Puzzle

 

- Tu vois bien que cette pièce ne correspond pas !

C'est par ces mots que l'on aurait pu traduire la communication que fit Zarabal, (le grand-être), à Lioda, (son petit-être).

Effectivement, la pièce en question ne correspondait pas du tout ! Le gosse avait forcé dessus pour arriver à l'enchâsser tant bien que mal entre les autres.

Zarabal fit trois petits tours dans l'appartement-continuum (en gros l'équivalent d'une douzaine de galaxies). Cette façon qu'il avait parfois de tourner en rond était le signe d'une profonde perplexité. Il s'arrêta, fit volte-face et repartit pour trois petits tours dans l'autre sens. Lioda le regardait avec autant d'amusement que d'inquiétude. Pourquoi son grand-être se mettait-il dans un état pareil pour un simple jeu ? Toujours aussi perplexe, Zarabal revint finalement auprès de son petit-être et observa une nouvelle fois le puzzle-4D.

- Non !, expliqua-t-il en indiquant l'endroit litigieux. Cela ne va pas du tout !
- Mais je n'avais pas encore fini,... tenta de se justifier Lioda.
- Qu'importe ! Cette pièce est maintenant enchâssée dans le continuum du jeu. L'extraire pour la replacer à sa juste place provoquerait un effondrement immédiat de toute la structure. Ton jeu serait remis à zéro, tout serait perdu. Ce n'est pas ce que tu veux, n'est-ce pas ?

L'enfant eut une moue de désapprobation. Il avait passé des heures-cosmiques sur son puzzle-4D. Il ne lui restait que quelques centaines de pièces à agencer pour boucler le continuum. Etre obligé de tout recommencer pour une seule pièce fixée de travers ne l'enchantait guère. Ce genre de jeu était certes amusant une fois, mais pas deux !

- Je t'ai expliqué cent fois comment vérifier les paramètres, reprit Zarabal d'un ton sévère. Il faut d'abord tenir compte des données spatiales. Puis intégrer la logique temporelle au substrat. Mais aussi, pour chaque pièce, il convient de vérifier les parallaxes de compensation avant de pratiquer l'insertion définitive. Tu as forcément oublié cette troisième directive !
- Je crois que oui, avoua timidement Lioda. Le contrôle des parallaxes est si ennuyeux ! En plus, neuf fois sur dix, c'est inutile lorsque les autres paramètres correspondent déjà…
- Peut-être !, tonna le grand-être. Mais dans ce cas-ci justement, si tu avais suivi la règle, tu aurais vu que la pièce n'était pas la bonne. Maintenant qu'elle est enchâssée, il est trop tard pour l'enlever !
- C'est pas si grave, avança encore le petit-être. Les planètes sont à leur place, le système tourne correctement, l'évolution est...
- L'évolution est désastreuse !, coupa sèchement Zarabal.

Le grand-être aurait voulu sermonner plus vertement le jeune maladroit. Mais comment pouvait-il gronder un si charmant enfant ? Il n'avait encore que sept big-bang ! Il lui rappelait sa propre enfance. Lui-aussi avait commis des gaffes mémorables et brisé nombre de ses jouets. Par ailleurs, il était partisan d'une éducation privilégiant le dialogue et la compréhension, en quoi il différait notablement de son propre fils, le père de Lioda. Le petit lui avait été confié pour les vacances et il estimait qu'il était maître de parfaire son éducation à sa manière. Cette expérience ludique lui serait certainement plus profitable que la discipline plus stricte qu'il connaissait avec ses parents.

- Regarde de plus près, expliqua-t-il sur un ton nettement radouci.

Zarabal plaça les curseurs sur le pourtour de la pièce problématique et demanda un agrandissement au millième. À cette taille, le problème devenait évident. Une faille zigzaguait dans le continuum, délimitant des paradoxes insolubles !

