Autodafé

 

Il peut sembler surprenant, voire absurde, d'écrire une histoire dont on sait à l'avance qu'elle sera détruite par le feu avant même que quiconque ne la lise. Tel est pourtant le cas de cette nouvelle, dont la destinée est d'autant plus prévisible, d'autant plus certaine, que son auteur lui-même procédera d'ici peu à son autodafé !

L'auteur ? Nul autre que moi, Achille Fatum, votre serviteur pour l'enfer !

Suis-je fou pour brûler tantôt ce que j'écris maintenant ? Croyez bien que j'ai mes raisons, parfaitement logiques, parfaitement réfléchies, pour agir de la sorte. Croyez aussi que fou, j'aurais pu le devenir cent fois si je n'avais eu les nerfs solides, un intérêt pour l'occulte heureusement lié à un esprit rationnel, et surtout si je n'avais su tirer le meilleur parti de l'invraisemblable pouvoir qu'il me fut donné de découvrir !

À l'instant où j'écris ces lignes, je me demande encore pourquoi j'utilise ce style direct, qui laisse entendre qu'il se trouvera un jour un lecteur pour les lire. Voilà bien une chose impossible puisque, dès que j'aurai apposé le point final, j'offrirai moi-même cette histoire à l'appétit dévoreur du dragon logeant dans mon âtre.

J'imagine déjà ce moment. Dès que mon histoire sera terminée, je lancerai l'impression du document sur ma " deskjet ". Je récupérerai ensuite les feuillets et agraferai l'ensemble dans le coin supérieur gauche. Je ne sais si cette opération particulière est vraiment utile, mais c'est ainsi que j'ai opéré la première fois et les suivantes, et c'est ainsi qu'à chaque fois le fantastique est devenu réalité. Aussi, je ne changerai rien à ma méthode. Je me tournerai alors vers l'imposant feu-ouvert où crépite déjà une solide flambée. Je bénis ma vieille maison et son système de chauffage rustique, et plus particulièrement cette gueule de cheminée à l'haleine si chaleureuse. Car c'est elle, cette imposante cheminée qui mange la moitié du mur de mon bureau, qui fut le déclencheur du mystère que je vais maintenant utiliser afin de transformer cette planète en enfer ! Durant de longues minutes, je laisserai courir mon regard sur les serpents de feu affolés et comme retenus par d'invisibles liens sur les morceaux d'arbre au supplice infini. Ce spectacle ne vaut-il pas toutes les pièces du monde ? Les farfadets infernaux y jouent sans cesse de nouvelles fantaisies, subjuguant quiconque s'abandonne à leur contemplation. Le temps passera ainsi, s'épuisant en ondes de chaleur, en craquements, en pulsations épaisses où parfois se devinent les débauches érotiques de la matière en feu. Lorsque enfin je serai soûlé de cette liqueur infernale, je passerai au principal. Sans un mot, sans une incantation, sans même une prière silencieuse, je déposerai les feuillets sur les bûches incandescentes. Le papier brunira instantanément, assailli par les langues voraces de mon cher dragon. Les bords se tordront d'une douleur muette, page après page, avant d'exploser en jets de feu qui achèveront d'anéantir cette histoire. En quelques secondes, il ne restera qu'une mince pellicule noire, sorte de suaire aux éclats charbonneux sur lequel un oeil exercé pourrait encore discerner l'ombre rémanente du message d'encre. Il me suffira de gratter légèrement les braises, telle une caresse offerte au fidèle cerbère, pour réduire cette ultime trace de mon œuvre en une impalpable poussière de carbone. Quelque part sous la cendre, l'agrafe noircie achèvera de disparaître. Les dés seront alors jetés. Un triple six, en l'occurrence !

Telle sera ma façon de faire, pareille à toutes les autres fois. Le résultat serait peut-être identique si je brûlais cette histoire à la flamme d'une bougie, ou de n'importe quelle autre manière en n'importe quel autre lieu, mais je ressens comme une dette envers le dragon de mon âtre. C'est lui qui, la première fois, m'a montré le pouvoir de mes mots associé à celui du feu. Alors c'est lui que je vais nourrir, cette fois encore, tel un maître récompensant son plus fidèle compagnon. Si ce n'est que, de lui ou moi, je ne sais qui est le maître ! Cela, nous ne tarderons pas à le savoir, lorsque cette damnée planète sera enfin détruite. Je vais te gaver mon cher dragon, à t'en faire vomir l'humanité par tous tes cloaques infernaux !

Quelques heures ou quelques jours passeront encore après cet insignifiant autodafé. À la surface du monde, l'indifférence générale continuera de sécréter son baume d'hypocrisie. Vous savez bien de quoi je parle : cette crème à tout faire, à la fois maquillage des réalités insoutenables, baume protecteur contre les atteintes du vulgaire, lubrifiant pour couleuvres amères et autres formes oblongues dont un reste de décence m'interdit de préciser ici l'usage figuré qui pourrait en être fait. Mais dans l'obscur du monde, les choses se mettront en place ! Elles se réaliseront, c'est inévitable. Ce qui n'était que fantaisie, divagation fantastique ou surréalisme littéraire, deviendra réalité !

Alors, lecteur inexistant que j'interpelle depuis mon imaginaire, libre à vous de croire en la folie d'un vieux radoteur. L'autodérision, en cette circonstance, me sied à ravir. Voyez, je puis me permettre d'écrire cette histoire comme si elle pouvait un jour se retrouver sous vos yeux, alors que dans quelques minutes elle sera offerte au seul lecteur que je vénère : le Diable ! Car, qui d'autre que lui aurait pu transformer mes vœux de papier en réalités d'or et de chair ? Je vous prends simplement à témoin, cher lecteur imaginaire, parce que cela me facilite la construction de cette histoire, une histoire que JE DOIS composer si je veux arriver à mes fins. Il est un tribut que je dois payer, un acte auquel je ne puis me soustraire : je suis bel et bien contraint d'écrire l'histoire dont je souhaite voir la réalisation ! Quand bien même je devrai ensuite la jeter au feu...

