Plus horrible que la mort

 

Au-delà des émotions ordinaires étreignant le cœur de ceux qui, un jour ou l'autre, se trouvent confrontés à la mort brutale d'un ami, existe parfois un sentiment étrange, indéfinissable, qui se greffe insidieusement sur les peines les plus pures. Ce sentiment étrange n'enlève rien à la douleur, à la tristesse ou à l'incompréhension d'une fatalité insaisissable par aucune de nos sciences. Au contraire. Il ajoute un piment aigre-doux dont on se passerait volontiers en ces circonstances. Est-ce un sentiment de culpabilité ? Des remords ? La sensation désagréable de n'avoir su saisir le signe, l'indice ténu qui aurait pu, si nous l'avions compris plus tôt ou plus clairement, empêcher l'inéluctable ? Ou simplement la peur, liée à la transposition sur soi que chacun effectue immanquablement en ces circonstances ? Il s'agit en fait d'un mariage inharmonieux de tout cela, une émotion que nos mots demeurent souvent impuissants à traduire. Ce sentiment, je l'ai éprouvé dès que j'ai appris la mort de Martial E..., mon ami.

La nouvelle m'arriva par un coup de téléphone, un matin très tôt. La voix atrocement neutre d'une employée de l'hôpital Sainte-Cécile trouva mon cerveau encore tout engourdi des libations de la veille. Ce fut un véritable acide qui réveilla mon esprit, lui qui depuis des années s'était habitué à la douceur liquoreuse des petits matins insouciants. Une formule de politesse que je n'ai pas retenue, aseptisée comme tout ce qui pouvait émaner d'un tel lieu, prépara à peine les mots terribles qui suivirent.

" Monsieur Martial E... est décédé cette nuit. " La suite, déjà, n'avait plus pour moi qu'une importance très relative. Un tourbillon de mots, de formules et d'impressions antagonistes me lessiva l'âme sans se soucier des ravages qu'il pouvait y causer. Néanmoins, usant d'un automatisme déprimant et comme indépendante de ma volonté, ma raison reconstruisait dans le même temps un canevas d'évènements à la logique implacable. J'appris ainsi que mon ami avait eu un accident de voiture sur la route de Nionville, quelques heures plus tôt. C'était effectivement le chemin qu'il prenait pour rentrer chez lui. La voix me précisa que son taux d'alcoolémie était important. Nous avions en effet bu de nombreux verres chez " Rositta ", le bar où nous avions passé la soirée précédente. Sa voiture avait quitté la route dans la courbe dite des " Alisses ", à la sortie de Sidry. S'était-il assoupi derrière le volant ? Roulait-il trop vite pour négocier ce piège qu'il devait pourtant bien connaître ? Le véhicule s'était violemment encastré dans un arbre. Le conducteur avait été éjecté à plusieurs mètres dans les fourrés. Il n'y avait pas eu de témoin direct. Selon les estimations des secouristes, le transporteur qui remarqua le premier l'accident était passé par-là au moins une heure après le drame. L'accidenté agonisait. C'était bien le genre de Martial de finir ainsi, seul comme il avait vécu, son dernier regard sur un grand vide d'humanité, un goût de sang et de terre dans la bouche. J'entendis le reste au travers d'une reconstitution chahutée, mi-témoignage, mi-imagination. L'affolement du transporteur, l'appel à l'aide, l'arrivée de la police et des sauveteurs toutes sirènes hurlantes, une vaine tentative de stabilisation du sujet, son transfert vers l'hôpital, des gestes précis, énergiques, désespérés, une ultime tentative de réanimation, l'impuissance générale, l'officialisation de l'heure du décès et le silence, la paix, enfin…

