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- Minerve elle est morte, mon bon monsieur ! C'est ben moi qu'a trouvé l'corps. Ça fera quatre semaines lundi. Y faut dire que l'lundi, c'est mon jour chez Minerve. J'y entre toujours sans frapper vu qu'elle laisse ouvert pour moi. Elle savait ben qu'j'allais passer, par l'habitude. J'lui apportais les choses que j'ai pas voulu dire aux gendarmes. Mais après, j'ai ben dû leur dire vu qu'ils savaient déjà. D'ailleurs tout le monde le sait qu'ils ont dit, puisque tout le monde t'en achète au village. Alors j'ai parlé du lièvre que j'avais pris au collet dans les haies du Montchâ, des champignons ramassés sur les Horbis et des baies sauvages au goût d'airelle, même que c'est les meilleures au monde qu'elle disait toujours Minerve en me donnant mes trois sous. C'est ce que j'avais dans mon panier ce jour là, des airelles bien mûres, des pieds bleus poivrés, parce que je m'y connais en champignons vous savez, et un lièvre qu'avait juste fini de courir les champs. Un ben gros. Même que c'est l'notaire qui m'l'a acheté, vu que Minerve, elle aurait plus pu en profiter, la pauvre ! Ah ! Elle oubliait jamais ma petite goutte, Minerve, pas comme maître Arbino qui vide jamais rien à boire, même que j'vois ben ses bouteilles dans l'buffet. Il sait pourtant qu'j'ai ben soif après mes courses en forêt. Il paye deux sous de mieux et j'viens boire ici, chez Natou. Entre-nous, j'dis " chez Natou " parce que j'suis comme qui dirait un peu amoureux d'elle. Mais il faudrait dire " chez Grandjean ", vu que c'est lui qui tient la caisse et qui pousse les clients dehors quand il veut fermer. Natou, elle est ben belle derrière son comptoir, pas vrai ? J'la vois des mille et des mille fois dans les reflets de tous les verres que j'bois ici, mais j'la regarde aussi sur les yeux, faut pas croire ! Elle tire la bière à la pompe et puis elle passe les tournées aux tables. Moi, j'suis toujours sur le tabouret du comptoir, là au coin, celui qui a un pied plus court et que personne veut prendre. Mais moi j'm'en fous, car de là j'peux sentir le parfum de Natou. Tout le monde sait ben que j'l'aime. Mais elle, elle m'aime pas. C'est normal. J'suis qu'un pauvre gars pas bien malin. Mais elle est quand même gentille avec moi et peut-être qu'un jour elle m'aimera, si j'lui trouve un beau lapin blanc. Elle me l'a dit une fois dans l'oreille. Mais un lapin blanc, j'ai jamais vu ça par ici, moi ! On m'a dit qu'en ville, on en trouve parfois dans des maisons où c'est qu'on fait des choses pour la science, mais j'sais pas comment y aller. Ou alors dans l'chapeau d'un magicien du cirque, mais par ici le cirque il vient jamais. Et alors Minerve était morte quand j'suis entré. Dites, vous qui v'nez de la ville, pour mon lapin blanc... Le simple d'esprit qui parlait d'une façon précipitée et décousue fit enfin escale sur l'idée de son lapin blanc. Il n'osait plus regarder son vis-à-vis, vaguement conscient que cette affaire de lapin blanc n'avait rien à voir avec ce pourquoi l'autre était venu. Il toussota, un peu gêné, et en profita pour porter son verre de genièvre à ses lèvres. Le verre était si petit qu'il disparut entièrement dans sa pogne de géant et on aurait pu croire qu'il allait l'avaler avec son contenu. Mais lorsqu'il réapparut sur la table, émergeant de la main comme une abeille sortant d'une fleur, il était encore aux deux-tiers rempli du breuvage clair. Cet homme à l'allure de bûcheron canadien savait d'expérience que, s'il voulait conserver l'esprit assez clair pour arriver au bout de son histoire, il devait y aller doucement avec l'alcool. Comme mû par un réflexe d'accompagnement, celui qui était assis en face de lui profita de l'interruption pour lever son verre lui-aussi. Ce qu'il goûta le dissuada immédiatement d'en avaler plus de deux millimètres à la fois. Il se pencha ensuite pour contrôler le bon fonctionnement de l'enregistreur posé au centre de la table. La bande tournait toujours, silencieuse, et la minuscule