Perturbations chronoclysmiques

 

Abélard lança un ordre au Cerbère, ainsi appelait-il le dispositif domotique chargé de la surveillance de son habitation. " Lock in ! " Une série de commandes très précises se trouvait programmée derrière cet ordre bref. Aussitôt, la porte principale et les entrées secondaires se verrouillèrent automatiquement. L'alarme, les dispositifs anti-intrusion et la surveillance vidéo s'activèrent. Dans le même temps, les fenêtres s'occultèrent grâce à un ingénieux système d'opacification optique des vitres tandis qu'un éclairage artificiel compensait graduellement la baisse de la lumière du jour. L'ordinateur prit en charge les lignes téléphoniques en mode " absence ", ce qui signifiait que les appelants éventuels auraient un programme d'accueil personnalisé en guise d'interlocuteur. Une impulsion électrique partit vers la chaufferie avec pour ordre de mission d'amener la température ambiante à 24,5°C tout en veillant à maintenir le taux d'humidité de l'air au meilleur niveau de confort. Un dernier clic signala encore la mise sous tension du diffuseur d'ondes " mange-bruit ". Bientôt, un silence quasi palpable coula jusque dans les moindres recoins de l'habitation. Un silence comme n'aurait osé en rêver le plus adoré des pharaons d'Egypte, accompagné de sa cour, de ses prêtres et de ses milliers d'esclaves, à l'heure de son dernier voyage dans l'au-delà...

- Ah ! soupira Abélard manifestement satisfait de l'ambiance ainsi créée.

Les seules choses qui pouvaient encore agresser ses oreilles étaient sa propre respiration, les battements de son cœur ou, pour autant qu'il éprouve le besoin d'exprimer sa pensée à haute voix, ses propres paroles. Et quand bien même il se parlerait à lui-même, sa voix serait alors comme débarrassée de ses angles vifs jusqu'à être transformée en un bruissement moelleux à souhait.

Il se trouvait enfin seul, chez lui, dans sa maison. Il espérait s'octroyer quelques heures d'un repos souverain. Pour commencer, il allait lire un bon livre. Il se rendit dans sa bibliothèque où le Cerbère, prévoyant, avait déjà déployé la couchette de lecture. Un livre à la couverture marron était posé sur la tablette. Celui-ci ne portait aucun titre ni nom d'auteur. Rien n'apparaissait sur les plats ni même au dos de l'ouvrage. Il ne montrait que cette simple couverture marron, unie, d'une texture indéfinissable et comme lustrée par des générations de lecteurs aux mains fines.

L'homme s'approcha d'un des murs de la pièce où étaient adossés de nombreux rayonnages eux-mêmes chargés de centaines de livres. Il étendit la main vers une large reliure et l'attira vers lui. Un compartiment secret bâilla. Une bouteille apparut ainsi qu'un verre, accessoires que l'homme transporta précautionneusement sur la tablette à côté du livre sans nom. Il versa généreusement la liqueur dorée dans le verre et huma avec délice le fumet subtil d'un alcool d'Ajvalon.

Une première gorgée, un feu d'enfer dans le ventre. Une autre, un ravissement de tout le corps. Une troisième, un soupir de l'âme. Enfin, il s'installa sur la couchette, saisit le livre à la couverture marron, l'ouvrit à la première page et commença sa lecture :

* * *

Bernardin enclencha la sécurité sur la porte d'entrée principale et boucla les autres issues de son habitation. Il brancha aussi l'alarme, pour le cas où. Puis il tira les rideaux aux fenêtres et actionna un interrupteur. Un éclairage indirect creusa çà et là des puits de lumière douce, rendant immédiatement l'atmosphère des lieux plus feutrée. L'homme brancha encore le répondeur téléphonique et monta d'un cran le thermostat général. En passant, il remonta aussi le niveau d'eau dans les humidificateurs accrochés aux radiateurs. Finalement, il s'immobilisa afin de mieux mesurer le silence régnant au cœur de la maison. Un silence comme n'aurait osé en rêver le plus munificent empereur de Chine, accompagné de ses deux précepteurs, de ses treize concubines et de ses centaines d'esclaves, à l'heure de sa quête ultime d'immortalité...

- Ah ! soupira Bernardin manifestement satisfait de l'ambiance ainsi créée.

Quel calme, quelle sérénité ! Il lui était fort agréable de pouvoir s'offrir un tel moment de quiétude. Son esprit s'en trouvait libéré, comme allégé des trop nombreux tourments de la vie.

