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Je lis. Mes yeux courent, ici, à cet instant, sur cette suite de lettres. Des lettres formant des mots. Des mots formant des phrases. Lesquelles s’étalent en lignes successives, comme posées en strates régulières paraissant, par un effet d’optique équivoque, de plus en plus écrasées vers le bas de la page. Le sens des mots se précise et celui des phrases s’additionne. J’hésite à comprendre. Je suis intrigué. Un bref mouvement des muscles de ma face, presque imperceptible, exprime un léger sentiment d’étonnement. Or, à peine ce mouvement est-il esquissé que j’en lis le détail ! À peine mon esprit a-t-il absorbé le sens des mots parcourus que le mouvement naît ! Cet automatisme de mes réactions, en parfaite synchronicité avec ce que mes yeux lisent, bloque mon élan. Mais qui commande ici ? Je m’arrête un instant. Ce qui m’arrive mérite réflexion. Je respire. J’inspire. Je souffle. J’entends et je ressens parfaitement les détails de ces opérations. J’ai une parfaite conscience de mon corps et de ce qui m’entoure. Mes paupières battent régulièrement et ce balayage inconscient entretient l’acuité de ma vision. Je suis calme. Il n’y a vraiment pas de quoi s’énerver, me souffle ma raison qui profite de ce répit pour, si je puis lire, retomber sur ses pattes. Horreur ! Stupeur ! Je ne m’étais pas arrêté de lire une seule seconde ! Le texte, que je croyais comme suspendu dans une absence momentanée de signification, voire d’existence propre, courait toujours devant mes yeux. Les mots n’ont cessé de défiler et défilent encore, à présent vaguement narquois. Ils m’entraînent dans leur sillage comme un poisson au bout d’une ligne. Leur signification était et continue d’être strictement la même que celle qui naît dans mon esprit. Elle s’est précisée au fil des mots, comme au fil des mes pensées que je croyais sauvages. C’est amusant. Non ! C’est troublant. Non ! C’est agaçant. Je n’ai même pas le temps de réfléchir à l’effet que cela me fait, que la réponse se trouve ici, devant mes yeux ! C’est clair, je n’obéis plus à ma volonté ! Voudrais-je exécuter un geste inattendu, avoir une pensée hors de propos, que cela se trouverait noté ici noir sur blanc. Je le devine, je le pressens. D’ailleurs, j’en suis immédiatement averti. Je viens de le lire. Voilà qui est fait. Pitié ! Pitié ? Voilà qui est curieux ! Un mélange d’inquiétude, d’agacement et d’amusement. Tout à fait le sentiment de quelqu’un qui ne sait sur quel pied danser. Exactement ce que je… Bon sang ! Même cette intimité d’âme est écrite. Je lis mon trouble en caractères d’imprimerie dans le même temps qu’il me traverse ! C’est intolérable ! Immédiatement, une ombre fugace s’étire sur mon visage, résultat du fourmillement quasi fantomatique d’un tressaillement nerveux. Le corps, quoi que décide l’esprit, rejette souvent de ces ombres que seul un excellent physionomiste peut saisir. Mais il n’y a nul besoin d’un tel spécialiste, lis-je maintenant, puisque les mots le disent ! Mieux, les mots le montrent, comme un miroir magique incroyablement indiscret, un miroir qui s’occuperait autant de mon apparence intérieure qu’extérieure. Ainsi, voici que même mes plus infimes réactions nerveuses s’inscrivent ici, devant mes yeux qui voudraient mais ne peuvent s’y soustraire. Mais, au fait, je pourrais parfaitement m’y soustraire ! Il suffirait que je cesse sur-le-champ de lire cette histoire ! Voilà qui ressemble fichtrement à une pensée indépendante. Tudieu ! Même cela est écrit et j’y ai droit en lecture différée. Différée ? Pas si sûr ! Curieux, cette pensée n’était pas la première. Ma mémoire me rappelle maintenant que, plus haut, j’en avais déjà eu une autre, qui d’ailleurs était écrite et qui a été lue comme tout le reste ! C’était quand j’ai dit, et lu (!) : « Je le devine, je le pressens… » (en songeant à ce que je pourrais provoquer de personnel et d’inattendu, que je découvrirais néanmoins en lecture instantanée, comme je le relis encore ici en cet instant précédant la fermeture de la parenthèse qui va arriver, je le devine, au bout de cette phrase). Je pourrais vérifier, remonter dans le texte, le (me ?) relire ! Et alors ? Si j’agissais de la sorte, je risquerais de provoquer ce genre de boucle infernale m’interdisant à jamais de sortir de cette histoire ! Cette histoire qui se prend pour moi, qui est moi, qui ose m’avertir en soulignant de ses mots mes propres gestes, mes propres pensées, et même ma mémoire intime. Non, je dois continuer ! Je dois en sortir par sa fin, il en va de ma raison. À présent, je pense que la phrase précédente était comme un poteau indicateur, et je constate, comme chaque fois, que cette mienne pensée est écrite et que je suis toujours en train de la lire. Dieu que cette lecture est pénible ! Je n’ai pourtant d’autre choix. Je dois m’habituer à cette étrange situation. D’ailleurs me voilà - encore - prévenu ! Mais c’est tout de même agaçant de lire exactement, non seulement ce que je suis en train de faire consciemment ou inconsciemment (cela n’a plus vraiment d’importance), mais aussi ce qui me traverse l’esprit, et cela en prise directe sur un texte qui, de toute évidence, n’est pas de moi ! Un texte qui, cela semble une autre évidence, existait bien avant que je n’en commence la lecture. Est-ce pour que je m’interroge à ce sujet ? Et merde ! C’est exactement ce que je fais ! Et re-merde, c’est exactement ce que je lis ! Je dois bien l’avouer, mon imagination n’a jamais été aussi soumise. Je le constate noir sur blanc. Cette histoire serait-elle un piège ? En suis-je le prisonnier ? Une chose est sûre : à moins de m’en extraire par la force, ce que je ne puis faire sauf à en crever d’agacement et d’insatisfaction, je n’y ai plus le moindre libre arbitre ! La fin est proche, je le sais. Mes yeux perçoivent déjà, vers le bas, la fin de l’empilement des lignes. En plus, je le devine. En plus, je le lis ! La solution, qui en toute logique se trouve à la fin, est encore floue, mais je m’approche d’elle mot après mot. Une certaine satisfaction mêlée d’inquiétude m’envahit. Si je doutais encore de mes sentiments, me voilà prévenu ! Vais-je être libéré de cet envoûtement ? Suis-je d’ores et déjà condamné à une réclusion perpétuelle dans l’ignorance et l’insatisfaction ? Vite, je vais savoir. Mais il n’y a presque plus de lignes à lire. Comment la solution de ce mystère peut-elle tenir en si peu de mots ? Je n’ai pas le choix, je suis soudé à ce destin imparable. J’entame maintenant la dernière phrase, celle du dénouement et, horreur et damnation, je lis les derniers mots que j’aurais voulu y lire : c’est bel et bien à moi de choisir ! |