Z.u.p.k.f.A

 

Puis-je me permettre de vous donner un conseil d'ami ? Mais d'abord n'allez pas croire que je me préoccupe de ce qui pourrait vous arriver. D'autant plus que nous ne nous connaissons pas et que nous ne sommes pas véritablement amis. Chacun doit porter sa croix ici bas et, même si je souhaite que tout aille pour le mieux dans le meilleur des mondes, je ne me sens pas pour autant une vocation d'ange gardien. En écrivant ces lignes, j'accomplis simplement ce que je considère être acte civique des plus minimaliste. D'ailleurs, je me doute que je ne serai probablement pas pris au sérieux. Il est même presque certain que les prochaines victimes du maléfice que je veux signaler n'auront jamais connaissance de ces lignes. Au moins, cet avertissement aura servi à soulager préventivement ma conscience d'éventuels remords.

Cet avertissement le voici. Si, un jour, à l'occasion d'une vente publique, d'une affaire de succession, au hasard d'une brocante ou en tout autre lieu, votre attention était attirée par un tableau signé " ZupkfA ", et que l'envie vous prenne d'acquérir ce " chef-d'œuvre ", alors n'hésitez pas une seconde : renoncez, refusez, passez votre chemin et n'y songez plus !

Soyez certain que je ne vous empêche pas de réaliser une bonne affaire. Cette peinture n'a pas une très grande valeur. Je ne tiens pas non plus à la retrouver pour me l'approprier, et si cela devait être le cas, ce serait pour la détruire ! ZupkfA, c'est une saleté de tableau porte-poisse ! C'est une sangsue, un vampire, un monstre qui se repaît des problèmes et des misères de celui qui le possède. Non seulement il se repaît de ses malheurs, mais il les provoque, il les attire comme un paratonnerre attire la foudre, ou comme un chien errant attire les puces !

Je n'ai pas été personnellement la victime de ZupkfA, mais je sais, pour avoir été le spectateur d'abord intrigué, puis inquiet et de plus en plus attristé des malheurs d'un de mes plus chers amis, de quoi cette saleté est capable. Aujourd'hui, ce tableau peut se trouver n'importe où dans le monde. Il est peut-être près de chez-vous, dans la maison d'un de vos proches ou pire... chez-vous ! J'aurais dû le détruire, plutôt que d'autoriser Jean-Pierre à l'emporter. Celui-ci s'est empressé de l'offrir à Solange qui, heureusement pour elle, parce qu'elle n'appréciait guère cette croûte aussi abstraite qu'incroyablement tourmentée, ou parce que ce cadeau venait de Jean-Pierre, l'a échangé contre un guéridon auprès d'un brocanteur du quartier. Et ce dernier la revendu le jour même à un client de passage dont il n'a pas cru utile de noter l'identité. Aussi, lorsque j'ai voulu le récupérer, dès que ma raison eut enfin admis l'inacceptable, la chose était devenue impossible. Et pourtant je ne pouvais en douter, le mystère entourant la curieuse perception que j'avais eue de ce tableau, était en relation directe avec les malheurs endurés par mon ami Théo Darsonval. Hélas, ZupkfA s'était déjà évanoui dans la nature ! Il est à présent la propriété d'un inconnu qui ne tardera pas à connaître des tas d'ennuis, des échecs, des revers de fortune et des malheurs de toutes sortes. Celui-là court d'ores et déjà un danger réel pour sa vie et ne se doute probablement pas un seul instant que la cause de cet invraisemblable dérèglement des lois du destin, phénomène subitement concentré au-dessus de sa pauvre tête, n'est que le résultat de l'appétit diabolique de ZupkfA !

Ce quidam malchanceux est peut-être déjà lessivé financièrement, réduit à l'état d'épave sociale, à deux doigts du suicide ou en phase terminale d'un cancer foudroyant ! Car ZupkfA dévore très vite. Avec Théo, cela a pris à peine deux mois ! Pourtant mon ami était fortuné, jeune, d'une constitution d'airain et réputé pour son éternelle baraka. Cette chance insolente qui le caractérisait l'avait sauvé de plusieurs accidents où d'autres que lui eussent probablement laissé leur peau. Deux mois pour Théo ! Combien pour ce nouvel amateur d'art ? L'instinct de celui-là l'aura peut-être convaincu de se séparer du tableau avant qu'il ne soit trop tard ? Ou de le détruire ? Mais c'est peu probable, car il semble bien que l'étrange maléfice se double d'un hypnotisme qui annihile, chez le possesseur de ZupkfA, les réflexes du plus élémentaire instinct de survie ! Alors qu'il était épuisé physiquement et nerveusement par une suite d'épisodes malchanceux, alors qu'il était acculé à la faillite et à la ruine, et avant que des problèmes encore plus dramatiques ne règlent définitivement son sort, la dernière chose dont Théo se serait séparée était ce fichu tableau. Quant à le détruire, autant lui demander de s'arracher les yeux ! Aussi, je ne serais pas étonné d'apprendre que cette satanée peinture soit déjà passée par plusieurs mains, d'héritier en revendeur, de commissaire-priseur en camelot insouciant, jusqu'à trouver sa prochaine victime.

Pour vous aider à comprendre ce qu'est ZupkfA, du moins pour vous transmettre ce que j'ai pu déduire de mes observations et de mes impressions, je ferais aussi bien de relater les faits tels qu'ils se sont produits, depuis le jour où ce tableau à croisé la route de mon ami Théo Darsonval. Si je dis que le tableau a croisé la route de Théo et non que celui-ci est allé vers l'objet, ce n'est pas une erreur de syntaxe mais parce que je suis presque convaincu que le hasard n'y était pour rien. Cette peinture me semble douée d'une volonté intrinsèque, laquelle serait capable, d'une certaine manière, d'attirer les proies qu'elle juge les plus dignes de son appétit. Même si je me rends compte combien mes propos peuvent paraître absurdes, je ne suis pas loin de croire que cette monstruosité, d'une certaine manière,... est vivante !