C'est ainsi ! Il faut que je développe l'idée que j'ai en tête afin d'en faire une nouvelle. Cette nouvelle, puisqu'il s'agit de construire de l'improbable, voire de l'invraisemblable, s'apparente forcément au genre fantastique. Ce sera une histoire de fin du monde, car je souhaite que surgissent des confins de l'inconnu les derniers cavaliers d'apocalypse, les fléaux terribles et les peurs indicibles. La fin du monde ! Oh ! N'allez pas imaginer un effondrement complet de l'univers. Quoique, j'en suis convaincu, je pourrais aussi provoquer ce cataclysme ultime. Il suffirait que j'écrive cette histoire, puis que je la brûle. Mais je préfère me contenter d'une fin du monde localisée à notre petite sphère terrestre ! L'anéantissement de l'humanité me suffit. Je sais, non pas parce que j'ai l'esprit ouvert sur les réalités cosmologiques, mais parce que cela aussi je l'ai écrit, et puis brûlé, que la vie existe ailleurs dans l'univers. Une vie très diversifiée, souvent plus sage, plus performante, plus intelligente que la nôtre. J'ai eu la preuve de ce que j'avance grâce à des contacts bien réels avec ces Intelligences... Parce que cela aussi, un jour, je l'ai écrit et puis brûlé !

Mais avant d'en terminer avec ce monde de fous, vous me permettrez, cher lecteur imaginaire, de procéder à une sorte de récapitulatif du mystère. Cette histoire est la dernière de toutes les histoires, il n'est que justice que j'en profite jusqu'à la lie. En ma qualité de grand organisateur du buffet final, j'estime avoir droit à ce menu spécial. Quant à vous, lorsque dans quelques heures les événements se déclencheront, aussi inexplicables qu'imparables, vous prendrez pleinement la mesure du plat de résistance que je suis en train de vous mitonner. Soyons juste, j'en dégusterai ma part puisque je n'échapperai pas au cataclysme que je nous prépare. Mais je m'en moque bien. Rien ni personne n'échappera à mon dégoût pour ce monde !

Le mystère a commencé voici plusieurs années. À cette époque, j'étais encore naïf au point d'imaginer que je pouvais devenir un écrivain de renommée internationale. Moi, Achille Fatum, auteur de best-sellers, recevant des prix littéraires à la pelle, allant jusqu'à refuser le Nobel, membre émérite de trente-six académies, docteur honoris causa de n'importe quoi de prétentieux... Ces rêves se dégonflaient d'autant plus sûrement que les manuscrits revenaient par la poste, mention refus, ou ne revenaient pas, mention poubelle. J'en étais arrivé au dernier espoir, lui aussi rapidement déçu, de me voir édité à l'œil dans de petites revues d'amateurs aux tirages symboliques, lorsque le premier phénomène se produisit.

" Monsieur, votre prose est à chier, n'insistez pas ! L'agriculture manque de bras. Essayez l'avoine, denrée pour laquelle vous découvrirez aisément des débouchés. Salutations définitives, la rédaction écœurée du magazine La Dent Creuse ".

J'ai conservé le mot en souvenir. La rédaction en question, sans doute constituée d'un unique critique aux dents de lait, m'avait retourné une nouvelle policière qui, en toute objectivité, n'aurait pas dépareillé les niaiseries habituellement publiées dans cette revue. Hélas, telle fut toujours la réaction des critiques vis-à-vis de mes productions littéraires, à quelques nuances de style près. Cette fois-là, de rage et de dépit mêlé, j'ai jeté mon histoire au feu. Le dragon de mon âtre s'en saisit et l'avala avec une férocité que j'eusse voulu tournée vers une certaine rédaction d'un certain magazine, pour l'occasion bouc émissaire de tant d'autres briseurs de rêve.

Le spectacle de cet autodafé ne me calma pas le moins du monde. Je venais de perdre une histoire dont je n'avais même pas gardé de double. En plus, une petite voix perfide ne cessait de me susurrer des paroles désagréables signifiant que je ferais peut-être mieux de ne pas m'obstiner dans mes travaux d'écriture. Ceux de " La Dent Creuse " avaient peut-être raison. Je n'étais sans doute pas fait pour ce métier. Plus qu'un style et des idées originales, il me manquait un ingrédient facilitant toutes sortes d'introductions bien utiles dans ce milieu, paraît-il.

