Inversébré

 

J'ai détruit les notes de Boris, celles qu'il m'avait chargées de conserver " au cas où ", afin que cette abomination ne puisse jamais être reproduite ! C'était bien le moins que je pouvais faire après ce qu'il me fut donné de voir.

Lorsque, après un temps de stupeur prolongé par l'horreur la plus absolue, je compris enfin la vraie nature de ce à quoi j'étais confronté, mes gestes furent comme téléguidés par l'ancestral instinct de survie qui, dans les moments les plus critiques, anime le cœur et les membres des pauvres humains que nous sommes. La peur y participait pour beaucoup, j'en conviens. Mais, j'en conviens également, si j'avais réfléchi à ce que je faisais, pesé le pour et le contre et mesuré les implications de mes actes, je n'aurais sans doute pas agi autrement. Quelles implications ? L'intérêt de la sacro-sainte Recherche Scientifique ? D'éventuelles applications commerciales et leurs retombées économiques ? Que pouvaient encore peser ces glorieuses perspectives après l'horreur que je venais de découvrir ? Bien peu de chose en vérité !

J'ai jeté les carnets et les dossiers dans le broyeur à papier. J'ai même incinéré l'amas de serpentins par mesure de précaution. Ensuite, j'ai effacé les fichiers de données de l'ordinateur portable que m'avait également confié Boris, et où il avait sauvegardé en double ses résultats. Ses autres ordinateurs, ceux installés dans le labo, furent quant à eux complètement détruits durant l'expérience. S'il reste malgré cela des indices permettant de deviner sur quel projet travaillait mon ami, comme quelques doubles de bons de commande pour de l'appareillage électronique ou l'une ou l'autre communication très allusive, il sera toutefois impossible à quiconque de réouvrir le " passage ".

Le " passage ", un bien joli nom pour ce qui fut, en réalité, le plus atroce des pièges ! Boris n'avait certainement pas prévu cette éventualité dans ses calculs. Ou, s'il y avait songé, alors il était encore plus fou et plus téméraire que je le croyais. Heureusement, si je puis dire, je n'ai pas eu à m'occuper de la destruction du laboratoire. Le destin s'en est chargé à ma place. L'appareillage ultra-sophistiqué encombrant les deux cents mètres carrés du niveau -4, le niveau exclusivement réservé aux recherches personnelles de Boris Kundarski, fut très largement détruit lors de l'expérience. Seule la cabine où s'est opéré l'ouverture du passage, que mon ami appelait affectueusement " Katherina " (il faisait allusion à la cloche maîtresse d'une basilique de Saint-Pétersbourg), était demeurée intacte. Le reste, autour de cet épicentre jusqu'aux instruments situés en périphérie du laboratoire, avait quant à lui subi de très sérieuses avaries.

Il m'est très difficile de vous décrire le décor que je fus le premier à découvrir au niveau -4. Jamais dans l'histoire des catastrophes, une destruction n'avait pris une forme aussi stupéfiante ! Si vous voulez vous faire une idée approximative de ce que j'ai découvert, essayez donc d'imaginer les reliefs d'une très puissante explosion suivie d'un violent incendie, au sein d'un entrepôt d'appareils électriques en tout genre. Sauf qu'ici, dans l'enceinte du niveau -4, il ne se produisit ni explosion ni déluge de feu, mais une sorte d'onde de choc qu'il m'est totalement impossible de décrire en termes plus scientifiques. Les meubles et les instruments furent comme mixés les uns dans les autres, exactement comme si un bricoleur fou s'était amusé à démonter chaque objet jusqu'en ses plus infimes composants pour ensuite remonter l'ensemble n'importe comment, sans ordre ni logique, ou en suivant le plan d'un invraisemblable chaos. Des structures métalliques informes constituent maintenant la charpente générale de ce nouveau décor. Des fragments de circuits électroniques se retrouvent imbriqués sur des surfaces de verre, de plastique, ou même en partie noyés dans le métal de supports surréalistes. À mieux y regarder, ce ne sont même plus des circuits électroniques, mais des imitations absurdes de ces choses. Ailleurs, ce sont des instruments de mesure greffés sur n'importe quoi, et qui seraient bien en peine de mesurer encore quoi que ce soit de sensé. Mais là aussi, il ne s'agit plus d'instruments de mesure à proprement parler, mais de choses n'ayant plus qu'un vague air de ressemblance, des imitations, ou mieux encore des concrétions ne rappelant ces instruments qu'en faisant appel à une imagination libérée de toute contrainte d'ordre logique.