Dire que durant tout ce temps je dormais dans la tiédeur d'un lit douillet, évacuant sans hâte les bribes de ma propre ivresse ! La mort clinique avait été déclarée à cinq heures et douze minutes. Pourquoi fallait-il toujours donner de telles précisions ? Peut-être pour forcer les vivants à se rappeler ce qu'ils faisaient ou rêvaient au même moment ! C'est du moins la question qui me traversa l'esprit et à laquelle je ne pus trouver de meilleure réponse. Quelqu'un avait découvert un mot dans le portefeuille du défunt, un mot demandant de m'avertir en cas de décès. J'ignorais ce détail. Il est vrai que Martial n'avait pas de famille et peu d'amis. Malgré les circonstances dramatiques, je ne pus contrôler l'éruption d'une bouffée d'orgueil parfaitement déplacé. Un orgueil que je m'empressai de réduire au néant d'autant plus facilement qu'au même instant j'encaissai le choc d'une seconde douche glacée ! Il me fallut plusieurs secondes pour comprendre que cette nouvelle cataracte d'émotions indicibles jaillissait en réalité du plus profond de mon être. Tandis que je balbutiais la promesse de venir au plus vite à l'hôpital pour m'occuper des formalités, mes souvenirs de la veille remontaient en pagaille, silencieusement accusateurs !

Ces souvenirs, qui me hantent encore aujourd'hui alors que Martial est en terre depuis plus de six mois, aboutissent tous à d'atroces interrogations ! Mon ami n'a-t-il pas délibérément forcé l'allure dans cette courbe, sachant que de cette façon il n'avait aucune chance d'en réchapper ? S'agit-il simplement d'un stupide accident dû à l'imprudence d'un conducteur trop ivre ? Ou même de la plus cruelle des fatalités ? Surtout, n'y a-t-il vraiment eu aucun signe annonciateur du drame, quelques heures plus tôt, alors que nous étions encore chez Rositta ? Un signe que j'aurais dû voir, que j'aurais dû deviner et qui aurait dû me faire réagir, moi, son ami ! Je crois bien que oui, hélas !

Quelles que soient les causes exactes pouvant expliquer l'accident de Martial E..., causes que l'enquête s'est contentée de déterminer par le traditionnel examen de la trajectoire du véhicule, par l'état de celui-ci et surtout par le résultat de la prise de sang, je suis intimement convaincu qu'il y a autre chose ! Quelque chose touchant au surnaturel, à la prescience, à moins que ce ne soit un jeu de mon inconscient qui, pour une raison qui m'échappe, souffle son haleine sournoise sur les braises d'un vague sentiment de culpabilité.

Les dernières paroles de mon ami résonnent toujours dans mon souvenir. Elles ont pour moi le goût amer des reproches silencieux. Pourtant, j'en suis convaincu, si je me confiais sur ce problème de conscience, je ne récolterais que des avis rassurants, des réponses promptes à me démontrer que je n'ai pas la moindre part de responsabilité dans cet accident. Certes, j'ai laissé partir Martial dans un état d'ébriété avancé. Mais j'étais moi-même sérieusement entamé, parfaitement incapable du plus élémentaire devoir de prudence. Personne, d'ailleurs, n'a eu ce réflexe. Gilbert C..., qui était avec nous ce soir là, n'a pas réagi non plus. Comment aurait-il pu, lui qui nous devançait de plusieurs degrés sur l'échelle de l'ébriété ? Quant à Rositta, la patronne du bar, elle n'a rien fait non plus pour empêcher Martial de prendre le volant. Elle a même déclaré à la police qu'il ne lui semblait pas que ce client fût incapable de conduire. Peut-être avait-elle raison ? Martial n'avait pas " l'air " ivre quand il est sorti de l'établissement. À la vérité, tout le monde savait que Martial conduisait souvent avec un coup dans le nez mais cela n'avait jamais empêché sa voiture de le ramener chez lui sain et sauf ! Mille autres raisons de ce genre pourraient être brandies pour dédouaner ma conscience.

Il reste néanmoins autre chose. Un arrière-goût d'inachevé, le sentiment d'une malencontreuse erreur de jugement. Une destinée, peut-être, aurait pu être changée. À moins qu'il soit irrémédiablement impossible de modifier quoi que ce soit au déroulement des évènements ! Ce jour là, avant de nous rejoindre chez Rositta, Martial avait vu ou cru voir quelque chose… quelque chose de plus horrible que la mort ! Il avait bien essayé de nous le dire, à Gilbert et à moi, mais en vain. Gilbert était déjà trop saoul. Quant à moi, mon esprit embrumé n'avait pas jugé très sérieux ce que mes oreilles entendaient. Le moment et le lieu étaient sans doute mal choisis. Nos préoccupations étaient habituellement bien plus futiles en cet endroit. Martial lui-même s'était exprimé de façon confuse. Qui sait si l'addition de ces paramètres réducteurs ne fut pas l'œuvre de forces totalement indépendantes de nos volontés respectives ?

