Confession Sympathique

 

Cette vie n'est pas assez grande pour nous deux ! Comment puis-je l'écrire autrement ? Ce cauchemar, qui colonise la moitié de ma vie, de mon corps et de mon âme, doit disparaître ! J'ai tout essayé, sans succès. À présent, ma fatigue est extrême et je ne puis me résoudre à attendre un hypothétique miracle. Aux grands maux les grands remèdes, dit-on. À la grâce de dieu, ajouterai-je !

Je vais faire ce que toute personne sensée ferait à ma place. Je vais tuer ce démon ! Ce ne sera pas un crime, mais un geste de salubrité, rien d'autre que l'ablation chirurgicale d'un épouvantable cancer dont je ne puis localiser la tumeur ailleurs que dans ma pauvre tête. Ma main ne tremblera pas. J'y laisserai sans doute la vie en même temps que je prendrai la sienne. Tant pis ! Mieux vaut mourir que supporter encore cette bête immonde. En écrivant ces lignes, je veux juste laisser une explication pour ce qui pourrait apparaître comme un banal suicide. Loin de moi cette idée ! C'est l'autre que je tue ! Lisez et vous comprendrez. Lorsque tout à l'heure je poserai le canon de l'arme sur ma tempe, vous saurez que ce n'est pas moi que je vise, mais l'autre.

Un cancer ! Je ne puis mieux le qualifier. Il est apparu de façon sournoise. Je ne l'attendais pas, je ne l'avais pas invité. Il s'est installé, il m'a colonisé insidieusement. Il a pris possession de l'exacte moitié de ma vie. Il est indolore pour ma chair, mais il sait meurtrir mon âme à m'en faire espérer la mort. Je le connais comme un autre moi-même et pourtant je ne le reconnais pas, je le renie ! Cette chose n'est pas de mon sang ni de mon esprit, malgré le fait qu'elle partage mon corps avec plus d'intimité que la plus amoureuse maîtresse. Ce n'est pas tant son comportement qui révulse mon âme, mais l'indicible fracture qui résulte de sa présence en moi.

Sans doute parlera-t-on de folie en commentant mon geste ? C'est ce terme, quelque peu déguisé il est vrai, qu'employaient les médecins et autres soi-disant spécialistes des problèmes psychologiques que j'ai longtemps consultés. Des incapables ! Il serait fastidieux de reproduire ici le catalogue d'expressions prétentieuses qu'ils employèrent pour qualifier mon cas. Le qualifier, mais non le soulager ! Ces " savancosinus ", surtout experts en verbiages abscons, ne semblaient même pas rebutés par leurs propres contradictions. Le diagnostic qu'ils posaient était toujours une variante plus ou moins mal argumentée du traditionnel fourre-tout ayant pour nom générique " trouble de la personnalité. " Voici quelques-uns de ces " diagnostics ", à vous de juger !

" Cher monsieur, vous souffrez d'un dédoublement de la personnalité ! Votre problème est assez fréquent. D'ailleurs, nous assistons ces derniers temps à une recrudescence des personnalités multiples. Je vous prescris un traitement au X*** plus un substitut de Z*** qui devrait vous aider à faire disparaître l'intrus dans les trente jours. "

Échec du traitement !

" Une scission schizoïde paléotemporale stimule l'émergence et la cristallisation périodique d'un élémental vésanique dont une psychothérapie mensuelle bien menée devrait venir à bout en moins de cinq ans. "

J'ai claqué la porte !

" Deux entités contradictoires cohabitent en vous, cher monsieur. La seule voie de guérison envisageable est un végétarisme absolu, assorti de mes passes magnétiques trois fois par semaine. "

Bonjour chez vous !

" Monsieur, vous êtes habité par un esprit défunt cherchant désespérément à légitimer son non-être. Dès que nous l'aurons identifié par une séance de spiritisme, nous pourrons faire en sorte qu'il retrouve la paix de l'âme et quitte votre corps pour rejoindre la Lumière. "

Je reviendrai un autre jour !

" Votre père vous réveillait-il, lorsque vous étiez enfant, pour vous gronder alors que vous étiez dans votre premier sommeil ? Je vois, je vois ! Il s'est sans doute produit une néo-substitution inconsciente de l'attribut masculin parental, ce qui expliquerait la présence récurrente de l'intrus que vous me décrivez. "

Sans doute, sans doute ! Mais encore ?

" Mon cher fils, Dieu n'est-il pas trinité ? Aussi, de quoi vous plaignez-vous ! La prière est souvent souveraine dans les cas comme le vôtre, surtout accompagnée de jeûnes et de flagellations au rameau de buis. Nous ferons une neuvaine et si cela ne suffit pas, nous pourrons toujours envisager un exorcisme. "

Que demander de plus !