aiguille qui avant tressautait du blanc dans le rouge au rythme des paroles entremêlées du géant, se reposait maintenant sur le zéro. Tout en effectuant machinalement cette vérification, le journaliste songea qu'il n'était pas au bout de ses peines. Il allait devoir reconstituer une histoire cohérente et plausible à partir du récit fait par celui que tout le monde ici appelait " le djondou ". Il ne pourrait pas dire qu'on ne l'avait pas prévenu ! Le djondou était une sorte d'idiot du village, un simple d'esprit aussi costaud que bête. En vérité, il savait des tas de choses mais sa façon de les exprimer était passablement décousue. En seulement quelques minutes, alors que le journaliste s'intéressait seulement au don de Minerve, il avait suivi le fil de sa pensée volage, passant par son activité de braconnier, par l'avarice du notaire, par son amour impossible pour la serveuse, pour en arriver au pouvoir magiquement persuasif du lapin blanc ! De plus, ces révélations avaient été faites sur le ton de la confidence, les yeux en coins, surtout lorsqu'il avait été question de la belle Natou. Il est vrai qu'elle était fort jolie, cette Natou. L'étranger avait plus d'une fois porté son regard vers la fille, ou plutôt vers l'assemblage vertigineux de courbes et de déliés qui tenait ses jambes, ses fesses et son corsage en une silhouette fort délicieuse au regard. Et ce regard était un mouvement quasi automatique, un réflexe de mâle obéissant aux pulsions ancestrales qui, même chez le plus civilisé des hommes, prennent si facilement le pas sur bienséance la plus élémentaire. Puis la réalité reprenait le dessus, mélange antagoniste de confusion et de savoir-vivre. Il reportait alors son attention sur le djondou pour découvrir chez-lui un regard absolument dépourvu de malice, du moindre désir purement charnel, posé exactement à l'endroit qu'il venait lui-même de quitter. Il y avait quelque chose d'étonnant dans ces yeux enamourés, d'une pureté enfantine, à la fois émouvants et risibles au centre d'une face aussi brute. Comment imaginer qu'une femme aussi jolie que Natou puisse, un jour, se blottir de son plein gré dans les pattes dans tel ours, quasi-idiot de surcroît ? Même les contes de fée ne voudraient pas d'un tel dénouement.
- Je ne sais pas, articula finalement le journaliste, si un lapin blanc pourrait suffire pour obtenir les faveurs de celle que vous appelez Natou. Je vous promets de voir, dès mon retour en ville, si je peux en trouver un. Un beau gros. Mais si j'étais vous, je ne me ferais pas trop d'illusions... Le journaliste poussa un interminable soupir intérieur tout en se félicitant d'avoir prévu une cassette enregistreuse longue durée. - Elle était allongée sur son lit, monsieur le journaliste, dans sa robe noire de tous les jours. On aurait dit qu'elle dormait, mais j'ai vite reconnu la mort, pour sûr ! Tous les jours j'la vois, c'te vilaine, prise dans mes pièges qui étranglent (il mima avec un réalisme fascinant l'agonie d'une proie imaginaire, le cou saisi dans le collet de ses énormes mains). C'est pas pareil pour un lièvre, vous allez m'dire. Mais la mort, elle est silencieuse, puis elle est raide et froide, puis si on arrive trop tard, elle sent mauvais. Après c'est du pourri qui sort de l'intérieur. Si on arrive avant, alors elle se débat et c'est pas beau à voir, même que parfois j'ai tranché mon collet pour libérer la bête. C'est beau aussi un lièvre qui s'enfouit, mais pas trop souvent car il faut bien manger aussi, pas vrai ? Les gens c'est pareil. J'ai vu Fernand Lachaume dans son cercueil en acacia, en août dernier. Il était ben froid, tout raide et il commençait à sentir mauvais. On a vite poussé un couvercle dessus mais l'odeur en sortait quand même. Je l'sais ben car j'étais de ceux qui ont porté sa caisse jusque dans l'trou. J'ai vu aussi le Marcelin Dussart qui avait disparu depuis deux semaines. Il était mort depuis ben longtemps quand on l'a retrouvé en faisant la battue dans le maquis du Triffoys. Je l'aurais même