Ce n'est qu'aujourd'hui, à cause du ressac d'émotion qui hante ma mémoire indécise, que je mesure enfin les possibles dimensions de nos derniers moments de camaraderies. Durant quelques minutes, cette soirée-là, j'ai sans doute eu les cartes du destin de mon ami à portée de la main. Si seulement j'en avais pris conscience ! J'aurais pu rattraper Martial et l'empêcher de prendre le volant. Je me serais excusé et lui aurait demandé de bien vouloir finir son histoire. Ainsi aurait-il pu exorciser complètement son malaise. Ensuite, peut-être l'aurais-je soûlé si complètement qu'il aurait été nécessaire de lui appeler un taxi. Aujourd'hui, il serait encore de ce monde, dans sa boutique de vieux livres le jour, chez Rositta un soir pas semaine et partout ailleurs où on pouvait le voir traîner son insondable mélancolie. Mais ces précieuses cartes ont glissé de mes mains. Elles se sont perdues dans nos rires gras et au fond de nos verres.

Martial était arrivé assez tard chez Rositta. Il devait être près de minuit. J'y étais depuis au moins deux heures et je discutais de choses absolument essentielles avec Gilbert C... Inutile de dire que nous n'étions pas sobres pour autant. Les cadavres de six bouteilles d'Orval s'accumulaient déjà sur notre table. Tout comme moi, mon adversaire était entraîné à ce genre de tournoi et je n'aurais jamais accepté de plier, non le genou mais le coude, devant lui. La puissante bière d'abbaye nous tenait au corps comme le lest d'un aérostat, tandis que nos esprits se donnaient l'illusion de prendre de la hauteur à chaque gorgée. Martial se joignit à nous dès son arrivée et commanda une nouvelle tournée de trappiste, histoire de nous suivre sur le même terrain. Autant que je me souvienne, ce fut lui qui nous entraîna sur une mer de pensées sauvages où croisaient les vaisseaux de l'irrationnel. Il éprouvait manifestement le besoin d'aborder un sujet particulier et en préparait ainsi le chemin. Gilbert et moi l'avons laissé faire, mais sans pour autant lui faciliter la tâche.

Ces réunions hebdomadaires étaient surtout prétextes pour de franches parties de rigolade et de solides beuveries. Les sujets de nos conversations importaient finalement peu. Les femmes, la politique et les affaires d'argent y avaient généralement la part belle, pourvu que l'on s'y enlisât dans un mâle plaisir où l'alcool, toujours, était l'invité déraisonnable. Martial, s'il buvait et s'amusait autant que nous, était ce que l'on peut appeler un " pince sans rire ". Sa spécialité était de nous régaler de son humour caustique pour lequel il fallait, même aux habitués que nous étions, un temps certain d'adaptation. Il était peu enclin aux grands éclats d'hilarité qui nous faisaient chavirer pour un rien, comme le passage des énormes fesses de Rositta entre les tables. Quand nous imaginions à cet endroit une femelle hippopotame traversant une rivière africaine, Martial, lui, souriait de l'oiseau picorant sur le dos rond, lequel était sans doute descendu de la broche tenant les cheveux de la bonne femme. Mais c'était néanmoins un joyeux compagnon. Nous avions accepté depuis longtemps ses sourires pincés, lesquels nous laissaient souvent interdits d'ignorance, ainsi que son silence complice tandis que nous croulions sous nos rires gras et vulgaires.

C'est dans ce climat qu'il nous raconta, du moins qu'il tenta de nous raconter, l'étrange aventure vécue par lui peu de temps auparavant. Aujourd'hui, je ne doute plus que ces événements aient eu pour lui une grande importance, tout comme son intention de nous les faire partager. Mais ce n'était ni l'heure ni le lieu, je l'ai déjà signalé, pas plus que dans nos habitudes de fêtards de prêter attention aux histoires trop sérieuses, si ce n'est pour les transformer aussitôt en prétextes à rire. Il commença par nous demander si nous connaissions l'impression de " déjà-vu ". Gilbert répliqua immédiatement par une dissertation sur un phénomène autrement inquiétant, celui de " déjà-bu ", qu'il connaissait à une fréquence inouïe chaque fois qu'il commandait un nouveau verre. Rires gras, bourrades et sourire pincé de Martial ! Mais notre camarade ne se découragea pas. Entre trente-six digressions et apartés, il parvint néanmoins à nous conter son affaire.