- Evidemment, quand on agrandit, c'est moche, admit l'enfant.
- Et ce n'est pas tout, reprit l'ancien tout en déplaçant les curseurs au-delà des zones troubles directement concernées. Que fait cette comète sur cette trajectoire ? Peux-tu me dire d'où elle sort ?
- Je n'en sais rien. Probablement d'un autre espace et d'un autre moment, avoua Lioda.
- Evidemment ! Elle sort du néant en 15 parsecs sur 12.3.tp-45 ! L'irruption de cette comète est manifestement incorrecte. Si tu avais appliqué la troisième directive, elle ne serait pas apparue ici, mais à sa juste place, ailleurs et à un autre moment. Il ne faut pas s'étonner que la suite déraille. Petite cause, grands effets !

Cette imparable démonstration fit briller Zarabal comme dix milliards de géantes rouges.

- Le reste est pourtant à sa place. Le système solaire est au point et l'évolution de la vie avait l'air de bien démarrer. C'est pour ça que j'ai cru que la pièce était bonne.
- Nous allons encore agrandir afin de mieux observer les détails, ainsi tu comprendras mieux ton erreur.

L'une des jonctions spatio-temporelles de la pièce litigieuse, mise en évidence par la séquence cométaire erronée, croisait en effet les coordonnées d'un système solaire classique. Un soleil, autour duquel gravitait une dizaine de planètes ayant elles-aussi pour la plupart un ou plusieurs satellites. Une des planètes, la troisième, commençait à produire une vie exubérante. C'était là le but du jeu. Tout avait l'air de bien fonctionner jusqu'au moment où la mauvaise pièce du puzzle-4D venait s'encastrer là où une autre aurait dû prendre place. Surgie de nulle part, une comète traçait une trajectoire pour le moins incongrue dans cet espace torturé. Une trajectoire qui coupait en plein l'orbite de la troisième planète ! Zarabal fit un " replay " de la séquence tout en zoomant sur la comète. La collision avec la planète ne pouvait être évitée. On aurait voulu le faire exprès qu'on n'aurait pu s'y prendre mieux. L'explosion fut cataclysmique. À une échelle de jeu normale, la collision n'avait même pas été détectée par le jeune joueur, mais grâce à l'agrandissement, sa puissance dévastatrice démontrait de façon flagrante l'erreur conceptuelle minant tout l'édifice.

- Tu vois, fit Zarabal, si tu avais placé cette pièce au bon endroit, cette comète serait passée à un autre moment, sur une autre trajectoire. L'évolution aurait été correcte. Au lieu de cela...
- L'évolution a pourtant tenu jusqu'à ce point du jeu, fit néanmoins remarquer Lioda.
- Parce que tu n'as pas regardé d'assez près, riposta l'autre. Sinon, tu aurais vu à quel point elle est, comment dire ?,... déréglée !

Pour prouver ses dires, il fit cette fois un agrandissement au millionième.

- Non mais regarde-moi ce désastre !, s'exclama-t-il dès que les images se précisèrent, révélant l'impact et dévoilant les conséquences de l'accident stellaire.
- C'est terrible, en effet, fut bien forcé d'admettre le petit être.

Et c'était effectivement terrible. Sur la troisième planète, d'épouvantables cataclysmes se succédaient à une cadence folle. Tremblements de terre, ondes de choc, éruptions volcaniques, raz-de-marée dévastateurs, obscurcissement du ciel, refroidissement, glaciation,… La vie végétale et animale subissait des assauts terribles. Surtout, l'espèce dominante, celle qui à ce stade de conception du jeu était la plus digne et la plus apte à porter l'évolution vers les sommets souhaités, se mourrait lamentablement. En seulement quelques révolutions du planétoïde meurtri autour de son soleil, les grands sauriens disparurent. Ceux-ci succombaient les uns après les autres, irrémédiablement piégés par les éléments en furie. Les rescapés de ces assauts mourraient de faim ou de solitude. Il n'y eut bientôt plus qu'une sorte d'immense champ de bataille où la putréfaction de millions de dinosaures empuantissait l'atmosphère.