L'histoire que je venais de détruire relatait l'enquête d'un inspecteur de police, confondant un assassin grâce aux traces relevées sur le ruban d'une machine à écrire. Le meurtrier avait maquillé son forfait en suicide et rédigé un faux billet d'adieu sur la machine à écrire de sa victime. Cet engin disposait d'un ruban de type " carbone ", ne se débobinant que dans un seul sens avant de se bloquer et de nécessiter son remplacement. Ce ruban avait la particularité de conserver la trace de la frappe, qui apparaissait comme une suite de vides retraçant fidèlement la chronologie du travail d'écriture. En effet, les leviers métalliques porteurs des signes typographiques agissaient comme autant d'emporte-pièce. Ils découpaient et enlevaient proprement les lettres du film de carbone, lesquelles finissaient collées sur le papier (j'avais eu moi-même une telle antiquité jadis). Curieusement, le " ! " n'existait pas sur le clavier, il fallait le construire par une combinaison de gestes particuliers. Pour le prétendu message d'adieu où il apparaissait plusieurs fois, il avait été fait en utilisant le jeu de touche " point + retrait arrière chariot + apostrophe ". Or, le point nécessitait l'appui simultané sur la touche " majuscule ", détail déterminant qui n'avait pas échappé à l'inspecteur Marconi. Après un point simple ou d'exclamation, l'usage veut que la prochaine lettre soit majuscule, donc nécessitant elle-aussi l'appui sur la touche " majuscule " du clavier, qui entraîne le relèvement du chariot. Autrement dit, un dactylographe chevronné comme l'était la victime, aurait fabriqué son " ! " en raccourcissant ses gestes d'une manœuvre. Il aurait fait " Apostrophe + retrait arrière chariot + point ", de cette façon il gardait un doigt sur la touche majuscule, utile pour la fabrication de la lettre suivante. L'inspecteur Marconi avait pu vérifier son intuition en analysant l'intégralité du ruban où apparaissaient des textes antérieurs de la victime. Le message d'adieu n'avait pu être élaboré que par un amateur, non par la victime qui était très familiarisée avec la dactylographie. J'ajoute que cette démonstration est parfaitement authentique et que mon Marconi était taillé à la mesure du célèbre Columbo, seul limier capable de déceler des indices d'une telle subtilité.

Trois jours plus tard, j'apprenais l'affaire par la presse. J'aurai plus vite fait de souligner les différences que les points communs avec mon histoire. L'inspecteur ne s'appelait pas Marconi, mais Macors. L'assassin n'était pas le neveu, mais l'amant de la femme. Le mobile, le modus operanti et jusqu'à la marque de la machine à écrire, étaient identiques à mon récit. Jugez de ma stupéfaction ! Je pris discrètement quelques renseignements. L'inspecteur n'avait certainement pas pu lire mon histoire ni s'en inspirer pour résoudre l'enquête, et naturellement, l'équipe de " La Dent Creuse " n'était pas derrière cette affaire. Dès ce moment, j'eus la certitude d'avoir écrit ce qui était sans doute la plus remarquable prémonition jamais réalisée. Malheureusement, je venais d'en détruire la preuve, une preuve qui ne valait d'ailleurs rien puisqu'elle n'avait pas été publiée avant les faits !

Je venais une fois de plus de rater l'occasion de devenir célèbre. Dans l'espoir de légitimer ma prédiction, je contactai néanmoins la rédaction de " La Dent Creuse ". Peut-être quelqu'un se souvenait-il de mon histoire et avait-il été troublé, lui-aussi, par la similitude incroyable avec le macabre fait-divers survenu peu de temps après ? Peine perdue ! Je reçus une réponse évasive qui m'apprit que la formule qui m'avait tant mis en rogne, bien que vulgaire et humiliante, n'était que le trait d'humour caractéristique de la revue, et que je pouvais continuer à leur envoyer ma prose si je le voulais. En vérité, ils recevaient tellement de manuscrits qu'ils ne pouvaient tout lire. Mon histoire n'avait fait qu'une courte escale par le bureau des improbables avant d'être tamponnée et retournée à l'expéditeur.

La piste de ma prémonition s'arrêtait ainsi. Il n'en restait que cendres et incrédulité. Je n'eus guère le temps de me torturer l'esprit avec cette affaire car un second mystère vint soudainement se greffer au premier. Enragé d'avoir reçu des commentaires aussi désobligeant sur mon art, j'avais écrit une courte nouvelle, du genre horreur sanguinolente, où un tueur d'une cruauté inouïe massacrait le personnel d'une maison d'édition répondant au nom poétique de : " The Hollow Tooth ". Du portier au rédacteur en chef en passant par la secrétaire et le sacro-saint " comité de lecture ", ce n'était qu'éventrations, éviscérations, émasculations, j'en passe et des meilleures, le tout se terminant par un joyeux incendie. L'histoire n'ayant ni queue ni tête, je l'avais jetée au feu, non sans avoir éprouvé l'apaisant sentiment du devoir accompli. Deux jours après, j'apprenais le drame ! Un forcené avait pris d'assaut l'immeuble où se situaient les bureaux de la Dent Creuse. Les trois membres du personnel avaient été massacrés à l'aide d'un authentique sabre d'abordage. Pour les besoins de l'enquête, les journaux restaient avares de détails macabres, mais je les devinais sans peine. Le meurtrier avait pris la fuite et la police demeurait impuissante. J'étais certain qu'elle ne le retrouverait jamais, puisque dans mon histoire le héros s'était évanoui dans la nature sans possibilité d'identification. Comme toutes les personnes ayant été en relation avec la Dent Creuse, je reçus la visite d'un inspecteur. Je jouai les incrédules et l'affaire en resta là.

Tel fut l'effarant constat auquel je dus faire face : deux histoires écrites par mes soins et jetées au feu, deux événements survenants dans la réalité ! Si, dans le premier cas, je pouvais croire à la prémonition, le second me laissa tremblant d'un indicible pouvoir occulte que je n'osai mieux définir. Etait-ce une incroyable série de coïncidences ? Avais-je découvert le moyen de provoquer des événements qui auraient dû se cantonner uniquement dans l'univers du fantastique littéraire, voire dans mes délires inconscients ? Avais-je trouvé, par hasard, une méthode pour réaliser les vœux ? J'en connais qui auraient haussé les épaules et relégué ces deux affaires au rayon des coïncidences, avec cet air suffisant qui ne masque qu'un grand vide de curiosité, donc d'intelligence. Pour ma part, je devais comprendre ce mystère !