Il se trouvait enfin seul, chez lui, dans sa maison. Il espérait bien s'octroyer quelques heures d'un repos souverain. Pour commencer, il allait lire un bon livre. Il se rendit dans sa bibliothèque où se trouvait un imposant fauteuil recouvert de cuir, rembourré d'une mousse synthétique particulièrement accueillante. D'un coup sec sur les accoudoirs, il inclina le siège et fit sortir un relève-pieds. Un livre à la couverture marron était posé sur une table basse, à côté du fauteuil. Celui-ci ne portait aucun titre ni nom d'auteur. Rien n'apparaissait sur les plats ni même au dos de l'ouvrage. Il ne montrait que cette simple couverture marron, unie, d'une texture indéfinissable et comme lustrée par des générations de lecteurs aux mains fines.

L'homme s'approcha d'un des murs de la pièce où étaient adossés de nombreux rayonnages eux-mêmes chargés de dizaines de livres. Il étendit la main vers un panneau imitant trois larges reliures accolées et tira vers lui. Un compartiment secret bâilla. Une bouteille apparut ainsi qu'un verre, accessoires que l'homme transporta précautionneusement sur la table basse, à côté du livre sans nom. Il versa généreusement la liqueur ambrée dans le verre et huma avec délice l'arôme subtil d'un Calvados hors d'âge.

Une première gorgée, un feu d'enfer dans le ventre. Une autre, un ravissement de tout le corps. Une troisième, un soupir de l'âme. Enfin, il s'installa dans son fauteuil, saisit le livre à la couverture marron, l'ouvrit à la première page et commença sa lecture :

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Clovis ferma à double tour la porte principale et plaça le loquet sur la porte arrière de son habitation. Puis il tira les rideaux aux fenêtres et alluma les lustres. Il décrocha ensuite le téléphone et plaça un coussin sur le combiné afin d'étouffer le sifflement de la ligne. Il ne souhaitait pas être dérangé. Cela fait, il tourna la clé des deux poêles à mazout du rez-de-chaussée sur leur position maximum. Ainsi, l'atmosphère des lieux ne tarderait pas à gagner quelques degrés. Il plaça aussi une casserole d'eau sans couvercle sur l'un des poêles, de façon à ce que la vapeur ainsi produite assouplisse quelque peu l'air ambiant de sa tiède humidité. Alors il prit un temps pour savourer le silence. Un silence comme n'aurait osé en rêver le plus dévot des monarques de ce royaume, accompagné de ses féaux sujets et de sa dernière nichée de labradors, à l'heure de franchir l'espace menant vers l'oubli…

- Ah ! soupira Clovis manifestement satisfait de l'ambiance ainsi créée.

Comme il était agréable de s'isoler ainsi dans le calme, dans la sérénité ! Son esprit se libérait déjà des ennuyeuses contingences existentielles composant son quotidien. Il s'en trouvait allégé, libéré, même s'il savait que ce n'était qu'une abstraction temporaire au tumulte extérieur.

Il se trouvait enfin seul, chez lui, dans sa maison. Il espérait bien s'octroyer quelques heures d'un repos souverain. Pour commencer, il allait lire un bon livre. Il se rendit dans la pièce qui lui servait tout à la fois de bibliothèque, de bureau et d'atelier. Un siège étrange, sorte d'hybride indécent entre un fauteuil à bascule et un pouf au design de crotte géante, trônait dans un angle de la pièce. Si les années 60 avaient produit leur lot de monstruosités dans le domaine de l'ameublement, c'était bien à ce genre d'incongruité que l'on pouvait s'en rendre compte ! L'homme tira un " sous-pouf au design de crotte " à l'endroit où il désirait poser ses pieds. Un livre à la couverture marron était posé sur une table basse, à côté du siège étrange. Celui-ci ne portait aucun titre ni nom d'auteur. Rien n'apparaissait sur les plats ni même au dos de l'ouvrage. Il ne montrait que cette simple couverture marron, unie, d'une texture indéfinissable et comme lustrée par des générations de lecteurs aux mains fines.

L'homme s'approcha d'une petite armoire accolée au mur sur lequel était fixée une étagère aux planches gondolées par le poids de quelques livres. Il l'ouvrit. Elle était vide. Il fit alors coulisser le panneau du fond et découvrit le compartiment secret. Une bouteille apparut ainsi qu'un verre, accessoires que l'homme transporta précautionneusement sur la table basse à côté du livre sans nom. Il versa généreusement la liqueur chatoyante dans le verre et huma avec satisfaction les vapeurs subtiles d'un rhum de la Jamaïque.