Devant un tel monument de surréalisme, j'ai estimé qu'il était parfaitement inutile d'ajouter ma touche personnelle. Qu'aurais-je pu faire de mieux ? Quelle destruction supplémentaire aurais-je pu apporter sinon, peut-être, évacuer ces monceaux d'absurdités vers une fosse de déchets industriels ? Cela, je n'en avais ni les moyens ni le temps. Il était évident que personne, jamais, ne pourrait comprendre l'agencement initial des instruments, de même que leur nature et leur utilité. Un phénomène invraisemblable s'était produit, dépassant de beaucoup la compréhension des scientifiques qui n'étaient pas au fait de recherches poursuivies par Boris. Cela s'était fait, de surcroît, en à peine quelques minutes et dans le plus grand des silences ! Bien sûr, il y aura une enquête et des analyses poussées des débris. Mais l'ensemble des éléments matériels finira néanmoins à la casse en emportant à jamais le terrible secret. Un policier arrivé sur les lieux fit d'ailleurs une déclaration non dénuée de bon sens : " on dirait que l'espace a été brisé en mille morceaux et recomposés sans la moindre logique, un puzzle en trois dimensions exécuté par un fou furieux ! "

Seule " Katherina ", située au centre du local, était encore de notre réalité comme si elle avait échappé aux forces surnaturelles ayant, en quelques instants, brisé et si mal reconstitué l'espace alentour. La cabine ressemblait de fait à une sorte de cloche en acier, passablement imposante, elle-même posée sur un socle en béton. Deux mètres de haut, quatre de diamètre, aucun hublot, une ouverture circulaire verrouillée par un système pneumatique et un panneau de commandes des plus rudimentaire ! Elle trônait, massive, majestueuse et impressionnante comme un bouddha taillé dans une roche noire et luisante. Il s'exhalait d'elle une puissance sourde encore accentuée par le contraste avec les destructions alentours. Hélas, le contenu de cet engin appartenait au même chaos structurel que le reste de la pièce. Lorsque j'étais revenu au niveau -4 dix minutes après le lancement de l'expérience, obéissant strictement en cela aux recommandations de mon ami Boris, j'avais effectué l'ouverture manuelle de " Katherina " pour y découvrir une sorte de roche huileuse d'aspect peu ragoûtant. Cette " chose " inattendue, incroyable, à la fois affreuse et malsaine, est à présent dans les égouts, seul endroit où, dans mon affolement, j'ai eu la présence d'esprit de la faire disparaître après l'avoir réduite en morceaux.

Boris Kundarski est mort, je suis aujourd'hui le seul à le savoir. L'ai-je assassiné ? L'ai-je, au contraire, libéré d'une fin atroce ? Je ne puis le dire ! À présent, je ne sais plus à quel parti rattacher ma conviction ultime. Je ne me rappelle que trop les gestes commis à l'encontre de cette " chose ". Le doute, désormais, imprègne mon âme sur la signification véritable de ce que j'ai fait. Bien sûr, je ne suis et ne serai jamais inquiété par la police. Officiellement, Boris n'est pas mort. Les autorités le considèrent simplement comme disparu, ce qui, vu son caractère réputé impossible, ne représente qu'un demi-mystère. Des rumeurs dont je ne suis même pas responsable laissent penser qu'il aurait pu être kidnappé par des agents d'une puissance étrangère. Ces hypothétiques agents auraient utilisé une arme inconnue pour détruire le laboratoire et s'emparer du chercheur. D'autres insinuent qu'il aurait pu quitter le pays de sa propre volonté, emportant cette arme mystérieuse de sa conception, avec laquelle il aurait saccagé son laboratoire avant de prendre la fuite. Je n'ai pas démenti ces rumeurs, bien au contraire, car elles éloignent de moi d'éventuels soupçons et surtout, elles occultent d'un voile pudique la réalité de l'horrible expérience qui eut lieu au niveau -4. Le fameux " passage " recherché par Boris s'est effectivement ouvert, mais la porte qu'il osa franchir de façon insensée, la porte de l'anti-univers, ne donnait pas comme il le croyait sur un espace que son imagination et ses calculs prévoyaient !

