Le don de Minerve

 

- Minerve elle est morte, mon bon monsieur ! C'est ben moi qu'a trouvé l'corps. Ça fera quatre semaines lundi. Y faut dire que l'lundi, c'est mon jour chez Minerve. J'y entre toujours sans frapper vu qu'elle laisse ouvert pour moi. Elle savait ben qu'j'allais passer, par l'habitude. J'lui apportais les choses que j'ai pas voulu dire aux gendarmes. Mais après, j'ai ben dû leur dire vu qu'ils savaient déjà. D'ailleurs tout le monde le sait qu'ils ont dit, puisque tout le monde t'en achète au village. Alors j'ai parlé du lièvre que j'avais pris au collet dans les haies du Montchâ, des champignons ramassés sur les Horbis et des baies sauvages au goût d'airelle, même que c'est les meilleures au monde qu'elle disait toujours Minerve en me donnant mes trois sous. C'est ce que j'avais dans mon panier ce jour là, des airelles bien mûres, des pieds bleus poivrés, parce que je m'y connais en champignons vous savez, et un lièvre qu'avait juste fini de courir les champs. Un ben gros. Même que c'est l'notaire qui m'l'a acheté, vu que Minerve, elle aurait plus pu en profiter, la pauvre ! Ah ! Elle oubliait jamais ma petite goutte, Minerve, pas comme maître Arbino qui vide jamais rien à boire, même que j'vois ben ses bouteilles dans l'buffet. Il sait pourtant qu'j'ai ben soif après mes courses en forêt. Il paye deux sous de mieux et j'viens boire ici, chez Natou. Entre-nous, j'dis " chez Natou " parce que j'suis comme qui dirait un peu amoureux d'elle. Mais il faudrait dire " chez Grandjean ", vu que c'est lui qui tient la caisse et qui pousse les clients dehors quand il veut fermer. Natou, elle est ben belle derrière son comptoir, pas vrai ? J'la vois des mille et des mille fois dans les reflets de tous les verres que j'bois ici, mais j'la regarde aussi sur les yeux, faut pas croire ! Elle tire la bière à la pompe et puis elle passe les tournées aux tables. Moi, j'suis toujours sur le tabouret du comptoir, là au coin, celui qui a un pied plus court et que personne veut prendre. Mais moi j'm'en fous, car de là j'peux sentir le parfum de Natou. Tout le monde sait ben que j'l'aime. Mais elle, elle m'aime pas. C'est normal. J'suis qu'un pauvre gars pas bien malin. Mais elle est quand même gentille avec moi et peut-être qu'un jour elle m'aimera, si j'lui trouve un beau lapin blanc. Elle me l'a dit une fois dans l'oreille. Mais un lapin blanc, j'ai jamais vu ça par ici, moi ! On m'a dit qu'en ville, on en trouve parfois dans des maisons où c'est qu'on fait des choses pour la science, mais j'sais pas comment y aller. Ou alors dans l'chapeau d'un magicien du cirque, mais par ici le cirque il vient jamais. Et alors Minerve était morte quand j'suis entré. Dites, vous qui v'nez de la ville, pour mon lapin blanc...

Le simple d'esprit qui parlait d'une façon précipitée et décousue fit enfin escale sur l'idée de son lapin blanc. Il n'osait plus regarder son vis-à-vis, vaguement conscient que cette affaire de lapin blanc n'avait rien à voir avec ce pourquoi l'autre était venu. Il toussota, un peu gêné, et en profita pour porter son verre de genièvre à ses lèvres. Le verre était si petit qu'il disparut entièrement dans sa pogne de géant et on aurait pu croire qu'il allait l'avaler avec son contenu. Mais lorsqu'il réapparut sur la table, émergeant de la main comme une abeille sortant d'une fleur, il était encore aux deux-tiers rempli du breuvage clair. Cet homme à l'allure de bûcheron canadien savait d'expérience que, s'il voulait conserver l'esprit assez clair pour arriver au bout de son histoire, il devait y aller doucement avec l'alcool. Comme mû par un réflexe d'accompagnement, celui qui était assis en face de lui profita de l'interruption pour lever son verre lui-aussi. Ce qu'il goûta le dissuada immédiatement d'en avaler plus de deux millimètres à la fois. Il se pencha ensuite pour contrôler le bon fonctionnement de l'enregistreur posé au centre de la table. La bande tournait toujours, silencieuse, et la minuscule aiguille qui avant tressautait du blanc dans le rouge au rythme des paroles entremêlées du géant, se reposait maintenant sur le zéro.

Tout en effectuant machinalement cette vérification, le journaliste songea qu'il n'était pas au bout de ses peines. Il allait devoir reconstituer une histoire cohérente et plausible à partir du récit fait par celui que tout le monde ici appelait " le djondou ". Il ne pourrait pas dire qu'on ne l'avait pas prévenu ! Le djondou était une sorte d'idiot du village, un simple d'esprit aussi costaud que bête. En vérité, il savait des tas de choses mais sa façon de les exprimer était passablement décousue. En seulement quelques minutes, alors que le journaliste s'intéressait seulement au don de Minerve, il avait suivi le fil de sa pensée volage, passant par son activité de braconnier, par l'avarice du notaire, par son amour impossible pour la serveuse, pour en arriver au pouvoir magiquement persuasif du lapin blanc ! De plus, ces révélations avaient été faites sur le ton de la confidence, les yeux en coins, surtout lorsqu'il avait été question de la belle Natou.

Il est vrai qu'elle était fort jolie, cette Natou. L'étranger avait plus d'une fois porté son regard vers la fille, ou plutôt vers l'assemblage vertigineux de courbes et de déliés qui tenait ses jambes, ses fesses et son corsage en une silhouette fort délicieuse au regard. Et ce regard était un mouvement quasi automatique, un réflexe de mâle obéissant aux pulsions ancestrales qui, même chez le plus civilisé des hommes, prennent si facilement le pas sur bienséance la plus élémentaire. Puis la réalité reprenait le dessus, mélange antagoniste de confusion et de savoir-vivre. Il reportait alors son attention sur le djondou pour découvrir chez-lui un regard absolument dépourvu de malice, du moindre désir purement charnel, posé exactement à l'endroit qu'il venait lui-même de quitter. Il y avait quelque chose d'étonnant dans ces yeux enamourés, d'une pureté enfantine, à la fois émouvants et risibles au centre d'une face aussi brute. Comment imaginer qu'une femme aussi jolie que Natou puisse, un jour, se blottir de son plein gré dans les pattes dans tel ours, quasi-idiot de surcroît ? Même les contes de fée ne voudraient pas d'un tel dénouement.