Avais-je un vœu particulier que je souhaitais voir exaucé ? Des milliers ! Il me fallait choisir quelque chose de simple pour commencer. La boulangère de mon quartier avait un caractère vraiment impossible. C'était une très belle femme mais incroyablement rigide sur les principes moraux. Elle avait toujours refusé mes avances, me rappelant que j'étais marié et exhibant sa propre alliance à chaque fois que mon oeil plongeait dans le décolleté de sa généreuse poitrine. Si j'osais insister, elle lorgnait alors vers l'atelier où officiait son costaud de mari, ou me lançait un regard méprisant qui soulignait le fait qu'il devait me manquer trente centimètres et autant de kilos pour avoir l'heur de lui plaire. Mes espoirs luxurieux avaient fini par s'émousser, au contraire de mon ressentiment. Je décidai de lui pétrir un petit souhait à ma façon…

J'imaginai alors son enfariné de mari ayant une liaison homosexuelle avec l'apprenti ! Près de deux mètres de muscles et d'os, une charpente de déménageur en tablier blanc, enlaçant amoureusement, entre le four et le pétrin, un mitron aux mains collantes de crème vanille. Et que je t'embrasse goulûment, et que je te tripote sous le tablier, et que... Puis, arrivant inopinément dans l'arrière-boutique à une heure où elle aurait dû s'occuper de la clientèle, la sainte femme du boulanger découvrait avec stupeur les horribles ébats masculins. Une explosion dans le grenier à farine n'aurait pas provoqué un cataclysme plus spectaculaire ! Horreur, dégoût, effondrement des valeurs ! La belle humiliée s'encourait alerter le bon peuple, pleurer chez sa mère et quémander un exorcisme chez le curé. Hélas, une traîtresse peau de banane devait bloquer net son élan, son négligent de mari ayant eu l'idée de confectionner des " gondoles africaines ", spécialités pâtissières aux bananes dont la recette n'a que peu d'intérêt ici. La belle devait y laisser un col du fémur et des hurlements à faire fuir à jamais la chatte pomponnette.

La première semaine, je n'écrivis pas l'histoire. Il ne se passa rien. La semaine suivante, je l'écrivis et la laissai dans un tiroir. Il ne se passa rien non plus. La troisième semaine, je l'offris au dragon de mon âtre. Le lendemain, ma femme m'apprenait que nous allions être dans l'obligation de changer de boulanger, pour des raisons que je lui laissai expliciter avec un luxe de détails que je n'aurais pas osés moi-même imaginer. Ces détails, débarrassés des exagérations colportées par la rumeur publique, en disaient long sur l'efficacité de mon nouveau pouvoir ! Il ne manquait que la fuite du mistigri, lequel n'existait pas dans cette boulangerie renommée parce que ses poils auraient rendu toussoteux le brave boulanger. Quant à ce dernier, il était encore à se demander comment et pourquoi il avait pu virer sa cuti en une seule matinée !

La suite fut un long fleuve tumultueux qui m'emporta vers des rivages étourdissants de félicité. J'aurais bien de la peine à reproduire ici la liste de toutes les expériences réalisées ces dernières années. Je n'en citerai que quelques-unes, car il est bon que je me souvienne de ces moments avant de passer à la rédaction de mon dernier vœu : la fin du monde !

Après l'histoire du boulanger pédéraste, j'étais totalement convaincu du pouvoir magique qui m'était tombé dessus de façon aussi imprévisible. Les coïncidences, le hasard, un invraisemblable complot,... plus rien ne tenait ! La seule explication " rationnelle " pouvant justifier ce mystère, était un autre mystère, un don, un pouvoir occulte. Heureusement, je ne suis pas du genre à me torturer l'esprit avec des considérations métaphysiques. La seule chose qui retint mon attention fut la question de savoir si ce don était limité dans le temps ou n'existait que pour un nombre déterminé d'opérations. Dans les contes, la bonne fée accorde généralement trois vœux à l'heureux bénéficiaire de ses faveurs. Ce chiffre symbolique était-il également une limite dans mon cas ? Si tel était le cas, j'avais déjà épuisé mon crédit, même si je n'avais pas eu conscience de passer commande de mes deux premiers vœux, l'affaire Marconi et le massacre de la Dent Creuse. De son côté, le bon génie d'Aladin était moins chiche quant au nombre de ses faveurs, bien que je ne fusse jamais descendu au centre de la terre pour en ramener la fameuse lampe magique. Le feu infernal venait à moi chaque fois que je démarrais une bonne flambée dans ma cheminée. Je devais néanmoins assurer mes arrières d'une manière ou d'une autre, au cas où cette merveilleuse source de pouvoir viendrait à se tarir !

J'écrivis alors une histoire on ne peut plus facile, ayant pour héros un dénommé Achille Fatum, me ressemblant comme un frère, habitant chez-moi, supportant péniblement ma femme, caressant mes chats, buvant son café au lait sans sucre dans le bol ébréché que je n'aurais prêté à personne, et écrivant des histoires sur mon PC dont il connaissait le mot de passe ! Ce brave homme, un matin, se décide à jouer aux différents jeux de hasard et autres loteries que notre société hautement civilisée offre en distraction à ses membres toujours avides de rêve et de conditionnement. Ce qui arrive alors, vous l'aurez compris, ce n'est pas de la chance, mais de la sorcellerie ! Qu'il achète un billet pour une tombola de quartier, un autre émis par la Loterie Nationale, qu'il remplisse une grille de loto, qu'il mise sur le tapis d'un casino, qu'il abaisse le bras d'un bandit-manchot, qu'il joue à n'importe quel jeu de hasard,... et la chance est au rendez-vous, omniprésente, inépuisable, totale ! À ce petit jeu, il accumule les millions très rapidement. Il joue ensuite sur toutes les loteries du monde. Il devient milliardaire, puis on ne compte plus ! Son avenir est désormais assuré pour le restant de ses jours et même jusqu'à la vingtième génération au cas où il aurait l'idée saugrenue d'envisager une descendance.