Boris est mort. Il n'existe plus et avec lui ses connaissances scientifiques terrifiantes. Cela vaut peut-être mieux pour lui comme pour nous. Du moins, dois-je continuer à le croire si je ne veux pas que les remords me ravalent au rang d'un misérable assassin. Regrette-t-on d'avoir écourté la vie d'un animal agonisant dans d'atroces souffrances ? Regrette-t-on d'avoir supprimé une monstruosité de la nature ? Mon ami Boris était devenu... Mais comment trouver des mots qui n'existent pas dans notre monde pour décrire ce qu'il était devenu ? J'ai fait ce que je considère comme mon devoir. Du moins je l'ai cru, je le crois encore et je ne puis croire le contraire. Et pourtant, si j'ose repenser aux premières minutes de ma découverte, des minutes qui furent sans aucun doute les plus éprouvantes de toute mon existence, je ne sais plus que croire. Mon ami Boris souffrait-il réellement tel qu'il m'était donné de l'imaginer, ou connaissait-il, malgré son état aberrant, une sérénité que j'aurais mieux fait de ne jamais troubler ? Enfin, si j'avais compris plus vite ce que mes yeux découvraient, au lieu de m'acharner comme un forcené sur cette " chose ", mes premiers gestes eussent probablement été tout autres. Mais je ne puis refaire l'histoire ! Aussi dois-je croire jusqu'à la fin de mes jours que j'ai agi pour le mieux. Je compte livrer ici le secret de cette triste affaire, sorte de confession, exutoire de mes angoisses rétrospectives. On me lira peut-être et on comprendra alors, je l'espère, pourquoi j'ai agi de la sorte.

Boris Kundarski était sans doute le physicien le plus brillant de notre temps. Je suis, j'étais son ami. Le seul ami qu'on lui eût jamais connu. Il faut bien dire que son profil d'ours de Sibérie, au physique comme au caractère, décourageait vite de toute sympathie pour l'homme. Je ne suis qu'un simple employé de maintenance des laboratoires de l'Institut de Recherche Scientifique de Komolems, et je n'ai jamais très bien compris pourquoi une telle amitié était née. Intellectuellement, nous n'avions rien en commun. Les échecs furent sans doute l'élément déclencheur. Kundarski ne quittait guère le niveau -4 où il s'était volontairement, mais à la satisfaction de tous, isolé du reste de l'institut. Il y travaillait en solitaire, sans assistant ni secrétaire. Ses remarquables travaux antérieurs, touchant des domaines de physique quantique que je ne saurais comprendre, lui avaient valu une renommée suffisante pour lui permettre de bénéficier de l'infrastructure de l'IRSK et de crédits quasi illimités pour le développement de ses recherches. Ce géant hirsute était pourvu d'un caractère impossible et avait exigé de pouvoir travailler dans ces conditions de liberté et de solitude inhabituelles. Il faut dire que cela arrangeait tout le monde, des directeurs aux apprentis assistants, car il ne se serait trouvé personne dans les niveaux supérieurs de l'institut pour accepter de travailler sous ses ordres ! Les mandarins de la direction avaient donc satisfait à ce caprice, tout en exigeant néanmoins de lui des communications périodiques permettant de contrôler, à distance, la pertinence et l'avancée de ses travaux.