- Je ne sais pas, articula finalement le journaliste, si un lapin blanc pourrait suffire pour obtenir les faveurs de celle que vous appelez Natou. Je vous promets de voir, dès mon retour en ville, si je peux en trouver un. Un beau gros. Mais si j'étais vous, je ne me ferais pas trop d'illusions...
- Oh ! J'sais ben où est ma place, fit l'autre. Natou, c'est comme mon meilleur rêve. Et j'sais ben que les rêves sont juste des parfums pour la tête, la nuit, quand j'suis pas si moche ni si bête et que j'vole par-dessus les champs et les bois. Mais j'dois quand même vous dire que Minerve, un jour, elle m'avait dis que les rêves, parfois, se réalisent. Alors celui-là, mon bon monsieur, j'y tiens et j'le garde ben au chaud !
- Justement, en profita l'autre, revenons à Minerve. Vous l'avez donc trouvée morte à son domicile...
- Très juste, monsieur. C'est ben triste ce qu'j'ai vu ce jour là. J'ai pas eu peur car la mort, j'la connais ben et j'sais qu'elle peut pas faire de mal à celui qui la voit. Minerve me l'avait ben expliqué un jour, avec des mots faciles pour moi. J'ai pas eu peur mais j'ai quand même eu une grosse surprise, vu que j'm'y attendais pas du tout. Puis une grande tristesse, parce que j'l'aimais ben, moi, Minerve. Tout le monde ici l'aimait, monsieur, sauf le curé qui cause pourtant de bons sentiments quand il est en robe, mais qui pense autrement quand il est en pantalon. J'sais pas ben comprendre le curé, moi. Il veut ben prendre mes lièvres et mes faisans, mes champignons, mes châtaignes et mes écrevisses, mais il faut d'abord que j'demande pardon au seigneur pour " Tèlarssin ". J'sais même pas qui c'est, moi, ce Tèlarssin qui fait rire tout l'monde quand j'demande après. Mais Tèlarssin ou pas, le seigneur est toujours d'accord même si c'est l'curé qui mange ce qu'j'apporte. En plus, il me donne des bénédictions qui ont " autant de valeur que du bel argent ", qu'il dit toujours. Mais c'est des sous que j'veux, moi, vu que j'sais pas comment échanger un signe de croix contre un quart de pain. Alors c'est Gerda, sa servante muette, qui m'donne la pièce avec une grosse bise sur la joue. Faut pas croire que j'aime quand elle me fait ça, hein ! Gerda elle est grosse comme une vache et sa bouche pareille, toujours mouillée. Quand j'étais p'tit, elle me pressait contre elle à m'étouffer, façon d'montrer qu'elle m'aimait ben. Mais moi, j'aimais pas ça, être pressé sur ses grosses mamelles. Maintenant que j'suis un homme, elle me presse plus pareil, c'est normal, mais elle mouille toujours avec sa bouche. J'la laisse faire en pensant que c'est un peu ma Natou, mais si c'était ma Natou, et comment que c'est moi qui m'presserais contre elle ! Mais ça arrivera que si vous m'trouvez un lapin blanc et il faut d'abord que j'continue avec ce que j'ai vu chez Minerve, pas vrai ?

Le journaliste poussa un interminable soupir intérieur tout en se félicitant d'avoir prévu une cassette enregistreuse longue durée.

- Elle était allongée sur son lit, monsieur le journaliste, dans sa robe noire de tous les jours. On aurait dit qu'elle dormait, mais j'ai vite reconnu la mort, pour sûr ! Tous les jours j'la vois, c'te vilaine, prise dans mes pièges qui étranglent (il mima avec un réalisme fascinant l'agonie d'une proie imaginaire, le cou saisi dans le collet de ses énormes mains). C'est pas pareil pour un lièvre, vous allez m'dire. Mais la mort, elle est silencieuse, puis elle est raide et froide, puis si on arrive trop tard, elle sent mauvais. Après c'est du pourri qui sort de l'intérieur. Si on arrive avant, alors elle se débat et c'est pas beau à voir, même que parfois j'ai tranché mon collet pour libérer la bête. C'est beau aussi un lièvre qui s'enfouit, mais pas trop souvent car il faut bien manger aussi, pas vrai ? Les gens c'est pareil. J'ai vu Fernand Lachaume dans son cercueil en acacia, en août dernier. Il était ben froid, tout raide et il commençait à sentir mauvais. On a vite poussé un couvercle dessus mais l'odeur en sortait quand même. Je l'sais ben car j'étais de ceux qui ont porté sa caisse jusque dans l'trou. J'ai vu aussi le Marcelin Dussart qui avait disparu depuis deux semaines. Il était mort depuis ben longtemps quand on l'a retrouvé en faisant la battue dans le maquis du Triffoys. Je l'aurais même trouvé le premier si j'avais pris la travée du Grand Cerf au lieu du sentier de Frisole. C'est Goliath qui a crié et on est tous arrivés. L'était pas beau à voir le Marcelin ! Des mouches mangeaient ses yeux et sortaient de sa bouche. Un renard était passé sur son ventre. Il puait tellement que personne a rien osé dire à sa veuve, sauf qu'il était ben mort, pour sûr. Alors j'sais d'quoi j'parle quand j'dis qu'Minerve était morte quand j'suis arrivé. Sauf que Minerve, mon bon monsieur, elle sentait pas ! Enfin pas encore comme la mort que j'veux dire. Minerve était déjà très vieille et elle avait ses odeurs à elle, comme tous les vieux d'ici. Une odeur pas comme la mort mais comme son " antichambre ". J'sais pas ben lire ni écrire, monsieur le journaliste, mais j'ai une bonne mémoire et c'est ce drôle de mot qu'avait dit un jour l'instituteur en parlant du vieux Gobert. Celui-là, il avait fait du cochon toute sa vie et ça puait tellement autour de lui que même sa femme elle rentrait plus dans sa chambre. Mais Minerve, c'était pas pareil. Elle sentait une antichambre de pré fleuri, de terre mouillée et de patte de chat. Une vraie bonne odeur pour elle. Quand Natou s'ra vieille, elle sentira aussi le pré fleuri, mais pas la terre ni la patte de chat, et ce s'ra aussi un vrai bon parfum pour elle, pas vrai ? Il a des gens comme ça qui sentent bon. Moi, il paraît que j'sens l'sauvage et j'me d'mande ben comment les autres peuvent dire ça, vu que j'ai l'meilleur flair de toute la région et que j'ai jamais reniflé d'sauvage par ici ! Sur quoi, je m'suis approché du lit en silence, comme pour surprendre un oiseau au nid. J'me doutais ben qu'elle était passée, mais il fallait que j'sois sûr. J'ai parlé. Elle répondait pas. J'ai regardé de près. Elle respirait plus. Alors j'ai touché son visage avec le dos de ma main. Froid qu'il était ! T'es donc morte, Minerve, que j'ai dit alors. Oui, qu'elle m'a pas répondu vu qu'elle était ben morte. Et avec ça j'ai plus eu le doute. Elle semblait encore plus petite ainsi, allongée sur son lit, que lorsqu'elle trottinait dans sa cuisine. Ses bras étaient écartés en travers et ses jambes serrées l'une contre l'autre. Son visage, le menton relevé, était paisible, presque souriant, et sa couronne de cheveux blancs faisait une sorte de nid de pinson pour sa tête. Elle était comme je l'avais toujours connue, mais morte.