trouvé le premier si j'avais pris la travée du Grand Cerf au lieu du sentier de Frisole. C'est Goliath qui a crié et on est tous arrivés. L'était pas beau à voir le Marcelin ! Des mouches mangeaient ses yeux et sortaient de sa bouche. Un renard était passé sur son ventre. Il puait tellement que personne a rien osé dire à sa veuve, sauf qu'il était ben mort, pour sûr. Alors j'sais d'quoi j'parle quand j'dis qu'Minerve était morte quand j'suis arrivé. Sauf que Minerve, mon bon monsieur, elle sentait pas ! Enfin pas encore comme la mort que j'veux dire. Minerve était déjà très vieille et elle avait ses odeurs à elle, comme tous les vieux d'ici. Une odeur pas comme la mort mais comme son " antichambre ". J'sais pas ben lire ni écrire, monsieur le journaliste, mais j'ai une bonne mémoire et c'est ce drôle de mot qu'avait dit un jour l'instituteur en parlant du vieux Gobert. Celui-là, il avait fait du cochon toute sa vie et ça puait tellement autour de lui que même sa femme elle rentrait plus dans sa chambre. Mais Minerve, c'était pas pareil. Elle sentait une antichambre de pré fleuri, de terre mouillée et de patte de chat. Une vraie bonne odeur pour elle. Quand Natou s'ra vieille, elle sentira aussi le pré fleuri, mais pas la terre ni la patte de chat, et ce s'ra aussi un vrai bon parfum pour elle, pas vrai ? Il a des gens comme ça qui sentent bon. Moi, il paraît que j'sens l'sauvage et j'me d'mande ben comment les autres peuvent dire ça, vu que j'ai l'meilleur flair de toute la région et que j'ai jamais reniflé d'sauvage par ici ! Sur quoi, je m'suis approché du lit en silence, comme pour surprendre un oiseau au nid. J'me doutais ben qu'elle était passée, mais il fallait que j'sois sûr. J'ai parlé. Elle répondait pas. J'ai regardé de près. Elle respirait plus. Alors j'ai touché son visage avec le dos de ma main. Froid qu'il était ! T'es donc morte, Minerve, que j'ai dit alors. Oui, qu'elle m'a pas répondu vu qu'elle était ben morte. Et avec ça j'ai plus eu le doute. Elle semblait encore plus petite ainsi, allongée sur son lit, que lorsqu'elle trottinait dans sa cuisine. Ses bras étaient écartés en travers et ses jambes serrées l'une contre l'autre. Son visage, le menton relevé, était paisible, presque souriant, et sa couronne de cheveux blancs faisait une sorte de nid de pinson pour sa tête. Elle était comme je l'avais toujours connue, mais morte. Une ombre passa rapidement dans le regard du djondou, une impression mélangée de tristesse et d'infinie reconnaissance qui ne serait pas perçue par l'enregistreur. Le journaliste traça rapidement quelques signes sur son calepin en regard du numéro indiqué par le compteur de l'appareil. De cette façon, il se rappellerait mieux de l'ambiance de la discussion. Cela donnerait à son papier une tonalité plus juste, si toutefois cette interview finissait par lui fournir une matière suffisamment intéressante. Depuis quelques années, une rumeur concernant le don de Minerve circulait dans la région, mais il savait aussi que le mystère dans ces campagnes se résumait souvent à des illusions, des vantardises, voire des plaisanteries dont personne ne se rappelait jamais les origines. Il venait un peut tard, il est vrai. Minerve était morte depuis près d'un mois. Et le récit que lui faisait le " gentil braconnier idiot ", que les gens du village avaient unanimement désigné comme la meilleure source de renseignements concernant Minerve (peut-être pour se moquer ou se débarrasser de lui ?), n'allait pas vraiment dans le sens d'une affaire digne d'être rapportée à des milliers de lecteurs. Néanmoins, il avait décidé de boire cette confession jusqu'à la lie. D'ailleurs, il n'avait pas le choix, l'autre poursuivait sans l'attendre. - Pourquoi t'es monté dans sa chambre ? qu'il m'a demandé le gendarme. Ben parce qu'elle répondait pas d'en bas, que j'ai expliqué. Les autres fois, elle était toujours dans sa cuisine ou dans le jardin derrière la maison. Mais j'savais ben qu'elle était pas au jardin puisque j'étais venu