Tout a commencé par une matinée ensoleillée de juin, un vendredi. Théo m'avait demandé si je voulais l'accompagner à Liège, histoire d'aller chiner quelques heures sur la brocante hebdomadaire s'étalant le long du boulevard de la Constitution. J'avais accepté avec joie. J'appréciais moi-aussi ces foires aux antiquités, aux vieilleries dépareillées où l'insolite côtoie le bizarre, et où se niche parfois la surprise d'une bonne affaire. Je n'y allais pas à la recherche de quelque chose en particulier, si ce n'est des livres pour lesquels mes sens sont toujours en éveil. Mon ami cherchait une opaline pour faire paire avec celle ornant déjà un coin de son bureau. Quelqu'un lui avait assuré avoir vu, parmi le lot d'articles présentés par un camelot habitué de cet endroit, une petite sœur rigoureusement identique. Cette information, qui n'était peut-être qu'une fanfaronnade, avait bien sûr titillé la curiosité de Théo. Il m'avait en quelque sorte réquisitionné afin de doubler ses chances de trouver le précieux objet. Je savais aussi que, comme chaque fois, il se laisserait tenter par des tas de choses inutiles, voire d'un goût pour le moins audacieux. Je suivais donc aussi en qualité de modérateur, m'amusant souvent de l'engouement, on pourrait presque dire de la frénésie d'achat, de mon ami pour les choses les plus manifestement invendables que les vides-greniers osent néanmoins présenter comme des reliques dignes de musées nationaux.

Nous avions commencé notre tour par le côté du boulevard où se situe la bouquinerie " À l'enseigne du Commissaire Maigret ", endroit où je m'étais évidemment promis de faire escale à la fin de notre boucle. Nous marchions depuis plus d'une heure de cette démarche saccadée et indécise, louvoyant entre les nombreux badauds animés des mêmes soucis que nous, pour nous poser tout les quelques mètres devant chaque étal. En fait d'étal, il s'agissait la plupart du temps d'une dispersion, à même le sol, de cageots débordant d'objets les plus hétéroclites, d'un bric-à-brac invraisemblable disposé sans recherche, de choses plus volumineuses posées çà et là, appuyées contre une remorque ou contre un arbre. Les gens trifouillaient, dérangeaient sans vergogne sous l'œil toujours soupçonneux des camelots. Puis cela discutait dans toutes les langues de l'Europe, du bassin méditerranéen et du cœur de l'Afrique. Ici on marchandait pour cinq sous ce qui n'en valait que trois. Ailleurs on jouait les connaisseurs et déboursait royalement, enfin satisfait d'avoir obtenu l'objet de sa convoitise au meilleur prix. Plus loin un vendeur exhortait les chineurs à se dépêcher avant qu'il ne remballe son stock. Un autre haranguait la foule en vantant l'excellence de son matériel, liquidé à perte comme il se doit. Ça regardait, soupesait, hésitait. Ça partait et ça revenait. Quelques-uns emportaient, le regard illuminé comme après une grande victoire. Les accents, les cris, la foule et les odeurs se mêlaient pour transformer ce coin de Liège en un centre du monde où auraient atterri, pêle-mêle, les bibelots invendus de toutes les époques, aussitôt poursuivis par les clients de toutes les nations.

J'avais gâché une pièce d'un euro pour un vieux livre que je ne lirais sans doute pas mais qui complétait une collection commencée jadis. À vrai dire, je l'avais surtout acheté pour faire pendant aux nombreux " coups de cœurs " et autres " bonnes affaires " que Théo accumulait déjà dans l'immense havresac (un authentique U.S. Galon's des années 50 déniché dans une bourse militaire !) qu'il tenait à l'épaule. De cette façon, je n'allais pas les mains vides et ne donnais pas l'impression de pouvoir regretter d'être venu. Le sac de mon ami contenait déjà, pour autant que je m'en souvienne, un lot de cinq boîtes " d'encaustique à la cire d'abeille véritable comme on n'en fait plus ", une canne-épée " ayant appartenu au marquis di Tofolo de Douais " (?), un vase " d'époque " (oui, mais laquelle ?), un cendrier d'une matière indéfinissable arborant la publicité d'une marque d'apéritif disparu (qu'allait-il faire de cette horreur ?), un coffret de clés à douilles dans son emballage d'origine " directement d'usine et garanti à vie ! ", un bouchon de carafe en cristal, un CD de musique classique et un " ravissant porte-pipe en bois sculpté " (du buis ?) avec " cinq pipes parfaitement rodées par mon grand-père ", du moins s'il fallait en croire le jeune vendeur qui éparpillait ainsi, les yeux encore humides, l'héritage de l'ancêtre si respecté. Heureusement pour vos oreilles, je ne compte pas ce qui aurait pu se trouver dans le sac si je n'avais réussi à dissuader Théo de mettre la main au portefeuille un nombre incalculable de fois ! Cela m'amusait, je l'avoue, de trouver des raisons logiques ou complètement farfelues afin de le dissuader d'acheter n'importe quoi, trop vite, trop cher, trop moche ou trop superflu ! C'était comme un petit jeu entre nous, une sorte de marchandage intermédiaire que nous savourions autant que le plaisir de la découverte. Tantôt je gagnais, et il reposait le porte-perruque ou le furet empaillé avec une moue de désespoir au moins égale à celle du vendeur dépité, tantôt il gagnait et les cinq boîtes d'encaustique filaient dans le havresac. Il n'y avait toujours pas d'opaline et c'était avant de rencontrer ZupkfA !

Un lot de tableaux était posé à même le sol, contre le tronc d'un arbre, entre une caisse de bouquins défraîchis à l'eau de pluie et des cageots regorgeant de hardes et de bijoux fantaisies. Tandis que mon œil glissait machinalement sur les vieilles reliures tout en me disant le traditionnel " on ne sait jamais ", mon ami s'était penché sur les tableaux. En réalité, il lorgnait plutôt les cadres que les paysages, d'une banalité confondante, qui constituaient les " chefs-d'œuvre " mis en avant par un marchand peu connaisseur, ou au contraire très futé. Je devinais Théo écartant ces pièces l'une après l'autre, émettant chaque fois un petit bruit de bouche caractéristique, jamais assez discret pour masquer le dédain pour ce qu'il découvrait. Je remarquai soudain un silence. C'était là le signe d'une étincelle, d'un " émerveillement ". Alors je vis mon ami se redresser d'un jet, attirant dans son mouvement un robuste panneau d'environ un mètre sur soixante centimètres. L'encadrement était d'une simplicité spartiate, quant à la toile...