Une ombre passa rapidement dans le regard du djondou, une impression mélangée de tristesse et d'infinie reconnaissance qui ne serait pas perçue par l'enregistreur. Le journaliste traça rapidement quelques signes sur son calepin en regard du numéro indiqué par le compteur de l'appareil. De cette façon, il se rappellerait mieux de l'ambiance de la discussion. Cela donnerait à son papier une tonalité plus juste, si toutefois cette interview finissait par lui fournir une matière suffisamment intéressante. Depuis quelques années, une rumeur concernant le don de Minerve circulait dans la région, mais il savait aussi que le mystère dans ces campagnes se résumait souvent à des illusions, des vantardises, voire des plaisanteries dont personne ne se rappelait jamais les origines. Il venait un peut tard, il est vrai. Minerve était morte depuis près d'un mois. Et le récit que lui faisait le " gentil braconnier idiot ", que les gens du village avaient unanimement désigné comme la meilleure source de renseignements concernant Minerve (peut-être pour se moquer ou se débarrasser de lui ?), n'allait pas vraiment dans le sens d'une affaire digne d'être rapportée à des milliers de lecteurs. Néanmoins, il avait décidé de boire cette confession jusqu'à la lie. D'ailleurs, il n'avait pas le choix, l'autre poursuivait sans l'attendre.

- Pourquoi t'es monté dans sa chambre ? qu'il m'a demandé le gendarme. Ben parce qu'elle répondait pas d'en bas, que j'ai expliqué. Les autres fois, elle était toujours dans sa cuisine ou dans le jardin derrière la maison. Mais j'savais ben qu'elle était pas au jardin puisque j'étais venu directement par le petit chemin de derrière. La porte était ouverte, la cuisine et l'autre pièce du bas sans personne, pas de cafetière sur le feu et même pas d'feu dans la cheminée. La table sans rien dessus et un silence de mort dans toute la maison. J'ai eu comme un… comme une… enfin comme une idée de quelque chose qu'était pas normal. J'ai appelé. Pas de réponse. Alors j'suis monté voir dans la chambre. J'ai expliqué tout ça au gendarme, monsieur. C'est bien, tu as fait ton devoir, qu'il m'a dit. Alors moi j'ai ajouté, pour faire bonne mesure, que j'étais venu au village en courant sans m'arrêter une seule fois, même si en vrai je n'avais pas couru aussi vite que ça. La mort a ceci d'utile, monsieur le journaliste, qu'elle rend les choses moins urgentes après qu'avant.

" Monsieur le journaliste " acquiesça machinalement d'un mouvement de tête ponctué d'un sourire ondulé. Il était passablement surpris d'entendre une formule aussi judicieusement pertinente dans la bouche d'un simple d'esprit. Sur quoi, encouragé par ce signe muet, l'autre continua son histoire avec un regain d'emphase.

- Le doc est allé voir avec les gendarmes et la moitié des gens du village. Au début, parce que c'était moi qui avais trouvé Minerve en premier, on disait partout que sa mort était suspecte. Heureusement qu'elle s'était pas ouvert le ventre avec une lame comme le Roger Duval ou empoisonnée avec des champignons ! Ces choses là auraient pu faire penser que l'premier arrivé sur les lieux y était pour quelque chose. Moi j'ai jamais fait d'mal à personne et c'est un fait reconnu par tous, l'instituteur, le Doc, le notaire, le maire, les gendarmes et même le curé ! Mais parfois les gens ont des réactions mauvaises, comme le sanglier blessé qui court sans r'garder plus loin que son groin. Une fois, la petite Nelly était allée seule en forêt. Je l'aimais bien, moi, la petite Nelly. Je lui avais montré les endroits où trouver les baies sucrées en automne. Mais cette fois là, elle était partie seule et puis elle était revenue en courant au village en pleurant très fort. Sa mère avait hurlé comme une folle avant de tomber dans les pommes. La petite avait la robe déchirée, ses bras et ses jambes saignaient. Son visage était bleu d'un côté. Elle disait qu'un homme grand et fort lui avait fait mal partout, et aussi entre les jambes. Et puis le Doc a répété la même chose après l'avoir examinée. J'suis un homme grand et fort, comme vous voyez, et alors les gens m'ont tout de suite regardé avec une haine terrible. J'sais aussi reconnaître la haine, monsieur le journaliste. J'ai eu peur et j'me suis enfoui. Heureusement, Minerve a fait venir rapidement la vérité sur l'affaire, avant que les autres me trouvent. J'étais caché dans la faille du rocher des cascades, bien malin celui qui aurait pu m'y trouver avant des jours et des jours ! Minerve, elle a vite vu qui était le vrai coupable. Elle a expliqué à quoi il ressemblait et où il était allé ensuite. Les gendarmes l'ont retrouvé et il a avoué. C'était un journalier engagé pour les moissons à la ferme Schultz. J'crois ben qu'on l'a pendu ou alors qu'il est toujours en prison quelque part. Mais vous savez, personne ne m'a dit des excuses. Pendant un temps, les femmes qui avaient crié après moi m'ont donné des pièces en plus pour mes paniers. Et les hommes qui avaient apprêté le gros plomb pour me poursuivre m'appelaient dans les tournées générales et me tapaient sur l'épaule. Le curé m'a même donné une bénédiction spéciale qui m'a rien fait de plus. Natou, elle m'a fait un vrai beau sourire. Je savais que tu n'y étais pour rien, qu'elle m'a même dit dans l'oreille. Pour sûr qu'elle le savait ! Puisqu'elle savait que j'l'avais pas quitté des yeux, caché derrière la petite fenêtre de chez-elle pendant qu'elle prenait son bain. Mais ça, elle aurait jamais osé le dire aux gendarmes. Grâce au don de Minerve, elle a pas eu besoin de dire notre secret. Mais des excuses, j'en ai pas entendu la couleur d'une, si j'puis dire ce que j'pense !