En sa qualité de bouquiniste spécialisé dans les ouvrages anciens et précieux, Martial avait été invité par le comte Del Apiera, en son château du Houx. Ce dernier, confronté à de récurrents problèmes d'argent, souhaitait se défaire d'une partie de l'imposante bibliothèque familiale. Martial avait immédiatement répondu à l'offre du comte et s'était rendu au château l'après-midi même. C'était la première fois de sa vie qu'il se rendait au Houx, un manoir jadis resplendissant mais dont une bonne part des bâtiments réclamait aujourd'hui d'urgents travaux de rénovation. Dès l'entrée, selon ses propres dires, notre ami avait été comme assailli par " deux tranches de temps juxtaposées dans le même espace " ! Nous avions beaucoup ri, Gilbert et moi, en entendant cette formule passablement incompréhensible.

L'accueil du comte Del Apiera était un modèle de cordialité. Cependant, Martial avait l'impression d'assister aux évènements avec un détachement étrange. En même temps, il connaissait une impression de " déjà-vu " fort troublante. Il reconnaissait le haut et long couloir de l'entrée, où pourtant il n'avait jamais mis les pieds. Il reconnaissait le petit salon où le comte, depuis longtemps privé de domesticité, le laissa seul le temps d'aller quérir une bouteille de vin de sa réserve. Ce n'était pas seulement les lieux, les murs et les objets qu'il reconnaissait, mais aussi la scène qu'il jouait, et surtout l'ambiance indéfinissable de ce moment, laquelle ne lui rappelait que trop d'anciens cauchemars. Des cauchemars d'autant plus inquiétants qu'il ne s'y trouvait aucun danger clairement identifiable !

Vivait-il en réalité ce qu'il avait rêvé jadis ? Il n'aurait su l'affirmer avec certitude. L'impression ressentie diffusait pourtant le même parfum. Il ne se souvenait aucunement des images de ce possible rêve antérieur, mais il savait avec une acuité surnaturelle que la réalité présente le conduisait aux mêmes conclusions ! Le cauchemar ancien le réveillait en sueur et ne laissait en lui qu'un écheveau d'ombres déchirées. Un danger terrible semblait s'y dissimuler, vérité impossible à accepter sans disparaître à jamais du monde des vivants ! Ici, dans le monde réel, son esprit luttait contre cette désagréable sensation, tout en hésitant sur le sens à donner à cette abominable prescience.

L'effet qu'il tentait maladroitement de nous décrire était pour le moins étrange. Au château, il s'efforçait que rien dans son attitude ne laissât deviner son trouble. Le comte ne remarquait rien et se contentait d'exposer les raisons pour lesquelles il avait mandé les conseils de son invité. Celui-ci écoutait, répondait et se comportait en parfait amateur d'ouvrages anciens, prenant même soin de ne pas paraître bassement commercial. Cependant, tandis qu'il agissait de la sorte, il continuait à ressentir l'approche inéluctable du danger mystérieux qui, comme dans le souvenir d'une scène déjà vécue, allait bientôt s'abattre sur lui. Sa pensée consciente, aiguisée par ses plus intimes sensations, arrivait presque à devancer les impressions qu'il recevait de l'évolution de sa situation.

Gilbert et moi écoutions, mi-goguenards, mi-compatissants. Mais la lassitude nous gagnait. La fable perdait peu à peu de son intérêt initial. Nous espérions rire d'une bonne histoire mais, malgré notre ivresse, ou plutôt à cause d'elle, nous devinions qu'il ne s'agissait pas d'une de ces plaisanteries " douces-amères " dont notre ami nous régalait parfois dans son style inimitable. Cette affaire-ci était un peu trop sérieuse pour retenir longtemps notre attention. Le phénomène étrange qui était arrivé à notre ami était peut-être important pour lui, mais cela n'évoquait rien pour nous. Par ailleurs, puisqu'il était là, devant nous, bien vivant et en parfaite santé, ou plus exactement ni plus ni moins abattu qu'à son ordinaire, la conclusion de son affaire ne pouvait être si terrible ! Aussi, nos faces s'ornaient sans vergogne de sourires sarcastiques et cruels tandis que nos pensées vagabondaient allègrement vers des horizons autrement chatoyants.

