. Il ne fallait pas essayer de lui vendre n'importe quoi ! Il avait déjà pris un Wappitou, et s'il avait effectivement vu du pays, il s'était copieusement ennuyé dans la peau de cette sauterelle géante. La civilisation des Wappitoux ne maîtrisait évidemment pas encore le Trans-Espace et leurs voyages spatiaux nécessitaient d'interminables périodes d'hibernation. Heureusement, leur durée de vie, hibernation comprise, ne dépassait pas cinq schéols. La transvitation avait été vite terminée. Une autre fois, il avait pris un Orsalien et il avait joué de malchance. Si la transvitation permettait de choisir précisément la zone d'implantation, aucune garantie n'était jamais donnée sur la qualité de l'hôte receveur. Celui-ci pouvait être un individu très représentatif des caractéristiques de l'espèce sélectionnée, mais le client pouvait tout aussi bien tomber sur (ou plutôt dans !) un individu insignifiant, un être sans ambition, voire un cas particulièrement décevant. Les Orsaliens allaient loin dans l'espace car ils commençaient à disposer de technovires à rafions. Il y avait gros à parier que d'ici quelques fiures, ils pourraient eux-aussi rejoindre l'Empire AA. L'intérêt de prendre un Orsalien pour une transvitation résidait dans l'aspect encore très rudimentaire de leur technologie. Leurs barges à rafions donnaient aux explorations de ces pionniers un caractère d'aventure antique que les transports au sein de l'Empire avaient perdu depuis longtemps. Malheureusement, Goush était tombé sur (dans !) un Orsalien sédentaire, magasinier de son état dans un atelier de maintenance de distributeurs de glucol... Autant dire des vacances gâchées ! Devoir passer toute une vie, de la naissance à la mort, dans la peau d'un magasinier Orsalien, c'était plus qu'il n'en fallait à un Sonoyave atrabilaire pour réclamer un remboursement intégral assorti de dommages et intérêts. Goush ne s'était pas privé de protester énergiquement, rotant, crachant, pétant et écrasant le mobilier jusqu'à obtenir satisfaction malgré l'article du règlement stipulant que ce genre de mésaventure ne pouvait en aucun cas servir de prétexte à réclamation...

Le problème des transvitations était que, si l'expérience permettait de bénéficier intégralement des souvenirs des vies vécues dans la peau d'individus d'espèces inférieures, il était par contre impossible, durant l'expérience même, que le candidat se rendît compte qu'il était en pleine transvitation ! Ce n'était qu'à la sortie de l'expérience, laquelle correspondait à la mort de l'individu parasité, que le " transviteur " récupérait son propre corps, son propre esprit, redevenait lui-même et pouvait profiter des souvenirs de cette vie empruntée, un peu comme s'il découvrait le film tourné pendant ses vacances.

La liste qui se présentait devant lui avec ostentation était des plus minable ! Cela faisait longtemps que plus personne ne voulait prendre un Yolls, l'expérience se terminant généralement par une telle absence de souvenirs que le client se demandait si la transvitation avait bien eu lieu. C'était un de gag éculé qui ne faisait plus rire personne. Par contre, les Siloseu et les Swilsan, deux destinations très reposantes, étaient toujours très demandés. Trop aux yeux du Sonoyave ! Pour rien au monde Goush n'aurait souhaité frayer avec le commun. La seule idée de s'abaisser à ce niveau de simplicité lui faisait monter le mauve de l'écœurement aux trompes. Il lui fallait une destination plus originale, plus exotique, plus pétaradante ! Il ne se sentait guère inspiré. Les Minétis connaissaient une sorte de moyen-âge permanent. Les Alioures désévoluaient. Avec les Cherref on n'en avait jamais pour son argent. Les Iodain étaient des rêveurs doués de prémonitions, et après ? Les Chllartz et les Nazos ne pouvaient intéresser que des pervers ou des masochistes. Rares étaient ceux désirant devenir un Flousa ou un Lormalien, évidemment ! Pourquoi conservait-on encore ces destinations dans le catalogue ? Personne n'avait jamais rien compris de la vie d'un Jestouique. Ces humanoïdes bizarres avaient une peau si distendue qu'ils s'entortillaient dedans comme dans une toge. Ils passaient le principal de leur existence à tenter de démontrer, uniquement par la rhétorique, que l'univers était le fait d'un dieu créateur subordonné à leurs petites personnes ! Comme aurait dit Goush, ils tournaient en rond en faisant des angles ! Il allait appeler le service d'étage et exiger qu'on lui fournît une liste plus étoffée lorsqu'il se rappela l'astérisque accolé au Terrien.