Mes aïeux ! De toute ma vie je n'ai vu un tel salmigondis de peinture. De l'art abstrait ? Même pas ! Même devant la plus épouvantable imitation d'un Kandinsky, un critique habile du verbe pouvait imaginer un semblant d'évocation ou de ressenti sans avoir recours à des propos par trop alambiqués, mais ici... Quel choc ! J'ai longtemps cherché comment décrire ce tableau. D'un point de vue strictement matériel, outre les dimensions précitées, je peux dire que la toile est quatre à cinq fois plus épaisse qu'un support classique, sans pour autant être constituée à partir d'un plan massif. Est-ce une superposition de plusieurs toiles encollées l'une sur l'autre ou le résultat d'une accumulation invraisemblable de couches de peinture ? Je ne saurais le dire. Quoi qu'il en soit, cette épaisseur était quasi palpable rien qu'en regardant la toile de face ! Cette caractéristique " esthétique " produisait une impression de chair musculeuse, de robustesse, de force surnaturelle émanant de la matière elle-même. Voilà pour l'aspect général. Pour ce qui est de l'œuvre peinte, j'abdique lamentablement dans ma démarche descriptive. Toute description de ZupkfA ne pourrait d'ailleurs qu'être approximative, incomplète, insuffisante et surtout trop légère ! Prenez un Goya bien torturé, période sourde, noyez la toile de dissolvant, passez dessus une brosse dure sans ménagement, laissez sécher au soleil, au vent et à la poussière, rehaussez ensuite à outrance les moindres veinules de tons mélangés, sans souci d'harmonie chromatique ou d'équilibre spatial. Il n'est pas interdit d'étaler vomissures et excréments. Empilez-en trente couches, piétinez, redressez, faites refondre le tout et laminez… et vous n'obtiendrez encore qu'une pâle imitation de ZupkfA !

Si vous croyez que j'exagère, je vous souhaite de poser au moins une fois dans votre vie le regard sur ZupkfA, en espérant que vous ne serez pas victime de son " charme ". Il est impossible de dire, au-delà de toutes les subjectivités, si cette chose est horrible ou superbe. Une seule unanimité : elle dégage ! Quoi ? Je suis impuissant à trouver les mots pour le dire. J'ai comparé un jour cet effet à une sorte d'épouvantable explosion qui aurait confiné dans un univers à seulement deux dimensions, les débris pulvérisés, le souffle de feu et l'onde de choc d'un autre univers. Magma instantanément solidifié. Il serait sans doute exagéré de dire qu'il n'y manquait aucun ton, aucune nuance, aucune forme ni aucune courbe. Plus exactement, il donnait surtout l'impression d'attirer à lui et de reproduire tout ce que l'imagination peut engendrer chez celui qui le contemple.

Le plus curieux, mais cela je ne l'ai pas remarqué de suite, c'est l'incapacité pour la mémoire de conserver une vision précise et immuable de ce " paysage ". Bien sûr, d'un jour à l'autre, on se souvient de ZupkfA, du moins de l'impression générale qu'il laisse, mais il est impossible d'affirmer que les tourbillons de rouges et d'ocres repérés la veille, enchevêtrés dans l'un des coins, ne sont pas le lendemain discernable de l'autre côté de la toile. Ce tableau est un défi à la mémoire la mieux exercée ! Il est pourtant certain que ce décor ne se modifie pas de lui-même comme une sorte de lent et sournois kaléidoscope, que soit par l'effet naturel d'éclairages changeants ou d'une façon beaucoup plus surnaturelle. Une photographie m'a permis d'écarter cette éventualité, ou alors il faudrait supposer que la photo, elle aussi, change en symbiose avec l'original, ce qui serait vraiment trop extravagant. Non, ce qui change lorsque l'on tente d'évoquer et de décrire ZupkfA, c'est le souvenir, l'impression qu'il laisse dans l'inconscient de ceux qui ont l'occasion de l'observer !

- Extraordinaire ! Positivement extraordinaire !

Tel fut le commentaire de Théo, brandissant la toile à bout de bras, l'inclinant pour rechercher la meilleure lumière, tordant son cou et son buste pour encore améliorer la perspective. J'étais toujours penché par-dessus ma caisse de livres et je découvris cette scène en contre-plongée, ce qui accentua encore mon étonnement. L'attitude de mon ami n'avait rien pour me surprendre, mais l'objet qu'il admirait et qui était assorti d'un commentaire aussi dithyrambique, me laissa littéralement sur le cul. Je dus vraiment faire un effort inhabituel pour me redresser, comme si ce mouvement impliquait également une résurgence dans une réalité inquiétante. Mes yeux passèrent du tableau à la face enjouée de Théo, et c'était comme s'ils exploraient soudain un monde inconnu, non pas hostile, mais absurde !

- Qu'est-ce qui est si extraordinaire ? fis-je alors, comme si cette question superflue pouvait d'un coup résoudre toute l'affaire.
- Mais ce chef-d'œuvre, voyons. Une pure merveille !
- Quoi ? Cette croûte ? Tu es fou mon pauvre Théo !
- Mais ne vois-tu pas cette splendeur, ce travail, cette richesse ?

Je restai un moment dubitatif. J'eus beau prendre du recul, me rapprocher, me reculer de nouveau, prendre en main la chose pour la retourner dans tous les sens, je ne parvins pas à y trouver le moindre élément digne d'intérêt, bien au contraire.

- Je ne vois même pas où est le haut de cette toile, expliquai-je. Mais elle est moche et triste dans tous les sens où je la regarde, cela j'en suis sûr !
- Ne dis pas de bêtise, tu n'y connais rien ! C'est une merveille et je la veux !

Pour cela, Théo avait raison. Je n'y connaissais pas grand chose en peinture, ni en art en général. Mais tout de même ! Je devinais déjà que sur ce coup là, j'allais avoir du mal à raisonner mon ami. Pour compliquer ma tâche, le camelot s'approcha de nous. Le petit homme à la tête de fouine suintait littéralement de cette sorte de flagornerie mesurée propre à venir à bout des plus hésitants.

- N'est-ce pas qu'il est beau, hein monsieur ? Voilà sûrement un connaisseur, persifla-t-il.

Pour toute réponse, mon connaisseur lança le traditionnel " combien ". Cette scène pourtant cent fois entendue sur les marchés me parut, cette fois-là, d'une vulgarité étonnante, un peu comme quand un homme mal éduqué crache ce mot, d'un air de dédain masquant mal sa gêne, à la face d'une prostituée.

- Tu ne vas pas acheter ça, ripostais-je.
- Oh que si ! affirma Théo.
- Cent euros, siffla le marchand.
- Cent euros pour cette horreur ? m'exclamais-je en accentuant volontairement mon indignation.