Soudain, Gilbert se leva de table et, sans la moindre considération pour le récitant, se rendit là où il put soulager sa vessie. Coupé ainsi au beau milieu d'une phrase, Martial s'en trouva naturellement très choqué. Sa colère contre notre indifférence grimpa d'un cran et il ronchonna si furieusement que je dus l'implorer, de cette attitude exagérément chaleureuse que savent mimer les ivrognes complaisants, de bien vouloir poursuivre pour moi son histoire. Il grogna, souffla, haussa les épaules et acheva sa Trappiste avant de reprendre finalement le fil de son histoire, estimant probablement que le fait d'être momentanément débarrassé de Gilbert ferait de moi un auditeur plus attentif.

Donc, tandis qu'il entretenait la conversation avec le comte Del Apiera, lequel ne devinait toujours rien de son trouble, Martial cherchait désespérément à activer sa mémoire. Il espérait ainsi prendre les devants sur ce qui, selon lui, allait arriver dans les prochaines minutes. Plus les secondes passaient, plus la certitude d'un grand danger, ou plus exactement d'une révélation funeste, s'ancrait en lui. Il croyait bien découvrir dans les souvenirs délavés de cette impression de " déjà-vu ", ce qui bientôt ne manquerait pas de s'ériger devant lui. Peut-être, ainsi prévenu un peu à l'avance par ce singulier phénomène, pourrait-il déjouer ce qu'il pressentait comme étant un horrible piège pour sa vie ? Malheureusement, ce qui était tout aussi délavé dans cette histoire, c'était mon attention vacillante face à ses propos. J'écoutais, certes, mais avec l'attention d'un papillon ivre.

Le comte Del Apiera accompagna Martial dans la bibliothèque. C'était là, après tout, le but premier de la visite. Tout se passait toujours le plus normalement et le plus courtoisement du monde. Lc comte était un homme raffiné, certes désargenté mais sans que cette situation n'affectât en aucune manière sa position. D'ailleurs, rien dans cette famille bien connue n'avait jamais fourni de prétextes à de mauvaises rumeurs. Il y avait bien eu un aïeul bizarre, adepte de pratiques libidineuses pour le moins extraverties et dont les gènes se devinaient encore dans les oreilles décollées de nombreux rejetons de la région. Mais c'était de l'histoire ancienne, presque une légende. Il n'y avait ni scandale latent, ni maîtresse hystérique, ni même de fantôme pour hanter ces vieux murs.

Le couloir entre le petit salon et la bibliothèque parut à Martial comme une portion d'espace à la fois interminable et incroyablement éphémère ! Les deux hommes marchaient côte à côte. Le comte parlait d'un incunable du XIVème siècle, fierté de sa famille, lequel n'était pas à vendre mais dont Martial devait absolument apprécier la splendeur. S'il n'avait pas été aussi envahi par cette sourde frayeur annihilant ses réflexes professionnels, sans doute eût-il compris qu'il lui était néanmoins permis de faire une offre pour ce vénérable ouvrage. Mais son trouble accaparait toute son attention. Même la conversation concernant l'incunable semblait faire partie de son impression de " déjà-vu ", au sein de laquelle elle devançait de très peu le moment de la terrible révélation. Seule la porte de la bibliothèque se dressait encore devant lui telle une ultime frontière. Il aurait pu rebrousser chemin, prétexter n'importe quoi pour ne pas franchir ce seuil. Il aurait ruiné ainsi ses chances d'acquérir une partie des trésors accumulés en ce lieu, mais il aurait sauvé sa vie, c'était pour lui une certitude à cet instant !

Le ton pourtant pathétique de sa voix, hélas, ne parvint pas à me dégriser et je ne lui accordai pas l'attention que certainement il méritait ! Quelque chose de monstrueux l'attendait derrière cette porte, me disait-il. Mais était-il possible de modifier un destin dont on mesure si mal et en si peu de temps le dénouement ? Une force plus puissante que sa volonté guidait ses pas, l'obligeant à aller de l'avant. Une force égale paralysait mes élans d'amitié et leur substituait une indifférence mesquine.