- Tu vois, expliqua Zarabal. Ces animaux auraient dû évoluer beaucoup plus longtemps avant de céder graduellement la place à de nouvelles espèces. Au lieu de cela, leur disparition fut prématurée et brutale.
- Des animaux inférieurs ont quand même survécus et repris le flambeau, fit remarquer Lioda qui observait avec une grande attention. Ceux-là ont ensuite produit une espèce d'hominiens, ce qui est l'étape logique suivante.
- Beaucoup trop vite, rectifia Zarabal, beaucoup trop vite ! Et si ce n'était que cela ! Regarde par ici cette autre jonction spatio-temporelle de la mauvaise pièce, là où se situe son enchâssement supérieur. Cette jonction détermine précisément le lieu et l'époque de l'émergence des hominiens supérieurs.
- En effet, constata amèrement le petit Lioda en fixant l'endroit en question.

Là aussi, il y avait un sérieux problème !

- De ces deux espèces que tu peux voir quand nous agrandissons cette partie de territoire, laquelle devait disparaître et laquelle devait, en bonne logique, poursuivre l'évolution ?, demanda le grand être sur un ton professoral.
- Ceux-ci devaient disparaître, fit sans hésiter Lioda en désignant l'un des groupes d'hominiens. Ils ont des membres et un faciès trop fins. Ils sont plus fragiles et doivent être absorbés par l'autre espèce dominante.
- Bravo ! Je vois que tu connais bien les règles de l'évolution. Mais que constate-t-on en réalité ?

Le gosse observa avec encore plus d'attention.

- Ils ne sont pas absorbés, conclut-il rapidement. Au contraire, ils deviennent même dominants ! Cette espèce est très méchante. Ils exterminent les bons, ceux qui ont des faces rudes et anguleuses. Le groupe qui aurait dû porter l'évolution s'éteint. Il disparaît complètement.
- Voilà qui n'aurait jamais dû arriver. Tu constates donc par toi-même les effets désastreux que peut produire une mauvaise cosntruction du jeu. La suite est facile à deviner. Lorsque les descendants de ces exterminateurs auront acquis un peu d'intelligence, ils se donneront un nom comme " homo sapiens ", par pure vanité. Ils ne se souviendront même plus d'être responsables de la disparition de la lignée essentielle, ceux qu'ils nommeront dédaigneusement des " néandertaliens " .
- Alors, sur cette disposition du jeu, seul le caractère " sapiens " a survécu ?, demanda Lioda.
- Oui, mais sans emporter les bonnes caractéristiques des autres. Comment veux-tu, dans ce cas, que leur évolution soit harmonieuse ?
- Ils sont pourtant intelligents. Ils inventent des machines. Ils commencent même à explorer les petites planètes alentour après seulement quelques milliers de révolutions, fit remarquer Lioda qui ne cessait de scruter l'intérieur du puzzle-4D.
- L'intelligence n'est pas tout ! Il leur manque la lucidité, l'équilibre mental que seuls les autres étaient capables de développer. Regarde comme ils s'entredéchirent, regarde l'état de leur planète,... Quel désastre ! D'ailleurs, à ce train là, ils vont rapidement s'autodétruire.
- Peut-on faire quelque chose pour rétablir une bonne évolution du jeu ?, s'enquit le petit être.
- Rien, malheureusement ! Ce qui est fait est fait. Il est même étonnant que ton puzzle n'ait pas déjà connu un effondrement logique depuis longtemps.

