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Quelle vie ! Sourire. Toujours sourire ! Il y a des jours où, je vous jure, j'ai bien envie de décrocher. C'est vrai quoi ? J'ai l'impression que cela fait des siècles que le monde entier exige de moi ce rôle de potiche souriante. À la fin, ça lasse ! Au départ, je pensais consacrer seulement quelques heures de mon temps à cette occupation. Quelques heures, pas toute ma vie ! Je le reconnais, j'ai accepté la proposition avec un peu trop d'empressement, tant il est vrai que je m'ennuyais à mourir dans notre villa florentine où me confinait un vieux mari aux ardeurs amoureuses depuis longtemps évanouies. J'ignorais alors que cette " distraction passagère " pouvait à la longue se révéler un tel calvaire ! Et puis comment refuser une invitation du Maître ? Brillant, munificent, séducteur... Un beau macho, oui ! Il n'y a pas à dire, il a su s'y prendre pour m'embobeliner. Son éloquence, ses compliments et son aura irrésistible ont eu rapidement raison de ma jeunesse et de ma naïveté. De belles manœuvres en vérité. Depuis quelque temps déjà, il distribuait dans le monde des commentaires élogieux sur ma personne, soulignant ici ma " sensuelle beauté ", déclarant ailleurs qu'un " indicible mystère " émanait de mon " si merveilleux regard " ! Comme il se doit, ses commentaires me revenaient agrémentés d'évidentes précisions sur ses intentions. Le Comte, mon mari, n'était d'ailleurs pas le dernier à me rapporter ces compliments, recueillis çà et là, et dont il éprouvait lui-même une grande fierté. Ces éloges répétées, la jalousie naissante des femmes que le Maître ne remarquait pas et les dispositions particulièrement bienveillantes de mon mari, n'ont fait qu'encourager ma décision. D'ailleurs, le Maître me donna le coup de grâce, si je puis dire, le jour où il me tourna en personne un compliment éclairant définitivement ses intentions à mon égard. Nous donnions alors une fête à la villa pour célébrer le printemps. Le Comte, mon mari, avait naturellement convié celui que toute la Cité rêvait d'approcher. Il était de notoriété publique que le Maître, si occupé par ses tâches grandioses, ne daignait guère fréquenter le monde. Mais, pour moi, il était venu ! Ce fut devant cette assemblée qu'il usa d'un dernier et bien inutile charme afin d'obtenir que je cédasse enfin à son bon vouloir. - Madame !, s'écria-t-il en me saluant à la mode byzantine, ce qui fit aussitôt converger tous les regards vers notre cercle. Puis il se recula vivement de trois pas avant de s'agenouiller avec une élégance rare, forçant par ce mouvement l'image de l'admiration qu'il éprouvait pour moi. Etait-il sincère ? Jouait-il de la situation avec une emphase savamment calculée ? J'étais bien trop émue pour oser imaginer de telles manœuvres. - Madame, reprit-il dès qu'il fut sûr d'accaparer l'attention de toute l'assemblée, j'espère que vous voudrez bien pardonner mon audace, et mettre sur le compte de l'émotion et de l'exaltation de l'artiste, la maladresse de mes pauvres mots. Votre regard me hante, madame ! Quelle exquise beauté que la vôtre ! Quel mystère que votre aura magnifique ! Et ce sourire, madame, permettez-moi d'en prendre possession. Offrez-le moi, je vous en conjure. Ne contraignez pas le plus fidèle de vos admirateurs à parcourir en vain le vaste monde, en quête de ce qui ne pourrait être qu'une pâle copie du plus délicieux miroir de l'âme que vous êtes... Et voilà ! Qu'auriez-vous fait à ma place ? J'étais émue, flattée, blanche d'émotion et toute embuée intérieurement de vapeurs nées au tréfonds de mes entrailles, vapeurs dont il me semblait que le monde entier pouvait percevoir à cet instant l'irradiation fantasque. L'assemblée était comme hypnotisée autour de nous. Chacun attendait ma réaction, laquelle, bien sûr, ne pouvait être qu'une approbation bienveillante. Ce fut le Comte, mon mari, qui scella l'engagement à ma place. Il se tenait à mes côtés afin de recueillir pour lui-même une part des éloges qui m'étaient destinés. Son regard admiratif fit le tour de l'assemblée et il se mit à applaudir vigoureusement en distribuant bravos et vivats à l'attention du Maître, mais aussi à l'intention du monde témoin de ce qui, tout soudainement, prenait l'allure d'un véritable miracle. Comme il était fier et heureux, mon Francesco, de récupérer ainsi la gloire qui m'était faite ! Et nos invités qui à leur tour applaudissaient à tout rompre ! Devant un tel tableau, je ne pus que balbutier une formule très banale signifiant mon entier assentiment. Afin de ne rien perdre