Bien entendu, j'ai aussitôt brûlé cette histoire après l'avoir écrite. Le lendemain, je partais de ville en ville, achetant des billets de loterie, remplissant des grilles de loto, écumant les casinos et m'enrichissant comme ce n'est pas permis. Je l'avoue, je me suis laissé griser ainsi durant plusieurs mois. Je pouvais tout me permettre, tout oser, tout acheter. Mes comptes bancaires enflaient de manière exponentielle. J'aurais pu tout rafler, devenir le maître de la finance mondiale. Mais il se trouve que l'enrichissement, au-delà d'une certaine limite de confort et d'assurance, ne m'intéresse pas outre mesure. Mon train de vie, bien évidemment, a radicalement changé. J'ai visité la terre entière, goûté les mets les plus fins, acquis des objets extravagants, des toiles de maîtres, des véhicules luxueux, des bijoux fabuleux, des propriétés à ne savoir qu'y loger… Tout ce qui pouvait s'acheter, je pouvais me l'offrir. Mais croyez-le ou non, il existe encore beaucoup de choses qui ne peuvent pas s'acheter ! Aussi, de nouvelles envies m'assaillirent, se traduisant par le besoin de me remettre à écrire des histoires. C'est ainsi que je revins vivre dans ma petite maison, auprès du dragon de mon âtre.

Une conséquence de ma fortune aussi subite que colossale, et à laquelle j'aurais dû m'attendre, fut la demande de divorce de ma femme. Non pas qu'elle m'aimât moins riche que pauvre, mais il faut comprendre que ce changement rendait sa petite opération autrement rentable que si elle m'avait quitté quelques mois plus tôt ! J'aurais pu hausser les épaules, accepter un arrangement à l'amiable, et même concéder la moitié de mes nouveaux biens. Ce n'était pas cette séparation qui aurait pu m'attrister outre mesure, pas plus que l'amputation de ma fortune n'aurait pu handicaper sérieusement mon train de vie. Nous ne nous aimions plus depuis des lustres, pourquoi le nier ? Seulement, il y a la manière de le dire. Et chez moi, la manière compte autant sinon plus que le sens des paroles. Si ma chère épouse avait montré un reste de respect pour nos années de vie commune, ou même une esquisse de compassion pour le souvenir de ces heures qui, indéniablement, avaient connu de réels sentiments partagés, j'aurais pleinement accordé à ses désirs de liberté et de partage. Au lieu de cela, elle fut odieuse ! Alors, n'est-ce pas, j'écrivis une nouvelle fantastique ravageuse que je m'empressai d'offrir à l'appétit du dragon. Qu'eussiez-vous fait à ma place ?

" Drame épouvantable, hier, dans notre bonne ville de X... Madame Fatum, l'épouse du milliardaire-écrivain qui révolutionna l'art des jeux de hasard, entraînant dans son sillage une refonte des théories mathématiques régissant jusqu'ici le secteur des probabilités, vient de perdre la vie de la façon la plus incroyable qui soit. Il était près de quinze heures lorsque, sortant de son luxueux véhicule stationné en face de l'étude de Maître Dusépar, sur la place de X..., Madame Fatum s'effondra subitement devant plusieurs témoins, le crâne transpercé de part en part par une force invisible. Un attroupement se forma aussitôt autour de la malheureuse victime. Celle-ci gisait dans une mare de sang, le crâne béant. La mort avait été instantanée. Après un moment d'incompréhension, la vérité se révéla aux observateurs. Une météorite de la taille d'un petit poids fut retrouvée sous le corps. Ce minuscule corps céleste avait parcouru des milliards de kilomètres dans l'espace intersidéral avant de choisir la terre pour ultime point de chute. La terre et notre bonne ville de X..., et plus précisément l'angle exact qui trouverait à ce moment précis la tête de madame Fatum. Ce phénomène d'une improbabilité inouïe n'est pas un fait unique dans les anales de l'étrange, mais de tels décès dûment recensés se comptent en seulement quelques unités. Il est à souligner que le toujours prévoyant monsieur Fatum (certains disent même qu'il serait quelque peu voyant !), venait récemment de faire modifier l'assurance-vie de sa femme afin d'y inclure une clause tenant compte des chutes météoritiques... ".

Je m'étais délecté en écrivant cette histoire. C'est avec un soupir d'aise que je l'avais jetée au feu. Le détail de la police d'assurance modifiée n'était qu'une rumeur non fondée offerte à la presse locale. Je n'allais tout de même pas m'attirer des ennuis pour quelques millions de plus. Les gendarmes vinrent m'avertir de l'accident en usant de circonvolutions oratoires se voulant apaisantes, ce dont je ne les aurais jamais cru capables et qui ne figuraient même pas dans le synopsis. Sans doute espéraient-ils en retour quelques largesses de ma part. Je leur fis envoyer un cochon de lait pour la fête annuelle de la brigade, et j'ai appris que l'animal, qui couinait encore, les fit hésiter longtemps entre la mascotte et le barbecue.

Je profitai de mon veuvage le temps strictement nécessaire pour la conduite des formalités afférentes à l'événement. Dans mon cas, cela dura une petite semaine, le temps d'avoir l'idée qu'il serait bon, à mon âge, de redécouvrir dans le regard d'une charmante jeune femme, les éclats d'une passion véritable pour ma personne. Oui, je dis bien une passion véritable, nouée de sentiments profonds, sincères, aussi torrides que mon imagination pouvait me le permettre. Cette aventure, ce n'était évidemment pas mon charme depuis longtemps évanoui, ni même ma fortune toute colossale qu'elle fût, qui pouvait me l'offrir, mais seulement mon formidable pouvoir secret. Aussi, cette aventure, je l'écrivis, puis la brûlai, avant de la vivre et de m'y abandonner corps et âme.

