En Faillite !

 

CELUI qui comparaissait devant la Haute Cour de Justice n'en menait pas large ! En d'autres temps et en d'autres lieux, IL avait été superbe, arrogant, vénéré, adoré, craint, omnipotent ! À présent, il faisait triste figure devant ses juges. Il ne méritait plus de majuscules, plus de courbettes ou de génuflexions, plus de salamalecs ni d'offrandes, plus d'égards d'aucunes sortes. Il n'était plus qu'un " Omégalpha " comme les autres, ex-responsable d'un minuscule secteur d'univers ne dépassant pas les limites d'un banal système solaire.

Il était rarissime que la Haute Cour de Justice eût besoin de se réunir en session extraordinaire pour juger l'un de ses membres ! Pour être tout à fait exact, c'était même la première fois qu'un Maître Suprême se voyait ainsi mis en accusation. L'affaire risquait de faire jurisprudence dans les annales du Panthéon !

Mais l'affaire en question était exceptionnellement grave et n'avait que trop duré. La citation à comparaître avait été précédée de nombreux rapports accablants émanant de la base, dans le secteur alloué à cet Omégalpha. Ces rapports dénonçaient une situation de plus en plus préoccupante. Devant une telle avalanche de plaintes, laquelle dépassait de loin le taux normalement admissible de doutes et de mécontentements, des avis, des conseils, des rappels et enfin une mise en demeure avaient été envoyés à l'intéressé. Ce dernier n'avait pas réagi. Il avait superbement ignoré les injonctions de plus en plus précises émanant du premier niveau de contrôle. La machinerie administrative s'était alors mise en branle. Une plainte officielle avait emprunté la voie hiérarchique. Chaque niveau intermédiaire y était allé de ses injonctions et de ses contrôles, sans résultats. Les procédures administratives classiques n'avaient entraîné aucune réaction. Un blâme officiel, procédure exceptionnelle, n'avait pas eu plus de résultat. Peut-être l'intéressé espérait-il bénéficier d'un oubli administratif ? Il y avait tant d'autres choses à s'occuper dans l'univers et la machinerie administrative était si lente ! Mais l'oubli n'était pas de ce monde et l'heure de rendre des comptes avait sonné !

Devant autant de mauvaise volonté manifeste, un acte d'accusation particulièrement sévère avait été rédigé. La personnalité exceptionnelle de l'inculpé nécessita naturellement une procédure de levée d'immunité. Celle-ci précipita les événements. Un mandat d'amener avec exécution immédiate fut délivré à son encontre. En même temps, une directive spéciale le releva de ses fonctions. Il fallait comprendre cette dernière comme une mise sous tutelle des devoirs et des prérogatives de l'accusé. Selon le jugement qui serait rendu, le secteur dont il était question serait, soit remis à un autre Omégalpha, soit purement et simplement supprimé !

Des agents de l'Ordre étaient venus le chercher sur son lieu de résidence, sans ménagement, comme s'il s'était agi du dernier des mortels ! Lorsqu'ils étaient arrivés sur le domaine en question, les gardes avaient été totalement stupéfaits. L'Omégalpha ne s'occupait pas le moins du monde des tâches auxquelles il aurait dû s'atteler, et visiblement cela faisait longtemps qu'il avait oublié quels étaient ses devoirs. Non seulement il n'œuvrait pas pour la Cause, mais il coulait une vie de nabab dans des palais d'or et de dévotions ! Il ne s'occupait plus de rien. La planète sous sa juridiction n'était plus qu'un immense bordel, un champ de misères, un monde de lamentations où coexistaient d'ignominieuses inégalités. On comprenait pourquoi les habitants déposaient plaintes sur plaintes contre Lui. Des plaintes qu'Il ignorait superbement, exigeant au contraire toujours plus de louanges, d'attentions et d'avantages en nature. Cet Omégalpha flottait littéralement dans la félicité, entre éden et nirvana, passant son éternité entre jardin des délices et palais somptueux ! Ses demeures étaient plus grandioses les unes que les autres. Rien n'était assez bon, assez doux, assez précieux pour lui plaire. Un incommensurable orgueil l'habitait, occultant les réalités de sa mission première. Il ne payait pourtant rien en retour, sauf à une petite cour de servants privilégiés. Par contre, il exigeait de ses nombreux fidèles des sacrifices éhontés, lesquels ne servaient qu'à polir son ego démesuré. Inutile de dire qu'avec un tel laisser-aller dans le chef de la Direction, l'entreprise périclitait ! Il était manifeste que son " esprit " connaissait certains dérèglements, lesquels entreraient peut-être en ligne de compte lorsqu'il s'agirait de mesurer sa part de malveillance ou d'incompétence.

Tandis que l'Omégalpha était amené manu-militari devant la Haute Cour de Justice, un réviseur d'entreprise doublé d'un agent de la Division d'Investigation et d'Enquête Usufructuaire, s'attelèrent à la tâche afin de déterminer précisément l'état de santé spirituelle de ce secteur laissé à l'abandon depuis si longtemps. Ce rapport arriva rapidement. Il tenait en une formule lapidaire : En faillite ! Mais une faillite frauduleuse, avec faux et usage de faux, usurpation d'identité, détournement des valeurs, spéculation hasardeuse, cruauté gratuite, erreur de jugement, népotisme et autres formes de favoritisme, incompétence chronique, incitation à la débauche, incitation au meurtre, esclavagisme, génocide… !