directement par le petit chemin de derrière. La porte était ouverte, la cuisine et l'autre pièce du bas sans personne, pas de cafetière sur le feu et même pas d'feu dans la cheminée. La table sans rien dessus et un silence de mort dans toute la maison. J'ai eu comme un… comme une… enfin comme une idée de quelque chose qu'était pas normal. J'ai appelé. Pas de réponse. Alors j'suis monté voir dans la chambre. J'ai expliqué tout ça au gendarme, monsieur. C'est bien, tu as fait ton devoir, qu'il m'a dit. Alors moi j'ai ajouté, pour faire bonne mesure, que j'étais venu au village en courant sans m'arrêter une seule fois, même si en vrai je n'avais pas couru aussi vite que ça. La mort a ceci d'utile, monsieur le journaliste, qu'elle rend les choses moins urgentes après qu'avant. " Monsieur le journaliste " acquiesça machinalement d'un mouvement de tête ponctué d'un sourire ondulé. Il était passablement surpris d'entendre une formule aussi judicieusement pertinente dans la bouche d'un simple d'esprit. Sur quoi, encouragé par ce signe muet, l'autre continua son histoire avec un regain d'emphase. - Le doc est allé voir avec les gendarmes et la moitié des gens du village. Au début, parce que c'était moi qui avais trouvé Minerve en premier, on disait partout que sa mort était suspecte. Heureusement qu'elle s'était pas ouvert le ventre avec une lame comme le Roger Duval ou empoisonnée avec des champignons ! Ces choses là auraient pu faire penser que l'premier arrivé sur les lieux y était pour quelque chose. Moi j'ai jamais fait d'mal à personne et c'est un fait reconnu par tous, l'instituteur, le Doc, le notaire, le maire, les gendarmes et même le curé ! Mais parfois les gens ont des réactions mauvaises, comme le sanglier blessé qui court sans r'garder plus loin que son groin. Une fois, la petite Nelly était allée seule en forêt. Je l'aimais bien, moi, la petite Nelly. Je lui avais montré les endroits où trouver les baies sucrées en automne. Mais cette fois là, elle était partie seule et puis elle était revenue en courant au village en pleurant très fort. Sa mère avait hurlé comme une folle avant de tomber dans les pommes. La petite avait la robe déchirée, ses bras et ses jambes saignaient. Son visage était bleu d'un côté. Elle disait qu'un homme grand et fort lui avait fait mal partout, et aussi entre les jambes. Et puis le Doc a répété la même chose après l'avoir examinée. J'suis un homme grand et fort, comme vous voyez, et alors les gens m'ont tout de suite regardé avec une haine terrible. J'sais aussi reconnaître la haine, monsieur le journaliste. J'ai eu peur et j'me suis enfoui. Heureusement, Minerve a fait venir rapidement la vérité sur l'affaire, avant que les autres me trouvent. J'étais caché dans la faille du rocher des cascades, bien malin celui qui aurait pu m'y trouver avant des jours et des jours ! Minerve, elle a vite vu qui était le vrai coupable. Elle a expliqué à quoi il ressemblait et où il était allé ensuite. Les gendarmes l'ont retrouvé et il a avoué. C'était un journalier engagé pour les moissons à la ferme Schultz. J'crois ben qu'on l'a pendu ou alors qu'il est toujours en prison quelque part. Mais vous savez, personne ne m'a dit des excuses. Pendant un temps, les femmes qui avaient crié après moi m'ont donné des pièces en plus pour mes paniers. Et les hommes qui avaient apprêté le gros plomb pour me poursuivre m'appelaient dans les tournées générales et me tapaient sur l'épaule. Le curé m'a même donné une bénédiction spéciale qui m'a rien fait de plus. Natou, elle m'a fait un vrai beau sourire. Je savais que tu n'y étais pour rien, qu'elle m'a même dit dans l'oreille. Pour sûr qu'elle le savait ! Puisqu'elle savait que j'l'avais pas quitté des yeux, caché derrière la petite fenêtre de chez-elle pendant qu'elle prenait son bain. Mais ça, elle aurait jamais osé le dire aux gendarmes. Grâce au don de Minerve, elle a pas eu besoin de dire notre secret. Mais des excuses, j'en ai pas entendu la couleur d'une, si j'puis dire ce que j'pense !