La tête de fouine s'empressa d'intervenir :
- Il s'agit d'une œuvre magistrale du grand ZupkfA. Une oeuvre remarquable qui n'attend que l'appréciation d'un véritable connaisseur pour grimper au rang des meilleurs ...
- Ho ho ho ! coupai-je. Cette croûte est une horreur qui ne vaut pas plus de dix euros, et encore, elle ...
- Je prends ! décida sèchement mon ami.

Sa soudaine décision me laissa complètement interdit. Je me repris néanmoins pour argumenter une dernière salve :
- Mais enfin Théo, marchande au moins ! Tu ne vas pas accepter ce prix sans discuter ! Je suis sûr que je peux te l'avoir pour beaucoup moins...

Mes paroles se perdirent dans la brume contemplative où se trouvait englué mon ami. Je voyais, comme dans un film, sa main fouillant sa veste à la recherche de son portefeuille. Cette main trouva le billet de cent et le tendit au vieux grigou qui les empocha à la vitesse de l'éclair. Durant toute l'opération, mon ami n'avait pas lâché sa trouvaille.

- Voilà, il est à moi à présent, dit-il simplement.

Que pouvais-je encore ajouter ? La transaction avait été conclue si précipitamment. La prudence la plus élémentaire en avait été écartée, par la faute de Théo. Je le savais impulsif, mais à ce point cela relevait presque du surnaturel. Comment pouvait-il voir dans ce tableau la " richesse " dont il l'avait caractérisé une minute plus tôt ? Je n'y distinguais pour ma part qu'un chaos obscur, et l'impression que me laissait ce chaos n'était sûrement pas la richesse, mais au contraire une profonde misère, une détresse insondable.

Après tout, c'était son argent. Ce dont il n'en manquait pas. Sa fortune personnelle équivalait certainement à plus de dix fois la mienne, laquelle est par ailleurs assez confortable. Mais ni lui ni moi n'appartenions à cette catégorie d'individus extravagants capables d'employer l'argent avec un tel dédain. Nous sommes tous deux issus de milieux modestes, nous connaissons la valeur de l'argent et mettons toujours un point d'honneur à respecter ce principe, même si nous savons nous faire plaisir à l'occasion. Mais quel plaisir y a-t-il, justement, à s'offrir un tableau aussi bizarre pour cent euros, alors qu'un aimable marchandage aurait pu diviser plusieurs fois cette somme sans léser personne ? Il y avait manifestement, derrière tout cela, une sorte de coup de foudre d'une singulière puissance entre mon ami et cette sombre image. Coup de foudre qui avait annihilé tout le reste.

Je n'avais pas perdu comme lui tout sens des réalités et je demandai quelques précisions au marchand. Quelle était l'origine du tableau et qui était ce fameux ZupkfA ? Le camelot, satisfait de son affaire, grommela une réponse vague que j'aurais pu deviner. Ce qui est vendu n'est plus à vendre, devise bien connue sur tous les marchés du monde ! Le tableau lui avait été cédé par un particulier resté anonyme, lequel avait prétendu que le chef-d'œuvre provenait de la succession d'un oncle récemment décédé. Il aurait aussi bien pu provenir d'un vol dans un musée des pires monstruosités ! Quant à l'artiste, il devait être Bulgare, ou Grec, ou Polonais... Mais, argument commercial de derrière les fagots, celui-ci aurait été célèbre dans les années 20 ! Je le remerciai dans un soupir pour ces " précisions ". Théo n'avait même pas écouté sa réponse.

Nous achevâmes notre tour de brocante mais l'envie n'y était plus pour aucun de nous. Théo était manifestement pressé d'en finir, sa dernière trouvaille avait suffi à le rassasier pleinement. Même la quête de l'opaline était oubliée. Pour ma part, je l'avoue, j'étais un peu choqué de son attitude à mon égard. Nous regardâmes à peine les derniers stands et au retour j'en oubliai même de faire escale à " L'enseigne du Commissaire Maigret ". Nous marchâmes de concert en direction de la voiture, lui joyeux, avec son havresac sur l'épaule et le tableau dans une main, moi avec mon maigre butin et mes tristes pensées. Une mauvaise surprise nous attendait à la voiture. Une vitre de la BMW était brisée et l'autoradio avait disparu.

- Hé merde ! cracha Théo.
- Tu n'aurais pas dû te garer dans cette impasse, quelle poisse !
- Tu as raison. Je vais porter plainte et puis nous irons manger un morceau.

Ce fut le premier " incident " désagréable de la série. Une très longue série ! Mais à ce moment, bien sûr, l'idée que ces ennuis pouvaient être liés à l'acquisition de ZupkfA était encore loin d'avoir germé dans mon esprit.

Après être passés par un bureau de police pour la déclaration de bris et de vol, puis dans un garage pour une réparation provisoire, nous nous retrouvâmes finalement dans un restaurant chinois du centre-ville. C'était une petite gargote sympathique. Nous prîmes le même plat du jour, arrosé d'un excellent petit vin et de plusieurs sakés, histoire de nous remettre de nos émotions. Théo avait pris le tableau avec lui et nous essayâmes, réconciliés que nous étions après ce repas, de l'analyser en toute objectivité.

Théo y voyait une richesse fabuleuse, une luxuriance, une débauche d'impressions sucrées, savoureuses, chaudes et plaisantes... Je ne l'avais jamais entendu parler ainsi d'un tableau, ni de quoi que ce soit d'autre. Même son épouse, au temps perdu de leur passion dévorante, n'avait sans doute jamais reçu pareils compliments. Il utilisait des termes comme le font les critiques d'art un peu précieux, ceux qui masquent derrières des propos dithyrambiques la nullité de ce que leur âme décèle dans la réalité. Mais lui, Théo, donnait toutes les apparences de la sincérité ! Pour ma part, tout aussi sincère, je déclarais évidemment le contraire. Je voyais la misère, des désastres, des cataclysmes, la peur et le froid, la terreur et la mort... Théo, cette fois, acceptait mes critiques avec complaisance. Il me connaissait assez pour savoir que j'avouais véritablement mes sentiments, sans avoir le goût de prendre sciemment le contre-pied des siens. Nous tombâmes finalement d'accord sur le fait le plus important : le tableau plaisait à son nouveau propriétaire et celui-ci était satisfait de l'affaire qu'il venait de réaliser. Les goûts et les couleurs, n'est-ce pas ! Nous découvrîmes aussi la signature. Elle était minuscule, à peine perceptible dans un des angles. Je fis ironiquement remarquer que cette découverte permettait au moins de savoir dans quel sens il convenait d'accrocher le tableau. En fait de signature, il s'agissait plutôt d'une succession de lettres séparées par des points : " Z.u.p.k.f.A ", la dernière lettre étant curieusement en majuscule.

