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L’histoire était là, offerte comme une pute soumise. Pas un roman, pas même une nouvelle. Ou alors très courte. Vraiment très courte ! Quelques poignées de lignes jetées sans recherche par un inconnu, pour d’autres inconnus. À moins qu’elle ne fût à personne, pour personne. Devant elle, sinon cela n’aurait eu aucun sens, des yeux. Deux. Une paire. Que les borgnes me pardonnent. Que personne n’en parle aux aveugles ou qu’on me traduise en braille. Des yeux qui roulent sur ses lignes de mots. Des yeux reliés à un cerveau. Un cerveau qui, déjà, s’exaspère. Il s’exaspère, ce brave cerveau, parce qu’il se demande s’il n’est pas en train de perdre son temps ! Quoi ? Voilà déjà dix lignes qu’il suit sa paire d’yeux sur cette histoire et il n’y découvre que des propos... (ici il cherche un qualificatif adéquat)... vaseux, surréalistes, abscons ! Car il faut le savoir, la quête du sens, toujours, ennoblit le cerveau ! À défaut, il pique du bulbe, se renfrogne, se ratatine, grille des neurones (ce qui suppose l’existence d’un système de sécurité, même rudimentaire, afin d’éviter ce genre de désagrément). Dans ces moments de détresse, il gicle du doute, tel un liquide refroidisseur dans un moteur trop poussé. Du doute en forme de question. Une question existentielle, fugace et quasi intraduisible mais dont voici, à votre intention, une judicieuse synthèse : vais-je continuer à lire cette histoire ? Par nature, le cerveau est courageux, opiniâtre et téméraire. Du moins, c’est à espérer, ainsi doit être celui qui suit la paire d’yeux de l’individu s’étant aventuré à lire cette histoire. Surtout, il sait que l’histoire est très courte. Il le sait parce que c’était écrit dès les premières lignes. De cela, il s’en souvient parfaitement. À quoi bon entasser, dans un volume aussi réduit, des milliards de neurones interconnectés à la diable, si c’est pour oublier aussi vite ce qu’il vient de lire ! Aussi, puisqu’elle est si courte, se dit-il... (tout en n’arrêtant pas de lire car il sait faire plusieurs choses en même temps. Le plus souvent, il ne s’en rend même pas compte. Il croit qu’il fait une seule chose à la fois, par exemple lire une histoire, alors qu’il réfléchit à trente-six trucs en même temps, sans compter les tâches ménagères. Par tâches ménagères, il faut entendre les fonctions physiologiques inconscientes mais nécessaires afin d’assurer le bon fonctionnement du propriétaire. Hé oui, il ne faut jamais sous-estimer la puissance de la brain-station ! Or, cette parenthèse n’en finissant pas de s’éterniser ce qui, pour une histoire soi-disant très courte, commençait à faire long, c’est avec un ineffable sentiment de satisfaction que les yeux roulant sur les mots, et précédant de peu le cerveau ravi de découvrir lui-aussi l’issue de secours, arrivèrent enfin au bout de cette digression)… Puisqu’elle est si courte, se disait-il avant de se perdre dans des considérations psychophysiologiques inutiles et pesantes, l’effort intellectuel sera pour ainsi dire insignifiant. Intéressante ou pas, ou je ne ferai qu’une bouchée de cette histoire, s’était dit notre brave cerveau. Et comme les plus courtes sont souvent les meilleures... Note : le cerveau se parle au « je ». C’est son habitude, du moins s’il est sain d’esprit. Ceux qui se parlent au « nous » sont en général plusieurs sous le même crâne, ce qui ne présage rien de bon. Quant à ceux qui se parlent au « il », autant en rire, n’est-ce pas ? Ici, sans avoir l’air d’y toucher, l’histoire embraye sur un aparté de circonstance. D’abord, elle étale un esprit de contradiction manifeste, exactement comme le ferait son maître (un auteur de nationalité douteuse, brouillé avec la réalité, logique comme un Vulcain dans un monde de brutes). Et cet esprit de contradiction, puisqu’il fut écrit tant de fois que cette histoire aurait dû être très courte, l’incite à allonger et allonger encore son affaire pour embêter son lecteur. Quoi de plus énervant que de découvrir le contraire de ce qui était annoncé, n’est-ce pas ? Surtout si l’information en question était aussi la condition initiale de ce qui, au final, amène la constatation du contraire. Vous me suivez ? Ensuite, assez naturellement, elle (l’histoire, celle qui d’emblée s’est offerte comme une pute soumise) joue sur un rappel au sexe ! Des enquêtes sérieuses ont montré qu’un individu mâle normalement constitué pensait au sexe un nombre invraisemblable de fois par jour. Le chiffre est tout bonnement faramineux. Pour lui, toutes les occasions sont bonnes pour s’offrir, même virtuellement, cette petite récréation. Notez bien que l’inconscient y serait pour beaucoup. L’individu femelle y songerait un peu moins souvent, selon les mêmes enquêteurs. Mais peut-être faudrait-il affiner les recherches car mon petit doigt me dit, et il n’est pas le seul, que nous pourrions avoir des surprises. Bref, nous en étions au fameux