Comme vous l'imaginez, les avis hautement pertinents de ces " experts " ne me furent pas d'un grand secours. Je n'avais d'ailleurs pas besoin d'eux pour savoir qu'effectivement, mon esprit partage son temps entre deux états de conscience contradictoires. J'attendais de l'aide, un traitement vraiment efficace. Je n'ai rencontré qu'impuissance, incrédulité, moquerie et diverses tentatives d'escroqueries. Alors, j'ai cherché seul quelle pouvait être l'origine de mon trouble. La littérature m'y aida.

La jeune Alice, en passant de l'autre côté du miroir, réveillait une partie de son âme qui, autrement, eût été trop sage pour habiller dignement ce conte de fée. Les fantasmagories qu'elle découvrait à chaque escale dans le monde fabuleux imaginé par Lewis Carrol, n'étaient que des reflets lui appartenant depuis toujours. Carrol le mathématicien devait sentir, peut-être intuitivement, l'existence de cette dualité qui imprègne aussi bien les choses réelles que l'esprit impalpable. Le miroir n'était pas uniquement une porte sur un autre univers, mais un révélateur de vérités éternelles. Pour ma part, je connais cette dualité sans avoir besoin de traverser de miroir !

Robert Louis Stevenson décrivit à grand renfort d'effets dramatiques ce qui, dans le domaine romanesque, fit longtemps autorité en matière de dédoublement de personnalité. Le bon Dr Jekyll se métamorphosant en M. Hyde, sinistre personnage jouisseur et violent. Ici, il fallait une mystérieuse potion expérimentée par le premier pour produire ce qui ressemblait alors à une véritable mutation. Hyde se dissociait mentalement et même physiquement de Jekyll. À chaque absorption, l'un empruntait l'autre, lui refaçonnait le corps et lui pervertissait l'esprit. Avec Stevenson, les souvenirs de l'un ne polluaient guère la conscience de l'autre, du moins jusqu'à ce qu'une sorte d'accoutumance à la potion, venant d'ailleurs bien à point pour renforcer l'effet dramatique du récit, ne confondît les deux entités. Chez moi, pas besoin de potion bizarre ! Pas de dissociation corporelle ni de cloisonnement des souvenirs ! Je me rappelle parfaitement ce que fait et pense l'autre quand il prend ma place. Quant à lui, il pourrait en dire autant s'il écrivait ces lignes ! Comme Jekyll et Hyde, nous partageons un univers réaliste où il n'est pas question de miroir ou de rêve. Pourtant, je suis sûr que la moitié de cet univers, celui qui est traversé quand l'autre pense et agit à ma place, n'est qu'une illusion ! C'est ainsi ! Je vis dans le réel tandis que l'autre colonise l'irréel. Si j'affirmais qu'il est seulement un rêve, cela ne rendrait pas une juste dimension de la vérité. Il est bien plus que cela, malheureusement !

C'est par un pur hasard que je trouvai, un jour, une nouvelle fantastique déjà ancienne où était décrite une situation assez comparable à ce que je vis moi-même aujourd'hui. Cette histoire s'intitule " La morte amoureuse " et fut imaginée par Théophile Gautier. Bien sûr, il ne s'agit pas d'une aventure similaire à la mienne dans ses événements, mais par l'état de confusion dans lequel se trouve le personnage principal. Que ceux qui souhaitent comprendre plus intimement mes tourments se plongent dans cette histoire que je résume très brièvement ici :

Un jeune curé fraîchement ordonné connaît un émoi amoureux irrésistible pour Clarimonde, une courtisane à la beauté surnaturelle. Cet émoi semble d'ailleurs mystérieusement alimenté par quelque sombre magie. Alors, le prêtre se met à rêver. Il accomplit de cette manière, et au centuple, tout ce que son état d'homme d'église lui devrait interdire. En rêve, il devient le seigneur Romuald, amant diabolique de la belle Clarimonde. Je passe sur les péripéties fantasmatiques et macabres pour dire que le héros, après de multiples abandons, réchappe finalement de cet enfer, non sans en conserver d'amers ressentiments. Romuald était sans doute secondé par Dieu en personne, lequel sait servir à la fois force et remords à ses serviteurs. Malheureusement, je ne connais pas cet élan spirituel qui, peut-être pour l'occasion, aurait pu me sauver.