- Zinzin, siffla-t-il de sa trompe parlante. Qu'est-ce que c'est que ça ?

La liste donna immédiatement les explications d'usage : " La terre est la troisième planète d'un système solaire simple, situé en périphérie de Gulax-A30. La vie y est luxuriante, très diversifiée, et répond au standard de Lem. L'espèce dominante est humanoïde, assez semblable aux Bilitzs un millier de schéols avant leur accession au sein de l'Empire AA. Niveau d'évolution technoscientifique : -16. Niveau spirituel : -318. Niveau moral : -1245. Syndrome de curiosité : +12. Vitesse de raft : +1,5. Temps local estimé en année solaire (0,625 schéol), numérotée +1958. Les vols spatiaux commencent tout juste à être envisagés et ne dépasseront pas les limites du système solaire avant au moins 100 schéols. La caractéristique principale du terrien est son incroyable incohérence comportementale. Cette créature n'agit pas dans l'intérêt d'un développement commun à son espèce, mais en vertu de pulsions anachroniques très diversifiées telles que l'orgueil, la cupidité, la haine ou la bêtise. Ce qui ne l'empêche pas de discourir avec une hypocrisie confondante sur la nécessité d'adopter des comportements sains et utiles pour assurer une évolution globale harmonieuse. Il s'ensuit des situations paradoxales particulièrement savoureuses pour le transviteur. L'évolution chaotique et précaire qui résulte de cette situation permet de qualifier cette espèce de zinzin. Comment analyser autrement un comportement à la fois volontaire et suicidaire, dont on ne retrouve des formes archaïques qu'en de très rares endroits des 100.000 galaxies ? Transvitation dépaysante assurée, étonnement garanti, expérience inédite, première inscription au catalogue. La durée de vie moyenne du terrien est compatible avec une croisière de type E pour un Sonoyave. Coût forfaitaire : 160.000 kards. Alignement compensatoire de 10.000 kards par schéol supplémentaire.

- Bigre !, siffla encore la trompe parlante. C'est pas donné !
- Vous pouvez consulter nos conditions de crédit très avantageuses, ajouta perfidement la liste. C'était exactement ce qu'il ne fallait pas dire à un Sonoyave !
- Un crédit ?, cracha Goush avec dédain. Je peux payer cash n'importe lequel de ces voyages ! Qu'est ce que vous croyez, espèce de zorbite de nœud !
- Nous sommes aux services de monsieur, c'est comme monsieur voudra, fit la liste en usant cette fois d'un ton extrêmement humble.

Un silence sépulcral succéda à cet échange fleuri. Goush réfléchissait en lissant ses trompes. L'espérance de vie moyenne du terrien correspondait à la moitié du temps de repos qui lui était accordé. Son crédit se montait à plus de 250.000 kards. Pourquoi ne pas essayer cette nouvelle destination ? Un pet sonore, modulé en rafale, scella la fin de ses calculs mentaux. Le détecteur de fumée faillit crever d'effroi.

- C'est d'accord pour le terrien, jeta-t-il dédaigneusement à l'attention du système d'inscription automatique relié au Q.G. des transvitations. Il inséra sa bille de crédit dans le logement ad hoc et le contrat type fut aussitôt sorti par la liste. Il signa d'un geste auguste. Sa trompe numéro quatre était équipée d'un style à sépia rétractile bien pratique.