Aussi, le gaillard remontait-il très rarement à la surface. Les réunions entre scientifiques, les mondanités, la seule présence d'autres êtres humains et la nature elle-même, étaient pour lui autant de sources d'ennui, voire d'irritation. Il ne vivait que pour la recherche et plus précisément la quête d'un rêve, son passage vers une autre dimension de l'espace et du temps ! Le niveau -4, le dernier sous-sol de l'Institut, était devenu son univers et cela lui convenait parfaitement. Ses nécessités se résumaient à un repas pantagruélique par jour et à une toilette des plus rudimentaire. Aucun souci de luxe ou de coquetterie chez lui. Je ne m'attarderai pas sur son hygiène corporelle, il suffit de savoir qu'il n'aurait pas dépareillé dans une communauté d'ours dont il présentait d'ailleurs quelque peu le profil. Il s'octroyait seulement un délassement d'une demi-heure de temps à autre, moment durant lequel il me battait systématiquement aux échecs ou, lorsque j'en avais assez de ces compétitions tournant trop vite au ridicule, il me faisait partager sa perception conceptuelle du monde tout en me demandant sérieusement mon avis, comme si nous avions été des amis de longue date accoudés au zinc de la Maison du Peuple. L'habitude avait fait le reste. J'étais le seul être qu'il daignait recevoir dans son antre. J'apportais les repas, je m'occupais de l'intendance et des rares liaisons avec l'extérieur. Une amitié était née ainsi, par la force de l'habitude et sans doute aussi parce que, bien que j'eusse par ailleurs une vie sociale relativement normale, je n'étais pas loin de partager ses conceptions philosophiques et métaphysiques. À mon sens, il n'avait pas entièrement tort lorsqu'il dissertait sur la vanité des comportements des " gens de la surface ". Malgré son isolement, son manque d'informations sur le monde extérieur, il faisait toujours montre d'une lucidité implacable, absolument impossible à prendre en défaut. Selon lui, l'évolution de l'espèce humaine avait depuis longtemps échappé à une logique universelle qu'il regrettait amèrement, pour être livrée aujourd'hui aux mains de véritables fous furieux. Il n'espérait plus en une solution de sagesse émanant de ses contemporains. Pour lui-même, il rêvait d'une " sortie poétique " de cette mécanique en folie, d'une " évasion " vers un ailleurs indicible que ses recherches lui laissaient entrevoir bien mieux que les délires productivistes engagés à la surface. Je dois l'avouer, sa puissance intellectuelle m'impressionnait toujours énormément et je recueillais un certain prestige de me savoir un des rares à le fréquenter.

Lorsqu'il était en veine de confidences, il m'expliquait certaines phases de ses recherches, mais j'aurais été bien en peine de me transformer en agent de renseignement pour l'extérieur. Il le savait et c'était la raison pour laquelle il se servait de moi comme d'un réceptacle neutre et malléable pour sa pensée fulgurante. J'étais l'interlocuteur parfait, celui qui ne pouvait ni le contredire ni le trahir, et qui venait bien à point pour lui permettre de mieux visualiser, dans le reflet de mon " miroir bête ", l'étendue infinie de son imagination. De ces discussions, j'avais simplement compris qu'il cherchait à ouvrir, - forcer corrigeait-il ! -, un passage vers une autre dimension d'univers. Il parlait notamment d'un univers négatif, contraire au nôtre, inversé dans ses dimensions spatiales et, probablement, temporelles. En fait, il avouait parfois qu'il ne savait pas exactement ce qu'il risquait de découvrir de l'autre côté et que, peut-être, il pourrait ouvrir plusieurs passages distincts, offrant des possibilités très différentes les unes des autres. En l'écoutant, je rêvais alors de mondes parallèles, ceux que la science-fiction explorait dans la littérature et le cinéma depuis des années. Mais l'esprit de Boris, manifestement, ne comparait que des abstractions mathématiques. L'homme voyait plus d'importance dans la démonstration même de ses théories, que dans la variété des nouveaux horizons qu'il s'apprêtait à conquérir.