- Ce n'est pas un nom mais des initiales, fis-je remarquer.
- Cela n'a guère de sens, admit Théo.
- Peut-être dans une langue étrangère ?

Alors que je prononçais ces mots, une idée germa en moi. Je suis un familier des jeux de lettres et des tests de logique faisant appel à la réflexion ou aux représentations spatiales. Cette suite évoquait pour moi quelque chose de familier. Sous les yeux de mon compagnon ébahi, je griffonnai rapidement un alphabet à même la nappe et entourai les lettres de ZupkfA. La solution devint vite évidente. Le prétendu nom de l'artiste se résumait à une suite inverse d'une lettre sur cinq !

- C'est une sorte d'anagramme ? grogna Théo.
- Plutôt une banale suite logique sur l'alphabet. Une suite qui apparemment ne signifie rien de plus que cette progression inversée. Du moins je ne vois vraiment aucune autre explication.
- Je me renseignerai néanmoins pour savoir s'il n'existe pas un artiste peintre portant ce nom, ou ayant utilisé cette signature bizarre.
- Un polonais ou un Bulgare des années 20 ? C'est possible, mais je crois plutôt que le vendeur a inventé cette histoire parce qu'il n'a rien compris à cette suite de lettres.

Malgré les recherches de mon ami pour trouver trace de cet hypothétique artiste, et les miennes pour essayer de trouver un sens à ces initiales, Z.u.p.k.f.A garde encore son secret. J'ai bien ma petite idée, maintenant qu'il est trop tard, que Théo est mort et que ce tableau de malheur a disparu. Cette suite pourrait évoquer de façon allégorique le " chemin de vie " de ce tableau, son " OmégalphA ", véritable sangsue qu'il est pour les pauvres mortels qui un temps deviennent son hôte. Mais je ferais mieux de m'en tenir aux faits. Au sortir du restaurant chinois, il y avait un papillon sur le pare-brise de la BMW. Temps de stationnement dépassé. Encore heureux que le véhicule n'ait pas été emmené à la fourrière. Plus loin, un contrôle de police ajouta encore aux déboires de mon ami, pour un défaut du port de la ceinture de sécurité, un extincteur périmé, un feu arrière inopérant et un outrage à agent en raison d'une malheureuse insulte impossible à retenir. Par chance, le pandore n'eut pas le nez de demander un alcotest, auquel cas nous eussions certainement passé plusieurs heures au dépôt. Le soir, Théo eut une indigestion carabinée. Le poulet au curry ne prétendait pas se conformer aux usages en matière de transit intestinal. Je note que, pour ma part, j'ai parfaitement digéré le même menu.

Voilà ! La suite, pour Théo Darsonval, fut une succession, une accumulation, une aggravation de ce genre de désagréments. Lorsque je lui rendis visite cinq ou six jours plus tard, j'eus la désagréable surprise de le trouver dans un état de santé pitoyable. Lui qui était d'une robustesse à décourager une armée de médicastres, paraissait maintenant comme décomposé, prêt à s'écrouler au moindre heurt. Il ne s'était pas remis de son indigestion, laquelle s'était transformée en une sorte de gastro-entérite accompagnée d'une fièvre de cheval. Il toussait et crachait comme un vieux mineur dont il avait d'ailleurs pris l'apparence, vu qu'il ne s'était plus lavé ni rasé depuis des jours. Têtu comme une mule, il n'avait pas appelé le médecin, ce que je fis d'autorité en découvrant ce tableau. Et à propos de tableau, je remarquai qu'il avait placé ZupkfA à la meilleure place, par-dessus la cheminée du salon.

Je me mis machinalement à observer la peinture. Je la trouvais toujours aussi peu esthétique que possible, néanmoins il me semblait qu'elle présentait un léger mieux, infime changement impossible à décrire. Je mis cette métamorphose sur le compte de l'éclairage et sur l'imprécision assez compréhensible de ma mémoire.

Grâce au traitement efficace du docteur Torès, la santé de mon ami se rétablit à un point d'équilibre très satisfaisant. Ce que personne ne voyait, malheureusement, c'était que le mal changeait de forme pour, avec une perfide discrétion, le ronger de l'intérieur. Plusieurs jours s'écoulèrent. Je partis en Normandie pour une semaine et, à mon retour, j'allai rendre visite à Théo. En arrivant, je vis une voiture de location à l'emplacement qu'occupait traditionnellement sa BMW série 7. Théo m'expliqua qu'elle était à la casse. Il avait été victime d'une agression. Deux voyous s'étaient emparés du véhicule en l'éjectant de force hors de l'habitacle. Il s'était d'ailleurs brisé un poignet en percutant le sol. Les voleurs avaient pris la fuite mais ils n'avaient pas eu l'occasion de pousser bien loin leur cavale. Trois kilomètres plus loin, la BMW s'encastrait à vive allure sur le pilastre d'un pont. Sinistre total.

- Merde ! C'est vraiment pas de chance, fis-je lorsque Théo m'eut raconté cette histoire.
- Pfff..., souffla-t-il, si ce n'était que ça !

Et il me raconta sa semaine. Ce que j'appris était pour le moins ahurissant. Que chacun connaisse épisodiquement des problèmes divers, voire des accidents, quoi de plus normal ! Ce sont les aléas de la vie. Mais les séries, malgré l'adage bien connu voulant qu'un malheur n'arrive jamais seul, laissent toujours le sentiment d'une totale incompréhension. Il serait fastidieux d'énumérer chaque incident qui émailla de son malheur la semaine de mon ami. D'ailleurs je n'y tiens guère, en respect pour sa mémoire. Il faut pourtant que j'illustre mes propos, sinon vous pourriez croire que la malédiction de ZupkfA relève seulement du hasard et de mon imagination morbide. Aussi, voici les faits principaux.