Une première gorgée, un feu d'enfer dans le ventre. Une autre, un ravissement de tout le corps. Une troisième, un soupir de l'âme. Enfin, il s'installa au creux du siège étrange, saisit le livre à la couverture marron, l'ouvrit à la première page et commença sa lecture :

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Darius poussa le verrou de l'unique porte de son habitation. Avant cela, il avait fermé de l'extérieur les volets des deux fenêtres du rez-de-chaussée. Il gagna l'étage où il s'occupa d'occulter les deux dernières fenêtres en ramenant vers elles de lourds panneaux de bois. Il désirait surtout s'abriter de la curiosité des voisins, lesquels ne se gênaient pas pour venir coller leurs vilaines faces derrières ses vitres. Il avait également pris soin de régler la mèche de deux lampes à pétrole. Il compléta néanmoins cette illumination un peu chiche par trois chandeliers et une demi-douzaine de bougies posées çà et là. Il remua vivement les braises de l'âtre à l'aide d'une tige de fer et y jeta deux grosses bûches afin d'alimenter une bonne flambée. Des linges humides s'égouttaient à peu de distance du foyer. De cette façon, une légère vapeur d'eau adoucirait l'âcre fumée de bois que n'avalait pas toujours l'imposante cheminée. Ses préparatifs terminés, il fit un tour sur lui-même et remarqua avec plaisir que ses lumignons semblaient délimiter l'épaisseur d'un nouveau silence. Même les craquements de la flambée et les grincements de toute la maisonnée semblaient comme domestiqués, dévolus à ses désirs de silence et de paix. Un silence comme n'aurait osé en rêver le plus paresseux des ours de Silésie, accompagné de ses colonies de puces et de parasites divers, pour son hibernation annuelle...

- Ah ! soupira Darius manifestement satisfait de l'ambiance ainsi créée.

Enfin le calme ! Enfin le repos ! Le siècle naissant laissait de moins en moins de temps aux gens pour vivre de tels moments de paix, moments qu'il fallait presque voler à une société en pleine effervescence.

Il se trouvait enfin seul, chez lui, dans sa maison. Il espérait bien s'octroyer quelques heures d'un repos souverain. Pour commencer, il allait lire un bon livre. Pour cela, il avait le choix du lieu : la cuisine, la chambre ou le séjour qui servait à tout. Il monta dans sa chambre. Le lit, très haut et un peu mou, ferait parfaitement l'affaire. La chaleur du bas gagnait facilement cette pièce et s'y concentrait plus que partout ailleurs. Lorsque sa lecture le fatiguerait, il pourrait s'y endormir sans plus de manière. Sur la table de chevet, un livre à la couverture marron attendait. Celui-ci ne portait aucun titre ni nom d'auteur. Rien n'apparaissait sur les plats ni même au dos de l'ouvrage. Il ne montrait que cette simple couverture marron, unie, d'une texture indéfinissable et comme lustrée par des générations de lecteurs aux mains fines.

L'homme ouvrit la table de chevet, écarta un panneau de bois et découvrit un compartiment secret. Une bouteille apparut ainsi qu'un verre, accessoires que l'homme posa précautionneusement sur le dessus du meuble, à côté du livre sans nom. Il versa généreusement la liqueur transparente néanmoins parcourue de fines volutes grasses et huma avec prudence les effluves acides d'un genièvre pur grain.

Une première gorgée, un feu d'enfer dans le ventre. Une autre, un ravissement de tout le corps. Une troisième, un soupir de l'âme. Enfin, il s'installa sur son lit, saisit le livre à la couverture marron, l'ouvrit à la première page et commença sa lecture :

Il arriva alors ce qui si souvent arrive au lecteur présomptueux de sa vigilance. Darius passa insensiblement de l'attention à l'évasion, de l'évasion au rêve éveillé, du rêve éveillé à l'état de somnolence, puis de cet état si agréable au sommeil profond, lequel fut bientôt ponctué de ronflements éloquents. Le livre à la couverture marron, qui ne portait ni titre ni nom d'auteur, glissa entre ses doigts et tomba lourdement sur le sol.

* * *

Un coup sourd, venu de nulle-part, tira Clovis de sa somnolence naissante. Son esprit s'était insensiblement évadé de cette lecture peu captivante. Il n'avait lu que quelques pages avant de perdre le fil d'une histoire sans queue ni tête. Comme si cette constatation venait de le libérer d'invisibles obligations, il referma le livre à la couverture marron avec un mouvement sec, ce qui fit claquer l'air entre les pages comme un véritable coup de fouet.