Cette ancienne histoire fantastique décrit un parfait dédoublement de personnalité. Le héros de Théophile Gautier ne peut faire la différence entre ses heures de veille, où il est un pauvre curé de campagne (croit-il), et ses moments de rêve, où il est le riche amant de Clarimonde (croit l'autre). Le jour, il officie dans sa misérable paroisse. Les nuits - mais qui sont aussi des jours à la demande de ses rêves -, il parade dans les palais de Venise et s'enlise dans les alcôves de sa belle. Chacun des deux esprits sait parfaitement ce que fait l'autre et les attitudes opposées engendrent, de part et d'autre, des souffrances intolérables. Les impressions sont telles que l'un et l'autre doutent de la réalité de ce que croit vivre son adversaire. Dans cette affaire périlleuse, le rêve vient bien à point pour donner un semblant de rationalité au récit. Mais où est le rêve, où est la réalité quand, comme c'est le cas chez-moi, plus rien ne vient distinguer ces deux états ?

Ma vie, depuis des années, ressemble à cette affaire. À cette différence que le rêve n'y est pour rien ! Jamais je n'ai eu l'impression que l'insupportable moitié d'existence que l'autre anime à ma place, puisse se cantonner au monde onirique. Cette explication serait bien trop simple ! Tout se passe dans le même plan de réalité, que je veille ou que je dorme, que j'agisse ou que je rêve. Tantôt c'est moi, tantôt c'est l'autre ! Je ne sais ce qui provoque les transitions. J'ignore quand et comment s'opère le passage de l'un à l'autre conducteur de ma personne. Je ne sens pas venir ces moments. Je ne puis mieux dire que ceci : tantôt c'est moi, tantôt c'est l'autre !

Lorsque je suis le maître, l'autre n'existe pas, et pourtant il sait, il ressent, il se souvient. Quand l'autre est le maître, alors c'est à mon tour de ne pas exister. Et pourtant je sais, je ressens et je me souviens de ce qu'il m'impose. Comme moi, l'autre se dit " je " et m'appelle " l'autre. " Je sais pourtant qui je suis, mais l'autre pourrait vous dire exactement la même chose. Je pourrais dire que je suis l'original, celui qui a vécu l'enfance, l'adolescence et une longue part de vie d'adulte dans ce corps. L'autre pourrait dire la même chose ! Qui ment ? Lui, évidemment ! Mais il affirmerait à son tour que je suis le menteur. Qui peut se souvenir de tout ? Encore moi ! Mais il le ferait aussi bien quand viendrait son heure de nous gouverner. Si seulement l'un était plus fort que l'autre, peu importe lequel, celui-là aurait pu expulser l'intrus depuis longtemps. Mais nous sommes d'une égalité de force absolument identique. Deux fous sous le même crâne, voilà ce que nous sommes ! Ou, mieux encore : deux frères siamois partageant jusqu'aux moindres cellules du même corps ! Un corps pour deux ! Un corps dans lequel la cohabitation est désormais impossible !

Je suis quelqu'un de sociable, lui non. J'aime la musique classique, il déteste cela. Je roule prudemment, il est inconscient au volant. Nos goûts, nos attitudes en société ou en privé diffèrent du tout au tout. J'ai l'élégance discrète, il entretient volontiers un comportement provocateur. Nous ne fréquentons pas le même monde. Je suis un écrivain qui connaît un petit succès, mes livres se vendent bien, du moins assez pour que je puisse en vivre. Cependant, mon rêve était de devenir architecte, d'imaginer des demeures fabuleuses pour des personnes raffinées. Lui, par un hasard cruel, exerce justement ce métier, bien qu'il se contente de tirer et de rectifier des plans d'immeubles à la chaîne, de tristes logis imbriqués les uns dans les autres pour des quidams au sens artistique atrophié. Son rêve, je le sais, était de devenir un grand écrivain. Il n'a jamais écrit une seule ligne, comme je n'ai jamais conçu la moindre ébauche de plan ! Nous avons épousé la même femme. Elle fut bigame sans jamais le savoir, et chacun de nous, à notre tour, un cocu magnifique ! Heureusement, cette ravissante brunette un peu sotte nous a vite quittés. Elle ne supportait plus nos jalousies respectives dont elle ne pouvait percevoir les raisons profondes, et pour cause. Les gestes intimes de l'autre avec ma femme me révulsaient. Alors, quand venait mon tour, je faisais tout pour l'humilier en retour, multipliant les perversités et les exploits sexuels qui ne pouvaient qu'attiser sa jalousie et l'inciter à alimenter derechef cet intolérable brasier. Elle nous quitta, fatiguée de cette inflation dont elle ne voyait guère l'usage, apeurée de ce qui risquait d'advenir de ce qu'elle croyait être un couple ordinaire. Hélas, l'autre et moi ne nous sommes pas réconciliés comme il arrive parfois lorsqu'une femme quitte en même temps son mari et son amant, ami du premier. Je ne le supporte plus, je le hais ! Et je sais aussi qu'il en pense autant à mon endroit !