Bertha était morte. Théo l'avait malencontreusement écrasée en reculant dessus avec sa voiture quelques jours plus tôt. Bertha, c'était sa chatte Maine Coon, onze kilos de douceur et de nonchalance adorable et adorée. Un sale gamin du quartier avait bouté le feu dans sa boîte aux lettres, ruinant un courrier important, ce qui empêcha une transaction qui lui fit perdre le bénéfice d'une opération financière d'un montant de plus de trente mille euros. L'orage de mercredi n'avait pas épargné la région, mais un seul éclair avait réussi à foudroyer le magnifique pommier situé sur l'arrière de sa propriété, en même temps qu'une surtension électrique sur le réseau provoquait des courts-circuits irréparables dans la plupart des électroménagers de la maison. Deux téléviseurs, son ordinateur, un réfrigérateur, un lave-vaisselle, une machine à laver, le répondeur téléphonique, le circuit de télésurveillance, sans compter une bonne dizaine de petits appareils à présent bons pour la casse ! Comme si ces incidents domestiques ne suffisaient pas, la société publicitaire qu'il dirigeait commençait à connaître des ennuis...

J'étais sidéré. Je compatissais, mais en même temps mon étonnement était tel que j'avais du mal à prendre la mesure réelle du marasme vécu par Théo. Je l'avais quitté alors qu'il se remettait d'un problème de santé et je le retrouvais manifestement en meilleure forme physique, hormis son poignet brisé, mais ce qu'il me racontait renvoyait ces considérations médicales au domaine des anecdotes. Jamais je ne l'avais vu aussi désemparé, aussi fataliste, aussi impuissant. En fait, il " attendait que ça passe ", sans réagir, sans combattre, ce qui ne lui ressemblait guère. Je crois que c'est à cet instant que j'eus ma première intuition. Je le sentais comme envoûté, ou pire, vampirisé par une force mystérieuse. Cependant ce n'était encore qu'une vague intuition. Je n'en dis rien et y songeai même assez peu, car j'avoue que je ne suis guère attiré par les théories paranormales et les sciences du bizarre. Théo encore moins, et il est certain qu'il m'aurait pris pour un fou si j'avais osé lui parler de ces choses à ce moment là ! Nous vidâmes à nous deux la bouteille de calva hors d'âge que j'avais rapporté de Normandie, un cinquante degrés qui nous laissa raide saoul jusqu'au petit matin, lui étendu sur le tapis du salon, moi écroulé dans un sofa, le cadavre dans le gilet.

Lorsque je sortis du brouillard poisseux où la nuit m'avait englué, mon premier vrai regard tomba sur ZupkfA. Et cette fois, à n'en plus douter, je le trouvai changé ! Il m'était impossible de dire où se situait ce changement, car il s'agissait d'une impression générale et non d'un détail particulier. Je m'approchai pour mieux l'observer sous tous les angles. Je ne découvris rien de probant sauf qu'il me paraissait moins sinistre, moins triste qu'avant, et qu'en effet, maintenant, j'y décelais ce je-ne-sais-quoi de force vitale et de richesse que mon ami semblait y voir depuis le premier jour. Théo arriva dans la pièce, les bras chargés de petits pains et de croissants pour le petit-déjeuner.

- Tu admires mon tableau ? déclara-t-il en me découvrant dans cette position.
- En effet, dis-je, je le trouve changé.
- Tiens ? C'est drôle, moi aussi.

Sa réponse eut le don de me rassurer et de m'inquiéter à la fois. Ainsi je n'étais pas le seul à avoir remarqué ce phénomène, mais cet aveu concrétisait un mystère autrement inquiétant.

- Changé n'est pas le mot, se reprit-il. En fait, je le trouve moins... Comment dire ? Moins tout. Moins lumineux, moins explosif... Sans doute est-ce l'habitude de le voir là tous les jours !
- Ça par exemple, j'ai l'impression du contraire, ripostai-je. J'y vois maintenant un peu de cette richesse dont tu le prétendais si exubérant au début.
- Voilà qui est étrange ! Crois-tu que le tableau change réellement d'aspect ?
- Tu veux dire,... comme si la peinture se modifiait sous l'effet de courants intérieurs ? Ce serait idiot, non ?
- Evidemment, évidemment…

Cette réponse double et précipitée laissait trop clairement entrevoir que Théo, contre toute logique, pensait justement le contraire !

- Il suffit de le photographier et de comparer l'image avec l'original au bout de quelques jours, expliquai-je.
- Génial ! Faisons-le immédiatement, décida mon ami.

Il s'éclipsa quelques minutes, le temps de revenir avec un Polaroïd, et prit la photo à la distance minimale permettant de saisir la totalité du tableau. Le papier sortit immédiatement de l'appareil et au bout d'une minute nous avions une réplique miniature mais suffisamment nette de ZupkfA. Cette photo n'existe plus aujourd'hui et je le regrette, car cela m'aurait épargné la pénible et fort imprécise description du début. Elle fut détruite peu de temps après, en même temps que disparaissait mon ami dans les eaux grises de la Meuse. Dans l'état d'abattement et d'indécision où je me trouvais après le décès de Théo, je n'ai plus songé à en reprendre une autre avant que le tableau ne soit offert, puis vendu, et qu'il ne disparaisse à jamais dans le monde si discret des amateurs d'art. Nous en restâmes là de nos considérations respectives au sujet des " mouvements " de ZupkfA, pour nous adonner au plaisir plus essentiel du petit-déjeuner. Ensuite je repartis chez-moi, pour ne plus revenir avant une quinzaine de jours.

Durant ce temps, j'appris par les journaux que le manoir d'Orchimont, imposante bâtisse du XVIIème récemment acquise et restaurée à grand frais par mon ami, avait été ravagé par un incendie d'origine criminel. J'avais essayé, en vain, de lui téléphoner, aussi bien à son domicile qu'au bureau ou sur son portable, afin de lui faire part de mon désappointement et de mon soutien. Pour lui la série noire continuait ! J'osais espérer que les assurances couvriraient au moins une partie des dommages, mais l'aspect criminel du drame servirait sans doute à faire traîner la procédure durant de longs mois, voire des années. De toutes les façons, cela ne couvrirait jamais l'investissement consenti ni la perte historique et sentimentale. J'appris plus tard que les assurances n'interviendraient pas du tout, pour de sombres questions d'irrégularités entre la police souscrite et les spécifications des systèmes d'alarmes non agréés à la date du sinistre. Des détails qui, s'ajoutant au reste, contribuèrent à enfoncer encore plus mon ami dans le malheur. Lorsque je le vis enfin, et ce fut la dernière fois que j'eus l'occasion de passer un peu de temps avec lui avant son décès, il était dans un état de délabrement physique et nerveux épouvantable. Je n'eus pas le cœur de lui poser l'habituelle question " comment va ? ", tant l'évidence de la réponse sautait aux yeux ! Il se chargea d'ailleurs d'énumérer une quantité invraisemblable de soucis et de malheurs qui s'accumulaient, de façon totalement anormale, sur et autour de sa pauvre personne.