- Pouvez-vous m'expliquer comment Minerve a trouvé le coupable de l'agression contre la petite Nelly, enchaîna le journaliste en profitant in-extremis d'une accalmie.
- Pour sûr que j'peux ! C'était toujours pareil avec Minerve. Mais dans ces moments-là, on ferait mieux de l'appeler Yolanda. Parce que c'est son vrai nom, monsieur. Ici tout le monde disait Minerve à cause du truc qu'elle portait toujours autour du cou. Une sorte de collier large et épais pour soutenir la tête, et surtout bien la tenir droite. Il est à moi maintenant, c'est mon cadeau. Le maire et les autres ont dit que j'pouvais l'garder pour toujours, que c'était même écrit dans les papiers de l'héritage. Alors je l'ai avec moi maintenant. J'peux vous l'montrer si vous voulez ? Mais Minerve, ce truc elle l'avait depuis...
- Un moment ! coupa l'autre avec fermeté. Je vous reposerai la question sur l'origine de cette minerve plus tard, puisqu'il paraît que le fameux don est lié à cet objet. Mais pour l'instant, contentez-vous de me raconter l'affaire du viol de Nelly.

L'autre haussa ses larges épaules d'un air contrarié, ce qui ressembla vaguement au soulèvement d'une montagne boudeuse.

- C'est que justement, la minerve de Minerve, c'est important, reprit-il. Mais c'est comme vous voulez que j'vous raconte. Alors comme elle était sûre que j'étais pour rien avec Nelly, Yolanda a décidé de s'en mêler vu qu'elle aimait pas les injustices. Elle est allée à l'endroit où ce salaud avait coincé la petite, au petit bois d'Aljun près des roches rouges. Un tas de gens du village l'accompagnaient. Alors elle a dégrafé sa minerve. " Pour me mettre à l'aise ", qu'elle disait toujours quand elle lisait les choses cachées. Alors elle a regardé à gauche. Comment vous dire ? En penchant juste un peu la tête à gauche, quoi ! Parce que vers la gauche, c'était le passé pour Yolanda. Elle a alors vu ce qui était arrivé à la gamine quelques heures plus tôt. Et c'est pas moi qu'elle voyait, forcément ! Les autres ont même raconté que Yolanda pleurait en regardant les arbres, la terre et le sentier où eux ne voyaient que des arbres, la terre et le sentier. Mais elle, monsieur le journaliste, elle voyait tout ce qui s'était passé avant. Elle a vu la petite qui remontait sa culotte et s'encourait vers le village. Puis elle a suivi l'homme jusqu'à la ferme Schultz. Comment vous dire ? Elle a refait le même chemin qu'il avait fait, comme si elle le voyait encore marcher devant elle, vous comprenez ?
- Elle devait suivre une sorte de vision, commenta rapidement le journaliste. Je ne crois guère à cette explication mais je comprends bien le sens qu'elle pouvait lui donner pour impressionner les autres.
- Mais Yolanda, elle a jamais voulu impressionner personne ! Elle voyait les choses comme ça, simplement.
- Je pense, coupa l'autre, que cette femme était très intelligente. Elle a sans doute remarqué des traces que personne ne voyait. Ou alors elle avait peut-être été témoin de la scène avant, sans pouvoir intervenir...
- Mais c'est terrible ce que vous dites maintenant ! Pour sûr, elle était très intelligente, autant que l'instituteur et plus que l'maire et l'curé, mais elle aurait pas su voir le pas d'un cheval dans la neige dans l'sens où il trotte ! Non monsieur, à gauche elle voyait le passé, tout simplement ! C'était ça son don, et maintenant il est à moi.

Le journaliste s'étira lentement en arrière, abandonnant un interminable soupir tout en fixant son vis-à-vis droit dans les yeux. Il ne savait pas quel genre de formule utiliser pour exprimer son doute sans pour autant froisser ce brave garçon. Visiblement, ce dernier ne mentait pas. Il croyait ses propres paroles avec une indéfectible assurance. Mais le pire, c'était qu'ici tout le monde semblait croire la même fable ! Partout où il avait demandé ce qu'il en était du don de Minerve, on n'avait cessé de lui seriner le même refrain : dès qu'elle enlevait sa minerve, Yolanda voyait le passé ou le futur en penchant simplement la tête ! À gauche le passé, à droite le futur ! C'était les seules explications qu'il avait pu glaner. Et quand il osait afficher un peu trop son scepticisme, les gens l'orientaient systématiquement vers le djondou. À gauche le passé, à droite le futur ! Et pourquoi pas le paradis en-haut et l'enfer en-bas ?

Un silence embarrassé s'installa entre les deux hommes. Ils saisirent chacun leur verre et, oubliant la force de l'alcool, l'achevèrent d'un trait, se bravant mutuellement à la grimace. L'étranger fit ensuite un signe vers Natou afin qu'elle apporte une nouvelle tournée. Elle arriva avec les nouvelles consommations avant que de nouvelles paroles fussent échangées. L'enregistreur tournait toujours, l'aiguille du micro en repos forcé. Le bouquet de courbes ondulantes déposa les verres et il ne faisait aucun doute que celui du djondou était assorti d'un sourire coquin. Lorsqu'elle eut rejoint son comptoir et que les deux paires d'yeux s'en détachèrent avec un regret évident, le braconnier reprit la parole.