L'accusé se retrouva finalement devant ses juges. Comment pouvait-il se sentir si petit, si misérable, si méprisable, lui qui il y a peu était encore si important ? Les chefs d'accusation pleuvaient les uns après les autres. Pour sa défense, il ne put qu'acquiescer, reconnaître et avouer. Juste retour des choses ! La vérité éclata, dévoilant des actes répréhensibles, une incompétence manifeste et des défaillances mentales graves.

La Cour : Reconnaissez-vous, aux fins de bénéfices personnels, avoir inventé et entretenu des illusions telles que le concept d'âme individuelle dotée de capacités de vie éternelle, la résurrection, la sainteté, le paradis, l'enfer et autres lieux de destinations imaginaires, le jugement dernier, les miracles et divers panthéons chimériques, et aussi qu'une vie de privations et d'obéissance aveugle donnerait accès à ces avantages fictifs ? L'accusé : Oui, je le reconnais !

La Cour : Reconnaissez-vous avoir utilisé plusieurs milliers d'identités différentes telles que Zeus, Odin, Thor, Bouddha, Yahvé, Mahomet, Smith, Disney, Moon, Audimat, etc. ? Ceci afin, d'une part, de ratisser un maximum d'adeptes autour de causes nébuleuses, et d'autres part d'alimenter des controverses et des conflits uniquement profitables pour vos bénéfices personnels ?
L'accusé : Oui, je le reconnais !

La Cour : Reconnaissez-vous avoir insidieusement substitué la compréhension naturelle de l'évolution par des croyances absurdes, chez des êtres néanmoins capables d'acquérir cette compréhension ?
L'accusé : Oui, je le reconnais !

La Cour : Reconnaissez-vous avoir détourné à votre profit des quantités phénoménales d'attentions, de dévotions, de louanges, de prières, de privations et de mortifications ?
L'accusé : Oui, je le reconnais !

La Cour : D'avoir capté en masse des biens matériels, des richesses, des savoir-faire, rendant ces ressources indisponibles pour des activités autrement cruciales ?
L'accusé : Oui, je le reconnais !

La Cour : N'avoir donné en retour de ces sacrifices que des illusions, des promesses jamais tenues, ou des maigres avantages servant uniquement à alimenter le mirage de l'utilité d'un comportement servile ?
L'accusé : Oui, je le reconnais !

La Cour : Reconnaissez-vous le détournement systématique des valeurs essentielles de l'évolution à des fins purement égoïstes ?
L'accusé : Oui, je le reconnais !

La Cour : Reconnaissez-vous avoir créé, attisé, ou dans le moindre des cas ignoré les rivalités entre les différentes notions du divin, lesquelles étaient d'ailleurs perverties par vos soins dès les origines ? Rivalités génératrices d'exactions, de souffrances, de manque à gagner dans les domaines les plus cruciaux de l'évolution ?
L'accusé : Oui, je le reconnais !

La Cour : Reconnaissez-vous être l'initiateur des fléaux récurrents tels que les guerres de religions, l'esclavagisme, les génocides, l'exclusion, la pauvreté endémique et les maladies consécutives à ces directives déraisonnables ? Ou, dans le moindre des cas, n'avoir pas réagi comme il se devait pour enrayer ces fléaux ?
L'accusé : Oui, je le reconnais !

La Cour : Enfin, reconnaissez-vous votre incompétence, votre insouciance, votre orgueil, votre égoïsme ?
L'accusé : Oui, je le reconnais !

La Cour : Avez-vous quelque chose à ajouter pour votre défense ?

À cette dernière question, l'Omégalpha parut exploser. L'énergie qu'il irradia autour de lui n'était, à son image, qu'un magma d'insultes et de folie. Ce phénomène ne provoqua aucune réaction d'hostilité dans le rang des Juges. Il y eut comme un haussement d'épaules général, une déception vite relativisée. À présent il fallait statuer. Le verdict fut rapide, clair et sans appel : recyclage complet !

L'Omégalpha eut encore le temps de percevoir quelques attendus, résumant l'échec complet de sa mission, sa faute personnelle et sa démence, avant d'être projeté dans le grand recycleur universel.

- Sur les milliards de monde colonisés par la vie, prononça l'un des Juges Suprêmes, et bien que cela soit hautement improbable, il faut s'attendre à quelques dysfonctionnements de cet ordre.
- Quoi qu'il en soit, fit un autre, l'entreprise qui était aux mains de cet Omégalpha est dans une situation critique. Ce monde est en faillite ! Que faisons-nous ?
- Quelle question ! Nous le mettons immédiatement en liquidation totale.

On leva la séance. Les juges avaient tous des millions de choses à faire dans des millions de coins de l'univers.

* * *

C'était un jour ordinaire. Rien n'aurait pu laisser présager ce qui allait se passer. Personne ne vit rien arriver. Ce qui vivait disparut. Instantanément. Pour les liquidateurs, une telle manœuvre était une chose aisée. Ils avaient, en quelque sorte, coupé l'interrupteur régulant en ce lieu le temps biologique. Le vivant s'effaça. S'il y eut des douleurs, des cris, des angoisses, personne dans ce bas monde n'en fut témoin. Instantanément, la planète Terre ne fut plus que cendre et poussière…

FIN

© ® Auteur : Claude Thomas, texte déposé.

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