rappel au sexe ! En effet, le brave cerveau n’a-t-il pas lu, plus haut : « les plus courtes sont souvent les meilleures » ? Il s’en souvient ? Parfait ! Et, subséquemment, à quoi a-t-il pensé ? Je vous le donne en mille : à une bite ! Oui madame ! C’est automatique. Cela s’appelle une « fine allusion » même si, pour l’occasion, le rapport entre la logique et les proportions semble inversé. Il est exact que d’autres enquêtes ont amplement démontré que le rapport entre la longueur du membre viril, les performances sexuelles et la satisfaction offerte au partenaire, était un mythe machiste (du moins si le membre en question se cantonne dans des limites raisonnables dans un sens comme dans l’autre). Mais y faire allusion, même de loin, fait toujours sourire. Comme nous le disions, c’est automatique. Vous ne riez pas ? Allons bon, un cerveau pisse-froid à présent ! Puisque c’est comme ça, l’aparté est terminé. L’histoire peut être fière. Des yeux qui roulent d’une ligne à l’autre, qui ne peuvent plus décrocher, englués dans une apnée imaginaire avec pour unique volonté d’atteindre la surface libératrice suivant le mot fin. Un cerveau contraint et forcé d’achever ce qu’il a commencé, qui sécrète des pensées décousues, du doute et de l’impatience. Voilà quel était le but du jeu, le destin de l’histoire, sa raison d’être, en un mot : sa mission ! Elle n’avait rien à dire et, malgré cela, elle est toujours là, dévidant ses lignes devant des yeux ronds qui hypnotisent un cerveau dont on pourrait presque entendre grommeler les rouages s’il n’était aussi bien huilé. C’est qu’elle sait y faire, la bonne histoire ! Une petite dose de mystère, le trait d’humour, l’interpellation directe, l’allusion sexuelle... ça marche toujours ! Elle pourrait tenir mille pages avec ces ingrédients classiques, éprouvés par des siècles de littérature. Rien à dire mais qu’est-ce qu’on cause, n’est-ce pas ? C’est un truc vieux comme le monde. Beaucoup s’y sont adonnés avant elle. D’ailleurs, voici une liste de noms d’auteurs, véritables orfèvres en la matière : (…….) Oui, il manque quelque chose. Le paragraphe ci-dessus fut délibérément amputé de la liste promise. Comment ? Pourquoi ? Qui ? La censure ! Celle-ci a laissé passer « pute » et « bite », on pourrait d’ailleurs s’en étonner, mais il n’y a rien eu à faire pour la liste des 36.969 noms d’auteurs recensés par ordre alphabétique. La petite histoire avait un temps oublié la grande, celle qui régit la sacro-sainte liberté d’expression. Cette liste, libre à chacun de la reconstituer à sa guise. Il suffit de parcourir les rayonnages de n’importe quelle bibliothèque. C’est subjectif ? Oui madame ! À présent, l’histoire va de l’avant. Mieux, elle anticipe. Par le canal des yeux qui ne peuvent plus s’empêcher de rouler sur ses lignes malignes, elle pénètre de plus en plus loin dans le cerveau où elle s’incruste sous la forme d’une interrogation ferro-nautique. Ne serait-on pas en train de me mener en bateau ? se dit le brave cerveau. Il faudrait savoir : en train ou en bateau ? répond une fraction réfractaire du même organe. Tudieu ! riposte l’histoire. Tu as vu juste, Auguste ! Et voici que la raison s’égare. Des idées chevaleresques éclatent et se dispersent dans tous les sens. Pourquoi chevaleresques ? Parce que « Auguste » sentait bon le geste du semeur. Et le semeur amène le cheval. Quant au cheval, il symbolise toute la noblesse du trait de l’artiste. Le cerveau, jamais à court de circonvolutions, pérore trois secondes sur la noblesse des traits du cheval, en se rappelant au passage qu’un chameau n’aurait pu lui servir dans cette digression car, comme aimait le rappeler l’illustrissime Premier ministre britannique, Sir Winston Churchill pour ne pas le nommer, tout en le nommant comme c’est étrange, le vaisseau du désert à double bosse ressemble à un cheval dessiné par un comité ! En voilà une triste noblesse, et un pauvre Auguste semeur de misères. Décidément, cette histoire n’a ni queue ni tête. Pfff… ! souffle alors un paquet de neurones fatigués. Objectif atteint ! écrit enfin l’histoire. Les yeux, toujours rivés malgré eux sur ses lignes, se font l’écho d’une tête où bourdonne à présent l’incohérence la plus totale. Pour ceux qui se demanderaient comment lesdits yeux peuvent se faire l’écho d’un tel sentiment, qu’ils s’offrent donc un bon miroir. Mais tel l’hardi greffier de nos nuits échevelées, à savoir un chat de gouttière fort habile à toujours retomber sur ses pattes, notre histoire remet alors les pendules à l’heure. C’est d’ailleurs dans son intérêt. Son pari est gagné, certes, mais il ne faudrait pas pour autant abuser de la bonne volonté d’autrui. À force de faire chier le lecteur, elle risque de le perdre avant le coup de grâce. Alors, tirant à la ligne dans une envolée grandiloquente, elle rassemble ses dernières lettres et elle le donne, ce fameux coup de grâce. Le voici, tranchant et définitif : fin. |