Cela dura trois ans. Sa vie de reclus avait eu pour effet de régler ses activités sur son horloge biologique propre. Il lui arrivait de travailler trente heures d'affilées, de réclamer un repas qui aurait rassasié douze cosaques et leurs montures, puis de s'endormir pour trente autres heures. Aussi, nous avions convenu d'un système de messagerie électronique afin que je n'arrive pas à l'improviste pour effectuer mes tâches d'intendance ou m'enquérir de ses nécessités. Je programmais mes visites en fonction de ses demandes. C'est ainsi qu'il y a quelques jours je reçus un message libellé en ces termes : " souhaite excellent repas, huîtres, caviar, champagne, choix de viandes et de vins à votre convenance. Prévoyez votre part et voyez large, gros appétit. Nous dînons ensemble et discuterons. Le projet touche à sa fin. "

Nous avons dîné sur la seule table suffisamment dégagée de paperasses et d'instruments de son laboratoire. Boris absorba une quantité d'aliment et de boisson qu'il serait sans doute malséant de préciser ici. Je tentai bien de l'imiter jusqu'aux limites de mes capacités, mais celles-ci furent atteintes alors qu'il ne faisait encore qu'attaquer son plat de résistance. Ensuite nous avons parlé. Il touchait au but. Il avait résolu les derniers problèmes de " saturation des éonides " dans le réseau du " crible diatronique ". Il manquait encore un " filtre de réglage des champs croisés " et une isolation définitive de " Katherina ". Mais seul ce dernier point posait encore un réel problème. En effet, il avait découvert une erreur dans la conception primaire du dispositif d'ouverture du " passage ", une erreur qui, en théorie, aurait demandé une refonte complète du laboratoire et plusieurs autres années de travail. Il aurait fallu tout démonter et tout réinstaller dans un laboratoire deux fois plus grand, et prévoir une isolation spéciale de la cabine. Sans cette isolation, les rémanences induites risquaient de provoquer un réseau serré de fractures spatio-temporelles capable de déstructurer toute chose dans un rayon de plusieurs mètres autour de l'ouverture du passage, plus exactement à l'extérieur de " Katherina ". Il n'avait pas tort ! L'état du laboratoire après l'expérience en fut une parfaite illustration. Néanmoins, le passage pouvait être ouvert à l'intérieur de la cabine, sans trop de danger pensait-il, pour son occupant et les instruments embarqués. L'occupant, et ici il ne savait trop comment s'exprimer, découvrirait alors " l'autre côté du miroir ! "

- Vous ne comptez tout de même pas prendre place vous-même dans l'appareil ? ai-je riposté quand il me dévoila son intention d'expérimenter sa machine.
- Bien sûr que si ! se contenta-t-il de tonner, mettant ainsi un terme à toute forme de discussion.

Sa résolution était ferme et définitive. Tout ce que j'aurais pu dire pour l'orienter vers une autre décision aurait été vain. Depuis, j'ai souvent songé à ce que j'aurais pu ou dû faire. J'aurais dû insister afin qu'il ne s'expose pas inutilement, lui demander d'installer uniquement des appareils de mesure dans " Katherina " ou, à la rigueur, un cobaye animal en lieu et place de sa personne. Au minimum, qu'il informe quelques collègues qualifiés ainsi que la hiérarchie de l'Institut de ses intentions. Oui, j'aurais pu ou dû faire ces choses. Mais ceux qui n'ont pas connu Boris Kundarski ne peuvent mesurer le phénoménal ascendant de ce terrible personnage. Il m'assura avec véhémence que l'occupant de la cabine ne risquait rien ou presque, puisque dès l'ouverture du " passage ", celui-ci se retrouverait instantanément en phase avec le nouvel univers auquel il appartiendrait, en vertu d'une formule mathématique à laquelle je ne compris goutte. Aussi étranges que puissent être les paramètres vitaux de cet autre univers, assurait-il, l'arrivant y serait parfaitement et automatiquement adapté le temps qu'il devait y rester. Le phénomène s'inverserait au retour, dès la fermeture du " passage ". Ni les instruments de mesure, ni un cobaye animal, ne pourraient rapporter des informations que seule une conscience humaine pouvait ressentir et mémoriser. Sa démonstration était sans faille apparente et elle suffit à calmer mes craintes d'ignorants.