Cette affaire-là, il me fallut d'ailleurs des mois pour l'écrire ! Entre-temps, je m'offrais des passades, des orgies sexuelles à la petite semaine, juste de quoi garder la forme et stimuler mon imagination pour ce que j'élaborais patiemment. En effet, il me fallait de la précision, du détail, du raffinement. Il était hors de question que la future amoureuse connût le moindre doute sur SES sentiments, ce qui eût gâché MON bon plaisir. J'étais presque obligé d'écrire chaque minute de ce scénario, de préciser chaque scène, de dessiner les gestes que je voulais découvrir chez-elle, des grands éclats de rires jusqu'aux plus intimes soupirs d'amour. Plusieurs fois, alors que j'étais perdu dans ce travail d'écriture, je me suis demandé si cela ne m'aurait pas demandé moins d'efforts de faire naître véritablement un tel amour chez une partenaire, par la gentillesse, l'attention et surtout mes propres sentiments, et non par ce fil d'encre satanique qui bientôt s'offrirait dans la pire indécence à l'appétit vorace du dragon de mon âtre.

C'est à ce moment que je fis une curieuse découverte. J'éprouvais un réel plaisir à agir de la sorte ! Le pouvoir n'était pas tellement de bénéficier des trésors que la magie m'offrait : argent, amour, célébrité ou n'importe quoi d'autre, mais la maîtrise de cette magie elle-même ! Cette constatation ne me vint pas d'un plein coup. Les plaisirs purement organiques offerts par mon nouveau pouvoir étaient encore trop goûteux. Je n'étais encore qu'un homme, asservi aux anciens plaisirs de l'Avoir. Mais je découvrais peu à peu l'Etre, ou plutôt une sorte de Sur-être, dont les plaisirs atteignent des dimensions autrement élevées. Je ne le savais pas encore, mais je m'engageais sur ce chemin pas à pas au travers de mes médiocres expériences.

Quoi qu'il en soit, j'obtins ce que je voulais. Comment l'une des plus belles femmes du monde, mannequin et actrice au talent incontestable, star adulée et désirée par une moitié de l'humanité, enviée par l'autre, fut-elle bientôt envahie d'une irrésistible passion pour un homme d'aspect banal et de plus de quarante ans son aîné ? Insondable mystère du cœur humain ! Je laissai les tabloïds disserter à l'envi sur notre idylle. Je me gaussai longtemps de l'incompréhension des jaloux se délectant d'une situation aussi " scandaleuse ". En public, je ne montrais aucun empressement amoureux auprès de cette jeune personne, pas même l'once d'une admiration, ce qui rendait la situation encore plus piquante. En privé, par contre, je me montrai tel qu'un homme de mon âge peut s'avouer devant l'ultime beauté d'un corps juvénile enrobant de courbes délicieuses une âme à ce point offerte. Puis-je décrire ici, une seconde fois, ces moments indicibles ? Il est un fait que, pour cette sublime cause, j'ai su écrire jadis des feuillets qui, s'ils n'avaient disparu dans le feu sanctificateur, auraient ravalé les chefs-d'œuvre de la littérature érotique au rang des plus misérables romans de gare.

Nombreuses furent les âmes charitables qui tentèrent de convaincre la belle de l'irrationalité de sa position. Celles-là osèrent même parler de magie, d'hypnose, d'envoûtement, puisque à leurs yeux aucun élément rationnel ne pouvait justifier un tel aveuglement. Ces jaloux ne croyaient pas en la force d'un véritable amour. Ils avaient raison, bien sûr, mais leurs arguments ne pouvaient rien contre un seul regard que me portait ma bien-aimée. Un regard qui ne vivait que par le feu continu de mes lignes offertes au diable.

Ces médisants crurent gagner la partie le jour où nous décidâmes de nous séparer. Ce qu'ils ne savaient pas, c'est que j'étais le seul responsable de ce changement. Leurs insinuations répétées n'avaient pas eu le moindre effet sur cette décision. La raison en était tout autre. Si ma compagne m'aimait véritablement, quoique de façon artificielle, pour ma part, je n'étais pas arrivé à l'aimer véritablement de façon naturelle. Quelque chose de subtil, qu'aucune formule littéraire ne pouvait rendre, semblait m'en empêcher. Je mis cela sur le compte de mon manque de talent. Après tout, j'avais été longtemps refoulé des milieux littéraires, et sans doute y avait-il de bonnes raisons à cela. Je mis donc fin à cette aventure en m'assurant que ma future ex-maîtresse ne raconterait jamais rien de croustillant sur cette période de notre vie. Une petite histoire où elle me vouait une reconnaissance et un respect éternel fut rapidement écrite et offerte à mon fidèle compagnon de flammes.

Je dois aussi préciser qu'il y avait autre chose que cet amour impossible à l'origine de notre séparation : la lassitude ! Non pas la lassitude de nos tendres ébats. Qui pourrait se sentir rassasié d'une telle succession d'extases ? Mais la lassitude de l'écrivain qui n'en peut plus de tourner constamment sa plume dans le même vinaigre ! Car le vin le plus doux tourne rapidement au vinaigre dès que, pour l'avoir quelques moments en bouche, il convient de veiller sans relâche, nuit et jour, semaine après semaine, à sa préservation. Cette situation étant le fruit d'une machination, un état en quelque sorte contre-nature, je devais en écrire les péripéties quasi journellement. J'aurais pu, il est vrai, user d'un artifice littéraire pour stratifier cet état dans le marbre, pour lui donner la durée de l'éternité. Non seulement j'avais peur d'un tel engagement, mais sans de continuelles stimulations, cet amour que je créais devenait rapidement insipide, voire invivable. Il lui fallait de l'imprévu, de l'inédit (si je puis dire !), je devais le nourrir comme un jeune feu. Dois-je préciser que ce ressourcement continuel ne me touchait guère puisque, si j'écrivais les histoires que je voulais vivre, par voie de conséquence je n'en connaissais plus aucune surprise. C'est sans doute pour cette raison que mon amour pour la plus belle et la plus délicieuse des femmes n'a jamais pu éclore véritablement.

