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- Tu vois bien que cette pièce ne correspond pas ! C'est par ces mots que l'on aurait pu traduire la communication que fit Zarabal, (le grand-être), à Lioda, (son petit-être). Effectivement, la pièce en question ne correspondait pas du tout ! Le gosse avait forcé dessus pour arriver à l'enchâsser tant bien que mal entre les autres. Zarabal fit trois petits tours dans l'appartement-continuum (en gros l'équivalent d'une douzaine de galaxies). Cette façon qu'il avait parfois de tourner en rond était le signe d'une profonde perplexité. Il s'arrêta, fit volte-face et repartit pour trois petits tours dans l'autre sens. Lioda le regardait avec autant d'amusement que d'inquiétude. Pourquoi son grand-être se mettait-il dans un état pareil pour un simple jeu ? Toujours aussi perplexe, Zarabal revint finalement auprès de son petit-être et observa une nouvelle fois le puzzle-4D. - Non !, expliqua-t-il en indiquant
l'endroit litigieux. Cela ne va pas du tout ! L'enfant eut une moue de désapprobation. Il avait passé des heures-cosmiques sur son puzzle-4D. Il ne lui restait que quelques centaines de pièces à agencer pour boucler le continuum. Etre obligé de tout recommencer pour une seule pièce fixée de travers ne l'enchantait guère. Ce genre de jeu était certes amusant une fois, mais pas deux ! - Je t'ai expliqué cent fois comment
vérifier les paramètres, reprit Zarabal d'un ton sévère. Il faut
d'abord tenir compte des données spatiales. Puis intégrer la logique
temporelle au substrat. Mais aussi, pour chaque pièce, il convient de
vérifier les parallaxes de compensation avant de pratiquer l'insertion
définitive. Tu as forcément oublié cette troisième directive ! Le grand-être aurait voulu sermonner plus vertement le jeune maladroit. Mais comment pouvait-il gronder un si charmant enfant ? Il n'avait encore que sept big-bang ! Il lui rappelait sa propre enfance. Lui-aussi avait commis des gaffes mémorables et brisé nombre de ses jouets. Par ailleurs, il était partisan d'une éducation privilégiant le dialogue et la compréhension, en quoi il différait notablement de son propre fils, le père de Lioda. Le petit lui avait été confié pour les vacances et il estimait qu'il était maître de parfaire son éducation à sa manière. Cette expérience ludique lui serait certainement plus profitable que la discipline plus stricte qu'il connaissait avec ses parents. - Regarde de plus près, expliqua-t-il sur un ton nettement radouci. Zarabal plaça les curseurs sur le pourtour de la pièce problématique et demanda un agrandissement au millième. À cette taille, le problème devenait évident. Une faille zigzaguait dans le continuum, délimitant des paradoxes insolubles ! - Evidemment, quand on agrandit, c'est
moche, admit l'enfant. Cette imparable démonstration fit briller Zarabal comme dix milliards de géantes rouges. - Le reste est pourtant à sa place. Le
système solaire est au point et l'évolution de la vie avait l'air de
bien démarrer. C'est pour ça que j'ai cru que la pièce était bonne. L'une des jonctions spatio-temporelles de la pièce litigieuse, mise en évidence par la séquence cométaire erronée, croisait en effet les coordonnées d'un système solaire classique. Un soleil, autour duquel gravitait une dizaine de planètes ayant elles-aussi pour la plupart un ou plusieurs satellites. Une des planètes, la troisième, commençait à produire une vie exubérante. C'était là le but du jeu. Tout avait l'air de bien fonctionner jusqu'au moment où la mauvaise pièce du puzzle-4D venait s'encastrer là où une autre aurait dû prendre place. Surgie de nulle part, une comète traçait une trajectoire pour le moins incongrue dans cet espace torturé. Une trajectoire qui coupait en plein l'orbite de la troisième planète ! Zarabal fit un " replay " de la séquence tout en zoomant sur la comète. La collision avec la planète ne pouvait être évitée. On aurait voulu le faire exprès qu'on n'aurait pu s'y prendre mieux. L'explosion fut cataclysmique. À une échelle de jeu normale, la collision n'avait même pas été détectée par le jeune joueur, mais grâce à l'agrandissement, sa puissance dévastatrice démontrait de façon flagrante l'erreur conceptuelle minant tout l'édifice. - Tu vois, fit Zarabal, si tu avais placé
cette pièce au bon endroit, cette comète serait passée à un autre
moment, sur une autre trajectoire. L'évolution aurait été correcte.