Je savais déjà pour le manoir détruit. Il m'expliqua ce qu'il en était pour l'assurance. Il m'apprit aussi que son ex-épouse avait finalement gagné le procès concernant le partage des avoirs du couple, qui étaient en fait les siens propres à plus de quatre-vingts pour-cent mais qu'il allait maintenant devoir partager en parts égales. Il avait été cambriolé, et pas par des amateurs. Seuls les objets ayant une grande valeur avaient été emportés. Des faïences chinoises, une collection de monnaies, des bijoux précolombiens, trois tableaux, plusieurs meubles de style, un incunable, la poupée Sodis té'Van du russe Tsilov évaluée à elle seule à cinquante mille euros, de l'argenterie… La perte était évaluée à plus de cent trente mille euros et, ici aussi, les assurances commençaient à montrer des signes d'un probable refus d'indemnisation. Ce vol donnait malheureusement l'apparence d'un forfait commandité et le propriétaire se sentait déjà suspecté d'être ce commanditaire ! D'autres petits incidents quotidiens se comptaient quant à eux par dizaines, du lavabo bouché au bris d'un pot de miel sur le carrelage de la cuisine. Il avait aussi découvert une attaque de mérule dans le boisage du grenier. En moins d'un mois, comme il me l'avoua lui-même, il estimait une perte ou une destruction de son patrimoine d'au moins cinquante pour-cent ! La situation de son entreprise devenait critique elle-aussi. Les contrats en cours étaient rompus pour des raisons invraisemblables. Les nouveaux marchés lui passaient sous le nez, plusieurs procès étaient en vue et l'attitude du comptable principal laissait fortement à désirer.

J'étais abasourdi d'apprendre qu'autant de malchance s'était abattue, concentrée en aussi peu de temps sur la même personne. L'idée d'une sorte d'envoûtement, de mauvais sort, ne pouvait que venir à l'esprit, même chez des personnes aussi pragmatiques et mesurées que Théo ou moi. Mon ami se demandait s'il n'était pas la victime d'un sinistre jeteur de sorts. Mais qui ? Et pourquoi ? Il n'avait pas d'ennemis aussi acharnés à sa perte. Mais au fond de lui, il ne croyait pas vraiment à ces sornettes. Il en était toujours à croire qu'il traversait " une mauvaise passe ". Nous restâmes longuement silencieux. J'étais assis dans un fauteuil épousant si parfaitement mon dos et mes jambes qu'il faisait presque disparaître toute sensation de pesanteur. Mon regard était lointain, vague, dirigé droit devant moi sur une dimension de l'imaginaire. Je ressentis comme un coup de poing en pleine poitrine lorsque je me rendis compte qu'en fait, ce regard explorait l'univers ravagé de ZupkfA ! Et il n'y avait cette fois aucun doute, la toile avait encore changé !

Je fis part de mon observation à Théo, qui avoua que lui-aussi trouvait le tableau changé. Mais comme la première fois, son impression était à l'opposé de la mienne. Il le voyait plus terne, plus morose, moins flamboyant, tandis que moi je lui découvrais des richesses, une santé, une pétulance nouvelle. L'état d'abattement dans lequel se trouvait mon ami pouvait sans doute expliquer en partie pourquoi il découvrait cette mélancolie dans tout ce qui l'entourait, mais rien ne justifiait que je ressentisse précisément le contraire !

- Passe-moi la photo, dis-je, il faut comparer pour en avoir le cœur net.
- Je l'ai déjà fait, avoua-t-il dans un souffle, et je t'assure que rien ne change sur la toile. C'est uniquement l'interprétation de nos sens qui induit cette sensation.

Tout en me fournissant cette étrange explication, il me tendit la photo et je me mis à comparer attentivement l'original au Polaroïd. Il me proposa même une loupe afin que je puisse grossir certains détails de la photo. Cela me prit plusieurs minutes, durant lesquelles mes yeux passèrent cent fois du mur à ma main et inversement. Chaque vérification apportait le même résultat : identique, rigoureusement identique ! Les couleurs étaient à leur place. Les tourbillons, les vagues, les coulées, les pics, les abysses,... tout correspondait ! Les six lettres mystérieuses de la signature se tenaient exactement au même endroit et dans la même disposition, au millimètre près.

- Tu as raison, annonçai-je finalement. Il n'y a strictement aucun changement. C'est vraiment incompréhensible que nous ayons cette impression, qui plus est opposée.
- Si je n'avais pas tous ces problèmes actuellement, je ferais effectuer des contrôles plus sérieux sur la toile, genre radiographie.
- Tu devrais la revendre. T'en débarrasser !
- Tu es fou ? Jamais tu m'entends, jamais !
- Ne t'énerve pas, ce que j'en disais...

Théo venait de réagir avec une véhémence pour le moins injustifiée. Je le connaissais assez pour savoir qu'il était inutile d'insister dans cette voie. Néanmoins, je ne pus m'empêcher de poursuivre.

- Tes problèmes ont commencé avec l'acquisition de ce tableau, mon vieux.
- Simple coïncidence, ne sois pas ridicule.
- Tu voyais ce tableau magnifique quand tes affaires allaient bien. Maintenant que tu as des ennuis, il te semble de plus en plus terne...
- Mon jugement est sans doute altéré par mes problèmes actuels, mais je l'aime ce tableau, il est à moi et je n'ai aucune intention de m'en séparer.
- Soit ! Mais alors peux-tu m'expliquer pourquoi, moi qui ne connais pas de déboires particuliers en ce moment, je perçois ce tableau de plus en plus rayonnant d'une santé et d'une richesse quasi surnaturelle ?
- Peut-être comprends-tu enfin ce que j'ai ressenti au premier coup d'œil quand j'ai déniché ce tableau sur la brocante.
- Et selon toi, qu'y a t-il de si important à voir dans cette croûte ?
- Ne parle pas ainsi de ZupkfA, il m'appartient !