Blast ! J'avais surtout envie d'écrire d'autres choses, d'expérimenter d'autres situations, de tester les limites de mon Pouvoir ! Je m'offris d'autres idylles, plus expéditives, plus exotiques, même si elles ne furent qu'anecdotiques. Je m'attaquai surtout à des projets beaucoup plus spectaculaires.

Ainsi, depuis mon enfance, j'avais toujours rêvé d'un contact avec des créatures extraterrestres intelligentes. Les nombreux récits sur ce sujet, qu'ils fussent véritables ou complètement farfelus, représentaient pour moi d'extraordinaires épopées que j'eusse voulu vivre personnellement. Grâce à mon nouveau pouvoir, je m'offris plusieurs rencontres " très rapprochées " avec des représentants de plusieurs civilisations extraterrestres ! Mon pouvoir n'était donc pas limité à notre petite planète. Je pouvais imaginer des mondes éloignés de milliers d'années lumières et les faire interagir avec le nôtre, selon mon désir, pour le simple agrément d'une " rencontre du troisième type " privilégiée. Bien sûr, à ce niveau de création littéraire, je ne vivais que ce que j'écrivais ! Dans mes histoires antérieures, le réel continuait d'intervenir pour une part importante, tandis que l'irréalité que j'imaginais y était simplement greffée. Avec mes extraterrestres, je ne recevais que la substance de mes propres lignes, sans rien de plus, quelle que soit la réalité absolue des civilisations peuplant l'univers. Ces lignes, je devais donc les enrichir considérablement et veiller tout particulièrement à leur cohérence interne, sous peine de flop magistral. J'ai assisté plus d'une fois à des effondrements indescriptibles de ces situations irréelles, dus au fait que mes textes contenaient un ou plusieurs paradoxes insolubles. Dans les affaires plus terre-à-terre comme les histoires d'argent ou d'amour, le réel savait toujours s'accommoder afin d'arrondir les angles, ce qui n'était pas le cas avec l'imaginaire total qui, quoi qu'on en pense, demande beaucoup plus de cohérence interne, de subtilité, en un mot de travail, que la littérature classique. J'en eus vite assez de ces histoires intangibles dont le fond de réalité demeurerait toujours une énigme, même si, au passage, j'ai pu jouir de l'affolement causé chez des milliers de témoins lors d'atterrissages de véritables vaisseaux de l'espace !

Fort de mes expériences, je devinai peu à peu la véritable nature du pouvoir qui m'était donné : la Création ! Un pouvoir qui valait tous les services annexes de contemplation ou de profit que pouvaient m'apporter les conséquences de ce pouvoir. C'est ainsi que, peu à peu, je trouvai bien plus amusant de commander un objet quelconque en écrivant une historiette où il était question d'un don fait par un admirateur, plutôt que d'acheter moi-même ledit objet. Bientôt, je me mis à agir de la sorte pour un simple petit-déjeuner. Je pouvais ainsi tricher avec n'importe quelle situation. Je le fis même pour devenir ce que je n'avais jamais pu être : un écrivain à succès ! J'envoyai, sous un pseudonyme, quelques manuscrits d'une banalité confondante aux plus grands éditeurs, tandis que parallèlement j'offrais au dragon de mon âtre le récit de l'acceptation de mes œuvres par ces comités de lecture, suivi de leur succès auprès des critiques et des lecteurs. Ce succès, dois-je le préciser, je n'en ai reçu aucune satisfaction, bien au contraire ! Les travaux littéraires que j'envoyais sous d'autres pseudonymes (il ne fallait pas que ma personnalité trop connue servît de passe-droit), mais non assurés du succès par ma petite manœuvre magique, se voyaient quant à eux constamment refusés. Ecrivain médiocre ou malchanceux, je ne saurai donc jamais la vérité à ce sujet !

Mes expériences me portèrent aussi à me prendre comme cobaye. Je me suis rajeuni de trente ans. Je me suis offert une santé parfaite et une intelligence difficilement mesurable par le commun des mortels. Je me suis inventé un charisme irrésistible. Il y eut de véritables élans amoureux à mon encontre que je n'avais même pas écrit. Inutile de dire que je ne profitai nullement de cette nouvelle alchimie, il était hélas trop tard ! Avant, je m'en serais sans doute rassasié. Mais à ce stade, j'étais déjà trop au fait des rouages de la Création. Peu importait que mon quotidien fût le produit de mon propre désir ou celui de l'Ineffable. J'avais acquis la stature du maître absolu, créateur d'univers !

À partir de ce moment, soutenu par une sorte de naïveté que j'ai encore de la peine à reconnaître aujourd'hui, j'ai voulu m'occuper des petites et grandes misères du monde. Je m'attaquais là à une tâche particulièrement ardue. Cet élan de citoyenneté à forte connotation écologique dura quelques mois. C'est ainsi que je réduisis des conflits, stoppai des génocides, dépolluai des territoires entiers... Si j'avais eu le talent d'un Victor Hugo, j'aurais sans doute pu écrire quelque chose comme " Les bienheureux ", soit le portrait d'une société idéale, fraternelle et lucide quant à ses obligations. Malheureusement, malgré mon incroyable pouvoir, je ne suis qu'Achille Fatum, pitoyable littérateur du dimanche. Devant l'œuvre à accomplir, je n'aurais pas été plus fatigué si j'avais dû décrire chaque effort du roi Sisyphe en personne ! L'homme, du moins celui que je n'ai pas modelé personnellement d'un trait de plume, est fondamentalement mauvais. Les petites situations que je pouvais arranger n'étaient jamais que des sursis. Il aurait fallu dix mille auteurs attelés de concert à cette même tâche pour rassembler un tel troupeau d'égarés sous une bannière simplement humaine. Aurais-je écrit " Le meilleur des mondes ", non pas celui d'Huxley mais celui du plus sage des hommes, que cela n'aurait été qu'un cache-misère vite déchiré par une réalité atavique à laquelle je ne pouvais, décemment, servir sans arrêt le remède !