Le pire, c'est encore la cruelle inévidence des faits ! Je sais que je suis réel et que lui, " l'architecte ", n'est qu'un leurre, une sorte de rêve, un golem inconsistant. Ainsi, je ne saurais démontrer sa réalité en sortant des plans d'un tiroir, en montrant une table à dessin, en dénichant les fiches de paies d'un bureau d'architecte où il serait employé ! Devant ce constat du néant de l'autre, ma bibliothèque s'enorgueillit de mes œuvres littéraires. Je suis réel, l'autre non ! Mais lui, le traître, lorsqu'un temps sur deux il prend possession de mon corps et de mon appartement, il ne pourrait trouver mes livres, ma machine à écrire ou mes manuscrits. Mes éditeurs ne le connaissent pas et mes lecteurs n'existent plus, tandis que lui, il vend ses plans et admire en ville des immeubles qui recèlent une part de sa science. Qui peut comprendre ce mystère ? Seule sa disparition pourra remettre de l'ordre dans ce chaos !

En définitive, il pourrait sans doute écrire ce que je vais écrire… Mais ce serait un leurre ! Je suis l'original, je l'affirme ! Il n'est qu'une excroissance, un usurpateur, un cancer, un monstre que je vais enfin détruire. J'en mourrai. Il n'y a pas moyen de faire autrement. Mais j'aurai au moins cette satisfaction de l'avoir anéanti de mes propres mains, de ma propre volonté. Ce n'est pas faute d'avoir essayé d'autres méthodes. À dire vrai, j'aurais souhaité qu'il disparaisse plus simplement, et lui, sans doute, aurait apprécié la même chose. Le recours aux drogues n'a donné aucun résultat. Les calmants, les euphorisants, les psychotropes et toutes les préparations douteuses qui me furent prescrites par une armada de psychiatres, ne réussirent qu'à me rendre malade. Seule consolation, ces expériences le firent souffrir autant que moi. Les psychothérapies, des plus classiques aux plus innommables, parfois amusantes, souvent frustrantes, furent des échecs cuisants et coûteux. Je n'oserais dire tout ce que j'ai essayé de sensé et surtout de farfelu pour le faire disparaître sans risquer de nuire à mon intégrité physique et mentale. Cette énumération n'aurait d'égale que la sienne, durant la moitié du temps qu'il occupe à nous gouverner et à me nuire. Nous avons essayé, chacun à notre tour et réciproquement, des régimes saugrenus, des prières insensées, des manipulations cabalistiques pas toujours ragoûtantes, des appareillages sophistiqués usant de magnétisme et de perlimpinpin, et beaucoup, beaucoup d'autres choses plus folles encore ! Que de temps perdu, d'argent gaspillé et de souffrances accumulées !

À présent cela suffit. Je suis fatigué de son omniprésence. Vous ne pouvez sans doute pas imaginer la force de cette douleur lancinante, mais si je vous dis que je préfère une semaine de rage dentaire à une seule minute de sa présence, vous aurez une petite idée de mon combat. Je profite donc de mon " tour de garde " pour appliquer le traitement ultime qui m'apportera le miracle tant espéré : sa disparition ! Une balle de plomb dans la cervelle et tout sera dit ! Je ne sais si l'autre pourrait avoir ce courage, mais moi, je l'aurai pour lui !

Vous comprenez, à présent, pourquoi je tenais à écrire cette confession par laquelle je me persuade autant que je me justifie. Ma main gauche tient déjà l'arme tandis que ma main droite achève d'écrire ces mots. Adieu.

 

* * *

L'inspecteur Marconi pivota sur lui-même de façon à embrasser plus largement le décor de la pièce. La disposition des lieux et la position du cadavre ne suggéraient rien de suspect. La scène qui s'était déroulée quelques heures plus tôt dans cette pièce ne laissait guère de place au doute et à l'interprétation. Il ne traînait aucun indice permettant de douter de l'acte accompli par le désespéré. Un suicide très banal ! L'homme s'était enfermé dans son bureau. Il avait fallu défoncer la porte pour y pénétrer. Le corps était rejeté en arrière sur un siège enveloppant. Le revolver gisait par terre. L'unique trou rond dans la tempe droite avait très peu saigné, ce qui était normal étant donné le petit calibre de l'arme utilisée.

- Il n'a laissé aucun mot d'adieu, constata l'adjoint en examinant attentivement les feuillets éparpillés sur le bureau de la victime. D'habitude...
- Il n'y a pas d'habitude, trancha Marconi. Sans doute n'avait-il aucune envie de justifier son geste.

Les deux hommes sortirent de l'appartement, laissant l'équipe du labo terminer le travail. À l'extérieur, l'adjoint se retourna sur une plaque dorée fixée près de la porte d'entrée. Elle portait le nom du défunt, ainsi que sa profession : " Architecte - Urbaniste. " Il grommela un vague commentaire que Marconi n'entendit même pas.

 

FIN

© ® Auteur : Claude Thomas, texte déposé.

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