Bernardin ne dormait pas. Son attention n'avait pas faibli même après plusieurs chapitres d'une histoire qu'il trouvait absolument passionnante. Aussi, le claquement soudain de son livre le saisit-il comme s'il avait reçu un coup de fouet sur les mains ! Comment un livre pouvait-il, sans crier gare, produire un tel claquement, qui plus est accompagné d'un souffle d'air violent, tout en restant entrouvert entre les mains de son lecteur abasourdi ? Ce phénomène incompréhensible ne pouvait être que diabolique ! L'homme fut pris d'une telle frayeur qu'il envoya valdinguer d'un grand geste le volume au travers de la pièce. Celui-ci vint heurter rudement le mur opposé, causant une sorte de vibration plaintive dans toute la maisonnée.

Le système d'alarme anti-intrusion se déclencha inopinément, tirant Abélard de sa torpeur naissante. Le Cerbère mit fin à la puissante sonnerie et fit un rapport verbal. Il ne s'agissait que d'une fausse alerte, provoquée par une source indéterminée et déjà évanouie. Quelque chose, qui avait disparu sans laisser la moindre trace, avait violemment heurté un mur intérieur ! Ce dysfonctionnement était proprement incompréhensible. Abélard n'avait plus envie de lire. Il déposa le livre à la couverture marron, sans titre ni nom d'auteur, sur la tablette à côté de sa bout...

Et là ses yeux s'arrondirent de stupeur. La plus totale incompréhension se dessina sur son visage, s'aidant de rides jusque là invisibles. La bouteille d'Ajvalon avait disparu ! Ou plutôt, celle-ci s'était transformée. Un flacon de genièvre pur grain, une marque qu'il ne connaissait pas, un alcool qu'il n'avait même jamais goûté de sa vie, trônait à sa place. Et pourtant, le verre vide sentait encore l'Ajvalon…

Bernardin se leva pour ramasser le livre qu'un mouvement irraisonné de peur et de colère lui avait fait jeter au loin. Il le ramassa, l'ausculta et constata que plus rien d'anormal ne semblait se manifester. Peut-être avait-il rêvé ? Quoi qu'il en soit, il n'avait plus envie de lire. Il rapporta le livre sur la tablette au côté de sa bout...

Et là sa bouche s'arrondit en un signe de surprise indicible. Une nouvelle peur, plus sournoise et plus imprévisible encore que la précédente, s'empara de tout son être. La bouteille de Calvados hors d'âge avait disparu ! Ou plutôt, celle-ci s'était transformée. Une fille généreuse emplie de rhum de la Jamaïque, une marque qu'il ne connaissait pas, un alcool qu'il n'avait même jamais goûté de sa vie, trônait à sa place. Et pourtant, le verre vide sentait encore le Calva...

Clovis s'étira voluptueusement et s'extirpa non sans efforts du siège étrange qui conserva sa forme torturée de pouf au design de crotte. Il n'avait plus envie de lire et déposa le livre sur la table basse, juste à côté de sa bout...

Et là il vacilla sur ses jambes, l'esprit soudain vidé de substance. Perdait-il la raison ? Un sombre génie se jouait-il de ses sens ? Sa bouteille de rhum de la Jamaïque avait disparu ! Ou plutôt, celle-ci s'était transformée en un récipient contenant un produit inconnu. Une étiquette indiquait " Ajvalon 45, alcool de Siouzas ". Il ne connaissait pas cette boisson, un alcool dont il n'avait jamais entendu parler de sa vie. Et pourtant, le verre vide sentait encore le rhum... Sur l'étiquette du flacon, il remarqua aussi une chose proprement aberrante. Ce ne pouvait être qu'une erreur d'étiquetage puisque celle-ci indiquait une date située dans un futur éloigné de plus de 50 ans !

Darius ne se réveilla pas. Il mourut dans son sommeil. Il avait toujours eu le cœur fragile. Ceux qui découvrirent son corps trouvèrent aussi sur la table de chevet une bouteille de Calvados hors d'âge, posée à côté d'un verre qui contenait encore un fond de genièvre. Personne ne s'expliqua jamais ce mystère ! Ce qui n'empêcha pas les découvreurs de faire un sort au précieux liquide ambré, après avoir vérifié que cet alcool n'était pas empoisonné. Quelqu'un remarqua un livre à la couverture marron, sans titre ni nom d'auteur, qui avait glissé par terre. Il l'empocha distraitement, se promettant d'y jeter un œil plus tard, seul, chez lui. Mais, sans doute, comme tant de lecteurs avant et après lui, ne prendrait-il guère au sérieux les formules magiques de ce petit manuel du voyage temporel.

FIN

© ® Auteur : Claude Thomas, texte déposé.

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