Par contre, étant donné l'imperfection de son installation, il savait qu'il ne pourrait effectuer cette expérience qu'une seule fois. Les rémanences induites, résultat du défaut conceptuel dans l'isolation, provoqueraient un mini séisme à l'extérieur de " Katherina ". Les instruments proches seraient détruits à un degré qu'il ne pouvait prévoir avec exactitude mais qu'il serait intéressant d'analyser par la suite. Il assurait néanmoins que cela avait peu d'importance car, si l'opération était une réussite, si le " passage " daignait véritablement s'ouvrir sur une autre réalité d'univers, il n'aurait aucune difficulté, à son retour, pour obtenir de nouveaux crédits et un laboratoire mieux adapté à la poursuite de ses recherches. Que pouvais-je répondre à cela ? Il était si sûr de lui, si confiant, si péremptoire et surtout si supérieur ! Je fus conquis par son assurance. Pour tout dire, il me semblait déjà partager les miettes de sa gloire et je me voyais associé aux prix et aux honneurs que nous ne manquerions pas de recevoir ! Je m'aperçois aujourd'hui qu'il avait surtout réussi à hypnotiser le pauvre employé de maintenance que j'étais !

Comprenant le danger qu'il y avait à se trouver dans le laboratoire durant l'expérience, il fut décidé que je cadenasserais le local dès après notre entrevue. Il m'enverrait ensuite un dernier message électronique juste avant de pénétrer dans la cabine et de lancer les énergies. Si tout fonctionnait comme il l'espérait, l'affaire serait presque instantanée ! Il se retrouverait propulsé dans un anti-univers, quoique toujours à l'abri dans le ventre de " Katherina ". Il s'imprégnerait autant que possible de la nouvelle réalité offerte à ses perceptions. Le laboratoire, durant ce temps, aurait malheureusement déjà subi les " effets secondaires " de l'expérience. Il m'imposa donc un délai d'une dizaine de minutes avant d'intervenir, afin d'être sûr que je ne sois pas exposé au rayonnement déstructurant. J'avais encore, en effet, un rôle de premier plan à jouer dans cette aventure. Je devais revenir dans le laboratoire et effectuer une série de manipulations assez simples sur la partie protégée de la cabine. Relever une manette, incliner un curseur, observer le passage au vert d'un voyant et ouvrir le sas manuellement. Ces gestes devaient à la fois refermer le fameux " passage " et ramener mon ami dans notre réalité !

C'est du moins ce que j'ai cru. Un peu trop naïvement sans doute. Je ne saurai jamais si Boris prévoyait le déroulement des opérations exactement comme il me le décrivit, ou s'il s'attendait à autre chose... à cette horreur innommable à laquelle je fus confronté ! S'il savait, alors il fut à la fois fort courageux et bien misérable pour m'imposer un tel fardeau. S'il ignorait, alors… paix à son âme ! Mais je me demande comment un savant de son niveau aurait pu oublier que " Katherina ", solidaire pour son fonctionnement des autres instruments du laboratoire, pouvait encore fonctionner normalement et rétablir la situation initiale après la destruction de ces mêmes instruments ? Moi, que je n'y aie point songé sur le moment, cela se conçoit aisément, mais lui ? Peut-être y avait-il un système autonome dont j'ignorais l'existence pour faire fonctionner l'appareil ? Il ne m'a pas instruit de ce " détail ". Je ne saurai donc jamais si ce qui arriva fut le résultat d'une distraction de sa part, ou une volonté délibérée de quitter en beauté un monde qui le décevait beaucoup. Je voudrais lui laisser le bénéfice du doute, mais mes yeux ont vu ce qu'ils n'auraient jamais dû voir et mes mains ont accompli des gestes qui font de moi un assassin !

Nous nous sommes donc quittés, lui rassasié et euphorique, moi un peu trop confiant. Quelques heures plus tard, je recevais son dernier message électronique : " Tout est OK. Démarrage du processus dans trente secondes. Regardez les lampes et attendez-vous à quelques fluctuations de tension, cela témoignera de la prise d'énergie nécessaire pour l'ouverture du passage. Comptez ensuite dix minutes avant de revenir au labo. Vous saurez ce que vous aurez à faire ". Remarquez bien qu'il avait écrit " vous saurez ce que vous avez à faire ", et non pas " vous savez ce que vous avez à faire ". Mais, sur le coup, cette subtilité de langage ne m'apparut pas.