Le comte ouvrit la porte et d'un geste cérémonieux invita mon ami à passer dans la pièce. C'est à ce moment que Gilbert se ramena à la table, titubant atrocement, une main toujours occupée dans sa braguette. Il avait évidemment déjà tout oublié de l'histoire que Martial nous contait et il interrompit celui-ci avec fougue, voulant à tout prix placer un commentaire " de la plus haute importance " concernant les graffiti salaces qu'il venait de laisser dans les WC. Martial se cabra, en proie à une fulgurante animosité contre tous les ivrognes de la terre et contre l'un d'eux en particulier. Je voulus calmer le jeu mais mon intervention maladroite contribua à sceller définitivement la discussion.

- Tais-toi !, dis-je à Gilbert. Martial allait justement nous parler du monstre à deux têtes caché dans la bibliothèque du château !

Que n'avais-je pas dit ! Gilbert croula de rire et, entraîné malgré moi par son hilarité vulgaire, je ne pus que le rejoindre dans cette transe indécente. Il s'esclaffait bruyamment tel un soudard mal dégrossi, sans même comprendre pourquoi il riait, pour le seul plaisir de faire de la voix. Les regards se tournaient vers notre table et des échos commençaient à naître dans tous les coins. Quant à moi, je libérais par spasmes à peine moins discrets la tension accumulée durant les quelques minutes où je m'étais efforcé de faire bonne figure devant notre ami. Martial se leva d'un jet. Sa chaise bascula et heurta le sol avec un bruit de coffre qui claque. Il nous dévisagea, sérieux comme un pape et l'œil plus méprisant qu'un Torquemada. Nous étions toujours secoués par nos rires inextinguibles. Cette scène dut lui paraître répugnante. Il nous lança son jugement en pleine face.

- Vous n'êtes que deux crétins !, cracha-t-il.

Ces mots, il me semble encore les entendre aujourd'hui. Comme j'aimerais n'avoir assisté qu'au mouvement d'humeur d'un homme excédé par l'attitude impossible de ceux se disant ses amis ! Des mots qu'un ivrogne peut lancer à d'autres ivrognes, sans conséquences ni véritables significations. Il nous tourna le dos et partit furieux, nous laissant le soin de régler les tournées qu'il avait commandées.

Le départ inopiné de Martial nous arracha encore quelques nouveaux hoquets mais la soif finit naturellement par éteindre nos rires. Nous ne doutions pas que tout s'arrangerait dès notre prochaine rencontre autour de quelques bonnes chopines.

- C'était quoi, son monstre ?, finit par me demander Gilbert.
- Sais pas !, fis-je. Il n'a pas eu le temps de le dire. Une chose qu'il a vue en entrant dans la bibliothèque...
- La bibliothèque du château du Houx ? Je la connais. J'y ai refait l'électricité l'année passée.
- Ah ? Et que s'y trouve-t-il de si effrayant ?
- Hein ? Mais rien ! Des livres. Des milliers de vieux livres et un bureau très banal.
- Rien d'autre ?
- Rien. Ah si ! Il y a un truc surprenant à l'entrée. Un miroir ancien, d'une largeur d'homme et haut comme la pièce. Et ce miroir a un jumeau placé à l'autre bout de la bibliothèque. C'est un peu saisissant car la pièce à l'air de se dédoubler à l'infini... mais c'est un peu léger pour faire un monstre à deux têtes !

C'était un peu léger, en effet. De nouveaux rires, moins gras et moins bruyants, clôturèrent ce chapitre. Nous bûmes encore quelques verres et le temps s'épuisa en palabres de plus en plus décousues. Finalement, Rositta nous poussa à l'extérieur de l'établissement, nous délestant au passage de ce qu'il fallait pour éponger nos ardoises. Je revins chez moi sans encombre tandis qu'à mon insu les pièces d'un impitoyable puzzle se mettaient en place. Lorsque j'appris la mort brutale de mon ami, le lendemain, je compris, trop tard, ce que celui-ci avait vainement essayé de me dire. Cette chose plus horrible que la mort, rencontrée dans cette bibliothèque alors qu'il était en proie à une étrange impression de " déjà-vu ", cette chose m'avait à mon tour, au travers du récit inachevé de mon ami, frôlé de ses ailes monstrueuses...

FIN

© ® Auteur : Claude Thomas, texte déposé.

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