À ce niveau d'expérience, cher lecteur imaginaire, j'avais enfin compris l'entière portée du pouvoir de création ! Je pouvais tout créer, certes ! J'aurais pu faire de cette terre un paradis, à condition de ne perdre aucun instant à autre chose que cette tâche. En une vie d'efforts soutenus, contre le naturel destructeur de mes contemporains qui remonte sans cesse à la surface, je pouvais à la rigueur en faire une sorte de sanatorium. Mais qui aime vivre dans un sanatorium ? Pris d'une sainte folie, j'ai même écrit que je devenais dieu ! Heureusement, je n'ai pas brûlé cette dernière note, ayant compris à temps que je me condamnais au néant avant que de pouvoir régler son compte à ma création.

Le Pouvoir me tient comme je le tiens. Je suis le maître du dragon de mon âtre, et lui est le mien. Tantôt le bien, tantôt le mal, sans que l'on puisse savoir exactement qui est qui. L'œuvre de création est bien le piège le plus diabolique qui soit ! Ce diable là appartient aux armées d'un monde sans enfer ni paradis. Bientôt, si je veux encore respirer, il faudra que j'écrive et que je brûle ensuite cette note d'espoir. Je sais maintenant pourquoi Dieu, du moins si ce vil malfaisant a jamais existé ailleurs que dans l'imagination indigente de générations d'humains, a abandonné depuis longtemps sa création !

Alors, n'est-ce pas, autant en finir en beauté ! Voici l'apocalypse que je vous promets depuis la première ligne de cette histoire. Je n'ai besoin d'aucun effort pour l'imaginer, d'autres s'en sont chargés bien avant moi. Il me suffit d'en recopier un très classique. Mon pouvoir fonctionne aussi quand je me contente de recopier la prose d'un autre, je l'ai vérifié. Du moment qu'après l'avoir écrite, j'en nourris le dragon de mon âtre...

" Et quand il a ouvert le septième sceau, il s'est fait dans le ciel un silence d'environ une demi-heure. Et j'ai vu les sept anges qui se tiennent devant Dieu, et on leur a donné sept trompettes... "

(Pièce à conviction n°1, nouvelle apparemment inachevée de M. Achille Fatum, intitulée " Autodafé ")

 

* * *

" Le meurtre de M. Achille Fatum élucidé. L'employée de maison est passée aux aveux. Il s'agirait d'un geste prémédité, commandé par une terreur irraisonnée, un coup de folie que la justice et les psychiatres auront à comprendre. L'arme du crime, un fusil de chasse appartenant à la victime, fut préparée par l'assassin quelques minutes avant son forfait ".

(Journal " Le Courrier de l'Est ", rubrique des faits divers, extrait).

 

* * *

- Miss Gardian, reconnaissez-vous les faits qui vous sont reprochés ?
- Oui, monsieur le Président.
- Continuez-vous de considérer cette histoire inachevée comme étant le mobil principal de votre crime ?
- C'est exact monsieur le Président. Il n'y en a pas d'autres. Monsieur Fatum était un bon employeur. Je n'ai rien à lui reprocher. Je ne sais pas ce qui m'a pris. J'y ai cru, monsieur le Président, j'y ai cru...
- Aviez-vous l'habitude de lire les travaux de votre employeur sans qu'il le sache ?
- Oh non ! monsieur le Président. Ce jour-là, Monsieur Fatum a dû s'absenter au milieu de son travail. Il m'a demandé de mettre un peu d'ordre dans son bureau. L'ordinateur était resté allumé, le texte apparaissait à l'écran. Je n'ai pas pu résister, je l'ai lu...
- Mais, vous avez bien dû vous rendre compte qu'il s'agissait d'une oeuvre de pure fiction ! Cette description qu'il fait de lui-même n'est que pure fantaisie. Jamais monsieur Fatum n'a été ce personnage extraordinaire qu'il met en scène en une sorte d'autobiographie fantastique, et vous êtes bien placée pour le savoir !
- Je le sais, monsieur le Président. Je ne m'explique pas. J'y ai cru...
- Au point de décider, en une fraction de seconde, que votre devoir était de le tuer avant qu'il ne mît son soi-disant projet d'apocalypse à exécution ?
- C'est cela même, monsieur le Président. Je devais l'empêcher…
- Dois-je aussi vous rappeler qu'il n'y a aucun feu-ouvert dans le bureau de votre employeur ? L'appartement dispose du chauffage central commun à tout l'immeuble...
- À ce moment, monsieur le Président, j'ai vu ce feu du diable. Il crépitait dans l'âtre et le dragon avait faim...
- Cela suffit ! Maintenez-vous vos déclarations ?
- Oui, monsieur le Président, je ne pouvais laisser s'accomplir un tel malheur. Puis-je poser une dernière question, monsieur le Président ?
- Si cela peut éclairer la Cour…
- Vous ne brûlerez pas cette histoire, n'est-ce pas ?

(Extrait des minutes du procès de miss Gardian, meurtre Fatum)

 

FIN

© ® Auteur : Claude Thomas, texte déposé.

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