Il y eut effectivement quelques fluctuations dans la tension électrique du réseau principal. L'éclairage vacilla quelques instants puis tout redevint normal. L'incident ne retint même pas l'attention du personnel des étages supérieurs. J'ai attendu, montre en main, une dizaine de minutes avant d'entrer dans le laboratoire. Celui-ci était dans l'état décrit plus haut. Seule " Katherina " était intacte. J'ai relevé la manette, incliné un curseur. Un voyant est passé au vert et j'ai ouvert le sas. Jusque là, tout se passa comme prévu. Une étrange brume dorée stagnait à l'intérieur de l'appareil, une brume presque palpable, opaque et lumineuse à la fois. Elle se sublima rapidement et je pus enfin distinguer l'intérieur. À l'endroit où aurait dû se trouver Boris Kundarski, conscient ou inconscient, sain et sauf ou blessé, mort peut-être,… il n'y avait qu'une masse rocheuse dégoulinante d'une huile nauséabonde !

Ma réaction instinctive fut une stupeur au-delà de toute attente. Une stupeur qui se mua rapidement en une sorte d'épouvante muette, qui elle-même aurait pu entraîner mon esprit dans la folie si une force mystérieuse n'avait repris insidieusement le contrôle de mes sens. J'aurais peut-être dû refermer le sas, laisser les choses dans cet état et prévenir les chercheurs des étages supérieurs. Peut-être ces savants auraient-ils compris la situation. Peut-être auraient-ils pu ramener mon imprudent ami parmi nous, inverser le processus et réparer les dégâts. Mais, à la réflexion, j'en doute ! Au lieu d'appeler à l'aide, une étrange impulsion me força à accomplir d'autres actes. Je perçus une voix lointaine et douloureuse. Était-ce une hallucination due à la peur que j'éprouvais ? Était-ce au contraire un phénomène de télépathie avec mon ami disparu ? Je ne sais, mais j'entendis, ou j'eus l'illusion d'entendre, la voix de Boris qui me suppliait avec des accents de terreur plus terribles que tout ce qu'il est possible d'imaginer...

Cette voix fantomatique émise par une source incertaine résonnait atrocement en moi comme si elle jaillissait directement au fond de mon cerveau. Ce n'était qu'un cri, une prière infinie dont l'écho persécute encore mon souvenir. " Sortez-moi de là ! Sortez-moi de là ! " hurlait cette voix issue du néant ! Mais cet appel, je pouvais aussi bien le créer mentalement que le recevoir depuis un au-delà intangible ou un univers parallèle désormais inaccessible. J'avais les yeux fixé sur le rocher informe et une intuition me disait que Kundarski pouvait être emprisonné à l'intérieur. J'ai tâté cette chose, non sans une certaine répulsion. Elle était tiède, poisseuse, dure, d'une blancheur veinée de traits rougeâtres me rappelant une matière connue mais dont, curieusement, le nom s'obstinait à fuir mon esprit. Je pensais alors à une variété de marbre. Étrange cheminement de l'inconscient ! Celui-ci s'était posé à un étage symbolique situé au plus près de la réalité que je percevais sans encore la comprendre !

Je devais délivrer Boris de cette chose immonde. Tel fut mon unique souci durant les secondes qui suivirent. Je sortis du laboratoire pour récupérer une hache fixée sur une porte coupe-feu. Muni de cet outil, j'attaquai la roche qui éclata bientôt avec des bruits épouvantables, un peu comme si je m'étais échiné sur la coque d'une gigantesque noix de coco. Il y eut bientôt des fissures, puis des éclats de plus en plus larges se détachèrent en entraînant des lambeaux de matière vomis de l'intérieur. Ainsi que je l'avais pressenti, ce n'était qu'une coque dure renfermant une autre substance, une sorte de bourbe épaisse et visqueuse, vaguement écarlate bien que zébrée de filets mauve, noir ou blanc. Et plus j'attaquais cette chose, plus elle exhalait une odeur épouvantable ! Au fur et à mesure de mes assauts destructeurs, il me semblait aussi de plus en plus improbable que Boris pût se trouver emprisonné à l'intérieur d'un tel carcan. Ma rage redoubla et je réduisis bientôt l'entièreté de cette roche en une masse informe et dégoûtante. Autour de moi, la coque maltraitée se vidait de sa substance chaude et puante. Certaines parties ressemblaient à de la chair, d'autres à des organes, mais rien n'était reconnaissable ou même comparable avec les constituants d'un corps humain. Au cœur de cette monstruosité, je trouvai finalement des fibres ressemblant à du textile ainsi qu'une substance que je pris pour une variété de vieux cuir. C'est alors que je compris la nature du " passage " où mon ami s'était imprudemment aventuré !