Sa dernière réplique me consterna. Il parlait de son tableau comme d'une chose essentielle pour sa vie. Je compris qu'il n'était plus dans son état normal et que ses nombreux problèmes n'étaient pas l'unique cause de ce changement de personnalité.

- Revends-le, insistai-je.
- Cette fois ça suffit ! J'ai assez de problèmes sans devoir supporter tes inepties. Je ne vendrai ni ne donnerai ce tableau à personne, et à présent tu m'excuseras mais j'ai à faire...

C'est ainsi qu'il me mit proprement à la porte, moi, son meilleur ami ! À cause de cet horrible tableau. Ce fut la dernière fois que je le vis. Je veux dire vivant.

En rentrant chez-moi, ce soir-là, l'idée que ce tableau de malheur était pour quelque chose dans les mésaventures de Théo ne cessa de me tourmenter. Mais que pouvais-je faire ? Il ne voudrait jamais s'en débarrasser. Une force mystérieuse semblait les unir l'un à l'autre. Je ne croyais pas si bien dire. La suite se révéla tragique. J'appris par des voies détournées que l'entreprise de mon ami connaissait de graves ennuis judiciaires. Théo passa même quarante-huit heures en garde-à-vue. Mes tentatives pour le contacter et lui venir en aide restèrent vaines. Quelques jours plus tard, on repêchait le cadavre d'un homme dans la Meuse. Je reconnus immédiatement Théo dans le crayonné de l'avis de recherche passé dans la presse. J'allai identifier son corps à la morgue. On n'avait découvert sur lui aucun papier à l'exception d'une photo détrempée où se devinait encore le sinistre tableau.

Subitement réapparue, son ex-épouse se pressa aux avants-postes de la succession dans l'espoir de récupérer ses derniers biens. Je ne sais comment elle s'y prit, étant donné que le divorce était définitivement prononcé, mais ses manœuvres réussirent. Manifestement, la malchance poursuivait Théo par-delà la mort. Cela n'avait d'ailleurs guère d'importance car mon ami n'avait plus de famille et, pour ma part, je ne souhaitais rien obtenir de ce qui lui appartenait. Lorsque j'eus l'occasion de pénétrer une dernière fois dans sa maison, celle-ci avait été vidée de fond en comble. Il ne restait que deux choses. La première était une caisse en carton remplie de paperasses sans intérêt, si ce n'est une note médicale posée au sommet de la pile. Il s'agissait du résultat d'un examen effectué quelques jours à peine avant la mort de Théo. La note signalait sans ambiguïté qu'il était atteint d'un cancer aussi fulgurant que généralisé. Son cas était désespéré, sa maladie incurable. Je compris alors que son suicide avait encore plus de raisons d'être que ce que j'avais d'abord cru. Il avait préféré en finir à sa manière, ne pas laisser au crabe l'occasion de gagner la dernière manche. Je le reconnaissais bien là. La seconde chose qui restait dans la maison, c'était ZupkfA, trônant toujours avec arrogance sur la cheminée du salon !

Ce fut pour moi un nouveau choc. À vrai dire, j'avais imaginé qu'il m'apparaîtrait resplendissant, dégoulinant de richesse et de vitalité indécente... Les forces puisées dans l'âme et le sang du pauvre Théo ! Or ce fut le contraire, il m'apparut triste, terne, malingre, affreux... exactement comme au premier jour !

Je commis alors une terrible erreur de jugement. Je crus que j'avais rêvé toute cette histoire de tableau changeant d'apparence. Je crus que je m'étais laissé emporter par mon imagination. Sans doute d'infimes variations dans l'éclairage et l'influence psychologique des états d'âme contradictoires de mon ami, avaient-elles induit cette fantasmagorie. Ce n'était, après tout, qu'un banal tableau, horrible d'aspect mais absolument inoffensif.

Mon frère Jean-Pierre, qui m'accompagnait dans cette dernière visite que je tenais à faire au domicile de mon ami, remarqua lui-aussi le tableau. Arguant que personne ne le réclamerait jamais, il émit l'idée, après m'avoir demandé si je souhaitais le garder en souvenir, qu'il pourrait aussi bien l'emporter. À ce moment, mon esprit était comme engourdi, anesthésié, et ma raison pour le moins confuse. Mes impressions antérieures, celles qui hier encore m'incitaient à croire qu'une sombre malédiction était attachée à ce tableau, venaient de s'évaporer, de disparaître dans un néant d'incompréhension à la seule vue de ZupkfA. Je répondis que cet objet ne m'intéressait pas, qu'il pouvait en faire ce qu'il voulait. Il l'emporta et l'offrit le lendemain à Solange. Celle-ci eut la bonne idée de s'en débarrasser rapidement.

Ce n'est que lorsque la piste du tableau fut définitivement perdue que la vérité rejaillit en moi. ZupkfA est un vampire ! Un succube ! Il choisit ses victimes, de préférence riches et en excellente santé, comme Théo. À celles-là, et celles-là seulement, il apparaît derrière un masque de splendeur irrésistible. Il charme, il hypnotise, il asservit son hôte. Pendant ce temps, les autres ne voient en lui qu'une croûte sinistre et sans attraits. Alors le maléfice commence. Le tableau pompe tout ce qui constitue la vitalité, la force et la richesse de son hôte. Ce dernier voit ses affaires péricliter et sa santé décliner inexplicablement. Durant cette phase, il est sans doute possible de remarquer les effets de cette " digestion " sur le tableau. C'est ainsi que je le vis " s'enrichir ", se " magnifier ", tandis que Théo, par un effet de compensation bien compréhensible, ne distinguait plus les attraits originels l'ayant subjugué. Néanmoins, son emprise demeure totale et le propriétaire ne saurait s'en débarrasser. Une fois son affaire terminée, repu jusqu'à la gueule, ZupkfA sait redevenir la chose répugnante qu'il est, et tel qu'il apparaît à ceux qui ne sauraient l'intéresser. Il guette alors patiemment sa prochaine victime, celle qu'il jugera digne de son infernal appétit.

Vous voilà avertis. ZupkfA n'attend pas ses proies comme une vulgaire araignée au fond de sa toile, il les choisit, il les provoque. Si, au premier regard, vous voyez en lui une pure merveille, alors fuyez… si vous le pouvez encore !

FIN

© ® Auteur : Claude Thomas, texte déposé.

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