- Pouvez-vous m'expliquer comment Minerve a trouvé le coupable de l'agression contre la petite Nelly, enchaîna le journaliste en profitant in-extremis d'une accalmie. L'autre haussa ses larges épaules d'un air contrarié, ce qui ressembla vaguement au soulèvement d'une montagne boudeuse.
- C'est que justement, la minerve de Minerve, c'est important, reprit-il. Mais c'est comme vous voulez que j'vous raconte. Alors comme elle était sûre que j'étais pour rien avec Nelly, Yolanda a décidé de s'en mêler vu qu'elle aimait pas les injustices. Elle est allée à l'endroit où ce salaud avait coincé la petite, au petit bois d'Aljun près des roches rouges. Un tas de gens du village l'accompagnaient. Alors elle a dégrafé sa minerve. " Pour me mettre à l'aise ", qu'elle disait toujours quand elle lisait les choses cachées. Alors elle a regardé à gauche. Comment vous dire ? En penchant juste un peu la tête à gauche, quoi ! Parce que vers la gauche, c'était le passé pour Yolanda. Elle a alors vu ce qui était arrivé à la gamine quelques heures plus tôt. Et c'est pas moi qu'elle voyait, forcément ! Les autres ont même raconté que Yolanda pleurait en regardant les arbres, la terre et le sentier où eux ne voyaient que des arbres, la terre et le sentier. Mais elle, monsieur le journaliste, elle voyait tout ce qui s'était passé avant. Elle a vu la petite qui remontait sa culotte et s'encourait vers le village. Puis elle a suivi l'homme jusqu'à la ferme Schultz. Comment vous dire ? Elle a refait le même chemin qu'il avait fait, comme si elle le voyait encore marcher devant elle, vous comprenez ? Le journaliste s'étira lentement en arrière, abandonnant un interminable soupir tout en fixant son vis-à-vis droit dans les yeux. Il ne savait pas quel genre de formule utiliser pour exprimer son doute sans pour autant froisser ce brave garçon. Visiblement, ce dernier ne mentait pas. Il croyait ses propres paroles avec une indéfectible assurance. Mais le pire, c'était qu'ici tout le monde semblait croire la même fable ! Partout où il avait demandé ce qu'il en était du don de Minerve, on n'avait cessé de lui seriner le même refrain : dès qu'elle enlevait sa minerve, Yolanda voyait le passé ou le futur en penchant simplement la tête ! À gauche le passé, à droite le futur ! C'était les seules explications qu'il avait pu glaner. Et quand il osait afficher un peu trop son scepticisme, les gens l'orientaient systématiquement vers le djondou. À gauche le passé, à droite le futur ! Et pourquoi pas le paradis en-haut et l'enfer en-bas ? Un silence embarrassé s'installa entre les deux hommes. Ils saisirent chacun leur verre et, oubliant la force de l'alcool, l'achevèrent d'un trait, se bravant mutuellement à la grimace. L'étranger fit ensuite un signe vers Natou afin qu'elle apporte une nouvelle tournée. Elle arriva avec les nouvelles consommations avant que de nouvelles paroles fussent échangées. L'enregistreur tournait toujours, l'aiguille du micro en repos forcé. Le bouquet de courbes ondulantes déposa les verres et il ne faisait aucun doute que celui du djondou était assorti d'un sourire coquin. Lorsqu'elle eut rejoint son comptoir et que les deux paires d'yeux s'en détachèrent avec un regret évident, le braconnier reprit la parole.
- Vous m'croyez pas, hein ? Des exemples comme celui-là, il pouvait en enregistrer des dizaines sans être pour autant plus avancé. Il décida de réorienter la discussion sur le personnage principal.