- Vous m'croyez pas, hein ?
- C'est-à-dire, tempéra l'autre en fin psychologue, je ne suis pas d'ici, moi ! Alors j'ai besoin de plus d'informations, c'est normal non ?
- Vu comme ça, c'est normal.
- Et vous voulez bien me les donner, ces explications ?
- Pour sûr, il n'y pas de mystère. En regardant à gauche, elle voyait le passé, en regardant à droite, elle voyait l'avenir. Tout le monde sait ça ici.
- Bien sûr, bien sûr, mais je voudrais... Comment dire ? Un peu plus de détails, des exemples, des preuves...
- Tout ce que vous voudrez, monsieur. En regardant à gauche, Yolanda a vu le méchant homme frapper la petite. Puis elle l'a suivi jusqu'à la ferme. La moitié du village suivait aussi, mais ne voyait rien, évidemment.
- Evidemment !
- Arrivés à la ferme, ils ont trouvé l'homme qui a avoué après seulement quelques coups de bâton. La petite l'a reconnu aussi, c'est ben la preuve que Yolanda avait vu juste.
- Evidemment, concéda l'autre d'un ton fataliste.

Des exemples comme celui-là, il pouvait en enregistrer des dizaines sans être pour autant plus avancé. Il décida de réorienter la discussion sur le personnage principal.

- Si vous me racontiez maintenant ce que vous savez de Minerve, je veux dire de la minerve de Yolanda ?
- Ben c'est ce que j'vous disais juste avant, monsieur. La minerve de Yolanda est importante dans cette affaire et j'connais son histoire vu qu'elle m'a tout raconté...
- Alors allez-y mon vieux, ne vous faites pas prier !

Le visage du braconnier s'illumina d'un large sourire. Il savoura quelques instants, avec un aplomb déconcertant, le fait d'être finalement arrivé à ce qu'il voulait dire depuis le début. Cette victoire de sa logique simple sur l'esprit compliqué de l'étranger, suffisait à le mettre en joie, même si au demeurant il ne savait par quel chemin il y était parvenu.

- Ben voilà, fit-il d'entrée comme si toutes ses pensées étaient contenues dans une petite boîte dont il ouvrait malicieusement le couvercle. Yolanda m'a raconté son histoire et j'crois ben que j'suis l'seul à qui elle a jamais dit ça. Les autres, vous savez, ils aimaient Minerve parce qu'elle pouvait les aider. Elle trouvait les choses que personne aurait trouvées autrement et même que parfois elle apportait un peu d'argent quand c'était le moyen d'aider les gens. Mais les gens, ils avaient aussi un peu peur d'elle. Faut les comprendre. Comme elle voyait le passé, elle voyait aussi les secrets ! Et par ici, il y a beaucoup de secrets, monsieur le journaliste ! Tenez par exemple…
- L'histoire de Minerve d'abord ! trancha sèchement le journaliste.
- Comme vous voulez monsieur. Un jour elle m'a raconté, parce que moi monsieur, j'ai jamais eu de vilains secrets comme les autres. J'suis comme un enfant qu'elle disait toujours. Alors pourquoi j'aurais eu peur qu'elle me voie hier ou demain en me regardant aujourd'hui à gauche ou à droite ? Je vous l'demande ?

En guise de réponse, le journaliste plissa le front comme sous l'effet d'un chapeau invisible pesant cent kilos. Mais le djondou n'attendait pas vraiment de réponse. Il continuait, imperturbable.