Au lieu de cela... Pour prouver ses dires, il fit cette fois un agrandissement au millionième. - Non mais regarde-moi ce désastre !,
s'exclama-t-il dès que les images se précisèrent, révélant l'impact
et dévoilant les conséquences de l'accident stellaire. Et c'était effectivement terrible. Sur la troisième planète, d'épouvantables cataclysmes se succédaient à une cadence folle. Tremblements de terre, ondes de choc, éruptions volcaniques, raz-de-marée dévastateurs, obscurcissement du ciel, refroidissement, glaciation,… La vie végétale et animale subissait des assauts terribles. Surtout, l'espèce dominante, celle qui à ce stade de conception du jeu était la plus digne et la plus apte à porter l'évolution vers les sommets souhaités, se mourrait lamentablement. En seulement quelques révolutions du planétoïde meurtri autour de son soleil, les grands sauriens disparurent. Ceux-ci succombaient les uns après les autres, irrémédiablement piégés par les éléments en furie. Les rescapés de ces assauts mourraient de faim ou de solitude. Il n'y eut bientôt plus qu'une sorte d'immense champ de bataille où la putréfaction de millions de dinosaures empuantissait l'atmosphère. - Tu vois, expliqua Zarabal. Ces animaux
auraient dû évoluer beaucoup plus longtemps avant de céder
graduellement la place à de nouvelles espèces. Au lieu de cela, leur
disparition fut prématurée et brutale. Là aussi, il y avait un sérieux problème ! - De ces deux espèces que tu peux voir
quand nous agrandissons cette partie de territoire, laquelle devait
disparaître et laquelle devait, en bonne logique, poursuivre
l'évolution ?, demanda le grand être sur un ton professoral. Le gosse observa avec encore plus d'attention. - Ils ne sont pas absorbés, conclut-il
rapidement. Au contraire, ils deviennent même dominants ! Cette espèce
est très méchante. Ils exterminent les bons, ceux qui ont des faces
rudes et anguleuses. Le groupe qui aurait dû porter l'évolution
s'éteint. Il disparaît complètement. Zarabal prit un peu de recul afin d'avoir une vue élargie du montage. Plus il regardait l'œuvre de son petit-être, plus les incohérences internes s'imposaient dans son esprit. Le système, il est vrai, continuait à tourner. Mais il était évident que la chaîne évolutive allait se briser d'un moment à l'autre. L'espèce actuellement porteuse d'évolution détruisait trop et trop vite. Les jauges d'entropie s'affolaient. Il estima à moins de deux cents révolutions solaires le temps qu'il faudrait pour épuiser suffisamment de ressources pour ôter tout espoir de passer au niveau supérieur. Une seule pièce de travers et tout était compromis ! Or, sans l'évolution de la vie, sans accroissement de l'esprit, le jeu se bloquerait, le puzzle-4D ne pourrait être terminé. Il refit vivement trois petits tours dans l'appartement-continuum. Puis trois autres en sens contraire. Il réfléchissait à toute allure. Bientôt, l'équivalent d'un sourire envoya vers le large une poignée de supernovæ. Il pouvait néanmoins essayer quelque chose ! - Peut-être, fit-il hésitant, que si nous plaçons ici la pièce qui aurait dû s'enchâsser à l'époque des grands sauriens, parviendrons-nous à corriger quelque peu notre affaire ? Les deux êtres se regardèrent, le petit cherchant vainement un regain d'espoir dans le regard du grand. Ce dernier ne dissimulait pas ses doutes quant à la réussite d'une telle opération. En fait, il voyait plus cela comme un prolongement didactique que comme une entreprise de sauvetage. - L'ennui, ajouta-t-il comme pour confirmer
ses doutes, c'est qu'il nous reste peu de pièces pour finir le jeu ! Ce
qui veut dire que la nouvelle faille que nous allons produire sera
d'autant plus large et criblée de paradoxes ! La manœuvre risque même
de provoquer un effondrement immédiat de toute la structure. Je ne te
cache pas que la chance de finir le puzzle est mince. Mais si nous ne
tentons rien, son effondrement prématuré est certain. Alors ? Zarabal effectua la manœuvre. Il encastra la seconde pièce litigieuse dans un logement qui lui était parfaitement inadapté. Il dut forcer sur les angles de toute son énergie, comme avait dû le faire Lioda pour enchâsser par erreur la première pièce. Il y eut des grincements insupportables jusqu'au cœur de la structure du puzzle-4D mais, finalement, la pièce se souda aux autres. À cet instant, sur la terre,... |