de l'ardeur que je lui inspirais, le Maître souhaita naturellement se tenir au plus près de ma personne. C'est ainsi que notre maison devint, pour quelque temps, celle du Maître. Une telle invitation aurait enchanté les plus nobles familles de la Cité. Moi-même, dans les premiers temps, je fus très heureuse de cette situation et du rôle que j'avais à jouer. C'est de cette manière que je suis tombée dans le piège, naïve et empotée que j'étais ! Le Maître m'a bien eue, mais pas dans le sens où vous pourriez le croire, hélas ! En vérité, malgré la différence d'âge et de condition, je n'aurais pas été contre le fait qu'il cherchât à obtenir, aussi, les faveurs de mon sexe. Je ne me serais aucunement refusée tant je rêvais secrètement d'une aventure fulgurante. Non pas une passion de cœur ou d'esprit, mais une fusion de chairs vives. Mon corps réclamait de ces étreintes vaillantes dont il était privé depuis une éternité. Comment le dire ? J'avais terriblement besoin d'un sexe d'homme fourrageant entre mes cuisses ! Mon mari en était bien incapable. Peut-être le Maître le pouvait-il ? Nous étions le plus souvent seuls, lui et moi. Les domestiques se tenaient à l'écart afin de ne pas troubler la quiétude de nos appartements. Mon mari se rendit à Vérone pour régler d'urgentes obligations patrimoniales. Nous passâmes donc de longues des heures durant lesquelles j'ai docilement obéi à ses moindres désirs. Des désirs fort simples et fort conventionnels, à mon plus vif regret. Moi qui espérais trouver en sa compagnie un palliatif à mon ennui, j'avoue que ma situation n'en fut guère améliorée. Le maître s'en tint exclusivement à ce pourquoi il s'était déclaré. Ce qu'il me demandait était d'un banal… " Madame, accepteriez-vous de vous asseoir devant cette fenêtre, que je puisse vous contempler sous cette lumière ? " Alors je m'asseyais comme il me le demandait, et lui me regardait de son oeil expert. " Madame, puis-je vous demander de croiser vos mains sous votre poitrine, avec cette légèreté et cette grâce qui vous sont si naturelles ? " Et je tordais mes mains de la façon qu'il le voulait. " Madame, relevez donc ce front afin que votre doux regard rencontre le mien, et je vous en prie, offrez-moi encore le si délicat sourire qui fit naguère se croiser nos destins ". Et je raidissais mon corps comme il me le demandait. Je souriais avec la légèreté qui touchait si douloureusement son âme d'artiste. Je posais mon regard directement dans le sien, cherchant vainement l'étincelle qui me révélerait la naissance d'un désir charnel au sein de cette intelligence essentiellement préoccupée d'arabesques et de lumières. N'y trouvant rien de ce que je cherchais, mon regard s'égarait alors vers des contrées lointaines et sauvages, masquant tant bien que mal un palais d'interdits à celui qui ne voulait ou ne pouvait en jouir. Mon sourire, que le Maître ne cessait de me réclamer, en devint presque ironique, bien malgré moi. Il aurait pu me demander de me dévêtir, de m'allonger langoureusement sur ma couche et même de l'attirer vers moi par des gestes lascifs que ma jeunesse et ma folie trop longtemps bridée autorisaient. J'aurais accepté. Il n'en fit rien. Jamais. Ce que l'on disait de lui était vrai. Cet homme réservait l'ardeur de ses reins à ceux de son sexe. Il ne touchait pas les femmes, sauf avec des instruments n'ayant rien à voir avec la science de l'amour. Je compris cela à mes dépens et la fièvre qui me taraudait le ventre se nourrit d'autant plus de cette frustration. Heureusement, il était dit que cette situation ne devait durer que quelques jours, quelques semaines tout au plus, le temps pour l'illustrissime Maître de rassasier son âme d'artiste, non de ma chair, mais de mon image ! Ce fut durant la dernière de ces " séances " que se produisit un phénomène pour le moins étrange. Un phénomène que je ne puis qualifier autrement que surnaturel ! Lasse d'attendre et d'espérer l'impossible, je m'endormis, ou du moins mon esprit quitta d'une manière ou d'une autre l'univers insipide où mon corps s'engluait peu à peu. Perdu dans son propre univers de contemplation solitaire, le Maître usa sans doute d'un charme puissant pour faire de moi ce que je suis devenue. Peut-être désirait-il punir l'insolence de ma chair et le mépris que celle-ci exhalait parfois, fugacement, par mon regard et mon sourire ? Peut-être toucha-t-il à cet état de grâce et de perfection qui conduit au miracle ? Je l'ignore. Lorsque je m'éveillai, lorsque je recouvrai mes esprits,… J'étais... Telle qu'en ce jour vous me voyez. Il m'a