- Si je porte ce collier qui me raidit le cou, qu'elle me dit un jour que j'lui avais apporté un plein panier d'écrevisses et de cresson étoilé, et qu'elle m'avait déjà donné ma pièce et un verre de vin blanc, c'est pour ne voir que le présent, comme toi et tous les autres. À cette époque, tout le monde au village savait déjà comment elle faisait pour voir des choses que vous et moi on peut pas voir. Mais ce jour là, elle avait envie de bavarder avec moi. C'est pourtant un beau don de voir avant et après les choses, que j'lui réponds, manière de m'intéresser poliment. Il faut dire que j'suis pas très curieux pour ces affaires difficiles à comprendre. Mais peut-être que j'pouvais comprendre le don de Minerve si elle me l'expliquait avec des mots faciles. Alors j'ai écouté son histoire.
- Que vous allez me répéter maintenant, balisa posément le journaliste tout en lui rendant la parole d'un geste évocateur de la main. L'autre hocha la tête, heureux, avant de repartir dans son discours.
- Ne crois pas ça, qu'elle me dit alors. C'est très fatigant au contraire, et ce que je vois, surtout ce que les gens me demandent de regarder, est rarement agréable. Voilà ce qu'elle m'a répondu, mon bon monsieur ! Je veux bien le croire, que j'lui ai répondu à mon tour. C'est vrai quoi ? Les gens l'appelaient toujours pour des problèmes, des disparitions, des malheurs ou encore des choses qu'elle savait pas faire, comme guérir le mal. Alors elle disait non et les gens étaient pas contents, puis elle était triste pour eux. C'est pour ça, monsieur, qu'elle vivait seule dans sa petite maison à l'écart du village. Moi, je l'ai toujours connue vivant là-bas, avec seulement quelques chats à demi sauvages.
- D'où venait-elle ? Etait-elle née au village ? questionna le journaliste.
- J'crois ben qu'personne ne sait dire ça, reprit l'autre avec une moue énorme, son menton repoussant une lèvre jusqu'à la pointe du nez. Elle était très vieille, Minerve ! Il n'y a qu'une date sur sa pierre tombale, monsieur, celle de quand elle est morte. Vous pouvez aller voir au cimetière, troisième rangée, tout au fond, une mauvaise pierre mise par la commune. Les fleurs, c'est moi qui les apporte chaque semaine. Je fais ça parce que je l'aimais bien, Minerve, et qu'elle aimait les fleurs des champs autant que moi.
- J'ai vu la tombe, fit le journaliste. " Yolanda Capoue, dite Minerve, 19.. ". C'est plutôt laconique, non ?
- Lac au quoi ?
- Fort simple. Mais vos fleurs étaient bien jolies. Je suis sûr qu'elles lui feront plaisir là où elle est. Mais revenez à l'histoire qu'elle vous a racontée...
- Où c'est que j'en étais ? Ah oui ! C'est pas si agréable de voir les choses, qu'elle me disait. Alors elle a commencé à parler du temps de quand j'étais pas encore né, même que celle qui m'a mis au monde elle en aurait pas eu le souvenir non plus, pour vous dire si c'est ancien. Je suis tombée d'un arbre, qu'elle m'a dit. J'étais encore une petite fille comme les autres. Un peu sauvage peut-être. J'ai bien ri de l'entendre, monsieur, car moi aussi je grimpais aux arbres quand j'étais gamin, et je pourrais encore si j'voulais. Après la chute, elle a eu très mal au cou. Quelque chose s'était détraqué et les médecins ont voulu qu'elle porte cette minerve durant des mois. C'est terrible une minerve, car on peut pas tourner la tête sans faire tourner tout le corps. J'étais heureuse le jour où les médecins ont dit que je pouvais l'enlever, qu'elle a ajouté en souriant, mais c'est à ce moment là que j'ai découvert le don. C'était une belle histoire que j'entendais là, monsieur, et j'écoutais de mes deux oreilles. Elle parlait bien, comme une histoire d'un livre à raconter. C'est venu petit à petit, un peu plus tous les jours et je me demandais ce qui m'arrivait, qu'elle me disait. Je croyais devenir folle mon bon Alexandre ! Alexandre, c'est mon vrai nom monsieur, et Yolanda ne disait jamais le djondou comme les gens d'ici. Moi je m'en fous s'ils veulent m'appeler ainsi. J'ai l'habitude maintenant. Presque tout le monde ici a un autre nom, même que certains savent pas lequel on dit d'eux par derrière. Tenez, l'instituteur c'est " Lecocu ", mais défense de lui dire en face. Pareil pour le boulanger qu'est " Pissecrosse " derrière et " Mabrioche " devant. Puis il y a aussi la Madeleine qui est " La froide bise ", plus personne sait pourquoi du reste. Et...
- On s'écarte du sujet, intervint vivement le journaliste. Moi c'est " Lucien-on-s'y-tient ", et j'aimerais qu'on s'y tienne, justement.
- Un beau nom ça, monsieur Lucien. Je m'excuse de parler en travers mais c'est que j'ai tant de choses qui passent dans la tête en même temps que j'sais pas les ranger dans l'ordre qui faudrait...
- Ce n'est pas grave, Alexandre. Je suis là pour ça. Vous me disiez que Minerve avait découvert son don très jeune à la suite d'un accident ?
- Exact. Quand je penchais la tête à droite ou à gauche, j'avais l'impression de plonger dans un tourbillon de lumière, qu'elle me disait. Alors je remettais vite la minerve pour bien me tenir droite et tout redevenait normal. Mais les médecins disaient que j'étais guérie, alors je me suis forcée et j'ai fini par comprendre que le tourbillon, c'était comme une fenêtre sur le passé ou sur l'avenir de l'endroit que je voyais. Par exemple, si je regardais un arbre en penchant la tête sur la gauche, je voyais ses feuilles rétrécir et rentrer dans les branches, puis je voyais un hiver, puis des feuilles brunes remonter du sol pour se fixer sur les branches, et elles redevenaient vertes, rapetissaient et rentraient encore dans les branches, et ainsi de suite, et l'arbre rajeunissait au fil des saisons... J'étais comme ébloui, monsieur Lucien. J'aurai bien voulu voir aussi un tel spectacle. Nous autre, on peut seulement le voir dans l'autre sens, et encore, ça prend du temps à regarder ! Mais Yolanda, elle disait qu'elle pouvait accélérer autant qu'elle le voulait, pour voir vite et loin dans le passé, ou vite et loin dans le futur, rien qu'en pensant très fort à aller plus vite et plus loin. Si je regarde l'arbre en penchant la tête à droite, disait-elle, alors je vois les feuilles qui sèchent, qui tombent au sol, puis c'est l'hiver, puis de nouvelles feuilles reviennent sur les branches. Si je veux, je peux même voir son dernier jour et savoir qui sera le bûcheron qui tiendra la cognée. Ben sûr, monsieur Lucien, elle voyait une tronçonneuse mais elle disait une cognée, parce que c'était de son temps, forcément.
- C'est une belle histoire, approuva le journaliste. Mais vous ne croyez pas que n'importe qui peut " voir " ce genre de choses en se servant de son imagination ?
- Mais c'est pas d'l'imagination ! Nous on le sait ben par ici. C'est les vraies images du passé et du futur. Comment qu'elle aurait fait pour découvrir les vrais coupables ou deviner les chevaux gagnants rien qu'avec l'imagination ? - Quels chevaux gagnants ?
- Ben… les courses ! C'est avec ça qu'elle gagnait son argent, Minerve. Elle prenait juste un peu pour vivre sans vouloir faire riche, qu'elle disait. Mais parfois elle en faisait profiter les plus malheureux. Et puis j'vais vous dire, des gens avaient même pris l'habitude de passer après elle au bureau du tiercé pour jouer les mêmes numéros, à commencer par l'employé. C'est pour ça qu'elle a vite arrêté de faire ça. Un jour elle est allée en ville où personne la connaissait, pour jouer sans avoir les profiteurs après elle. Elle a gagné une belle somme, de quoi tenir jusqu'à la fin de sa vie. On le savait au village. C'est pour ça que les gens croyaient trouver un trésor dans sa maison. Mais elle avait calculé juste pour arriver au jour de sa mort avec le dernier sou. Il ne restait même pas de quoi payer son enterrement. C'est la commune qui a fait ce qui fallait.
- Mais enfin, comment s'y prenait-elle pour deviner les chevaux gagnants ?
- En regardant à droite, évidemment !
- En regardant à droite ?
- Ben oui ! Comme j'vous ai dit. Elle allait dans le bureau du tiercé et se posait devant le panneau où Jérôme affiche les arrivées. Jérôme c'est un chic type, il me prend souvent des noix, des noisettes et des châtaignes qu'il grignote comme un écureuil à longueur de journée. Alors Yolanda enlevait sa minerve et penchait légèrement la tête à droite. Comme ça elle pouvait lire les gagnants du lendemain ou des jours suivants, et puis elle les jouait, forcément ! Et pour sûr avec son don, elle gagnait à tous les coups !
- Mais c'est impossible…
- Pas pour Yolanda monsieur Lucien. Puisque j'vous dis qu'elle gagnait son argent ainsi. Mais juste ce qu'elle avait besoin pour acheter le pain et les nécessités d'une femme qui vit seule, dans une maisonnette sans le confort moderne. Jamais un sou de trop pour des futilités, qu'elle disait, ça pourrait modifier l'avenir et le monde va déjà assez mal ainsi.