Zarabal prit un peu de recul afin d'avoir une vue élargie du montage. Plus il regardait l'œuvre de son petit-être, plus les incohérences internes s'imposaient dans son esprit. Le système, il est vrai, continuait à tourner. Mais il était évident que la chaîne évolutive allait se briser d'un moment à l'autre. L'espèce actuellement porteuse d'évolution détruisait trop et trop vite. Les jauges d'entropie s'affolaient. Il estima à moins de deux cents révolutions solaires le temps qu'il faudrait pour épuiser suffisamment de ressources pour ôter tout espoir de passer au niveau supérieur. Une seule pièce de travers et tout était compromis ! Or, sans l'évolution de la vie, sans accroissement de l'esprit, le jeu se bloquerait, le puzzle-4D ne pourrait être terminé. Il refit vivement trois petits tours dans l'appartement-continuum. Puis trois autres en sens contraire. Il réfléchissait à toute allure. Bientôt, l'équivalent d'un sourire envoya vers le large une poignée de supernovæ. Il pouvait néanmoins essayer quelque chose !

- Peut-être, fit-il hésitant, que si nous plaçons ici la pièce qui aurait dû s'enchâsser à l'époque des grands sauriens, parviendrons-nous à corriger quelque peu notre affaire ?

Les deux êtres se regardèrent, le petit cherchant vainement un regain d'espoir dans le regard du grand. Ce dernier ne dissimulait pas ses doutes quant à la réussite d'une telle opération. En fait, il voyait plus cela comme un prolongement didactique que comme une entreprise de sauvetage.

- L'ennui, ajouta-t-il comme pour confirmer ses doutes, c'est qu'il nous reste peu de pièces pour finir le jeu ! Ce qui veut dire que la nouvelle faille que nous allons produire sera d'autant plus large et criblée de paradoxes ! La manœuvre risque même de provoquer un effondrement immédiat de toute la structure. Je ne te cache pas que la chance de finir le puzzle est mince. Mais si nous ne tentons rien, son effondrement prématuré est certain. Alors ?
- Cette pièce n'entrera pas sans mal, il faudra forcer dessus !, fit remarquer Lioda.
- Tu as bien triché pour placer la première !, renvoya l'ancien sur un ton entre l'humour et la réprimande. Quoi qu'il en soit, la nouvelle faille, comme l'ancienne, restera visible à jamais. En vérité, il n'y a qu'une minuscule chance pour que la structure ne s'effondre pas avant la fin du jeu si cette autre pièce, qui elle non plus ne sera pas à sa place, tient néanmoins le coup. On ne risque que d'essayer.
- Et que va-t-il se passer pour cette planète ?
- Un fameux chambardement ! Ce sera terrible ! La disparition soudaine de l'espèce dominante actuelle. Le retour inattendu des grands sauriens. Plus tard une nouvelle émergence des néandertaliens, ainsi que des autres. Puis une absorption lente de l'espèce qui la première fois aurait dû demeurer subalterne. Ce sera un bouclage très anachronique. Il y aura partout des traces d'un passé incompréhensible et illogique. Cependant, si cela marche, le capital biologique de la planète sera considérablement régénéré. Des fractures étranges auront lieu à d'autres points de jonction, comme sans doute dans le futur un basculement soudain dans une ère de haute technologie. Le puzzle sera bien obligé de recoller ses morceaux comme il le pourra. Il est difficile d'évaluer la profondeur de la nouvelle faille qui sera créée, mais ce moyen permettra peut-être de terminer le jeu de façon plus harmonieuse et plus logique que ton montage actuel. On risque le coup ?
- On risque ! acquiesça résolument Lioda.

Zarabal effectua la manœuvre. Il encastra la seconde pièce litigieuse dans un logement qui lui était parfaitement inadapté. Il dut forcer sur les angles de toute son énergie, comme avait dû le faire Lioda pour enchâsser par erreur la première pièce. Il y eut des grincements insupportables jusqu'au cœur de la structure du puzzle-4D mais, finalement, la pièce se souda aux autres. À cet instant, sur la terre,...

FIN

© ® Auteur : Claude Thomas, texte déposé.

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