- Si vous me racontiez maintenant ce que vous savez de Minerve, je veux dire de la minerve de Yolanda ? Le visage du braconnier s'illumina d'un large sourire. Il savoura quelques instants, avec un aplomb déconcertant, le fait d'être finalement arrivé à ce qu'il voulait dire depuis le début. Cette victoire de sa logique simple sur l'esprit compliqué de l'étranger, suffisait à le mettre en joie, même si au demeurant il ne savait par quel chemin il y était parvenu.
- Ben voilà, fit-il d'entrée comme si toutes ses pensées étaient contenues dans une petite boîte dont il ouvrait malicieusement le couvercle. Yolanda m'a raconté son histoire et j'crois ben que j'suis l'seul à qui elle a jamais dit ça. Les autres, vous savez, ils aimaient Minerve parce qu'elle pouvait les aider. Elle trouvait les choses que personne aurait trouvées autrement et même que parfois elle apportait un peu d'argent quand c'était le moyen d'aider les gens. Mais les gens, ils avaient aussi un peu peur d'elle. Faut les comprendre. Comme elle voyait le passé, elle voyait aussi les secrets ! Et par ici, il y a beaucoup de secrets, monsieur le journaliste ! Tenez par exemple… En guise de réponse, le journaliste plissa le front comme sous l'effet d'un chapeau invisible pesant cent kilos. Mais le djondou n'attendait pas vraiment de réponse. Il continuait, imperturbable.
- Si je porte ce collier qui me raidit le cou, qu'elle me dit un jour que j'lui avais apporté un plein panier d'écrevisses et de cresson étoilé, et qu'elle m'avait déjà donné ma pièce et un verre de vin blanc, c'est pour ne voir que le présent, comme toi et tous les autres. À cette époque, tout le monde au village savait déjà comment elle faisait pour voir des choses que vous et moi on peut pas voir. Mais ce jour là, elle avait envie de bavarder avec moi. C'est pourtant un beau don de voir avant et après les choses, que j'lui réponds, manière de m'intéresser poliment. Il faut dire que j'suis pas très curieux pour ces affaires difficiles à comprendre. Mais peut-être que j'pouvais comprendre le don de Minerve si elle me l'expliquait avec des mots faciles. Alors j'ai écouté son histoire. Le Lucien avait l'œil dévissé, les sourcils en chapeau melon et la lippe pendante. Son cerveau tentait de résumer à toute vitesse ce qu'il venait d'entendre. Finalement, les choses n'étaient peut-être pas aussi mystérieuses que ce simple d'esprit voulait le laisser croire. La vieille dame avait sans doute eu plusieurs fois de la chance au jeu, des petites sommes qui avaient attisé la convoitise des villageois. Une autre fois, ailleurs et sans témoin, elle avait peut-être eu un coup de chance plus important. La légende avait fait le reste. Mais il était parfaitement inutile qu'il expliquât à Alexandre le fond de sa pensée. Celui-ci, comme tous les autres, était persuadé du don de Minerve et toutes les explications rationnelles du monde n'auraient aucunes prises sur lui. Il valait mieux le laisser dans son rêve naïf, lui qui avait l'espoir qu'un lapin blanc, un jour, lui décrocherait le cœur de Natou. Pourtant, il ne fallait guère déployer d'efforts intellectuels pour trouver des explications logiques à ces prétendus talents de devineresse. L'imagination, le hasard, la chance, une capacité de déduction et une psychologie un peu plus relevée que celle de ces campagnards amateurs de merveilleux, telles devaient être les seules capacités de celle qui portait une minerve parce qu'elle avait mal au cou depuis une chute dans son enfance, ou simplement pour se singulariser... En face, le braconnier que la nature avait doté à la fois, comme pour se moquer, d'une stature d'ours et d'un esprit enfantin, devinait néanmoins que ses paroles se heurtaient aux doutes d'un citadin fort ignorant des choses surnaturelles. Il en éprouvait de la peine, mais surtout, sentiment qu'il essayait de dissimuler au mieux sans pour autant y parvenir, une sorte de pitié condescendante.