Je ne suis pas un scientifique et je n'ai aucune formule mathématique pour rendre compte des caractéristiques de l'espace qui fut ouvert à l'intérieur de " Katherina " et où se trouva transporté son occupant. Pour me faire comprendre, je ne puis que tenter une bien pauvre analogie. Un œuf est constitué d'une coque entourant une substance claire, elle-même entourant le jaune. Dans l'univers où serait passé cet oeuf à la place de Boris Kundarski, j'aurais sans doute découvert, en ouvrant le sas, une masse gélatineuse jaune enveloppant un liquide plus clair, lequel aurait recelé en son sein une curieuse structure effondrée de calcaire. Une inversion spatiale, en quelque sorte !

La roche huileuse que j'avais attaquée à coups de hache, à laquelle mon esprit refusait de donner un nom, n'était autre que de l'os ! L'ossature de Boris, mon ami, sa gigantesque charpente passée hors de son corps, recomposée autour de lui en une carapace hideuse, dans l'univers inversé qu'il avait eu l'audace de violer de sa présence ! L'huile qui la recouvrait était sa moelle. L'intérieur, le magma sanguinolent, n'était qu'un imprononçable assemblage de ses muscles, de ses chairs, de ses organes retournés comme des gants jusqu'en leurs moindres cellules et ré-assemblés selon des lois jusqu'ici inconnues. Plus au cœur de ce sinistre bourbier de chair, ce que j'avais pris pour des fibres textiles et du vieux cuir, ne pouvait être qu'une reconstruction absurde de ses vêtements et de ses chaussures...

En proie à un inexprimable délire, je m'empressai de rassembler ces restes humains, qui n'en étaient plus vraiment puisque aucun légiste au monde n'aurait pu y discerner la moindre ressemblance avec l'anatomie humaine. Le passage découvert par Boris ouvrait sur une inversion totale d'univers, laquelle s'était appliquée sur lui, depuis le niveau cellulaire jusqu'en périphérie de sa structure physique. Le résultat était ce bourbier dans lequel je pataugeais en proie à des terreurs inédites. Utilisant mes mains dont je ne reconnaissais plus les gestes, j'emplis plusieurs seaux que j'allai vider par une ouverture donnant directement dans les égouts. Les rats et les eaux sales du fleuve se chargeront de faire disparaître ces restes innommables. Puis, cette pénible tâche accomplie, j'ai nettoyé jusqu'aux dernières traces de cette glu répugnante, à l'intérieur de " Katherina " mais également partout où j'avais pu la répandre dans mon empressement à la faire disparaître. Je n'ai même plus le souvenir de cette dernière épreuve tant mes sens devaient être anesthésiés par l'automatisme de mes gestes. Il faut croire que j'ai accompli un nettoyage convainquant puisque la police n'a relevé aucun indice permettant de suspecter un crime.

Oui, un crime ! Car au-delà des images écœurantes qui me reviennent en tête, il existe un détail terrible qui aurait dû retenir mes gestes. Mais, je le confesse, ce détail n'a fait qu'accentuer ma rage de destruction de cette chose. Cette sensation que je refoule en vain me poursuit et me poursuivra sans doute jusqu'à mon dernier souffle. Elle est ma honte et mon déshonneur. Il faut pourtant que je l'avoue. Ce qui avait été mon ami Boris Kundarski, lorsque je m'acharnais à en extraire le cœur à grands coups de hache, était toujours vivant...

 

FIN

© ® Auteur : Claude Thomas, texte déposé.

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