Le Lucien avait l'œil dévissé, les sourcils en chapeau melon et la lippe pendante. Son cerveau tentait de résumer à toute vitesse ce qu'il venait d'entendre. Finalement, les choses n'étaient peut-être pas aussi mystérieuses que ce simple d'esprit voulait le laisser croire. La vieille dame avait sans doute eu plusieurs fois de la chance au jeu, des petites sommes qui avaient attisé la convoitise des villageois. Une autre fois, ailleurs et sans témoin, elle avait peut-être eu un coup de chance plus important. La légende avait fait le reste. Mais il était parfaitement inutile qu'il expliquât à Alexandre le fond de sa pensée. Celui-ci, comme tous les autres, était persuadé du don de Minerve et toutes les explications rationnelles du monde n'auraient aucunes prises sur lui. Il valait mieux le laisser dans son rêve naïf, lui qui avait l'espoir qu'un lapin blanc, un jour, lui décrocherait le cœur de Natou. Pourtant, il ne fallait guère déployer d'efforts intellectuels pour trouver des explications logiques à ces prétendus talents de devineresse. L'imagination, le hasard, la chance, une capacité de déduction et une psychologie un peu plus relevée que celle de ces campagnards amateurs de merveilleux, telles devaient être les seules capacités de celle qui portait une minerve parce qu'elle avait mal au cou depuis une chute dans son enfance, ou simplement pour se singulariser...

En face, le braconnier que la nature avait doté à la fois, comme pour se moquer, d'une stature d'ours et d'un esprit enfantin, devinait néanmoins que ses paroles se heurtaient aux doutes d'un citadin fort ignorant des choses surnaturelles. Il en éprouvait de la peine, mais surtout, sentiment qu'il essayait de dissimuler au mieux sans pour autant y parvenir, une sorte de pitié condescendante.

- J'ai des tas d'exemples de choses que Yolanda a devinées, dit-il pour tenter de mieux enfoncer sa propre vérité.
- Je vous écoute Alexandre, fit l'autre sans beaucoup de conviction dans la voix.

Sa décision était prise. Il voulait bien écouter quelques histoires, le temps de terminer la cassette enregistreuse, mais son opinion était faite. Son article tournerait autour de la formation des mythes et des légendes dans les campagnes, et ne serait pas le scoop qu'il avait un temps espéré sur l'extraordinaire " don de Minerve ". Comment pouvait-il en être autrement ? Imagine-t-on quelqu'un disposant du don faramineux de voir le passé et surtout l'avenir, et qui se contenterait de vivoter dans une cahute sans le moindre confort ? N'importe qui serait devenu très riche et très puissant. Le moins ambitieux des hommes aurait au moins refait l'Histoire ! Ou il aurait sauvé le monde ! Mais un tel don ne pouvait évidemment exister.

- Minerve a vu celui qui avait empoisonné le chien des Guibert. C'était le vieux Donge. Il avait lancé une boulette de viande à l'animal parce qu'il aboyait trop. Une boulette bourrée du poison qui fait crever les rats. Il a avoué, et même qu'il a offert un nouveau chien aux Guibert.
- Etait-ce si difficile de deviner qui aurait pu faire un coup pareil ? demanda le journaliste sur un ton si atrocement neutre que même le djondou comprit qu'il ne croyait toujours pas son histoire.
- Le Donge aurait jamais avoué autrement, ajouta-t-il en appuyant de toute l'assurance instinctive que lui donnaient ses cent trente kilos. Minerve a regardé la niche en penchant la tête à gauche et elle a vu le Donge qui jetait la viande empoisonnée. Une autre fois, elle a sauvé le petit Guy Tréjean de la noyade.
- On peut savoir comment ?
- Elle était allée à l'étang de Berce. C'est un bon coin pour écouter les oiseaux. J'y pêche aussi des truites à ligne rose, les meilleures. Là, Yolanda a ôté sa minerve, comme chaque fois qu'elle voulait voir le passé ou le futur. En penchant la tête à droite, elle a vu que le petit Guy Tréjean serait là dans quelques jours, qu'il tombait à l'eau et se noyait. Le gosse avait dans l'idée de venir jouer sur l'étang en cachette. Il voulait monter sur la vieille barque pourrie de Ludieu. La barque s'est retournée et le gamin a coulé au fond. Yolanda a tout vu comme je vous vois ! Elle est ben sûr repassée chez les Tréjean pour raconter l'affaire. Ni une ni deux, ils ont interdit au gamin d'aller jouer par-là. Pour plus de sûreté, ils ont même demandé à Ludieu de retirer sa vieille barque. Alors le petit Guy, forcément, il ne s'est pas noyé. Aujourd'hui il travaille aux chemins de fer. Si vous le voyez, vous n'aurez qu'à lui demander si c'est pas vrai qu'il a échappé à la mort grâce au don de Minerve !
- Quelle chance, en effet !
- Vous pouvez le dire ! Mais c'est comme ça. Minerve, mon bon monsieur, était une bonne personne et quand elle le pouvait, elle empêchait ou réparait les choses qui allaient mal pour les gens du village. Elle pouvait pas tout faire, ben sûr. Il aurait fallu qu'elle regarde partout en penchant la tête à droite ou à gauche, et c'était au-dessus de ses forces. Mais pour rendre service elle était toujours là. Tenez, elle est allée voir qui avait cambriolé le presbytère, même que l'curé a toujours été de ceux qui ne l'aimaient pas trop, c'est vous dire sa gentillesse. Et après on a attrapé le voyou. Une autre fois, c'était pour un vol au moulin. Même affaire. Et une autre fois encore pour l'incendie de la grange de Jules Capul, un feu qu'était pas de la main d'un garnement comme tout le monde croyait, mais à cause des vieux fils électriques. Même que les experts l'ont confirmé par après. Dommage qu'elle a pas regardé la grange à droite avant l'incendie, car elle aurait pu voir que le feu allait y venir un jour ou l'autre. Mais après ça, les gens lui ont demandé de passer dans toutes les maisons pour regarder à droite, pour voir s'il était pas écrit qu'un jour le feu démarrerait chez-eux ! Et depuis il n'y a jamais eu aucun un incendie au village, monsieur Lucien. L'instituteur a fait ramoner sa cheminée deux fois pour éviter celui qui devait arriver chez-lui l'année dernière. Le maire a fait consolider le mur du cimetière qui devait s'effondrer après l'hiver. Enfin quoi, vous voyez bien ! Yolanda s'occupait de ces petites choses. Mais pas trop souvent car elle disait aussi que ça pouvait faire plus de mal que de bien de trop changer les choses qui devaient arriver. Ainsi, elle voulait jamais dire aux gens si elle voyait des choses dangereuses pour eux, sauf pour les enfants. C'est pour ça, monsieur Lucien, qu'elle portait toujours sa minerve, pour pas regarder sans le vouloir des choses qu'elle aurait été obligée de dire ensuite, parce qu'elle était trop bonne pour les cacher. Elle ne l'enlevait que si elle avait vraiment le désir de voir à gauche ou à droite les choses utiles pour aider quelqu'un de méritant. Les gens auraient voulu plus, ben sûr, mais elle pouvait pas. Vous comprenez ?
- Si je comprends ? Je crois bien ! Grâce à vous je vais pouvoir faire un bon papier pour mon journal. Mais dites-moi, mon cher Alexandre, ne m'avez-vous pas dit tout à l'heure que vous aviez hérité de ce don ?
- Si fait monsieur Lucien ! Il est à moi maintenant. Enfin... il me vient petit à petit. C'est ce que Yolanda m'avait promis. Quand je serai morte, qu'elle m'avait dit le même jour où elle m'avait tout raconté, tu recevras le pouvoir à ton tour. C'est que je ne suis jamais tombé d'un arbre comme vous, que j'lui ai répondu. Elle a bien ri et moi aussi. Tu n'auras pas besoin de tomber sur la tête, qu'elle a ajouté en me pinçant la joue. Tu auras mon don parce que tu es un homme bon et que tu sauras t'en servir mieux que personne au monde. Il te viendra petit à petit pour ne pas que tu aies peur. À gauche le passé, à droite le futur de l'endroit, des choses ou des gens que tu regarderas. Mais garde précieusement ma minerve car quand le don sera bien installé en toi, tu comprendras qu'il vaut mieux regarder droit devant toi, mais qu'il est difficile de ne pas tourner la tête d'un côté ou de l'autre. C'est exactement ses paroles, monsieur Lucien, et pour lui obéir je garde précieusement sa minerve car je sens que le don me vient. Bin sûr, j'ai dû l'élargir car Yolanda était petite et maigre et moi je suis fort du cou, mais bientôt je devrai la porter tout le temps, comme elle la portait avant moi.
- Je n'en doute pas, reprit le journaliste avec un sourire attendri, et alors je reviendrai vous voir pour entendre vos prévisions du futur et vos secrets du passé.
- Oh ! mais j'peux déjà vous dire des choses simples. Des choses qu'on peut dire sans trop ennuyer le temps qui passe. Par exemple, si je penche la tête à gauche en regardant la porte, je vous vois sortir à reculons. C'est quand vous êtes entré il y a une heure. Vous avez demandé à Natou qui était le djondou et elle m'a désigné d'un petit geste du menton, et alors vous êtes venu vers moi.
- Très juste ! admit l'autre tout en commençant à ranger son matériel.
- Et si je penche la tête à droite, je vous vois payer les consommations, les vôtres et les miennes, me serrer la main et sortir du bistrot.
- De nouveau très juste ! approuva l'autre avec un sourire cette fois très accentué. Et j'espère que votre don deviendra aussi, comment dire ? aussi exceptionnel que celui de Minerve !
- J'y compte bien, monsieur Lucien, car j'ai de belles grandes choses à faire avec ça !