L'équipe de conditionnement arriva avant la nepft. En l'attendant, Goush avait fait plus qu'honneur au mini-bar et s'était copieusement imbibé de vodsky et autres ravacuom, ce qui était strictement interdit par le règlement des transvitations. Raison de plus pour les emmerder, s'était-il dit en sifflant les thermos de glycol. En pénétrant dans la suite du Sonoyave, les cinq manipulateurs n'avaient eu qu'une seule envie : fuir au plus vite ! La puanteur y était épouvantable, entre le charnier mamourite et la cuisine thébanaise. L'autre avait coupé l'aération et avait énormément transpiré, pour ne parler que des choses avouables. Les cinq Suages étaient d'habiles techniciens mais aussi des êtres délicats, tout le contraire de celui qu'ils devaient transviter. Heureusement, ce dernier n'était plus en état de les insulter, ce qui facilita grandement les opérations. Le premier régla les instruments qui amenèrent le client au cinquième niveau d'endormissement. Goush tomba ainsi dans l'état stabilisé inter-mortem nécessaire à l'opération. Le deuxième, vêtu d'un tablier protecteur et d'un quarré de gants, plaça le corps dans le sarcophage de conservation. Il disposa une des trompes de manière à maintenir le testicule en bonne position, c'était là une pose passablement indécente mais très habituelle chez un Sonoyave. L'un des Suaves commanda alors un renouvellement express de l'atmosphère de l'appartement, ce qui fit beaucoup de bien à tous. Le troisième technicien purifia " l'esprit " du client, n'y laissant que les instructions neurologiques de base afin que l'hôte receveur ne puisse jamais imaginer qu'il puisse être autre chose qu'un terrien. Le quatrième encoda les dernières instructions sur la console de commande. Destination : la planète terre, code IEX-123/b45, calendrier local : août 1958.

Le dernier Suage était là pour contrôler l'exactitude des manipulations des quatre autres. Il détecta une légère anomalie, sorte de résidu non identifié dans la séquence de purification de l'esprit de Goush. Il mit cela sur le compte de l'ivresse prononcée du détestable personnage. Normalement, il aurait dû annuler la séquence et recommencer l'opération plus tard, mais il n'aurait jamais supporté d'être obligé de réveiller le Sonoyave, d'être de nouveau confronté avec son humeur exécrable, sa vulgarité et ses odeurs sui generis épouvantables ! De plus, ce petit détail avait peu de chance de compromettre l'efficacité de la transvitation. Et de toute façon il y avait gros à parier que ce client reviendrait avec des motifs d'insatisfaction tous plus impalpables les uns que les autres ! Les Sonoyaves étaient les champions de l'insatisfaction et de l'exigence, toujours prêts à tenter l'impossible pour se faire rembourser. Quant à l'hôte terrestre dans lequel le hasard ferait arriver " l'esprit purifié " de ce triste sire, il serait bien le dernier à pouvoir venir se plaindre. Le technicien en chef actionna la manette principale du transviteur et observa le filage du schwarps de bilection. En quelques secondes, la fixation sur un hôte nouveau-né choisi au hasard dans la population humaine de 1958 eut lieu. Le fait fut signalé par l'apparition d'une lumière bleue dans le caisson d'isolement du Sonoyave. Le reste était automatique et durerait le temps de la vie du terrien sélectionné. Qui il était, qui il deviendrait, ce qu'il ferait de sa vie et combien de temps il vivrait, tout cela relevait du pur hasard ! L'équipe de conditionnement sortit de la suite et celui-ci fut aussitôt scellé par le service d'étage.

* * *

Le 29 août 1958, sur terre, naissait un bébé noir, de sexe apparemment masculin, que ses parents prénommèrent Michael.

- Wow - Wow - Wow, lança un de ses grands frères quelques années plus tard. Et si on appelait notre groupe les Jackson Five ?

FIN

© ® Auteur : Claude Thomas, texte déposé.

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