fallu des jours pour comprendre. Prisonnière ! J'étais et je suis toujours prisonnière de ce charme étrange. J'ai connu la fulgurance d'une nouvelle naissance et la langueur d'une nouvelle destinée ! Pourtant, tandis que je vivais cette étrange situation, rien de ce qui faisait mon autre moi, dans mon ancien monde, n'avait vraiment disparu ! Le Maître était un génie, un sorcier, un envoyé des puissances souterraines, ou peut-être seulement la main experte que guidait l'Indicible Directeur de nos destinées. Je le vis se désintéresser de moi et quitter notre maison. J'appris quelques-uns de ses exploits et un jour la nouvelle de sa mort m'arriva. Je vis mon mari, mes gens et mes amis,... se flétrir, vieillir, se consumer lentement dans des vies très ordinaires. Le plus incroyable, je me vis moi-même, du moins la femme triste que j'étais devenue dans le monde à présent si distant de mon nouvel être. Dans ce qui pour moi n'était plus qu'un décor, au fil de l'angoissante litanie des saisons, cette femme perdit ses charmes, sa joie de vivre, et l'ennui finit même par avoir raison du feu éternellement mourant de son sexe. Elle y perdit jusqu'au goût de retrouver le souvenir de ce feu. Cette femme de plus en plus vieille, dont la silhouette traversait parfois mes visions, était moi. Pourtant, j'étais aussi ailleurs, ici, hors de ce monde en décrépitude permanente, piégée dans une autre dimension d'univers. J'y suis toujours. Je me sens toujours aussi jeune, aussi désirable, prête à faire face au monde pour les siècles à venir. J'ai su qu'un jour, l'autre, celle qui lentement connaissait la vieillesse et l'oubli, s'était éteinte. Il me fut impossible d'en éprouver la moindre peine, car moi, je continue à vivre ! Le temps s'écoule et je ne vieillis pas. Ma beauté demeure immuable et fascine toujours autant. Tel est mon privilège. Tel est aussi mon calvaire. Mes admirateurs semblent s'être donnés le mot pour me demander encore et encore la même chose. Tout ce qu'ils désirent, c'est ce que le Maître implorait de moi il y a de cela des siècles. Etre belle. Sourire. Toujours sourire ! Le temps a passé depuis le jour où je fus emprisonnée de si étrange façon. Près de cinq siècles. Je quittai rapidement l'Italie pour la France où je fus invitée à la cour des puissants du monde auquel je n'appartenais plus. Je pus observer l'évolution de ce monde tandis que ce monde m'observait. J'appris ainsi beaucoup de chose, même si ce qu'il me fut donné de voir fut toujours, d'une certaine manière, une vision très édulcorée et privilégiée des réalités. Ce que je puis néanmoins dire aujourd'hui, c'est que je suis toujours jeune et belle bien que les modes ont singulièrement modifié les canons de beauté de mon époque. Ces messieurs nous préfèrent maintenant longilignes et délurées. Or je suis restée quelque peu empotée et grassouillette. Mais je peux changer. Je peux m'adapter. J'ai aussi une terrible envie de faire l'amour ! Celle qui est morte, jadis, fut constamment frustrée de ce plaisir, mais moi je vis ! Du moins, je sens que je pourrais vivre pleinement si seulement quelqu'un voulait bien me libérer de ce piège ! Je veux que cela finisse. Cette prison m'est devenue insupportable. Je m'y use les sens. Je me dessèche, je me craquelle. Et ces légions, ces myriades d'admirateurs qui n'attendent de moi qu'une présence discrète, qui n'admirent en moi qu'une beauté désuète et un sourire énigmatique ! Des millions de paires d'yeux cherchant dans les miens ce je-ne-sais-quoi qui enchante, qui émerveille et qui fait naître tant de sourires médiocres en réponse au mien. Pas un ne songerait à me délivrer. Pas un ne décèle la chaleur du feu qui couve, plus que jamais, sous mes habits passés. Quelques fous tentèrent bien de me libérer, mais ils étaient guidés par de sombres désirs, égoïstes et mesquins. Ils échouèrent, heureusement. Mais quel prince viendra à mon secours ? Quel mortel saura maîtriser l'incendie que mon amour pour lui déchaînera pour nos sens enfin réunis ? Il y a de quoi vous rendre folle ! C'est assez ! Ma patience est à bout. Mes nerfs craquent, mon esprit chavire. J'ai envie de me lever, de sauter, de danser, et aussi de courir vers cette rivière que j'entends folâtrer derrière moi depuis des lustres. Quelle joie cela serait de déchirer cette vieille robe ridicule qui enserre mes reins ! Quel plaisir cela serait de mettre mes fesses à l'air et de plonger dans cette onde bienfaisante ! Et de trouver enfin un homme, un vrai. Peut-être qu'avec plus de volonté… ? - Maman, viens voir,... la Joconde a disparu ! |