Le journaliste boucla son calepin et son enregistreur dans sa musette. Il calcula le prix des consommations, de toutes les consommations, et laissa un généreux pourboire pour le ravissant bouquet de courbes qui, depuis le comptoir, observait ses manières de client sur le départ. Puis il se leva et serra vigoureusement la main d'Alexandre en le remerciant encore pour ses précieuses informations. Puis il sortit, exactement comme l'autre l'avait vu en penchant la tête à droite un peu plus tôt.

Alexandre dit le djondou, braconnier de son état et simple d'esprit par vocation, géant aussi doux qu'une pimprenelle, resta seul le nez dans son verre où s'animait un minuscule reflet qu'il aimait plus que tout au monde. Un merveilleux bouquet de courbes et de couleurs dansant dans le creux de sa main. Un paradis qui n'était peut-être pas si inaccessible, tout compte fait. Il sourit béatement, perdu au cœur de son mirage amoureux. La plus belle femme du village, et peut-être du monde entier, allait bientôt le regarder avec des yeux qui verraient ce que personne n'avait jamais vu en lui. De cela, il en était aujourd'hui certain, car c'était une des premières choses qu'il avait voulu voir en penchant la tête à droite ! Il avait fait l'expérience la veille en regardant son pauvre cabanon situé à l'orée du bois. Et il avait vu celui-ci se transformer en une jolie fermette, avec des fleurs et un jardin, avec à l'intérieur un autre lui-même qu'il avait eu un peu du mal à reconnaître. C'était pourtant lui, en mieux, avec de beaux vêtements et une bonne figure. Et cet homme avait une femme à ses côtés. Une femme qu'il avait reconnue sans la moindre hésitation. Natou ! Il n'avait pas osé s'attarder sur les détails de sa vision, comme ceux qui attestaient qu'elle était vraiment sa femme. Mais en y repensant, le ventre arrondi qu'elle portait ne laissait aucun doute à ce sujet. Le port d'une minerve, même pour le reste de sa vie, n'était pas si terrible dans de telles conditions.

Il ne manquait qu'un ingrédient pour construire cet avenir. Alexandre se leva, comme propulsé par un ressort. Il sortit de l'établissement et couru comme un gamin vers les haies du Montchâ. Il craignait encore un peu que ses visions ne soient que des rêves, ainsi que ce journaliste venu de la ville avait l'air de croire. Il voulait en avoir le cœur net sur-le-champ. Ce matin, en regardant les haies, tête penchée à droite, il avait repéré le passage furtif d'une forme claire sous un arbuste épineux. Il avait immédiatement posé un collet ! Il arriva au lieu-dit tout essoufflé. Son torse puissant était comme le soufflet d'une forge en plein travail. Il écarta les fougères, les branches et les ronces de ses mains épaisses, se dirigeant directement vers l'endroit. Il s'arrêta net. Un sourire majestueux se dessina sur sa face et ses yeux se mirent à briller. Il tomba à genoux et leva les bras au ciel, remerciant à la fois les étoiles et sa vieille amie Yolanda. Le collet était serré. Un lapin blanc gigotait peureusement...

FIN

© ® Auteur : Claude Thomas, texte déposé.

Menu des Nouvelles