- J'ai des tas d'exemples de choses que Yolanda a devinées, dit-il pour tenter de mieux enfoncer sa propre vérité. Sa décision était prise. Il voulait bien écouter quelques histoires, le temps de terminer la cassette enregistreuse, mais son opinion était faite. Son article tournerait autour de la formation des mythes et des légendes dans les campagnes, et ne serait pas le scoop qu'il avait un temps espéré sur l'extraordinaire " don de Minerve ". Comment pouvait-il en être autrement ? Imagine-t-on quelqu'un disposant du don faramineux de voir le passé et surtout l'avenir, et qui se contenterait de vivoter dans une cahute sans le moindre confort ? N'importe qui serait devenu très riche et très puissant. Le moins ambitieux des hommes aurait au moins refait l'Histoire ! Ou il aurait sauvé le monde ! Mais un tel don ne pouvait évidemment exister.
- Minerve a vu celui qui avait empoisonné le chien des Guibert. C'était le vieux Donge. Il avait lancé une boulette de viande à l'animal parce qu'il aboyait trop. Une boulette bourrée du poison qui fait crever les rats. Il a avoué, et même qu'il a offert un nouveau chien aux Guibert. Le journaliste boucla son calepin et son enregistreur dans sa musette. Il calcula le prix des consommations, de toutes les consommations, et laissa un généreux pourboire pour le ravissant bouquet de courbes qui, depuis le comptoir, observait ses manières de client sur le départ. Puis il se leva et serra vigoureusement la main d'Alexandre en le remerciant encore pour ses précieuses informations. Puis il sortit, exactement comme l'autre l'avait vu en penchant la tête à droite un peu plus tôt. Alexandre dit le djondou, braconnier de son état et simple d'esprit par vocation, géant aussi doux qu'une pimprenelle, resta seul le nez dans son verre où s'animait un minuscule reflet qu'il aimait plus que tout au monde. Un merveilleux bouquet de courbes et de couleurs dansant dans le creux de sa main. Un paradis qui n'était peut-être pas si inaccessible, tout compte fait. Il sourit béatement, perdu au cœur de son mirage amoureux. La plus belle femme du village, et peut-être du monde entier, allait bientôt le regarder avec des yeux qui verraient ce que personne n'avait jamais vu en lui. De cela, il en était aujourd'hui certain, car c'était une des premières choses qu'il avait voulu voir en penchant la tête à droite ! Il avait fait l'expérience la veille en regardant son pauvre cabanon situé à l'orée du bois. Et il avait vu celui-ci se transformer en une jolie fermette, avec des fleurs et un jardin, avec à l'intérieur un autre lui-même qu'il avait eu un peu du mal à reconnaître. C'était pourtant lui, en mieux, avec de beaux vêtements et une bonne figure. Et cet homme avait une femme à ses côtés. Une femme qu'il avait reconnue sans la moindre hésitation. Natou ! Il n'avait pas osé s'attarder sur les détails de sa vision, comme ceux qui attestaient qu'elle était vraiment sa femme. Mais en y repensant, le ventre arrondi qu'elle portait ne laissait aucun doute à ce sujet. Le port d'une minerve, même pour le reste de sa vie, n'était pas si terrible dans de telles conditions. Il ne manquait qu'un ingrédient pour construire cet avenir. Alexandre se leva, comme propulsé par un ressort. Il sortit de l'établissement et couru comme un gamin vers les haies du Montchâ. Il craignait encore un peu que ses visions ne soient que des rêves, ainsi que ce journaliste venu de la ville avait l'air de croire. Il voulait en avoir le cœur net sur-le-champ. Ce matin, en regardant les haies, tête penchée à droite, il avait repéré le passage furtif d'une forme claire sous un arbuste épineux. Il avait immédiatement posé un collet ! Il arriva au lieu-dit tout essoufflé. Son torse puissant était comme le soufflet d'une forge en plein travail. Il écarta les fougères, les branches et les ronces de ses mains épaisses, se dirigeant directement vers l'endroit. Il s'arrêta net. Un sourire majestueux se dessina sur sa face et ses yeux se mirent à briller. Il tomba à genoux et leva les bras au ciel, remerciant à la fois les étoiles et sa vieille amie Yolanda. Le collet était serré. Un lapin blanc gigotait peureusement... |